TOME III
<"llo me confia qu'elle l'avoit demandée à Dieu dans toutes les églises d'Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde ces deux petites princesses. J'eus beaucoup d'inquiétude dans les premiers jours de leur existence , elles étoient d'une foiblesse extrême. Il y avoit une. particularité très -extraordinaire dans leur état; elles vinrent au monde toutes les deux avec les pieds noirâtres, comme meurtris, et sentant excessivement mauvais, ce qui dura plusieurs jours ; mais peu à peu cette espèce de putréfaction partielle se dissipa. On les confia aux soins de madame de Rochambeau; et elles restèrent au Palais-Royal jusqu'au rhoment où je devois les prendre , sans déclarer que je dusse m'en charger. Pendant ce temps , on bàtissoit notre pavillon de Relie- Chasse. Je faisois mon service comme à l'ordinaire , et je recevois toujours du monde chez moi tous les samedis. J'y faisois tous les quinze jours de la musique, plusieurs amateurs y venoient chanter ou jouer d'un instrument, entre autres, M. d'Adhémar '. Il étoit fort à
• I\I. d'Adhémar fut lony-tcnips connu sous le nom de Montfalcon. Il s'otoit distin;;ii(' par une action très-brillante à l'afFaire de Warbour;; ; mais étant alors sans nom.
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la mode, el tri'S on favcnir à la cour. 11 avoit passé toute sa premiùro. jeunesse en province, où il avoit eu de grands succès de société; il en avoit rapporté une fatuité provinciale, dont il ne s'est jamais déliiit. Il avoit une figure agréable, une grande confiance dans son esprit, qui étoit fort commun , et dans ses talens, qui tous étoient très-médiocres. Je n'ai jamais compris qu'il ait pu réussir à la cour, et y faire fortune. Il chantoit en s' accompagnant de la harpe. Madame la marquise de Bcthizy et son mari vinrent aussi à ma musique. Madame de Bethizy avoit une très-belle voix :
sans liaisons, sans fortune, cette action ne lui valut que la croix de Saint-Louis. En parcourant les parchemins déposés dans les archives du château d'une vieille tante, il trouva des titres qui prouvoient sa descendance de l'ancienne maison d'Adhémar. Le généalogiste Cherin , à qui il porta ces titres , les déclara authentiques ; et ce que n'avoit pu ohtenir la bravoure de M. Montfalcon fut accordé au nom d'Adhémar ; le nouveau comte fut fait colonel commandant du régiment de Chartres infanterie. Il épousa madame de Valbelle qui possédoit quarante mille livres de rente ; le comte de Vaudreuil , son ami , le fit admettre dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac.
( Note de l'éditeur.^
M. de Bethizy (^toit aimable, spirituel et j^ai, il dansoit parfaitement bien. Le mari et la femme, doués l'un et l'autre de toutes les qualités sociales , vivoient dans une union qui étoit citée pour modèle. Je voyois aussi assez souvent madame la princesse de Craon, dont j'aimois particulièrement le naturel et la franchise. Je voyois toujours très-souvent mes anciennes amies , mesdames d'Harville et de Jumilhac, la marquise de Fleury et mes cousines, c'est-à-dire, celles de M. de Genlis, mesdames de Crussol et de Fodoas. Le comte de Custine , M. de Monville , le chevalier de Chastellux, le comte d'Albaret, M. de Donnezan, le chevalier de Durfort, le chevalier de Bouflers, le vicomte de La Tourdu-Pin et le comte de Schomberg venoient sans cesse chez moi. Je n'ai jamais eu à me plaindre de toutes ces personnes, à l'exception de mesdames de Jumilhac et de Craon qui, depuis la révolution, sans prétexte et sans raison , ont tout à coup cessé de me voir. Quand je publiai mon premier volume du Théâtre d'éducation , ce volume libérateur de MM. de Queissat, il y eut pour moi un enthousiasme général, et dans la société, et
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parmi les littérateurs. Les lettres, les vers se iiiiikij)lièrent. Un nombre infini de personnes demanda à me voir, entre autres, M. de La Harpe '. Tous les journalistes sans exception louèrent à Texcès cet ouvrage, et sans aucun mélange de critique. L'ouvrage fut promptement traduit dans toutes les langues. L'impératrice de Russie le fit traduire avec le russe en regard. Cependant je ne le lui avois point offert : je n'ai jamais fait hommage de mes ouvrages aux princes, à moins qu'ils ne
' M. de La Harpe it'digeoit alors le Mercure, et ses éloges étoient d'autant plus flatteurs, qu'ils étoient plus rares. Généralement sa critique étoit pleine d'animosité , d'amertume et d'exagération ; elle lui attiroit ces querelles fréquentes qui firent dire un jour à l'abbé do Bnismont, en pleine académie : Nous aimons tous in- Jiniment M. de La Harpe , mais nu souffre en vérité de le voir arriver sans cesse l'oreille déchirée. Le président de Rosset , auteur d'un poëme sur l'agriculture , fort mal traité par M. La Harpe, s'en vengea par l'épigramme suivante :
Si vous voulez faire bientôt Une fortune immense, et pourtant légitime, ]1 vous faut arlieter La Hdi[)C' ce «ju'il \aut ,
tt le vendre ce qu'il s'es>tiiiie.
( !?icle «4e l'»ililïiii-. i
l'aient demandé. L'électrice de Saxe me fit l'honneur de m'écrire pour me demander mon amitié, c'étoient ses propres expressions. Sa lettre étoit signée : P^otre amie Amélie. Quand j'allai faire ma cour à Versailles , la reine et toutes les princesses me dirent un mot obligeant sur cet ouvrage. Enfin, jamais on n'est entré dans la carrière des lettres avec plus d'éclat et de bonheur. A cette brillante époque, j'allai à Saint-Cloiid, où étoient ma tante et M. le duc d'Orléans; j'y fus très-mal reçue. JMa tante, malgré toute sa dissimulation naturelle, ne put contenir son dépit; elle voulut me parler de mes succès , et ce fut avec un ton d'ironie et d'aigreur qui frappa tout le monde. Le chevalier de Chastellux, présent à cette réception, en fut indigné.
Cependant j'allois tous les jours passer une heure dans l'appartement des petites princesses, que j'aimois déjà passionnément; je cultivois mon esprit, ma mémoire et mes talens avec une nouvelle ardeur, en pensant que toutes ces choses leur seroient utiles ainsi qu'à mes filles. Enfin , le moment arriva où j'allois me séparer du monde , et entrer dans un couvent; j'avois trente-un ans (1777), une santé
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j)ailaite, tt à la ligure que j'avois cuiiscrvée j'aurois pu m'ôter plusieurs années. Depuis un an je ne mettois plus de rouge; il est assez singulier, qu'ayant toujours eu des sentimens religieux, tous les sacrifiées de dévote que j'aie faits ne m'aient point été inspirés par la religion, et c'est une chose dont je m'afïlige. Voici comment je quittai le rouge à trente ans. Étant à Villers-Cotterets , dans ma jeunesse, à l'âge de vingt-un à vingt-deux ans, on parla des vieilles femmes qui mettoient toujours du rouge, et on les critiqua; je dis que je ne pouvois pas concevoir comment quitter le rouge étoit un sacrifice , on eut l'air de croire que je ne pensois pas cela; je me piquai, et je dis que, pour moi, j'étois décidée à le quitter à trente ans; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres : je lui offris de parier une discrétion que je quitterois le rouge le sS janvier 1776, et je tins parole. On n'oublia pas cette singulière gageure, parce qu'elle fut rappelée plusieurs fois dans l'espace de dix ans. Une quinzaine de jours avant l'époque de mes trente ans, je dis à M. le duc de Chartres que je le priois de songer à ma discrétion, et le ^5 janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée
de grandeur naturelle , assise devant mon bureau, une plume à la main, et coiffée avec des millions de plumes ; sur mon bureau étoit d'un côté une rame de superbe papier , et de l'autre trente-deux livres iy-8". blancs , reliés en maroquin vert, et vingt -quatre très-petits reliés en maroquin rouge; aux pieds de la poupée étoit un carton rempli de petits papiers à billet , d'enveloppes , de cire à cacheter, de poudre d'or et d'argent, avec un canif, des ciseaux , une régie, un compas, etc. Ce présent m'enchanta; je n'ai jamais mis de rouge depuis.
Je dois rendre hommage ici à la bienfai- . sance du baron de Vioménil ; il s'intéressoit vivement au chevalier de Queissat, et, comme en sortant de prison, lui et ses frères se trouvoient sans état , il les plaça suivant leur grade, dans son régiment, qui étoit en Corse, et il donna douze mille francs pour tous les frais de leur équipement et de leur voyage : il eut la grâce pour moi de me charger de le leur annoncer, quand j'irois les tirer de prison. Mais je fis participer à cette grâce M. Gerbier, qui, dans toute cette affaire, eut beaucoup plus de mérite que moi , car je
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consentois , seulement à sa prière , à l'impression de ce volume; et, lorsque tous frais faits, ce recueil eut produit quarante-sept mille francs, je voulus sur cette somme, nonseulement payer à M. Gerbier ses honoraires, mais plusieurs déboursés qu'il avoit faits de sa poche; il refusa tout avec une générosité bien peu commune. Ainsi l'on doit le regarder comme le bienfaiteur principal de MM. de Queissat '.
La surveille de mon entrée à Belle-Chasse, je soupai au Palais-Royal un des petits jours. Madame de Barbantane y étoit : on parla de mon entrée au couvent; madame de Barbantane dit que je devpis m'attendre à éprouver
^ Gerbier aimoit à rendre service. Ce fut lui qui procura une abbaye à l'abbé Arnaud. Cet avocat , célèbre dans les improvisations du barreau , préparoit dans son cabinet, et arrètoit le plan de ses discours; à l'audience il ne s'en écartoit pas , môme dans les mouvemens les plus passionnés. La modération, la raillerie fine, la grâce, l'onction , le pathétique , l'énergie et la force composoient cette* éloquence variée , puissante et victorieuse dont la gloire est vivante encore au milieu d'une génération qui n"a point connu Gerbier. Né en lyiS, il débuta au bax-reau en 1746, et bientôt la défense des causes les plus célèbres lui fut confiée. On s'occupe eu
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la plus vive émotion , quand la grille se refermeroit sur moi , et que c'étoit ce qu'elle avoit éprouvé en entrant à Panthemont. Madame la duchesse de Bourbon avoit quinze ans quand elle la prit, et par conséquent elle ne devoit rester au couvent que trois ou quatre ans. Aussi, très-choquée de cette comparaison, je lui répondis qu'elle m'elFrayolt, parce que si l'impression étoit proportionnée au sacrifice je m'évanouirois , puisque les princesses n'avoient que onze mois.
Enfin , le jour même de mon entrée à Belle- Chasse, j'eus la joie inexprimable d'aller avec Gerbier, retirer de prison MiM. de Queissat, et de leur annoncer en même temps ce que M. de Vioménil faisoit pour eux. Je n'ai rien
ce moment de recueillir ses écrits qui sont d'autant plus précieux que leur but a toujours été di soutenir la cause de la justice et de défendre l'innocence. Un biographe a tracé de Gerbier le portrait que voici : « Sa taille étoit au -dessus, de la moyenne. Toute l'habitude de son corps , noble et sans gêne ; un front découvert , des yeux élincelans, un nez aquilin, une bouclie agréable, une physionomie vive et mobile, ajoutoient beaucoup aux charmes de son organe sonore, flexible et enchanteur. )' Gerbier, ûls d'un avocat de Rennes, est mort
en 1788. (Note ae l'éditeur.)