‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 20 sur 38 · I 20 MEMOIRES · texte numérisé non relu

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fjrandc inégalité d'humeur, et elle se laissoit enlièrcnicut dominer par une femme de chaml)re qui la servoit depuis vingt-deux ans; cette femme , qui s'aj)peloit madame Dufreshe, étoit artificieuse, menteuse, tracassière et méchante au dernier excès. Ma mère la croyoit un ange, parce qu'elle étoit avec elle flatteuse, insinuante et très-attentive. J'avois signifié à tous les domestiques que je n'écouteroisjamais une plainte contre madame Dufresne , et que je lui donnerois toujours raison contre tous les domestiques. 11 est résulté de cet ordre que, malgré tout son esprit de tracasserie, elle n'en a pas fait une seule dans la maison, pendant tout le temps que j'ai été à Belle-Chasse, parce que les domestiques , qui avoient un grand intérêt à lui plaire, lui faisoient une cour assidue , lui j)assoient son commérage et son exigence , et vivoient parfaitement bien avec elle^ Au reste, elle étoit très-fidèle, et dans plusieurs détails elle se rendit utile à la maison. Pour la disposer en ma faveur, je lui faisois sans cesse des présens; mais, malgré tous mes soins, je ne pus éviter de tomber dans sa disp-râce. Il V avoit à Belle-Chasse une chanoinesse, de vingt-sept ou vingt-huit ans, pen-

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sioniiairc <mi cliamljrc; Aie s'appeloit madaino la ((iinlrsso i\c Pins : ollc étoit charmante de ligure et d'e8])rit , j'étois fort liée avec elle. Malheureusement elle avoit un chien qui se hattit avec le chien harj^neux de madame Dufresne, et qui remporta la victoire. Madame Dufresne oiîtrceditl>eaucoupd'injuresà madame de Pins, je pris parti jwur mon amie, et madame Dufresne en conçut contre moi une telle rancune , et fit à ma mère de si violentes plaintes , que ma mère me fit appeler, pour me déclarer que , si je n'allois pas sur-le-champ faire des excuses à madame Dufresne, elle quitteroit rJelle-Chasse : je lui répondis seulement que j'allois lui ohéir. En effet, j'allai prendre mes deux filles, dont fainée avoit treize ans ; je les instruisis de ce que ma mère exigeoit de moi, et, les tenant par la main, je les menai chez ^madame Dufresne, à laquelle je fis mes excuses de la meilleure grâce du monde, et sans la plus légère nuance d'ironie. J'articulai même le mot pardon; je l'emhrassai très-cordialement, et je la quittai, charmée d'avoir donné à mes fdles cet exemple de soumission filiale. Pour sceller cette réconciliation , je donnai le lendemain à madame Dufresne un beau go-

belct d'argent: elle luL très-satifailo de moi, et ma mère m'en remercia avec tendresse. Depuis ce moment, nous avons toujours vécu en parfaite intelligence.

Pour éviter des dépenses inutiles, j'avois décidé qu'aucun de mes amis ne dineroit à Belle- Chasse, à l'exception de mon mari , de mon frère et de mes deux belles-sœurs, mais ils y dinoient rarement.

La beauté extraordinaire de ma fdle aînée, ses lalens surprenans pour son âge et son charmant caractère, ma place de dame, restée vacante, et qu'elle devoit avoir, et enfin un régiment promis à celui qu'elle épouseroit , me la faisoient dés lors demander par beaucoup de personnes. Je n'avois nulle envie de la marier si jeune, et j'attachois un grand intérêt à finir son éducation; elle étoildéjà bonne musicienne ; elle jouoit d'une manière surprenante^ du clavecin , et , pour le moins , aussi bien de la harpe, que je lui avois seule enseignée avec la métliode que j'ai inventée d'exercer séparément les deux mains , par des passages contenant successivement toutes les dilhcultés. Je l'avois commencée à neuf ans , et à treize elle jouoit sur la har|)e , avec une très-belle exé-

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cution , les pièces de clavecin les plus diiïiciles ; elle dessinoit la fifjure d'une manière charmante, et d'après nature ; peu de temps après elle a peint avec perfection dans tous les gerîres , en miniature , et à l'huile ; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, et surtout pour la harpe. Je n'ai vu personne danger aussi bien qu'elle. Outre ces talcns agréables et brillans, elle a eu beaucoup d'instruction et de solidité dans l'esprit ; par la suite elle étudia la chimie ; et, en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie de bonnes qualités , de gentillesse , de finesse et d'esprit , avoit moins d'aptitude pour les arts, à l'exception du dessin, dans lequel, ainsi que dans la peinture, elle excelle aujourd'hui dans plusieurs genres ' ; mais la nature lui avoit refusé de grandes dispositions pour la musique. Ma famille étoit cependant très-musicale : mon père, ma mère, ma tante , mon frère , mon mari , ma fille aînée et moi , nous étions bien organisés pour la musique.

' Une de mes pctites-GUes, madame la comtesse Gérard, tient d'elle cette disposition; elle peint, d'une manière très-remarquable, les fleurs et le paysage à l'huile.

( JVole do l'auteur ) TOME IM. g

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Je dirai ici en passant que, pour la musique^ on ne forcera jamais la nature , à moins d'une constante application ; j'ai donné à ma fille Puldîérieles meilleurs maîtres. Charpentier, pour le clavecin, Piccini, pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur; elle a eu, dans les deux dernières années de son éducation jusqu'à dix-huit louis par mois de maîtres, et je n'ai jamais pu lui donner un talent musical ; sa sœur ne m'a pas coûté le quart , et elle en avoit de supérieurs : il est bien regrettable d'avoir employé inutilement un temps si considérable, qu'on auroit pu donner à l'acquisition de connoissances solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l'histoire et les différentes choses qui peuvent orner l'esprit : elle apprit aussi , avec succès , l'anglois et l'italien ; mais , en sacrifiant la musique, j'aurois pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.

Mais elle tenoit de la nature ce qui vaut mille fois mieux que les talens les plus brillans, une âme noble , désintéressée, et la sensibilité la plus touchante; je n'en citerai qu'un trait , qui pourra seul en donner l'idée. Elle avoit ([uinze ans, nous étions à Belle-Chasse, je savois

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qu'elle ])reiioit soin (Time ]);iiivro vieille femme (jni l(),;jeoit dans notre rue, et, je eioyois que ce soin se bornoit à lui donner la plus grande partie de ses petits menus plaisirs et de l'argent que lui donnoient, à sa fête et au jour de Tan, son père et mon beau-frèrè. Nous étions en hiver et le froid étoit excessivement rigoureux. Comme j'avois réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense , j'avois décidé qu'on ne porteroit dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois bûches, et je m'aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle avoit un air frileux que je ne lui avois jamais vu , elle grelotoit, se mettoitdans le feu, se brûloit, etc. J'avois beau la gronder, elle ne répondoit rien et recommençoit le lendemain , ce qui dura plus de six semaines ; enfin mon fidèle Horain , qui avoit toujours l'œil aux intérêts de la maison, vint m'avertir qu'il avoit découvert qu'un marmiton nommé Albinori emportoit de Belle- Chasse, tous les matins de très-bonne heure, une certaine quantité de bois , et que, pris sur le fait, il avoit refusé insolemment d'entrer en explication ; je fis venir Albinori ; je le questionnai avec une grande sévérité , ce qui ne l'effraya pas du tout; il me déclara qu'il n'avoit ♦ 9'

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