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l)lic a épuisé tout le sien; il a tout ce qui doit rendre heureux de la manière la plus durable dans un intérieur vertueux.
J'ai oublié de parler d'un voyage aux eaux de Forges. Je vais réparer cette omission, et en même temps je conterai un trait de superstition auquel le hasard le plus extraordinaire donna toutes les apparences du merveilleux. Deux ou trois jours avant mon départ pour Forges, madame la comtesse de Mérode, qui n'étoit point veuve encore, et dont le mari se portoit fort bien, m'écrivit pour me conjurer d'aller consulter sur sa destinée un devin célèbre à Bruxelles (dont à Paris nous ignorions l'existence), qui demeuroit dans le fauboug Saint-Marceau, et qui se nommoit l'Éveillé. Comme j'ai autant de mépris que d'aversion pour les devins, je ne fus nullement tentée de faire cette commission; mais , pour ne pas désobliger mon amie , je pris un parti qui me parut plaisant : je lui écrivis que j'avois été présenter son horoscope au célèbre l'Éveillé, et que je lui envoyois sa réponse, qui étoit conçue en ces termes : La personne qui. i>eut connaître ses destins fera Jeu ic un ajineau de plomb quelle
portera pendant trois jours au petit doigt gauche y ensuite elle mettra ledit anneau dans un verre d'eau de Jontaine , (pi elle exposera durant trois nuits au clair de lune; au bout de ce temps elle aura un songe prophétique qui lui annoncera son sort futur. J'envoyai ce bel écrit, qui parut très-solennel; le tout fut exécuté ponctuellement. Le lendemain du jour où Ton retira l'anneau du verre d'eau, madame de Mérode la nuit suivante eut un songe , dans lequel elle se vit en grand deuil enfermée dans une chambre tendue de gris. Comme elle considcroit avec saisissement cette lugubre représentation, elle vit tout à coup une porte s'ouvrir et M. le comte de Lannoy paroître, qui vint se précipiter à ses pieds et solliciter son pardon, car elle étoit brouillée avec lui depuis deux ans! Dans ce moment elle se réveillai Le jour même elle m'écrivit le détail de ce rêve, que je montrai à cinq ou six personnes qui avoient vu mon ordonnance magique. On conçoit facilement que l'imagination frappée ait pu produire ce rêve, mais voici le hasard merveilleux : c'est que huit jours après, M. de Mérode, en parfaite santé, alla à la chasse, s'y échauffa, et tout en sueur
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but de r(>au trùs-fraiche d'une fontaine, ce qui lui donna une fluxion de poitrine, dont il mourut le septième jour. Quand je revis depuis madame de Lannoy remariée et me reparlant en secret avec admiration de la miraculeuse prédiction de l'Eveillé, je fus bien tentée de lui déclarer la vérité; mais je vis, à n'en pouvoir douter, que rien ne pourroit l'en dissuader. Je me suis toujours reproché cette plaisanterie : mon intention avoit été de déjouer à ses yeux la superstition, et au lieu de cela je la confirmai dans ses folies.
Nous fîmes le voyage de For.ges avant la naissance de M. le duc de A alois : nous y retrouvâmes une personne trés-aimable, madame de Damas, mère de madame de Simiane; elle n'étoit plus jeune; elle avoit trente-sept ou trente-huit ans, mais elle avoit conservé toute la gaieté de la jeunesse. Comme nous étions toutes deux fort naturelles, nous nous prîmes tout de suite en amitié, et cette liaison fut très-vive pendant tout le temps de notre séjour a Forges; mais elle se dénoua sans brouilleric à Paris, et seulement parce que nos sociétés étoient différentes. Ce fut à Forges que je trouvai le sujet de mes Solitaires
de Nonnandic , (jiii ont eu tant de succès dans les Vedïées du didicau ainsi (ju'au théâtre; car on fit de cette anecdote un vaudeville qui eut \\\\ nombre prodigieux de représentations. En nous promenant en calèche dans la forêt, nous aperçûmes une cabane si basse, qu'un enfant de cin(j ans pouvoit à peine s'y tenir debout : à notre grand étonnement , nous en vîmes sortir une femme, sur ses genoux,, suivie de plusieurs petits cnfans. Madame Ik duchesse de Chartres fît arrêter la voiture , on questionne la femme qui nous apprend qu'il y avoit dans cette cabane son mari paralytique , et que c'étoit là leur demeure. Nous demandâmes pourquoi cette cabane étoit si peu élevée; elle nous répondit que son mari, qui alors n'étoit pas impotent, l'avoit bâtie ainsi avec elle, pour ne pas se fatiguer les bras en les élevant plus haut, et parce qu'ils n'avoient pas songé qu'ils ne pourroient pas s'y tenir debout. Toutes ses réponses étoient de cette simplicité ; ils vivoient de fruits sauvages , de pain bis et de pommes-de-terre, qu'on leur donnoit à l'abbaye de Bolbec , tout près de là , et que la femme alloit chercher tous les dimanches. J'entrai à genoux dans la cabane, j'y trouvai.
le mari couché sur un lit de feuilles : la piété, la j)atieiice, la douceur de ce couple infortuné égaloient leur simplicité. Leurs enfans, presque nus, étoient jolis et bien portans. La princesse donna à la femme un louis; la femme la regarda et dit qu'elle ne connoissoit pas cela , qu'elle aimeroit mieux un sou. JMadame la duchesse de Chartres, sur-le-champ, promit de leur faire bâtir une maison : elle me chargea de tous les détails de cette bonne action. Je la suppliai de me permettre d'habiller, pour mon compte , la femme et les enfans ; je les fis tous venir à Forges : dès le lendemain, on les logea, on les habilla, et on les nourrit; et je remis le mari entre les mains du médecin des eaux. Pendant ce temps , on bâtissoit leur chaumière. Quand elle fut achevée, tous les ouvriers , d'un accord unanime , refusèrent toute espèce de salaire ; pas un seul ne voulut prendre une obole ; voilà, dans tout ceci, l'action qui est au-dessus de tout éloge ' . Cela se passa dix-sept ou dix-huit ans avant la révolution. Nous meublâmes la
' En revenant de Forges , je contai au poète Lemierre cette action des maçons. 11 célébra ce fait dans de beaux vers qui furent imprimés.
( holc de l'aulcur )
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maison et nous finies planter le jardin avec déliée. On leur donjia huit poules, une chèvre, une brebis , cL un mouton ; on les y installa la surveille de notre départ. Ce (pii fit le plus de plaisir à la femme, ce fut de trouver, dans son armoire, le linge de ménage, et une énorme provision de lin pour filer. Jus<pi'à la révolution , ces bonnes gens ont envoyé tous les ans un mouton à leur bienfaitrice.
Je reprends ma narration : je recommençai mes petits spectacles et avec le même succès , mes enfans rejouèrent les anciennes pièces , et une ou deux nouvelles.
Une aventure , qui a eu beaucoup d'éclat , m' arriva dans le même temps : un soir mademoiselle \ ictoire, ma femme de chambre , qui avoit un très-bon cœur, vint tout émue me dire qu'un grand monsieur, d'environ cinquantesix ans , et décoré de la croix de Saint-Louis, me supplioit de lui accorder une audience de quelques minutes , qu'elle l'avoit refusé , et qu'alors il lui avoit confié qu'il seroit arrêté et conduit en prison , s'il ne trouvoit pas , dans le Palais-Royal , un asile pour quelques jours. Ce récit me parut bizarre , mais cependant me toucha : je me décidai à voir cet in-
connu , on présence de ma femme de chambre. Cet homme était le chevalier de Queissat , l'aîné de tous ses frères ; il entra, et sa noble physionomie me toucha vivement ; il me conta en peu de mots sa malheureuse histoire contre Damade , négociant de- Bordeaux. Il faut convenir que , dans ce temps , les militaires , dans les villes de province , étoient excessivement insolens pour les négocians , ce qui n'a point été sous le gouvernement militaire et victorieux que nous avons vu ; la raison de cela , c'est qu'autrefoi? tous les officiers militaires étoient ou prétendoient être gentilshommes , et affectoient le plus grand mépris pour la classe roturière des négocians , qui , de leur côté , enorgueillis de leurs richesses, montroient beaucoup de dédain de la pauvreté des gentilshommes de province et des militaires dénués de fortune ; mais d'ailleurs ces mêmes gentilshommes avoient de l'obligeance et de l'afFabilité pour la simple bourgeoisie et pour le peuple des villes où ils étoient en garnison , et en général ils y étoient aimés et considérés. Au reste , dans l'affaire de MM. de Queissat , (jui a été connue de tout le monde , puisqu'elle a été plaidée publique-
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ment au parlement , le elievalier de Queissat , Yainé des frères dont je viens de parler , n'eut aucun tort , et cependant , par une injustice criante , il fut condamné solidairement avec ses frères. Voici le fait en deux mots : M. Damade , négociant , passa un matin dans la rue, devant la porte de la maison de ]\LM. de Queissat ; deux des frères étoient sur le pas de la porte. M. Damade , qui les haïssoit depuis long-temps , leur dit , en passant , une injure grossière , une vive dispute s'ensuivit. Un des frères rentre dans la maison , en revient avec un pistolet , le tire sur M. Damade et lui casse le bras : cette indigne action est sans excuse , mais elle étoit le crime d'un seul ; le peuple s'attroupa , le chevalier de Queissat , qui n'avoit point encore paru , survint au bruit , et fit rentrer ses frères dans la maison, dont il ferma la porte. Voilà toute la part qu'il eut à cette affaire , ce qui n'a été nié de personne; d'ailleurs il avoit servi , pendant la guerre , avec la plus grande distinction , il avoit même fait plusieurs actions d'éclat ; sa conduite étoit irréprochable et il étoit généralement estimé. Je ne pus lui offrir que de partager la chambre d'un de mes
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gens , où il resta caché deux jours et deux nuits : ensuite il en sortit un soir pour aller se réfugier chez un ami , où il resta jusqu'au moment où il fut condamné. Il avoit choisi pour avocat le célèhre et vertueux Gerbier , qui vint chez moi pour me conter toute l'affaire ; il fit un Mémoire qu'il vint me lire à mesure ; je me chargeai de solliciter les juges , ce que je lis avec tout le zèle possible ; mais aussitôt que la procédure fut commencée, les trois frères furent mis en prison au Fortl'Évêque , et obligés d'y rester jusqu'à la décision du procès.
J'allois les voir de temps en temps en prison , et leur porter des pâtisseries et des su-' creries : mon intérêt étoit uniquement dirigé sur l'aîné , qui en étoit digne à tous égards. Dans une de mes visites je rencontrai dans la prison , chez MM. de Queissat , un jeune homme justement célèbre depuis : c'étoit M. Garât. Étant du pays de IMM. de Queissat, et les connoissant personnellement, il prcnoit à leur sort le plus vif intérêt ; il me dit beaucoup (\o. choses obligeantes sur ce que je faisois pour eux ; sa figure étoit douce et spirituelle ; il me laissa uue impression très-agréable de sa per-
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sonne et de sa conversation , et peu de temps après je lus avee un plaisir particulier son premier éloge, qui étoit , je crois, celui du chancelier de l'IIùpital. Ce discours eut beaucoup de succès, et le méritoit.
MM. de Queissat , tandis qu'ils étoient en prison, eurent pour moi une attention si aimable, que je ne puis la passer sous silence: ils surent , je ne sais comment , que je m'appelois Félicité de mon nom de baptême ; ils eurent l'idée singulière d'apprendre à faire des fleurs pour m'offrir un bouquet de leur ouvrage. En effet, deux mois après, le lo juillet, ils me donnèrent un gros et superbe bouquet que je reçus avec beaucoup d'attendrissement en pensant que c'étoient des mains si belliqueuses qui n'avoient pas dédaigné de consacrer tant d'heures à un travail si frivole.
Après beaucoup de temps et de sollicitations inutiles , MM. de Queissat furent jugés et condamnés tous les trois à payer, en forme de dédommagement , à M. Damade la somme de soixante-quinze mille francs , ou à rester en prison toute leur vie. Comme ils ne possédoient chacun qu'une petite légitime aux trois quarts mangée , et qu'ils n'auroient pas pu
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payer à eux trois dix mille francs , la prison perpétuelle paroissoit inévitable. Nous appelâmes au Conseil. Gerbier, qui étoit très- fatigué et malade dans ce moment , me (It faire ])resqu'en entier le mémoire; il en fut si content, qu'il me dit que je savois l'allaire aussi bien qu'un avocat. Cependant , malgré mon c/oqueni mémoire , le jugement du Parlement fut confirmé au Conseil , et par conséquent la cause perdue sans retour. ]Mon chagrin en fut extrême, car je m'étois sincèrement attachée au chevalier de Queissat. J'avois reçu, quelques joui's auparavant , une lettre au nom de la ville de Castillon , où le chevalier étoit né : cette lettre, qui contenoil })lus de deux cents sip-natures , me remercioit , dans les termes les plus honorables , de l'intérêt si vif dont , depuis cinq mois , je donnois tant de preuves au chevalier de Queissat. Gerbier, qui avoit la plus belle àme du monde , étoit dans une véritable affliction ; il lui vint tout à coup une idée qu'il me communi([ua sur-le-champ : il avoit assisté à plusieurs représentations de mes petits spectacles , c( il en étoit enthousiasmé; il me proposa de faire imprimer ces pièces , en faisant annoncer dans les papiers
que ce scroit au profit do MM. do (Kicissat , et pour faire partie de la sonmic; qu'ils étoient condamnés à payer. Il falloit pour cela la permission de M. de Genlis ; il me l'accorda ; et il fut même l'éditeur de l'ouvrage, qu'il donna à imprimer à M. Pankoueke. Toutes les pièces recueillies que j'avois faites jusqu'alors formèrent un ffros volume in-octavo : on en lira
un nombre immense d'exemplaires ; je n'en donnai pas un seul ; mais ils furent tous enlevés en moins de cinq ou six jours. On déposoit à mesure l'argent chez le notaire de Gerbier. La famille royale honora la publication de cet ouvrage par une munificence que dans tous les temps on lui a toujours vue pour les actions qui avoient un but bienfaisant.
Monsieur le duc et madame la duchesse de Chartres donnèrent cent louis pour deux exemplaires , M. le prince de Condé donna aussi cinquante louis pour le sien ; M. le baron de Vioménil donna cent écus. Nul militaire n'en paya le prix simple. Je n'oublierai point un Russe, nommé le comte de Jardini, que je ne connoissois point du tout, qui vint me voir, à ce sujet, et m'apporter mille écus pour un exemplaire. Après l'avoir remercié
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avec effusion de cœur, je l'envoyai chez le notaire de Gerbier , auquel il porta sur-lechamp cette somme. Enfin , tous les frais prélevés , qui , par parenthèse , montèrent à onze mille francs ', il s'en trouva net quarantesix mille. Alors Gerbier négocia avec M. Damade , qui se contenta de cette somme, et donna son désistement , qui rendoit à MM. de Queissat leur entière liberté. Tout ceci , le procès , le jugement , l'appel , l'impression de mon ouvrage , l'arrangement avec M. Damade dura plus de dix-huit mois. Pendant ce temps, voici ce qui se passa au Palais- Pioyal, et les changemens qui survinrent dans ma situation. Madame la duchesse de Chartres accoucha de deux jumelles. Il étoit depuis long-temps convenu entre nous que, si elle avoit une fdle,
' Il est vrai qu'il y eut un assez grand nombre d'exemplaires en papier vélin et qu'il y avoit à ce volume une fort jolie vignette, parfaitement bien gravée, représentant ma devise, qui se rapportoit à mes enfans , parce que je n'écrivois pour leur éducation que durant la nuit depuis minuit jusqu'à trois ou quatre beures du matin, (^ctte devise oflroit pour corps une lampe posée sur un bureau à cùté d'une écritoirc, elle avoit pour âme ces mots ■■ Pour éclairer je me. consume.
{ Note <lc l'auteur. )
DE M ADAM i: DE GENLIS. Si
j'en scrois la gouvernante, et qu'au Hou tic m'en charger lorsque la princesse auroit quatorze ou quinze ans, je la prendrois au berceau. Jusque-là les princesses du sang n'avoient été élevées , dans leur enfance , que par une sous-gouvernante. Je ne voulois pas perdre ce temps si précieux pour l'éducation , car les premières impressions forment la base de tout ce qu'on peut faire de bien par la suite. J'étois décidée, d'avance aussi, à ne point élever la princesse au Palais-Royal; mais à me mettre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice étoit grand à mon âge. J'avois tant d'attachement pour monsieur le duc et pour madame la duchesse de Chartres , j'étois si dégoûtée du monde, c'est-à-dire, du Palais- Royal , où j'avois éprouvé tant d'injustice , d'ingratitude et de méchancetés, j'avois un tel goût pour la culture des arts et pour l'étude, que cette résolution ne me coûtoit rien. Tous ces projets furent secrets entre madame la duchesse de Chartres et moi. Notre séparation lui faisoit beaucoup de peine, mais elle en sentoit tout l'avantage. Elle se promettoit bien de venir passer avec moi une partie de ses journées. Elle désiroit avec passion une fdle,