TOME m
J'avois beaiicoun nliis de curiosité de ronnoitre les leldcsdc rinipéraliice, mais elles ne contiennent que des allusions et des plaisanteries de société, la plupart sur M. Grimm* Pour me les faire compiendre , madame du Deffant étoit obligée d'arrêter y à cha(juc ligne, le lecteur et de m'expliquer les à-propos. Ces lettres sont véritablement surprenantes par leur lon-^ gueur et leur extrême frivolité ; il seroit curieux de les^ voir rassemblées avec celles cjue la même princesse écrivoit à M. de Buffon, tt qui montrent tant d'esprit et des connoissanccs si étendues.
Onm'avoit dit que madame du Delfant étoit mécbante, c'est ce que je n'ai jamais remarqué; elle n'étoit pas même médisante. Il y avoit dans son caractère tant de foiblesse, d'insouciance et de légèreté, qu'un sentiment vif ne pouvoit l'agiter long-temps : elle n'étoit pas plus capable de baïr que d'aimer. Brouilléi^ avec d'Alembert , elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentimen-t ; c'étoit un simple récit et non des plaintes. Son cœur avoit bien vieilli, la pbilosopbie l'avoit tout-à-fait desséclié , et son esprit n'avoit ])oint mûri : il étoit plus jeun«e
DE M ADAM i: H li G EN US. I l5
(■(n'il 'i^niioil (là l'c'tro quand clic nuuroil eu que viii(jL-cinq ans^ Elle avoit craint confiiscment toute sa vie de rcllcchir ; cette crainte , devenue de la terreur, lui donnoit une vciitablc aversion pour tout ce qui étoit solide; elle étoit accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible , et elle redoutoit mortellement les conversations sérieuses ; elle les repoussoit même avec sécheresse ; il falloit pour lui plaire ne l'entretenir que de bagatelles. Tout ce qui ressembloit à la raison lui faisoit peur; c'étoit une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante , mélancolique , exiger des autres une éternelle gaieté , qu'elle ne paroissoit jamais partager, car elle nejouoit rien. La perte de la vue ne Faffectoit pas du tout; elle me dit qu'elle aimoit mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue , ce fut sans un violent chagrin , parce qu'elle conserva pendant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer; et lorsqu'après avoir consulté tous les charlatans du monde, elle eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit facilement son parti sur son état; elle y étoit parfaitement accoutumée. Ce n'étoit pas là ce qui l'attristoit :
Il6 MÉMOIRES
elle écartoil avec peine do funestes idées inspirées par l'àgc et par les souffrances. Un jour je hasardai de lui parler de la mort reli.o;ieuse du président llénaull. Elle m'interrompit , et avec un ton ironique et un sourire forcé : (( Est-ce un sermon que vous me préparez là?» dit-elle. Je me mis à rire en l'assurant que j'aimois l)eaucoup mieux l'écouter (jue prêcher. Elle n'avoit point de religion , mais elle n'étoit point impie, et, malgré tout le pouvoir d'une longue habitude, elle n'étoit point philosophe. Son existence , comme celle de tant d'autres, n'a dépendu (pie de ses liaisons; on sentoit que si elle eut vécu avec des gens religieux elle eût été dévote; et ses derniers jours, que l'ennui consumoit, que la crainte empoisonnoit, auroient été paisibles, sereins et se seroient écoulés doucement.
M. de La Harpe , qui étoit dt^à venu chez moi sin* la fin de mon séjour au Palais-Royal , revenoit assidûment à Belle-Chasse. Il avoit de la moi'gue dans son maintien , de la pédanterie dans son ton, mais je n'en trouvois point encore dans son enli'etien. Quand il étoit à son aise , il avoit même de la gaieté, et se moquoit agréablement de l'aflectation. Il se passionna
DE MAnA>ii': i)i: ci: \ lis. i i y
IrlIciiienJ pour moi , que je lïis ohli.jjée de icpriiner sérieuseuieuL son enthousiasme. La même cliose m'étoit arrivée avec M. de Sauvigny : au bout de (juatorze ans de eounoissance et d'amiti<î, j'avois été obligée de me brouiller avec lui sans retour, dix-huit mois avant de quitter le Palais-Pioyal. Cela n'alla point jus(jue-là avec M. de La Harpe; j'avois été beaucoup moins surprise de ses déclarations , parce que j'avois connu piomptement l'excès de sa sufîisance et de ses prétentions. La chose tourna d'une manière romanesque, et dans le grand ge?ire. M. de La Harpe m'écrivit qu'il alloit voyager , pour se guérir d'une passion malheureuse. Il alla à Lyon , où il avoit vraisemblablement des affaires; de là il m'écrivit plusieurs lettres sentimentales; il m'envoya des vers charmans sur la mélancolie, qu'il avoit faits pour moi, qui peignoient, disoit-il, la situation de son esprit et de son cœur. Ces vers commencent ainsi :
« Mes maux et mes plaisirs ne sont connus que d'elle. »
Mais comme il falloit qu'il y eut toujours un peu de fatuité dans tout ce quil faisoit, ces
Il8 MÉMOIRES
vers sont tormiiiés par une idée qui exprime
Vespérauce ,' et je lui répondis quejemc flattois que le iiimde désir , qui se fixoit
Vers un hanlicur lointniu qui toujours semble fuir,
ne se rapportoit qu'à la seule amitié. Il revint de Lyon assez raisonnable, et notre liaison subsista jusqu'à la publication d'^<^/t?/e et Théodore. Il continua à faire de jolis vers pour moi. Les plus agréables furent ceux qu'il m'adressa en m'envoyant une petite édition des Maximes de la Rochefoucault'j d'autres vers sur deux petits tableaux que j'avois fait faire , représentant Ahéone et Adéone , déesses qui présidoient au départ et au retour. Les voici :
POUR LE IJRPART.
Ah! dans un long adieu dont la douleur s'irrite. Le cœur s'échappe en vain vers l'objet que l'on quitte; On s'éloigne à pas lents , les bras en vain tendus, Et l'œil le suit encor quand on ne le voit plus.