‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 11 sur 38 · DE MADAME D F. CF,.\MS · texte numérisé non relu

DE MADAME D F. CF,.\MS

tiicr nos paniers , et qu'il falloit qu'il s'adressât ]ionr cela, de sa part, à un homme de jusiice qu'il lui nomma, et qu'il lui dit qu'il fît venir le chef de cette bande de fdous, qu'il counoissoit fort bien, et qu'il lui ordoiuiàt, au nom du roi , de rendre ces paniers. Tout cela fut exécuté; on nous rendit nos paniers, et gratuitement; mais, comme il n'y avoit point d'ordre du roi pour les habits de livrée , on nous déclara que , pour les ravoir, il falloit les payer : ce que nous fîmes. Il résulte de ceci que ces voleurs étoient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnoient une rétribution. Quand nous fumes présentées au roi et à la reine, madame de Rully et moi, l'ambassadeur nous prévint qu'aussitôt api es notre dernière révérence nous devions faire trois pas en arriére pour éviter de baiser la main de la reine , que , sans cela , elle nous présenteroit, parce que nulle Françoise ne se soumettoit à cette étiquette : ce qui me parut surprenant, puisque celle de France étoit beaucoup plus choquante ; car on s'inclinoit presque

niciil d'une aUaque d'apoplexie foudroyante, le 4 janvier iBaJ.

(Noie ik' lenteur )

jusqu'à terre, on ôtoit son gant, on saisissoit le bas de la robe de la reine pour le baiser. Il est vrai qu'elle se contentoit de cette démonstration , et qu'elle rabattoit sa jupe avant qu'on eût eu le temps de la porter à sa bouche. Ce que je trouvai fort étrange à Naples, c'est que le roi donnoit aussi sa main à baiser à toutes les dames : ce qui ne s'est jamais vu en France; mais, en allant dîner, il les faisoit toutes passer devant lui , galanterie que nos rois n'avoient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse resscmbloit beaucoup à la reine de France; elle avoit moins d'éclat et de noblesse; mais sa physionomie étoit extrêmement douce, ses manières étoient remplies de grâce : elle avoit des talens, de l'esprit et de l'instruction ; elle aimoit beaucoup la musique, elle chantoit agréablement l'italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur expliquoit des livres d'histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétoit encore. Sa nourrice étoit une paysanne de la Calabre. La reine avoit voulu qu'elle conservât son costume de paysanne, ce que je

trouvai de fort bon goût. L'enfant dtoit si accoutumé à être dans les bras de sa mère, que, lorsqu'elle faisoit semblant de s'en aller de la cbambre , il pleuroit -* ce qui prouve combien elle passoit de temps dans son intérieur avec ses enfans.

Comme M. de Clermont avoit beaucoup vanté ma harpe, et que cet instrument n'étoit point connu en Italie, la reine eut la plus grande envie de m'entendre; elle me le demanda avec toute la grâce possible , en me disant que nous ferions de la musique entre nous y et qu'elle y chanteroit. En effet , ce petit concert se passa dans son cabinet; il commença par ma harpe : la reine, pour me voir jouer, étoit assise à côté de moi , à ma droite : elle fut si enthousiasmée, que, dans un de ses transports, elle me baisa la main. Aussi M. de Clermont me dit le soir, en me rappelant ma présentation , que je pouvois écrire sur mon journal que je n'avois pas voulu baiser la main de la reine, et qu'elle avoit baisé la mienne. A cette musique , M. de Clermont chanta un duo avec la reine, et le roi même chanta, et par galanterie pour madame la duchesse de Chartres , une vieille chanson françoise , qui

avoit au moins cent ans. Sa voix royale ne me fit pas autant de plaisir que celle de la reine. Ce prince , qui étoit très-bon et très-affable ' , avoit reçu une éducation si négligée , qu'il ne savoit pas alors parfaitement l'italien : 11 ne parloit que le napolitain; c'est pourquoi tous les opéras comiques, genre de spectacle qu'il aimoit particulièrement, étaient, àlNaples, en langage napolitain. Qu'on se figure un usurpateur dans son conseil , n'y pouvant parler qu'un jargon particulier de son pays; cet usurpateur, fùt-il le conquérant et le guerrier le plus renommé, paroitroit, dans ce cas, d'un ridicule intolérable; mais la légitimité ennoblit tout, et le respect qu'elle inspire , fondé à la fois sur la justice, l'habitude et l'opinion, ne peut être affoibli que par des vices et de mauvaises actions , et non par de frivoles imperfections qui

' Il poussoit à un Ici point cette affabilité , que , lorsrpi'il alloit à cheval se promener aux environs de Naplos , il lui falloit un temps énorme pour traverser la ville, parce qu'il n'alloit qu'au petit pas, et s'arrètant sans cesse, afin de donner au peuple le temps d'arriver jusqu'à lui, de lui parler, de lui baiser la main, qu il présentoit à tous ceux qui l'approchoient.

' (Note de l'auteur.)

ne viennent ni de l'àmc, ni du caractère. Au reste, le roi de Naples étoit alors extrêmement jeune : il a regagné depuis , par rexpérieiice, par l'étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de la dignité personnelle à un souverain. La reine me chargea de lui envoyer de Paris un joueur de harpe, et je lui envoyai le jeune Ilinner, qui avoit un joli petit talent.

Je vis à Naples une chose qui m'intéressa vivement, ce fut le déroulement des manuscrits brûlés : l'inventeur de cette opération ingénieuse et lente la fit devant nous ; mais il n'avoit pas d'élèves , et ce travail si curieux n'avançoit point. Il dérouloit, dans ce moment, un ouvrage sur la musique.

La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs, si curieux d'ailleurs par tant de merveilles de la nature , et que nous vîmes toutes avec détail. Nous allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de Francavilla ; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes , nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit qu'ils étoient aussi bons que ceux des Indes. Il falloit avoir une assiette creuse lors-«.

qu'on les coupoit , et cette assiette se rcmpîîssoit de jus. Cependant, la princesse de Francavilla étoit la seule qui en eut : personne d'ailleurs ne les cultivoit; le roi même n'en avoit pas. J'ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j'aie jamais vues ; elles étoient grosses comme de belles poires.

Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que , dans ce moment , il jetoit beaucoup d'étincelles et lançoit des pierres. Nous vîmes avec admiration la belle ville antique découverte de Portici , et la grotte de Pausilippe. Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui , partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie ; mais dans ce dernier pays, k>s arbres sont petits, et dans les environs de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.

Dans nos promenades avec l'ambassadeur, il nous fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. Il nous fit passer ( ce que les feumies évitent toujours à Naples) sur le quai où se tenoient les lazaroni, où ils avoient la permission d'être tout nus, sans chemise, sans

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nul vêtement et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d'un roujje. foncé ; ils ressemblent à d'effrayans sauvages '.

La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de Saint-IMarlin , où les femmes n'entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres avoit un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont l'admirable vérité de l'expression a fait dire sérieusement que Michel-Ange avoit eu la barbarie de le peindre d'après, un homme qu'il avoit fait secrètement crucifier dans son atelier : calomnie absurde autant qu'atroce , qui n'aura d'abord été qu'une exagération d'éloge, et qui est devenue ensuite un conte populaire , mais démenti par la vie entière de l'artiste et par l'impossibilité du fait.

Nous quittâmes Naples , enchantées de la ville, des environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui avoit donné à la princesse

'.Cet usage n'existe plus depuis long-temps : on ne voit point de gens absolument nus , que des enfans audessous de l'âge de puberté , ou sur les bords de la mer, dans les lieux où l'on se baigne.

( Xolc (le rdiiilcur. )

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des fêtes charmantes. INons avons encore séjourné clans une cour, à Parme. L'infant, élève du philosophe Condillac, étoit cependant d'une très-grande piété; nous fûmes frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avoit d'ailleurs la bonté et l'aimable caractère. L'infante, sœur de la reine de France, étoit une princesse fort extraordinaire : on contoit d'elle un nombre inlini d'histoires que je passerai sous silence , parce qu'elles pouvoient être fausses , ou du moins très - exagérées ; mais il est certain qu'elle n'aimoit que la chasse, et qu'elle passoit la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les bois : elle eut aussi une grande envie de m'entendre jouer -de la harpe, et je m'y refusai , sous prétexte que ma harpe étoit dérangée ; mais j'eus cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, cpii me promit qu'il n'y auroit chez elle que six personnes de ses amis qui ne le diroient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le souper. Je jouois depuis dix ou douze minutes, lorsque toul à cotq) les deux bat tans de la porCe

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(lu salon s'ouvrirent, et nous vîmes paroltrc rinfantc : ce lut un cyiip de foudre. L'infante, avec beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été trahies , et qu'elle espéroit que je ne rempêcherois pas de profiter de ma complaisance pour madame de Flavigny. Je fis une courte apologie; et , pensant que la meilleure seroit de jouer de la harpe tant qu'elle le voudroit , je m'exécutai de bonne grâce , ayant l'air de n'être occupée que du soin de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle dit qu'elle en avoit la tête si remplie , qu'ayant eu à écrire à l'impératrice sa mère, ma harpe tenoit une grande page de sa lettre.

Pour finir l'histoire des cours des sœurs de la reine de France, j'ai interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome , où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se trouvoient pas proportionnées à la voiture , il étoit impossible d'aller bon train dans le frtus beau chemin du monde sans verser; c'est ce qui nous

arriva à un demi-quart de lieue de Rome : la voiture versa du côté de madame la duchesse de Chartres. Je la croyois grosse de cinq mois et demi, et, ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai, du premier mouvement, de l'autre côté , je cassai la glace et je me blessai à la tète ; tandis qu'on relevoit la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Stoita, qui étoit sur la route : nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos vieilles roues, que le chevalier de Bernis , escorté d'une charrette qui les portoit , nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec ces mêmes roues et sans aucun accident, elles étoient du charronnage de Simon , si célèbre dans ce genre. Nous revînmes en France par Turin. Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours; nous y revîmes avec un grand intérêt madame Clotilde, épouse du prince de Piémont : cette princesse , douée de toutes les vertus , étoit unie à un prince digne d'elle , par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire. Nous passâmes le Mont- Cenis, qui, à cette époque, étoit couvert de fleurs coupées par des cascades et des torrens : il est impossible de donner une idée de ce coup

iVœil enchanteur : on ne pouvoit traverser alors ce mont qu'en chaise à porteurs, et ce chemin, tout diflicile et tout dangereux qu'il étoit, immortalisa le roi qui l'avoit fait faire. Nous lûmes l'inscription qui disoit que ce prince avoit donné ce libre chemin de commerce aux peuples. Ainsi, l'on doit de plus grands éloges à Napoléon, qui a fait de ce même passage un véritable et superbe chemin , que l'on traverse en voiture. Je n'ai point parlé de Florence, où la cour n'étoit pas, et de plusieurs autres villes, où nous avons séjourné; mais, comme musicienne, je dois faire un article à part sur les opéras italiens. Un hasard singulier nous fit voir, dans ce genre , une chose unique ; il y avoit dans la petite ville de Forli un particulier très-riche et passionné pour la musique, qui avoit fait, à ses frais, une vaste salle de spectacle en bois , et qui imagina de profiter de la saison de fêté, ou tous les grands musiciens ont des coiip-és et voyagent , pour les rassembler à Forli , et leur faire jouer un opéra. Non -seulement les acteurs étoient les plus fameux de ce temps, mais l'orchestre étoit composé de tous les plus lïrands musiciens de l'Italie ; cette nouveau-

té avoit attiré un tel concours d'étrangers, que la ville étoit environnée de tentes, pour en loger une partie.. Nous arrivâmes la veille d'une représentation ; nous eûmes beaucoup de peine à trouver un mauvais logement que l'on nous céda , et nous y restâmes , pour voir la représentation, parce que le maître de la fête donna ses loges â la princesse. On joua Artaxerce. Le célèbre Pacberotti joua et chanta divinement le premier rôle : il avoit vingt-cinq ans et une charmante figure. Je n'ai rien vu d'aussi parfait que cette représentation; comme on crioit souvent bis ^ le spectacle ne finit qu'à minuit. Nous assistâmes encore à une représentation de cet admirable spectacle, où nous vîmes exécuter, à ravir, un très-beau ballet-pantomime, composé par Novère. Le sujet étoit Orphée et Eurydice. Nous avons vu de très-beaux opéras chez le duc de Modène, mais d'une exécution très-inférieure à celle de Forli. Nous vîmeS en Italie, pour la première fois, des chevaux sur le théâtre, et des prêtres et des moines au spectacle à Rome; mais les rôles de femmes étoient joués là par ces espèces de chanteurs , victimes de la cupidité de leurs parens et de

la passion de la musique. La beauté céleste de ces voix est iiiconiparahle ; il n'en est pas moins inconcevable que, dans un pays cbrétien, l'opération qui la produit soit tolérée.

Rentrées <'n France, nous passâmes par Lyon , où nous nous arrêtâmes pour voir les manufactures. Nous allâmes à Cliàlons, où nous coucbàmes chez la belle-mère de madame de Rully. Nous vîmes là une chose extraordinaire; nous y dînâmes avec une abbesse de chanoinesses (ayant fait des vœux), qui avoit été mariée, et avoit des enfans. Étant veuve, et ayant eu le malheur, à la chasse, de tuer involontairement un garde, elle s'étoit faite chanoinesse. Il y avoit à ce même dîner un prêtre de la famille de Tressan qui, dans sa jeunesse, avoit servi, et mérité la croix de Saint-Louis, qu'il portoit; il avoit été marié, ses deux enfans étoient à dîner.

Toutes nos lettres de Paris nous annonçoient que la princesse seroit exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. J'aimois tant l'Italie, que j'aurois été charmée de souffrir pour elle une petite persécution; mais il n'y eut point d'exil. Nous

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