‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 8 sur 63 · TOME Vill · texte numérisé non relu

TOME Vill

octobre, je voulus partir le premier : j'avois reçu, peu de jours avant, les adieux de Casimir, qui vint me les faire escorté de deux grands paniers de raisin de Fontainebleau , pour assurer, disoit-il, ma bonne santé dans son absence, car il sait que ce raisin est pour moi une véritable panacée; j'ai reçu de ses nouvelles, il sera bientôt de retour.

J'avois fait un grand sacrifice à ses intérêts, en me décidant à me passer de lui pour changer de demeure , car ses soins pour moi en ce genre comme en tout autre, sont inappréciables ; M. Ladvocat l'a suppléé à cet égard avec un zèle, un exactitude, une amitié dont je ne dois jamais perdre le souvenir , ce qui me sera d'autant plus facile, que la vivacité de son esprit, sa loyauté, sa franchise, me plaisent extrêmement : j'ai achevé de le connoître à Chaillot, où il est venu pendant une grande partie de l'été et presque tout l'automne, écrire sous ma dictée ou causer avec moi.

M. de Lawoëstine et sa charmanfe fille Léocadie, ont eu pour moi , dans cette circonstance, des soins dont je suis d'autant plus reconnoissante, qu'ils ont été, durant cinq semaines, occupés par la maladie mortelle de madame la

comtesse de Fagan , sœur de M. de La\voêstine ; ils ont passé beaucoup de nuits. M. le comte de Fagan , un peu avant que sa mère fut à l'extrémité, fut forcé de partir pour son régiment; ce jeune homme, rempli d'esprit et de sensibilité, est le meilleur des fils; il est parti avec une vive douleur, quoiqu'il fut bien certain que sa cousine le remplaceroit auprès de sa mère avec autant de zèle que d'affection. De ce moment , Léocadie s'est établie chez sa tante et ne l'a plus quittée , c'est elle seule qui l'a soignée dans ses attaques de nerfs et des convulsions dont la violence a peu d'exemples. Madame de Fagan ne vouloitpas souffrir que, dans ces crises effrayantes, une garde ou une femme de chambre l'approchât; Léocadie pouvoit seule, pendant le jour et la nuit, la contenir dans son lit et lui faire prendre les drogues prescrites. Cependant , malgré les veilles, la fatigue du corps, les inquiétudes et les peines du cœur , Léocadie a trouvé le moyen ^ en saisissant des instans de calme , d'accourir auprès de moi et de me rendre plusieurs services en s'occupant d'une infinité de petits détails relatifs à mon déménagement. Son père, qu'elle envoyoit chercher très-souvent au mi-

lieu (le la nuit , est v€nu constamment tous les jours depuis trois semaines et souvent deux fois par jour me demander mes commissions , et faisant continuellement de lui-même des courses énormes pour moi. Que l'activité est belle et digne d'éloge, quand elle a pour cause

tant de bonté !

Madame de Fagan reçut tous ses sacremens hier, et c'est la pieuse Léocadie qui eut le courage de lui déclarer son imminent danger, mais avec tous les ménagemens d'une prudence qu'on n'a communément pas à son âge, et que la plus parfaite charité chrétienne peut seule donner. Madame de Fagan a fait cette gronde action de la manière la plus édifiante : en attendant le viatique et l'extrêmeonction, elle voulut que Léocadie lui récitât les prières des agonisans et elle y répondit constamment d'un ton ferme et doux. M. de Lawoêstine, présenta cette solennelle cérémonie, m'a conté que Léocadie , à genoux au chevet du lit de sa tante, avoit le visage inondé de larmes , et que cependant elle avoit un tel empire sur elle-même, que l'on remarquoit à peine une légère altération dans sa voix. Ceci ne m'a point étonnée, car j'ai vu, durant ma

lon/^uc carrière, que la véritable sensibilité donne toujours la force d'âme dans toutes les occasions où elle est nécessaire.

Anatole Montesquiou est venu me voir plusieurs fois depuis que je suis ici , il m'a doucement reproché de n'avoir pas inséré dans mes Mémoires des vers de son grand-père, qui réunissoit au talent de guerrier celui de poëte, phénomène heureux et brillant , que nous Aboyons se renouveler dans son petit-fils, et avec plus d'éclat, quant à la poésie; Anatole pouvoit , de plus encore, célébrer ses exploits guerriers et ceux de ses compagnons d'armes sur la harpe et sur le piano'; il peut même les peindre , car il peint d'une manière charmante à Taquarelle. Je parodie ainsi, pour lui, le joli couplet si connu , fait pour Henri IV :

Ce diable à quatre A le triple talent De peindre et de battre, En rimant et chantant.

Si je n'étois pas à la fin de mes Mémoires ,

• Tout le monde sait quel talent militaire et quelle brillante valeur Anatole a montrés aux armées et particu- Ut^rcment dans la malheureuse campagne de Russie.

(Note de l'auteur. )

j'insérerois ici beaucoup de vers de l*'aïeul d'x\na(ole , mais je n'ai plus de place, et d'ailleurs Anatole fera paroître ces poésies sous le nom de Mélanges ; on y lira surtout avec plaisir les jolis vers que M. de Montesquiou fit sur le départ de Monseigneur comte d'Artois ' , pour le siège de Gibraltar: l'empressement pour cette expédition , la vaillance , les sentimens nobles et François que ce jeune prince fit éclater, dans cette occasion, sont parfaitement bien décrits dans. celte pièce de vers, ainsi que sa conduite parfaite durant ce siège.

Je reçois à l'instant une lettre de madame de Lascours ; il est inutile de dire que cette lettre est charmante et digne d'être conservée, car elle n'en écrit jamais d'autres. Elle me mande une chose qui m'intéresse vivement , c'est que du fond du château de Duigny, près de Sedan , elle vient de terminer entièrement sa belle collection de miniatures et de portraits des personnages les plus célèbres , le tout fait d'après les tableaux des plus grands maîtres , etavec une ressemblance et une exactitude parfaites. Je n'ai rien vu d'aussi beau et d'aussi complet dans ce genre. J'ai entendu dire à David,

' AujourJ'lini S. M. Charles X.

DE MADAME DE GEx\LlS, 87

qui admiroit profondément ce travail, que cette intéressante collection étoit unique , parce qu'elle n'avoit rien de la serviiilé des copies ordinaires : madame de Lascours peignant et dessinant parfaitement , s'est toujours bornée à copier , de sorte que n'ayant , point de maîiière l\ elle, elle prend toujours avec facilité celle des peintres qu'elle imite ; elle a fait encore un autre ouvrage aussi curieux et admirablement exécuté , ce sont les vitraux de la cathédrale d'Auch , les plus fameux de la France; ils ont toujours été tellement célèbres, que Marie de Médicis donna l'ordre de les transporter à Paris ; mais le chapitre de la cathédrale parvint à faire révoquer, cet ordre. Madame de Lascours a trouvé le moyen de copier avec perfeclioi: ces superbes vitraux eu conservant leur transparence et l'éclat éblouissant de leur couleur | on. n'a jamais rien fait d'aussi parfait en ce genre. Comment ne pas admirer une personne de la société qui possède à un si haut degré des talens si supérieurs en y joignant une si rare modestie ! Elle en trouve une digne récompense dans ses enfans dont les lalens , les vertus et l'instruction suiriroient

pour la placer au premier rang des plus célèbres institutrices.

J'ai déjà reçu dans cette maison un trèsgrand nombre de visites , entre autres hier celle de ma nièce Henriette et celle de mon cousin le vice-amiral Sercey; ce dernier m'a montré, de M. de Peyronnet, une lettre véritablement charmante , 1°. par la manière spirituelle et parfaite dont elle est écrite ; 2^. par le compte admirable qu'elle rend du jeune Edouard de Sercey que son père ^ il y a plusieurs mois , a ïait entrer dans la marine. Je n'ai jamais lu d'éloge plus complet , plus honorable, écrit avec autant de précision; M. de Peyronnet assure , en la terminant, que ce jeune homme , qui n'a que dix-huit ans , soutiendra dignement la haute réputation de son père dans la marine et celle que son frère Eole a déjà obtenue dans ce corps , et qu'enfin dans deux ans il sera certainement un officier ^w/?^rieiir et consommé. Je voulois enrichir ces mémoires de cette lettre, la modestie de M. de Sercey s'est refusée à me la laisser.

J'ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d'aller visiter le cul-de-sac St. -Dominique , qui est à deux pas d'ici et dans lequel j'ai pas-

sé les plus brillantes années de ma première jeunesse , depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-deux ; nous y avions un in-shel appartement au premier , donnant sur un joli jardin au bout duquel se trouvoit une petite porte en face de l'église paroissiale de St.- Jacques-du-Haut-Pas ; c'est-là que mes trois enfans , mes deux filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme occupoient le rez-de-chaussée de cette maison; comme elle est la dernière du cul-de-sac St. -Dominique , j'ai dans l'instant reconnu la porte ; mais en entrant dans la cour, j'ai vu que tout étoit changé dans la maison ; tout devoit l'être en effet depuis plus d'un demi-siècle ; j'ai questionné la portière qui m'a dit que seulement depuis dix ans les appartemens n'étoient plus reconnoissabies , et qu'afin de les doubler on les avoit tous diminués ; que d'ailleurs le maître étoit absent et qu'il étoit impossible d'entrer chez lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que j'aurois voulu les décrire, des impressions qui eussent sans doute été très-vives , ce qui fournit toujours quelques idées neuves et morales , mais qui n'auroient pu produire en moi rpie des regrets et des souve-

nirs douloureux! Qu'ai -je fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la providence a daigné m'accorder ? jusqu'ici si peu de bien ! du moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que d'après leurs motifs ! et tant de fautes réelles , tant d'imprudences , de fausses démarches , d'étourderies , de puérilités , de vanités romanesques , de folies en tout genre ! et combien n'ai-je pas éprouvé de joies trompeuses , de malheurs véritables , d'espérances mensongères , de dangereuses illusions et de mécomptes de toute espèce I

Hélas ! dans ce lieu l'avenir encore étoit à moi ! Si je ne l'eusse pas gâté, comme je le reverrois avec délice, comme je serois heureuse

aujourd'hui !

Ne nous plaignons point , car nous devons demander pardon à Dieu de presque tous nos malheurs.

Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose de charmant; elle vouloit aller voir mon ancienne demeure, je l'en ai empêchée en lui apprenant qu elle étoit absolument méconnoissable ; mais madame de Choiseul a été faire une prière pour moi dans l'église paroissiale, où j'ai été trois fois relever de mes cou-

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