‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 16 sur 38 · I06 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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était toujours en tiei's avec nous. Je l'avois déjà vu à Venise , et , sans le trouver aimable , sa conversation me plaisoit , parce qu'il avoit beaucoup voyagé, et qu il répondoit avec complaisance à toutes mes questions. Madame d'Épinav n'avoit jamais dû être jolie, ses manières raanquoient absolument de noblesse ; il y avoit du commérap:e dans son ton, mais elle étoit naturelle , obligeante , elle n'avoit nulle pédanterie; son esprit me parut commun,. et son instruction fort bornée '. Je rencontrai

puhlioicnt à Paris , et de tous les petits événcmcns qui anivoient dans la répuWiquc des lettres. Cette eorrespondanee, commencée en ij55 et terminée en 1790, a été imprimée depuis la mort de Grimm arrivée en iSoj, à Gotha, où il s'étoit retiré ; il étoit né en 1 j9.5.

(jXole de l'edilcur. )

' Je l'aurois jugée beaucoup plus défavorablement si j avois pu connoîti'e les indignes mémoires que l'on a publiés depuis, sous son nom ; il règne dans cette ignoble produi tion la plus dégoûtante perversité, parce qu'elle y est nm\'e et froide. Je crois d'ailleurs que l'auteur, qui n'avoit nuls principes , ne se fit aucun scrupule d'altérer et de dénaturer souvent les faits : elle avoit à se plaindre de Rousseau et de Duclos , et je suis persuadée qu'elle exagère beaucoup leurs torts avec elle.

Au reste il ne faut pas juger les mœurs de ce temp.s

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chez elle madame d'IIoiulcMot ' , sa belle-sœur, beaucoup plus spirituelle qu'elle ; je la regardai avec curiosité , parce que j'avois lu , dans les CoiiJcssioTis de J.-J. Rousseau, qu'il avoit été passionnément amoureux d'elle; cependant elle étoit extrêmement louche , et ses traits d'ailleurs n'étoient pas beaux. Elle me fit beaucoup d'avances et d'invitations d'aller chez elle; elle vint chez moi, et je lui rendis sa visite, à l'heure où je savois que je trouverois rassem-

parle tableau hideux qu'elle présente; madame d'Épinay n'a peint qu'une très-petite société, composée en général de personnes de très -mauvaise compagnie; et, dans sa jeunesse, sa conduite et ses liaisons l'ont toujours empêchée d'être admise dans la bonne.

(Note de l'auteur.)

^ Mademoiselle Lalive, qui épousa le comte d'Houdetôt, répandit beaucoup d'agrément dans la société par son amabilité et les grâces de son esprit. La duchesse de La Yallièi'c avoit conservé, à cinquante ans, une trèsbelle figure : madame d'Houdetot, en la voyant, fit cet impromptu :

La nature prudente et sage Force le temps à rcs{)ecter Les cliarmes de ce l^cau visage, Qu'elle n'auroit pu repeter.

( Note de l'éditeur. ;

blëe dans son salon toute sa société de beauxesprits. JV vis, pour la première fois, M. de Saint-Lambert; je restai là unelieure et demie, fort silencieuse et fort appli({uée à écouter. La conversation manquoit d'agrément, parce que chacun n'étoit occupé que du désir d'y briller. C'étoit le second bureau d'esprit que je voyois, et je ne le trouvai pas plus amusant que celui de madame Geofirin; j'en vis, étant à Belle- Chasse , un troisième qui me plut davantage. Madame du Deffant étoit parente de MM. de Genlis ; mais comme elle avoit eu dans sa jeunesse, et dans son âge mûr, une conduite trèsphilosophique, madame de Puisieux m'avoit défendu de la voir : c'étoit de sa part une vieille rancune de scandale, que les quatrevingt-quatre ans de madame du DeiFant auroient dû lui ôter. Madame du DeiFant m'écrivit les plus aimables billets pour m'engager à l'aller voir, et j'en obtins la permission de madame de Puisieux.

Je n'avois nulle envie de connoître madame du Deffant. Je me la représentois apprêtée,, pédante, précieuse. J'étois surtout effrayée de l'idée que je me trouverois au milieu d'un cercle de philosophes. J'imaginois qu'étant

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ainsi en force, ils pailcroient et disserleroiont avec ce ton eiïH)hati(jiie qu'ils prennent tour à tour dans leurs écrits, et je sentois que j(^ ferois une triste ri.<îurc dans cette étranî^e assemblée, présidée par une sibylle enthousiaste de toutes ces déclamations , et qu'il étoit impossible de contredire ouvertement, puisque, aveugle et octogénaire , elle étoit doublement respectable par la vieillesse et par le malheur. Enfin, je pris une courageuse résolution : je me rendis, le soir même, à Saint- Joseph , chez madame du Défiant, il v avoit assez de monde chez elle, et j'aperçus, avec plaisir, deux ou trois hommes de ma connoissance. Madame du DefTant me reçut à bras ouverts, et je fus agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel , et l'air de la bonhomie, C'étoit une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n'a jamais dû être belle, parce qu'elle avoit la tète trop grosse et les traits trop grands pour sa taille. Cependant elle ne paroissoit pas aussi âgée qu'elle l'étoit en effet. Lorsqu'elle ne s'animoit pas en causant, on voyoit sur son visage l'expression d'une morne tristesse ; en même temps on remarquoit sur sa physionomie, et dans toute

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sa personne, une sorte d'immobilité qui avoit quelque eliose de très-frappant. Quand on lui plaisoit, elle étoit aeeueillante, elle avoit même des manières très -affectueuses. Les personnes incapables d'aimer ne connoissent pas la difierence infinie qui se trouve entre la bienveillance et l'ami lié; un p;oùt est pour elles un attachement; elles croient aimer dès qu'elles ont envie de plaire et qu'on les amuse. Cette erreur, qui avilit les femmes dans leur jeunesse, leur donne, dans l'âge avancé, toutes les apparences de l'affectation et de la fausseté. 11 est vrai que ces démonstrations de tendresse ne signifient rien de ce qu'elles semblent exprimer , mais presque toujours elles sont prodiguées de bonne foi.

On ne parla chez madame du Deffant, ni de philosophie , ni même de littérature : la compagnie étoit composée de gens de difl'érens états; les beaux-esprits s'y trouvoient en petit nombre, et ceux qui vont dans le monde y sont communément aimables , quand ils n'y dominent pas. Madame du Deffant causoit avec agrément; bien différente de l'idée que je m'étois laite d'elle, jamais elle ne montroit de prétentions <à l'esprit ; il étoit impossible

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d'avoir un ton moins trancliant; ayant tivs- |)eu ivllôclii, elle nV'loit dominée (pie par !a seule habitude. Elle eut, dit -on, sans aucun système, une conduite très-philosophicpie dans sa jeunesse. On étoit alors si peu éclairé, que madame du DelFant fut long-temps, sinon bannie de la société , du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre , madame du Deffant crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justiiîoient. La philosophie siLUvoit Fhumiliation de rougir du passé; '1 étoit agréable de pouvoir tout à coup regarder en arriére , non-seulement sans i-egret et sans honte , mais avec satisfaction et une sorte d'orgueil ; et, au lieu d'avouer qu'on s'étoit conduit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie , de pouvoir se vanter d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître; et enfin, il étoit beau d'avoir le droit de dire à tous les grands et célèbres moralistes du jour : Ce que vous prêchez je l'ai fait avant que vous eussiez instruit l'univers.

Madame du Defïant n'avant de sa vie mé-

dite une opinion, au fond de l'âme n'en avoit point; elle n'étoit pas même sceptique. Pour douter, pour balancer , il faut du moins avoir superficiellement comparé, et fait quelque examen, et c'est une peine qu'elle n'avoit jamais voulu prendre. Elle se peignoit trèsbien elle-même, en disant qu'elle laissoit flotter son esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatre-vingts ans!.. Cette paresse d'esprit et cette insouciance lui donnoient, dans la conversation, tout l'agrément de la douceur. Elle ne disputoit point ; elle étoit si peu attachée au sentiment qu'elle énonçoit, qu'elle ne le soutenoit jamais qu'avec une sorte de distraction. Il étoit presque impossible de la contredire ; elle n'écoutoit pas , ou elle paroissoit céder, et elle se hâtoit de parler d'autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voir à l'heure où, sortie de son lit, elle achevoit de s'habiller, elle étoit alors toujours seule, c'est-à-dire entre trois et quatre heures après midi, car elle avoit depuis long-temps perdu le sommeil. On lui faisoit la lecture durant la nuit, et elle ne s'endormoit jamais avant le jour. J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans

son faiitoiiil ; lin valcl de chambre, assis à coté d'elle, lui lisoil tout haut un roman. Ce roman l'ennuyoit , et elle parut charmée de ma visite : je restai deux ou trois heuies avec elle , et j'écoutois presque toujours. Elle me parla de l'ancien temps , de la cour de madame la duchesse du Maine, de Chaulieu, du marquis de LaFare, de l'ingénieux Lamothe, de madame de Staal , dont j'aime tant l'esprit, et elle me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impératrice de Russie. Madame duDeffant, au moyen d'une petite machine très-simple , écrivoit fort bien et se passoit de secrétaire : son écriture étoit grosse, mais très-lisible. Les jours suivans elle me fit lire, par son valet de chambre, plusieurs petits morceaux de sa composition , des allégories et des portraits : c'étoit le goût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la société. Ces portraits, tous faits avec l'intention de plaire et de flatter, sont assez insipides ; le plus joli que madame du Detfant ait écrit est celui de madame de Mirepoix, fait aussi, mais en vers, et d'une manière très-agréable, par le président Ilénanlt.

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