‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 21 sur 38 · I 5 2 M V. MOIRES · texte numérisé non relu

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afji qiio par Tordre de niademoisolle de Genlis (ou appeloil ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa sœur), qui se passoit de feu depuis deux mois pour donner tout son bois à sa vieille femme ; et Alhinori , qui me fit cette confidence , a^c tout forgueil d'un ambassadeur chargé d'une mission lionorable, me recommanda do. n'en rien dire à mademoiselle de Qenlis, parce qu'elle lui avoit l'ait promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable que me causa cette découverte ! J'envoyai une voie de bois à la vieille femme à condition que Pulchéric» gaideroit ses trois biiclies. Soulïrir physiquement pour faire le bien est certainement la charité la plus rare, la phis touchante ; aussi dans les premiers Jours de la restitution de ces bûches, Pulchérie me dit un mot charmant. Comme je lui demandois si elle n'étoit pas bien satisfaite de trouver du feu en se levant , elle me répondit qu'elle avoit perdu l'habitude d'aimer le chaud dans sa chambre. Elle a conservé ces sentiuiens admirables , elle est la mère la plus tendre et la plus parfaite, ses filles lui doivent une éducation qui ne laisse rien à désirer , car on n'en peut rien attribuer à madame Campan , qui

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lie les a eues en ])ensi()ri ([lie (jiuitre mois; ces étliicadons , qui ont (orme (l«*ux personnes , j'ose le (lire , si aeeoniplies j)ar la euldire de l'esprit, lestalens, rinslruction , la pnret(3 rie conduite , sont entièrement l'ouvrage de madame de Valence.

Je suis la premiÎTe instiditriee de priiuîes, en France , qui ait ima^jiiu'; d'imiter l'excellente coutume , pratiqut'c dans les pays étrangers , d'apprendre aux enfans les langues vivantes , par l'usage. Je donnai à mes jeunes ])rincessesune femme de chambre angloise, et une autre qui savoit parfaitement l'italien, de sorte qu'à cinq ans elles enlendoient trois langues , et parloient parfaitement bien anglois etfrançois. Il est vrai que, pour perfectionner en elles cette habitude, j'avois imaginé de mettre une petite Angloise à peu près de leur âge auprès d'elles. On m'amena d'abord une petite fdle qui étoit à Paris , mais je la trouvai si désagréable , que je n'en voulus point. Alors M. le duc de Chartres écrivit à Londres y pour charger une personne de sa connoissance , M. Forth, de lui envoyer une jolie petite Angloise , de cinq ou six ans, après l'avoir fait inoculer ; cela fut un peu long , parce que M. Forth

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en prit d'abord une , qui , examinée par des médecins , fut déciarée atteinte d'une grande disposition aux écrouelles ; un mois après , il en trouva une autre qu'il fit inoculer , il la confia à un marchand de chevaux , nommé Saint-Denis, chargé par M. le duc de Chartres de lui acheter un beau cheval anp;lois ; il annoiiça à M. le duc de Chartres cet envoi dans ces termes :

« J'ai l'honneur d'envoyer à votre altesse sc- » rénissime la plus jolie jument, et la plus jo- » lie petite fille de l'Angleterre, »

Cette enfant étoit en effet ravissante par sa grâce, ses manières, sa douceur et sa figure. Son visage ressembloit beaucoup , mais en beau , à la duchesse de Polignac ; elle a eu de mieux qu'elle une jolie taille , un joli front et une expression plus angélique encore : elle s'appeloit JVancj Sjms ^ ]& la nommai Paméla; elle ne savoit pas un mot de françois, et en jouant avec les petites princesses , elle contribua beaucoup à les familiariser avec la lanpue anHoisc.

Quoique ma fille ainée n'eût que quatorze ans , je me décidai enfin à la marier. Le choix

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(le M. de Geiilis se fixa sur un IVIgo , M. le marquis de Becclaer de Lawoc^stine ; il a voit viuj^t ans , une fi/mre cliarinanlo aussi ap:réable que régulière , une grande naissance , il étoit fils luiique ; son père possédoit, une terre de soixante mille livres de rente auprès de Bruxelles : enfin , M. de Lawoestine devoit hériter de la grandesse d'Espagne après la mort de madame la princesse de Gliistelle, sa tante, qui avoit cinquante ans, et qui n'avoit point d'enfans. Le père de M. de Lawoestine étoit fort avare, et ne voulut donner que six mille francs; mais M. de Genlis donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, mon logement tout meublé du Palais-Royal; ce qui , joint à la place de dame de ma fille, et à l'assurance d'être trèsriche un jour , leur formoit un sort très-convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de belles robes en pièces que j'amassois depuis dix ans , avec ce dessein ; en outre , j'avois une très-grande quantité de porcelaine et de vermeil, j'en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur , sans me réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de son lot , que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi

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un cabaret de terre de pipe ; on ne m'a jamais vue depuis à Belle-Chasse sortir de cette simplicité , que j'ai attribuée à madame d'Almane dans yidele et Théodore. Enfin je donnai à çia fdlc aînée ce que j'avois de plus beau en diamans et en bijoux , de très-beaux bracelets , entre autres , et un papillon de diamans^ je donnai tout le reste à sa sœur : j'avois trentetrois ans ; j'aurois fait, sans aucun effort, les mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage , on m'apporta , de la part de INI. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques bracelets et une superbe aigrette de diamans , présent de noce pour ma fille. Ces présens étoient d'usage au Palais-Pioyal ; mais je les refusai positivement , ne voulant pas en recevoir plus pour ma fille que je n'avois reçu pour moi-même ; mais j'acceptai une bonté particulière du prince et de la princesse , parce que c'étoit une distinction; ils donnèrent , au Palais-Ptoyal , le repas de noce. Ma fille fut mariée à midi dans la chapelle du Palais-Royal. M. le maréchal j)rince de Soubise, parent de M. de Lawoestine , lui fiiit lieu de père dans cette cérémonie. Tons les parens de M. de Lawoestine^ ceux de I\T. de Genlis et les miens.

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<|ui cfoiont à Paris, furent invités au repas ; nous étions en tout trente-quatre. Le soir je donnai à Belle-Chasse un petit ambigu à mes amis intimes , ensuite les portes de lîelle- C liasse se fermèrent , et le marié me laissa sa femme , qui resta encore avec moi deux ans. M. de Lawoestine avoit reçu une éducation très-négligée ; mais il avoit de l'esprit naturel, un fort bon caractère et un excellent cœur, et , à vingt ans , tout se répare avec cela; il a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi , j'en conserve une fort tendre pour lui.

Ma tranquillité fut troublée par un triste événement, qui me causa une vive affliction. L'aînée des deux petites princesses , mademoiselle d'Orléans , prit la rougeole ; comme il falloit séparer d'elle sa sœur , j'offris à madame la duchesse de Chartres, ou de l'emmener à Saint - Cloud , ou de rester à Belle- Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres, quoiqu'elle n'eût point eu la rougeole , voulut soigner la malade , toutes mes représentations ne purent l'en empêcher, alors j'allai à Saint-Cloud avec l'autre princesse, qui n'eut point cette maladie ; l'autre alloit fort bien ; mais le neuvième jour, le médecin ,

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M. Barthès (M. Troncliiii étoit mort), juj^ea fort mal à propos quo l'on pouvoit transporter la princesse au Palais-Royal : il faisoit froid , ce transport causa une rechute à l'enfant , qui mourut au bout de six jours ; madame la duchesse de Chartres prit la rougeole, qui fut très-bëni£::;ne et très-heureuse. La princesse qui me restoit prit le nom d'Orléans , elle avoit eu jusqu'alors celui de Chartres : elle étoit âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur (ju'éprouva cette enfant de la mort de sa sœur, et qu'elle conserva pendant plus de deux ans , avec des redouhlemons , causés par difierens souvenirs qui lui rappeloicnt sa sœur. Jamais douleur d'un âge raisonnable n'a été plus vive et plus délicate ; elle la contraignait devant moi , pour ne pas m'afïliger. Souvent , dans la chambre, me tournant le dos et paroissant jouer, elle pleuroit en silence. Il lallut faire disparoîtr(; tous les joujoux qui avoient servi à sa sœur , et lui en donner qui n'eussent aucune icsscmblance avec ceux-là. Enfin elle annonça dès lors i'àme si sensible qu'on lui a vue depuis.

Cependant M. le duc de Chartres s'occupoit vivement du soin dr donner un gouverneui?

OK MADAME DE CE N LIS. iTu^

à ses fils. L'aillé , qu'on appcloit M. le due <lc Valois , avoit près (fe huit ans. Ils avoient un sous-£i;ouvei'nein', nommé le ehevalier de Bounartl , qui me devoit sa plaee , et que j'avois proposé, à la recommandation de M. de BulFon. Le chevalier de Bonnard ne manquoit pas d'esprit : il faisoit d'assez jolis vers ; mais , avant passé sa vie en province , et n'étant pas né avec le hon î^oiit qui peut rectifier promptement les habitudes , il avoit un mauvais ton. C'est lui qui fit une épitre à son fils , avec ce titre :

(( A Bonbon , mon fils , qui m'avoit envoyé » le jour de ma fête un l)ouquet de lis et de » roses , avec des baisers tout par-dessus. »

Il fit imprimer cette épître qui se trouve dans ses OEuvres : il fit aussi des vers pour moi, sur mes comédies du Théâtre d'Education , jouées par mes filles , qui finissoient ainsi :

Ces drames si beaux, si parfaits, Ne sont pas ceux de vos ouvrages Que j'aimerois mieux avoir faits '.

' Il faudroit le mieux.

(^'ole fie riiilfui-.>

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Ce n'est là ni un bon ton , ni un bon francois ; ce ton et des flnaniùres très-mielleuses l'avoient rendu fort désagréable à M. le duc de Chartres , qui mettoit beaucoup trop d'importance aux choses de ce genre. Au reste, M. Bonnard , sans être un poëte distingué , a fait quelquefois de jolis vers. On a cité de lui , assez mal à propos , selon moi , car on pouvoit mieux choisir , les quatre vers suivans :

Ne parler jamais qu'à propos Est un rare et grand avantage; Le silence est l'esprit des sots ,• , Et l'une des vertus du sage.

Le silence n est ni une vertu ni un vice , car il peut être criminel ou vertueux , suivant l'occasion.

M. le duc de Chartres croyoit qu'avec de la grâce, une giande politesse avec les femmes, et de la droiture dans le caractère , un prince étoit parfait : la dernière qualité est en effet très-nécessaire ; mais la moindre des vertus est préférable à de jolies manières.

Un soir que M. le duc de Chartres vin( , comme à l'ordinaire, entre huit et neuf heures , à Jiclle-Chasse , il me trouva seule , et

DE MADAME DE CEM.IS. i ^^ i

il me dit sur-Ic-c'hani]) qu'il n'avoit plus d*' foni])S à perdre pour uommer un £;ouY('rnour, parce que , sans cela , ses eiifans- auroient le ton de garçons de bouiùjue; et il me conta que , le matin , M. le duc de Valois lui avoit dit qu'il a voit bien tambouriné à sa porte , et que , dans le même entretien , il avoit ajouté , en parlant de ses promenades à Saint-Cloud , qu'on y étoit bien tourmenté par \ai parente ^ ce qui signifioit, par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne plus dilFérer la nomination d'un gouverneur. Il me consulta sur le choix : je lui proposai M. de Schomberg , il le refusa , en disant qu'il rendroit ses enfans pédans; je proposai le chevalier de Durfort, il dit qu'il leur donneroit de l'exagéra lion et de l'emphase ; je parlai de M. de Thiars , M. le duc de Chartres répondit qu'il étoit trop léger, et qu'il ne s'en occuperoit pas du tout. Alors je me mis à rire , et je lui dis : « Eh bien , moi ! » — (( Pourquoi pas? » reprit-il sérieusement. Je proteste que je n'avois cru faire qu'une plaisanterie , et que , dans nos conversations précédentes , rien n'avoit jamais dû me préparer à une idée aussi singulière; mais l'air et le ton

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de M. le duc de Chartres me frappèrent vivement : je vis la possibilité d'une chose extraordinaire et glorieuse , et je désirai qu'elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé et me dit: (( Voilà qui est fait , vous serez leur gouverneur. )) Ce furent ses propres paroles. 11 me quitta, en m'annonçant qu'il viendroit le lendemain de très-bonne heure ; il vint en effet à huit heures, nous décidâmes tous les arrangemens ; il fut convenu que l'on conserveroit M. de Bonnard , et l'abbé Guyot , précepteur, qui avoit aussi été placé à ma recommandation; que ces messieurs améneroient les princes tous les matins àBelle-Chasse à midi, et les remèneroient à dix heures du soir ; que l'on achèteroit une maison de campagne, pour y passer tous les ans huit mois , et que je serois maîtresse absolue de leur éducation. Sachant que jedonnerois moi-même les leçons d histoire, de mythologie , de littérature , etc. , ce que ne faisoient jamais les gouverneurs , ce qui joint aux leçons que je donnois à mademoiselle d'Orléans ne me laisseroit pas un instant de liberté, M. le duc de Chartres m'offrit vingt mille francs : je lui répondis qu'un tel engagement et de tels

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soins ne pouvoicnt être payes (jiie par ramitii'- ; il insista vainement, je refusai positivement. J'ai donc fait "ratuitement cette éducation de trois princes ; c'est un fait universellement reconnu , et qui n'a jamais été contesté , je l'ai consigné dans les Lcçojis d une Gouveniante , que je lis imprimer au commencement de l'année 1 790 , sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse d'Orléans , qui , dans tous les temps, n'ont jamais nié cette vérité. L'usage du Palais-Royal étoit de donner douze mille francs aux gouverneurs, un appartement, et, à la fin de l'éducation, le roi leur donnoit le cordon bleu ; c'étoit le traitement qu'avoit eu INI. le comte de Pons , qui n'avoit élevé qu'un seul prince , et qui n'avoit pas donné une seule leçon ; c'est pourquoi, ^u lieu de douze, M. le duc de Chartres m'offrit vingt mille francs , que je refusai sans hésiter, ainsi que toute espèce de traitement d'argent. Outre que je trouvois un grand bonheur à lui donner cette preuve de dévouement , la confiance qu'il me montroit dans cette occasion étoit si extraordinaire et si honorable, qu'il me sembloit qu'un traitement d'argent en auroit ôté pour moi toute la gloire. Madame la duchesse de Char-

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très vit avec une joie extrême que je me chargeois de tous ses enfans. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla à Versailles en faire part au roi ; nous imaginions qu'il hlà^eroit cette singularité; tout au contraire , il l'approuva de premier mouvement, en lui disant : P^ous faites très-bien , et je le trouve bon; alors la chose fut déclarée. Tous les hommes du Palais-Royal qui prétendoient à la place de gouverneur, en furent outrés , à Texception de M. de Schomberg, qui se conduisit pour moi d'une manière charmante , et qui resta mon ami ; mais particulièrement le chevalier de Durfort, et M. de Tliiars prirent contre moi une animosité que rien n'a pu afibiblir depuis. Cet événement ne produisit pas dans le monde autant de siîrprise et de déclamations que je l'avois craint : je puis dire avec ^: vérité qu'en général la chose fut approuvée.

Je donnai à cette époque Adèle et Théodore, dont la première édition fut enlevée en moins de huit jours. Cet ouvrage, en m'assurant le suffrage du public, m'attira la haine irréconciliable de tous les prétendus philosophes et de leurs partisans. Le chevalier de Bonnard, (jui me dcvoit sa place, et qui jusqu'alors

m'avoit montré le plus {Jraiid aKachcment, l'ut dc'ScsiH'ré; il sentit qu'avec moi Thonncur de l'éducation ne lui seroit pas déféré, qu'il fiuidroit suivre mes idées et non les siennes; il lui parut très-humiliant d'obéir à une femme : d'ailleurs il étoit accoutumé à passer toute la belle saison à Saint-Cloud, où il recevoit tous ses amis , il alloit perdre tous ces agrémens ; il ne put ni contenir, ni cacher son dépit mortel. J'ai toujours eu la crédulité de compter sur l'amitié qu'on m'a promise; sa colère et son mécontentement me surprirent et m'affligèrent. 11 dit qu'il donneroit la démission de sa place; alors je lui répondis que je le priois d'y réfléchir; que, s'il restoit, il trouveroit toujours en moi une amie; que je peurrois par la suite lui devenir d'autant plus utile, que, ne voulant rien pour moi, je m'en occuperois davantage du sort de ceux qui seroient attachés à l'éducation, et que j'aurois plus qu'un autre le droit de demander des grâces pour eux; mais qu'enfin, s'il vouloit quitter, je demanderois pour lui le traitement que l'on accordoit ordinairement aux sous-gouverneurs qui avoient entièrement fini l'éducation. Il n'y étoit que depuis dix-huit

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mois, M. le duc de Valois n'avoit que huit aus. M. de Bonnard quitta, et il eut le Iraitemeut que je lui avois annoncé ; c'est une chose sans exemple. Loin d'en être reconnoissant, il devint, et est resté jusqu'à sa mort mon plus ardent ennemi. M. de BufTon, que je fis juge de toute cette affaire, me rendit une pleine justice, il loua hautement la noblesse de mes procédés; son amitié pour moi s'en accrut. Il dit, et répéta publiquement que l'ingratitude de M. de Bonnard étoit inexcusable, et que d'ailleurs il ne concevoit pas qu'il n'eût pas mieux aimé se trouver sous les ordres d'une amie, qui étoit la personne du monde qui ])Ouvoit le mieux diriger, que d'obéir à un gouverneur qui n'auroit eu ni talens , ni instruction. L'abbé Guyot resta, mais avec beaucoup d'humeur, ce qui lui lit prendre une haine secrète contre moi, qu'il a toujours frardée.

Les choses extraortlinaires, et même les plus glorieuses, sont si peu faites pour les femmes , ([u'elles exposent toujours le repos de leur vie. Elles sn»nt nées pour un bonheur obscur; elles ont tort de s'en plaindre, car c'est le plus pur et le plug durable.

DE MADAME DK GE.XLJS. l/fj

A la place de M. de Bonnard , je nommai M. Lebrun, qui avoit été pendant plusieurs années secrétaire de ]M. de Genlis. C'étoit un homme sage et honnête; il avoit fait un voyage en Amérique avec M. du Coudray ' ; il avoit fort peu d'instruction en lûstoire et en littérature, mais il sa voit bien les mathématiques. Il avoit des manières fort décentes, des mœurs parfaites, un caractère flegmatique et doux. M. Tabbé Guyot avoit une instruction très-superficielle, et des prétentions à l'esprit qui lui donnoient de la pédanterie; il avoit l'habitude de répéter continuellement cette phrase : Si fose mexprimer ainsi; et c'étoit toujours pour dire la chose du monde la moins hardie y la plus commune et la mieux connue. Plusieurs années auparavant il avoit été en Russie, chargé d'affaires par intérim , pendant quelques mois. Il avoit attaché une telle importance à cet honneur, il affectoit de paroître si occupé de cet emploi de chargé d'affaires f que l'impératrice, en par-

' Officier du plus grand mérite, et qui depuis se noya au passage de la Delaware.

( Noie de l'anleur.)

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lant de lui , ne Vappeloit jamais que monsieur le surchargé.

Je convins, avec M. Lebrun, que les matins au Palais-Royal , les princes , levés à sept heures , prendi oient avec M. l'abbé leur leçon de latin et leur instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite les amèneroit à Belle-Chasse à onze heures. L'abbé et M. Lebrun y restoient, ou, à leur choix, s'en alloient, et revenoient pour le dîner à deux heures. Après le diner ils étoientfmaîtres d'atler où ils vouloient; je me ehargeois toute seule du reste de la journée, jusqu'à neuf heures : ces messieurs revenoient pour le souper et emmenoient les princes à dix heures. Je priai i\L Lebrun de faire un journal détaillé de la matinée des princes, jusqu'à onze heures, en laissant une marge pour mes observations. J'écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages contenoient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur l'éducation des princes. M» Lebrun m'apportoit tous les matins ce journal, je le lisois sur-le-champ; je grondois ou je louois, je punissois ou je récompensois les princes , en conséquence de cette lecture. Dans le cours de la journée, j'écrivois

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à la marge mes observations, et le soirjcreiiclois le journal à M. Lebrun, qui me le rapportoit le lendemain. A la fin de l'année, ces cahiers formoient un bon volume , je les gardois tous ; ce qui a formé autant de volumes que d'années. En outre, je faisois un journal particulier de tout ce qui se passoit entre les enfans et moi, j'y joignois mes exhortations; tous les soirs , je leur lisois le détail de la journée, et je le leur faisois signer à tous ; ainsi je pouvois rendre compte de leur éducation minute par minute. J'avois pensé que ces journaux auroient un grand intérêt pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres; mais ils n'ont jamais voulu les lire, disant qu'ils s'en rapportoient entièrement à moi. Ils ont été continués avec la plus scrupuleuse exactitude, jusqu'à la fin de l'éducation; ils sont aujourd'hui entre les mains de M. le duc d'Orléans , à qui je les ai tous remis. J'ai cité beaucoup de fragmens de ces journaux dans les Leçons d'une Gouvernante , que je publiai, comme je l'ai dit, étant encore en France, en 1790. La première chose que je fis , fut d'ôter à mes nouveaux élèves un maître de musique et de chant, l'unique maître que M. Bonnard eut jugé à

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propos de leur donner, quoiqu'ils n'eussent ni voix ni oreille musicale ; d'ailleurs ils ne savoient rien du tout, et M. le duc de Valois, qui, comme je l'ai dit, avoit huit ans, étoit d'une inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures d'histoire; M. le duc de Valois n'écoutoit pas, s'étendoit, biÀilloit, et je fus étrangement surprise, à la première lecture , de le voir se coucher sur le canapé sur lequel nous étions assis, et mettre ses pieds sur la table qui étoit devant nous. Pour faire connoissance ensemble , je le mis sur-le-champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison , qu'il ne m'en sut aucun mauvais gré : il avoit un bon sens naturel, qui dés les premiers jours me frappa; il aimoit la raison comme tous les autres enfans aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui présentoit à propos et avec clarté , il l'écoutoit avec intérêt : il s'attacha passionnément à moi , parce • qu'il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il fallut le défaire d'une quantité de mauvaises locutions et d'une inlinité de manières ridicules: il craignoit les chiens; aussi M. de Bonnard avoit-il eu Vatleniion, dans ses promenades au bois de Boulogne , de faire

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maivhor vn avant deux, valets de pied , pour eliasser tous les chiens qui pouvoient se tiouver sur la route que Monseigneur devoit parcourir. Je n'eus besoin que d'une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la sottise de cette pusillanimité; il m'écouta attentivement, m'embrassa et me demanda un chien , je lui en donnai un ; il vainquit sur-le-champ sa répugnance qui étoft devenue très-réelle : depuis ce jour, il n'a pas donné la moindre marfjue d'aversion pour les chiens. Il avoit aussi horreur de l'odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que son antipathie pour les chiens. Je reconnus promptement qu'il avoit une mémoire véritablement étonnante , je me flatte d'avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la nature. Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien a,llemand , qui jouoit du piano , et qui en outre sa voit parfaitement sa langue par principes; ce fut lui qui enseigna l'allemand à M. le duc de Valois , qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu au

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prince son frère ; enfin je lui donnai un maître de langue angloise, dont il prit aussi les leçons dans ma chambre , ainsi que toutes celles qu'il a prises à Belle-Chasse, à l'exception du dessin : on dessinoit le soir dans le salon , à la lampe K Peu de temps après, mon frère perdit son angélique femme; elle mourut à Nice , où mon frère et ma mère la conduisirent. J*ai déjà dit qu'en mourant, elle me légua la bonne femme Busca, dont elle prcnoit soin depuis l'âge de treize ans; elle laissa un fils unique nommé César, qui avoit cinq ans, je me chargeai de lui : il a été élevé avec les

• M. le duc de Montpensier, prince si intéressant par ses vertus , ses malheurs , et ses talens , a laissé des Mémoires qui ne commencent qu'à l'époque des persécutions qu'il éprouva durant la révolulion; l'éditeur de ces Mémoires dit que j'élevois M. le duc de Montpensier et les princes, ses «frères , à la Jean-Jacques. Il y a quelque chose de si comique dans ce trait, que je ne puis le passer sous silence : j'avois déjà donné Adèle et Théodore, avant de me charger de l'éducation de ces jeunes princes, dont l'aîné n'avoit pas huit ans; j'avois di\jà pour ennemis tous les i)arti.sans du sjstème d'éducation de Jean-Jacques. J'ai donné à mes élèves des maîtres de toutes les choses que je ne leur enseignois pas moimême; dès leur première enfance, je n'ai rien négligé

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princes, et il fut l'un des meilleurs sujefs qui ait jamais existé.

M. le duc de Chartres acheta Saint-Lcu, maison charmante où nous avons passé tous les ans toute la belle saison , c'est-à-dire huit mois de l'année. Je fis faire, dans le beau parc de cette maison , un petit jardin pour chacun de mes élèves : ils y travaillèrent et le plantèrent eux-mêmes. J'avois pris un jardinier allemand, qui ne leur parloit que dans sa langue : il les suivoit à leurs promenades du matin avec le valet de chambre allemand , et Ton ne parloit qu'allemand à ces promenades; à celles du soir

pour leur inspirer les sentimens les plus religieux. Je me suis occupée du soin de fortifier leur corps par une gymnastique graduellement proportionnée à leurs forces, et je n'ai pris aucuns de mes moyens à cet égard dans Emile, je les ai tous inventés, à l'exception de l'exercice des haltères, inventé par Galion, et que j'ai Tvnoiwele des Romains : du reste les exercices des poulies , des hottes, les lits de bois, les souliers de plomb, les courses, les sauts dans les s auto ires , etc. , sont de mon invention (Voyez les Leçons d'une Gouveritante) , et viennent dernièrement d'être en partie renouvelés publiquement avec succès. On voit combien tout ce plan d'éducation j-essemble à celui à. Emile !

(Nol(.' de l'auteur. )

on ne parloil ({u'anglois, ainsi qu'au clinerj 011 soupoit en italien. Je pris pour aumônier, à la recommandation de M. Doria , nonce du pape, l'abbé Maristini , son parent, âgé de vingt-huit ans, qui avoit été fort bien élevé, et qui connoissoit parfaitement la littérature de son pays; il donnoit tous les jours aux princes une leçon d'italien dans ma chambre. J'attachai en outre à leur éducation un pharmacien , nommé M. Alyon, bon botaniste et excellent chimiste. Il suivoit les princes à toutes leurs promenades , pour leur faire cueillir des plantes, et leur apprendre la botanique; en outre il nous faisoit tous les étés un cours de chimie, où j'assistois régulièrement; enfin j'attachai encore à leur éducation un Polonois , nommé M. Merys, qui avoit le plus grand talent pour le dessin, et pour peindre les sujets à la gouache; j'imaginai de lui faire faire une lanterne magique historique; il la peignit sur verre, et il fit, sur mes descriptions par écrit, Thistoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire romaine , celle de la Chine et du Japon ; on n'a rien vu de plus charmant que cette lanterne magique : tous mes élèves la montroient toui^ à (our, une fois par semaine.

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Dans la première année de mon entrée à Belle-Chasse, je lis venir de Bourgogne ma nièce, Henriette de Sercey S qni étoit orpheline et créole : elle a été élevée à Belle-Chasse par les soins de ma mère et les miens ; elle avoit neuf ans quand je la pris.

J'inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices, et qui m'a beaucoup amusée moimême. Je leur fis mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin , suivant les scènes , les vovages les plus célèbres , détaillés dans le Recueil des voyages extraits de l'abbé Prévôt, par M. de La Harpe. Tout le monde dans la maison avoit un rôle dans ces espèces de représentations : j'y ai joué moi-même ; nous avions des chexaux friis pour les cavalcades ; la belle rivière du parc nous figuroit la mer, une suite de jolis petits bateaux formoit nos flottes; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que nous ayons joués, furent ceux de Vasco de Gama et de Snel-

' Nièce de M. le marquis de Sercey, vice-amiral de France, grand'croix de l'ordre de Saint-Louis, et gentilhomme de la chambre du roi Louis XVIII. Elle est aujourd'hui madame la baronne de Finguerlin.

(Kole de l'c'Jileur.)

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grave. Je fis faire en outre un petit théâtre portatif, que l'on plaçoit dans la grande salle à manger, et sur lequel on exécutoit des tableaux historiques; je donnois les sujets, et, la toile baissée, M. Merys groupoit les acteurs, qui étoient communément les enfans; ensuite, ceux qui ne jouoient pas étoient obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique : ou faisoit ainsi dans la soirée une douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venoit souvent à Saint-Leu , trouvoit ce jeu charmant, et il avoit un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. Je lis bâtir une véritable salle de comédie; le théâtre étoit d'une très-jolie proportion; le fond s'ouvroit et laissoit voir, quand on le vouloit, une longue allée du jardin tout illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours do l'éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre : les enfans y jouèrent aussi des pantomimes. Il y en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence , ce fut celle de Psyché persécutée par Vénus; madame de Lawoestine, âgée de quinze ans, représentoit Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l'Amour. On ne verra

DE MADAME DE GE.NLIS. iSy

jamais trois figures réunies offrir tant de boauté , de charmes et de grâce : David éloit enthousiasmé de cette pantomime, qui offroit, disoit-il, la perfection du beau idéal.

L'hiver, à Paris, j'avois rendu tous les momens utiles; j'avois mis un tour dans une antichambre, et aux récréations tous les enfans , ainsi que moi , nous apprenions à tourner. J'appris avec eux ainsi successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force : celui de gaînier, j'ai fait avec eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d'Angleterre; le métier de vannier, oùj'ai excellé; nous avons fait des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief; des fleurs artificielles; des grillages de bibliothèque en laiton; du papier marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux, jusqu'aux perruques ; enfin , pour les garçons , la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous les autres ; avec la seule aide de M. le duc de INIontpensier, son frère, il fit, pour l'ameublement d'une pauvre paysanne de Saint-Leu , dont il prenoit soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi bien travaillées que

si elles eussent été faites par le meilleur menuisier. Toutes CCS choses ne prenoient point sur leurs études; c'étoit leur unique amusement, et jamais enfans ne se sont trouvés si heureux durant leur éducation. Outre leur palais des cinq ordres d'architecture , qu'ils montoient et démontoicnt, je leur avois fait faire dans les mômes proportions et avec la même perfection , les outils et tous les ustensiles qui servent aux arts et métiers : l'intérieur d'un laboratoire, avec les cornues, les creusets, les alambics, etc.; l'intérieur d'un cabinet de physique, et tous les outils d'ouvriers étoient exécutés en miniature avec une précision admirable. Après l'éducation ils furent déposés et exposés aux regards des curieux dans la galerie du Palais-Royal; ils ont passé depuis dans les salles du Louvre , où je les ai vus sous le régne impérial. J'étois trèsfière de voir le public admirer les joujoux que j'avois jadis inventés pour mes élèves '.

A Paris, comme je l'ai déjà dit, toutes nos

' Ces agréables modèles se voient encore aujourd'hui dans les galeries des arts et métiers, à Saint-Nicolasdes-Cliamps, l'ue Saint-Martin.

(Noie rif IVrlir.-iir.)

DE MAHAME de GKNLIS. 1 5()

promenades étoient instructives; nous ne sor- (i()iis(jue pour aller voir des cabinets de tableaux, d'histoire naturelle, de physique et de curiosités , ou des manufactures dont nous avions lu le détail auparavant dans YEncjc/opédief ce qui nous a fait connoître que cet ouvrage en donnoit souvent des descriptions inexactes et très-mal faites. Dans les ateliers, chaque élève écrivoit sur une peau d'àne les choses les plus remarquables ; j'écrivois aussi, et je mettois en ordre toutes ces notes , dont je formai un gros livre : il étoit rempli de mes réflexions sur les abus des apprentissages et sur le perfectionnement que Ton pourroit donner aux méthodes de ce genre. J'ai perdu ce manuscrit avec les autres; c'est un de ceux que j'ai le plus regrettés. Après avoir épuisé toutes les manufactures de Paris , nous allâmes voir celles qui ne s'y trouvoient point, et qui sont en province. On ne faisoit alors à Paris que des épingles; nous allâmes à l'Aigle uniquement pour y voir faire des aiguilles , à Saint-Gobin , pour voir couler des glaces, etc.

Je ne parlerai point ici de la gymnastique que j'inventai alors pour mes élèves; tous ces détails se trouvent dans mon ouvrage intitulé

t6o MÉ5ï,OIRES

les Leçons dune Gouvernante , qu'il est nécessaire de lire, avant ou après ces mémoires, si l'on veut avoir une idée exacte de l'éducation que j'ai donnée à ces princes. Tous les soirs , à Paris ou à la campagne, deux heures avant la le^çon de dessin , ils se rassembloient tous, dans ma chambre et se plaçoient en demi-cercle, vis-à-vis de moi ; alors nous commencions une lecture, tout haut , d'histoire, de mythologie, de littérature et d'histoire naturelle : chaque enfant lisoit tout haut un quart d'heure , je veillois à leur prononciation , je les interrompois quelquefois pour faire , sur la lecture ,- des réflexions convenables. Quand chacun avoit fini son quart d'heure , je lisois à mon tour pendant le reste des deux heures ; pendant qu'ils lisoient, je faisois des fleurs artificielles, ou quelqu'autre ouvrage de ce genre : ce qui ne m'a jamais empêchée de donner à la lecture toute l'attention nécessaire. De toutes leurs études , celle-là a toujours été préférée par eux; elle leur a plu constamment , et je les ai toujours vus en attendre l'heure avec impatience. Us faisoient des extraits sur ces lectures, que je corrigeois ; en outre , je leur donnois , toutes les semaines , un sujet de composition, que je

ni-: MADAME DE GEM.IS. iT)!

corrigeois aussi. M. le duc de iMontpciisicr surpassoit tous les autres dans ce genre d'étude : il avoit dans son style une élégance naturelle que je n'ai jamais vue à aucun autre enfant ; mais les compositions du prince , son frère aîné, annonçoient déjà cet esprit d'ordre, cette raison et cette droiture de sentimeus , qui forment le fond de son caractère. Lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans , je louai une loge à la Comédie-Françoise , pour leur faire voir la représentation de nos plus belles pièces de théâtre. Je les y menois à peu prés tous les huit jours ( excepté dans le carême ) , en choisissant les pièces , afin de ne leur faire voir que celles dont ils pouvoient retirer quelque fruit. Lorsque la petite pièce étoit licencieuse ou immorale, nous n'y restions point. Quoique je fusse encore jeune , je n'allois plus au spectacle ; mais il me sembla que n'y point mener mes élèves seroit une critique indirecte de leurs parens , qui avoient des loges à l'Opéra et à la Comédie ; d'ailleurs, j'avois été très-frappée de l'austérité outrée de l'éducation de M. le prince de Lamballe, rigorisme qui eut de si funestes suites , comme tout le monde sait. Je pensai aussi que les princes du sang, faits pour la re-

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présentation , et pour protéger les arts , dévoient naturellement assister quelquefois à ces représentations théâtrales, et savoir les juger, sous le rapport de la morale et des mœurs : leur décision , lorsqu'ils ont du discernement , est d'un si grand poids, qu'ils auront toujours une heureuse influence sur cette partie de la littérature, ainsi que sur toutes les autres. Enfin , quoique j'aie toujours méprisé le respect humain , je dois avouer que , dans cette occasion , la crainte d'être blâmée dans le monde acheva de me décider.

Tous les samedis , nous recevions du monde à Belle-Chasse ; ce que j'avois établi pour former les princes à la politesse , et à savoir écouter la conversation. J'écrivois sur mon journal les choses auxquelles ils avoient manqué , et qu'ils auroient dû dire et faire.

Quand mademoiselle d'Orléans eut atteint rage de sept ans , nous eûmes de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge , mademoiselle d'Orléans , que j'avois commencée sur la harpe à cinq ans, jouoit d'une manière véritablement surprenante. A cette musique , nous jouions ensemble à l'unisson , accompagnées d'un violon , d'une basse , et quelquefois

DE MADAME DE GEVLIS. if)'

d'une clarinette. Je donnois à mademoiselle d'Orléans deux leçons de harpe par jour, et la première ne prenoit rien sur mon temps. Aussitôt qu'on me révcilloit, elle entroit dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouoit sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette , et pendant qu'on me coilToit ; ce qui étoit toujours long , parce que j'ai conservé mes grands cheveux jusqu'à rémigralion. Je lisois , suivant mon ancienne coutume , ce qui ne m'empêchoit nullement d'écouter la harpe, et de reprendre et de faire recommencer, quand il le falloit. A la seconde leçon, je jouois avec mademoiselle d'Orléans , aiin de lui bien donner le sentiment de la mesure, et cette ledon duroit au moins une bonne heure et demie. Elle a toujours pris les leçons que je lui ai données avec une constante application : je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète , elle n'avoit pas un seul défaut, c'està-dire, un mauvais penchant, ou une mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour -propre à convenir de cette vérité,

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puisque j'aarois beaucoup plus de me'rite à l'avoii" bien élevée , si la nature ne lui avoit pas donné un caractère aussi parfait. Elle avoit de l'esprit , et cet esprit ressembloit beaucoup à celui de son père ; il a particulièrement de la finesse et de l' à-propos , ce qui , réuni à la sagesse , à la raison et à la lionté , forme une personne aussi aimable à rencontrer, qu'elle est attachante dans le commerce intime de la vie.

J'ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois ; ses deux frères en avoient de fort différens : M. le duc de Montpensier étoit peu communicatif ; mais son âme étoit sensible et généreuse , et , comme je l'ai dit , il y avoit une élégance naturelle dans toute sa personne, et quelque chose de romanesque dans sa figure, son caractère et ses manières , et si j 'a vois pu cultiver long-temps son esprit, il auroit écrit d'une manière remarquable : il avoit je ne sais quoi de formé dans les idées , qu'on ne voit presque jamais dans Tenfance , en voici un trait : quand je les menois à une première représentation à la comédie , chacun en faisoit un extrait, que l'on m'apportoit le lendemain, et qu'on me lisoit. Un jour (M, le duc fle

DE MADAME DE GE.M,IS. lGf>

Montpensier avoit douze ans ) un de mes élèves, en me lisant son extrait, et en parlant de deux amans , dit que la princesse déclara son amour; M. le duc de Montpensier l'interrompit I « L'expression , dit-il , n'est pas convenable , un homme déclare son amour, une femme avoue le sien. » Il y a certainement dans cette distinction une délicatesse réfléchie, bien étonnante à douze ans. L'étude de l'histoire, des sciences et des langues avoit peu d'attrait pour lui ; la littérature en avoit beaucoup , et il aimoit les arts avec passion , surtout le dessin et la peinture , où il a excellé , non pas seulement comme amateur, mais comme ar liste. Cette disposition se manifesta dès^ son enfance ; comme je crois que l'on doit cultiver tous les dons de la nature , je lui donnai , pour dessiner , beaucoup plus de temps qu'aux autres. D'ailleurs , comme il se trouve , dans le rang où le ciel l'avoit fait naître , des séductions qui ne sont dans aucun autre, on est trop heureux de pouvoir mettre contre elles dans la balance , avec beaucoup de vertus , vin goût innocent et passionné. Le dernier des trois princes, M. le comte de JBeaujolois , qu'on me donna à trois ans , étoit

charmant de figure, d'esprit et de caractère: ses défauts même étoient aimables , cliose que je n'aim.e pas qu'on dise , mais qu'il ëtoit impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi qu'il avoit beaucoup de traits de ressemblance avec Henri IV, que chaque François croit avoir connu.

Voici deux traits de l'enfance de M. le comte de Bcaujoîois, qui le peindront parfaitement. On lui demandoit pourquoi il donnoit toujours à sa sœur de lait , lorsqu'elle venoit le voir, ses plus beaux joujoux ; a Eh mais , répondit-il , ce sont ceux que j'aime le mieux , et je pense que ceux-là lui feront plus de plaisir. » Comme il caressoit beaucoup cette petite fille , on parut s'en étonner, en ajoutant qu'elle étoit bien laide. ^A / s'écria-l-il , si elle ëtoit décrassée on verroit !

Mon neveu César étoit étourdi , violent , mais spirituel , sensible , et naturellement porté à tout ce qui étoit bon et généreux. L'éducation , le temps , et les malheurs publics ont tempéré sa vivacité ; il ne lui en est resté que ce (ju'il en faut pour être aimable et bi'illant. Se trouvant , à quinze ans , dans les armées , sans guide , sans conseil ,

DR MADAME DE GEM.IS. ^Gj

il y a fait les actions les plus éclatantes |K)ur son âge : n'étant (jue volontaire , il rallia les fuyiirds , et enleva un drapeau à l'ennemi , n'ayant pas tout-à-fait seize ans ; le général Dumouriez demanda son nom sur le champ de bataille, il l'appela , et lui dit qu'il le fàisoit capitaine ; mon neveu répondit qu'il n'avoit pas rage : (( Raison de plus , » reprit le général, et il le fit capitaine. Je conterai encore par la suite d'autres traits du noble caractère de ce jeune homme si distingué , dont la mort déplorable, à vingt- huit ans , a été l'une des plus grandes afflictions de ma vie.

Pour continuer les portraits de Belle-Chasse ,. je dois parler de ma nièce Henriette et de Paméla. Henriette étoit jolie , et sa figure animée plaisoit à tout le monde. Elle avoit alors tout son esprit en intelligence ,• elle l'a montré depuis dans la conversation et dans ses lettres. A Belle -Chasse elle ne disoit pas de jolies choses , mais elle comprenoit tout , et apprenoit tout avec une facilité merveilleuse. Je lui ai vu apprendre une danse fort difficile , le pas russe , seulement en assistant à la leçon , pendant laquelle elle brodoit au métier. Ce pas étoit dansé par mademoiselle d'Orléans

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et Paméla , et montré par le fameux d'Auberval, de l'Opéra. Un jour, Paméla, ayant mal au pied , et ne pouvant danser, Henriette offrit de la remplacer, ce qui fit rire d'Auberval; mais elle se leva , se mit à danser, et fit tous les pas aussi régulièrement que si elle les eût appris et répétés. La surprise de d'Auberval fut extrême ; il nous dit qu'il n'y avoit pas une seule danseuse à l'Opéra qui fût capable d'en faire autant. Henriette avoit appris à calculer avec la même fiicilité ; elle avoit la plus belle écriture de Belle-Chasse ; elle dessinoit fort agréablement, avec un fini particulier; elle chantoit à merveille, sa voix étoit charmante ; elle avoit une adresse de fée. La seule chose que je n'aie pu lui donner étoit de jouer d'un instrument ; elle n'a bien joué d'aucun ,* il est vrai qu'elle n'a jamais donné assez de temps à cette étude.

Paméla avoit une fi^^ure ravissante ; la candeur et la sensibilité formoient son caractère; elle n'a jamais fait un seul mensonge , ni employé le moindre détour durant tout le cours de son éducation ; elle étoit spirituelle de sentiment; elle disoit des mots charmans , et qui toujours venoient du cœur. Je m'étois

T)E MADAME DK CE.NLIS. 1 GcJ

attachée à elle avec passion , et cette passion a été malheureuse , à quelques égards. Cette enfant si charmante étoit la plus inappliquée que j'aie vue ; elle manquoit de mémoire , elle avoit une excessive étourderie , qui ajoutoit encore aux charmes de sa figure , en lui donnant un air de vivacité , qui , joint à l'indolence de son caractère et à beaucoup d'esprit, la rendoit très-piquante. Sa personne étoit agissante et leste , elle couroit comme Atalante, et son esprit étoit paresseux au dernier degré ,• aussi par la suite a-t-elle été la personne du monde la plus incapable de réfléchir. Le sort la jeta dans des situations extraordinaires; elle s'y trouva sans guide et sans conseil, dans mille occasions dangereuses... ; elle s'y conduisit néanmoins parfaitement , tant que vécut son mari , et même en plusieurs circonstances , d'une manière véritablement héroïque.

J'établis plusieurs prix pour les enfans , mais seulement ceux qui ne peuvent exalter l'amour - propre , les prix d'application , de douceur, de bonté et de dessin; pour ce dernier prix , c'étoit M. David qui en étoit le juge. Tous les ans au jour de l'an , nous ('la-

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lions flans le salon Ions les ouvrages que nous avions faits dans le cours de l'année ; ce qui formoit de petites boutiques charmantes que l'on distribuoit ensuite à ses amis; les dessins des enfans qui avoient remporté les prix y ëtoient étalés avec de beaux cadres.

Je ne suis point superstitieuse, mais il y a dans l'idée du surnaturel quelque chose qui plaît toujours aux imaginations vives et qui les frappe : sans croire aux présages et aux pressentimens , je n'ai jamais pu m'empéclier de les remarquer et d'en faire quelque application; voici un triste présage qui, malgré moi , me frappa beaucoup : il y avoit au haut du parc de Saint - Leu une espèce de terrain élevé, où nous avions remarqué que la végétation étoit beaucoup plus belle qu'ailleurs , le gazon y étoit plus fourni , et les (leurs des champs infiniment plus grosses ; j'eus l'idée d'y faire planter autant d'arbres que j'avois d'élèves , en plaçant au bas de chaque arbre le nom de Télève et une inscription; \)n se mit sur-le-champ à y travailler, et en creusant la terre , on fut trés-surpris de découvrir une quantité d'ossemens humains: nou.s apprîmes que cet endroit avoit jadis été un ci-

ni, MADAME DE GEM.IS. I y I

metiére. Cette découverte me frappa et m'attrista, et je ne fis point planter les arbres. J'ai perdu depuis quatre élèves , en comptant ma fille aînée, et tous parvenus à l'âge le plus florissant de la jeunesse!...

Au milieu de tous ces soins , je poursuivois avec plus d'ardeur que jamais mes études particulières ; j'avois donné Adèle et Théodore , qui me causa mes premiers chagrins littéraires : cet ouvrage anti-pliilosopliique eut dans le public un succès qui surpassa toutes mes espérances, mais il me fit des ennemis nombreux et irréconciliables ; au reste , je l'avois prévu , comme on peut le voir dans l'ouvrage même, en lisant les lettres de M. de Lagaraye à Porphvre, dans lesquelles j'ai prédit et dépeint tout ce que j'ai éprouvé depuis. Je voyois sans cesse M. de La Harpe, qui me montroit toujours le plus grand attachement ; au moment où mon ouvrage alloit paroitre , je lui demandai s'il en rendroit compte lui-même, en ne lui cachant pas qu'il étoit très - religieux , et que par conséquent il y avoit beaucoup de choses contre la philosophie moderne : il me répondit qu'il passeroit là -dessus légèrement, et qu'il parleroit du reste avec toute l'amitié et la jus-

îice que je lui connoissois. Quelques jours après il revint me dire qu'il ne feroit pas l'extrait, mais que je n'y perdrois rien , parce qu'il étoit confié à l'abbé Rémi ', dont il me répondoit comme de lui-même ; que d'ailleurs lui , M. de La Harpe, étant rédacteur du Mercure , liroit cet extrait avant de le donner à l'impression , et n'y laisseroit pas un seul mot qui pût me déplaire : je lui répondis, ce qui éloit vrai, et ce que je lui avois déjà dit, que M. Gaillard avoit voulu faire cet extrait , et que je l'avois refusé, parce que M. de La Harpe me l'avoit demandé en me disant qu'il le

' L'abbé Romi, à la fois prêtre du diocèse de Toul et avocat au pai-lement de Paris, étoit chargé, pour Y Encyclopédie, de la partie de la jurisprudence, et fournissoit des extraits au IMercure. Le Cosmnpnlisme , brocliure in-iy. , fut son dclnit dans la littérature ; il juiblia , dans la même année 1770 , une autre brocliure sous le titre des Jours pour tourner en ridicule l'anglomanie et l'espcce d'enjjoucment des François pour les Nuils d' Yoiuig. Son meilleur ouvrage est Y Eloge du chancelier de l'Hôpital, couronné par l'Académie en 1777; et néanmoins ce discours éloi^jucnt pècbe par l'empliase et l'exagération. L'abbé Rémi, né à Remircmont en 1708, est mort à Paris en 1782.

(IN'olc (le 1 c'dilciir.)

DE MAHAMli DK GE.XLIS. iy:>

feroit ; j'ajoutai (jue j'aiirois beaucoup mieux aimé M. Gaillard que M. l'abbé Rémi , (}ui m'étoit tout-à-lait iucoiinu. M. de La llar[)e me répéta mille fois que je serois parfaitemeut contente , et qu'il y mettroit fous ses soins. L'extrait parut , la première édition à^ Adèle et Théodore étoit déjà enlevée. Quelle fut ma surprise , en lisant cet extrait , de le trouver injurieux d'un bout à Vautre, et rempli de personnaUtés outrageantes et calomnieuses ! C'étoit la première méchanceté de ce genre que j'éprouvois, j'y fus sensible ; j'écrivis surle-champ à ]\L de La Harpe , pour lui reprocher sa perfidie, et pour lui dire que je ne le reverrois de ma vie : j'ai su depuis que l'abbé Rémi étoit un littérateur obscur, sans aucun talent , et entièrement dévoué à d'iVlembert : ce dernier étoit le véritable auteur de ce petit libelle qui révolta tout le monde, l'abbé Rémi n'avoit fait que le signer.

La critique du monde dans Adèle et Théodore me fit aussi beaucoup d'ennemis , parce qu'elle étoit vraie , piquante, et sans exagération. Toutes les parfdeuses ' se déchaînè-

" On demandoit à tous les hommes de sa connoissance leurs vieilles épaulcUes d'or , leurs vieux nœuds d'c']K'e

rent contre moi ; j'avois le droit de les critiquer ; car, malgré l'universalité de la mode , je n'avois jamais voulu parfilcr ; cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer Tor et le vendre , ces présens de parfilage qu'on recevoit au jour de l'an ', me paroissoient les choses du monde les plus ignobles. Le trait de l'habit dégalonné dans Jdèle

d'or, leurs vieux galons d'or, etc. , que l'on enlevoit ainsi à leurs valets de chambre, et l'on parfiloit toutes ces choses, c'est-à-dire qu'on séparoit l'or de la siie pour la vendre à son profit. En outre on recevoit aux étrennes des bobines d'or, ou de petits meubles couverts d'or que de même on parfiloit, et que l'on vendoit. Communément une habile parfileuse gagnoità cet étrange métier cent louis par an !...

(Dictionnaire des Ktiquetics, au mot Parfilage,')

'Par exemple, j'ai vu la maréchale de Luxembourg donner à madame de Blot un tablier de mousseline bordé de franges d'or et ployé en paquet, renfermant en outre ])our quinze ou vingt louis de franges. J'ai vu M. de Lauzun donner à madame la comtesse Amélie de Bouflcrs une fausse harpe tout en parfilage, et qui avoit coulé près de mille francs, etc. On parfdoit tout cela, ])Our le vendre à moitié perte; il eût été plus simple et moins coûteux de recevoir tout simplement de l'argent.

( Note de l'auleur. )

DE MADA^MK DE GEM.IS. iy'7

ot Théodore est vrai ' : j'ai été témoin de cette aventure au Rainci , ce fut M. le duc de Chartres qui fit ce joli tour ; c'est la seule personnalité queje me sois permisedans mes ouvrages^ mais le fait avoit eu cinquante personnes pour témoins. Ce fut un trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le duc de Coiguy vingt -quatre bohiues d'or, de douze francs chacune , que je monterois sans tomber une des cascades en escalier : je gagnai , et le soir, dans le salon, je distribuai les bobines à toutes les dames , qui les reçurent de fort bonne grâce , quoiqu'elles eussent affecté d'être excessivement scandalisées , lorsque je m'engageai à monter la cas-

' Un jour, avant la promenade , nous étions tous rassemblés au salon, quand tout à coup madame de R

remarque que les franges d'or de mon habit seroient excellentes à parfder. Au même instant un mouvement de gaieté la porta à couper une de mes franges : aussitôt je suis entouré de dix femmes qui, avec une grâce, une vivacité charmantes, me déshabillent, m'arrachent mou habit et mettent toutes mes franges et tous mes galons dans leurs sacs.

{ Adèle el TlifoUore , l. Il , lellre du cliev. d Ilerhaiu à la Ijaiuune.)

cade. Ma criti({iie du parfilagc dans Adèle et Théodore fit tomber sans retour cette mode honteuse ; on n'a pas vu depuis dans la société une seule femme oser demander de l'or à un homme pour le parfiler. Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent , et l'on substitua à ce vil travail la tapisserie et la broderie, qui occupoient si agréablement nos mères et nos grand's-mères.^<^è/e et Théodore dtjoua beaucoup aussi l'affectation sentimentale , et la prétention de mettre de l'esprit dans le plus simple billet : il y a eu peu d'ouvrages dont les critiques aient eu plus d'influence sur la société. Adèle et Théodore me fit encore perdre un ami , le chevalier de Chastellux, qui , par foiblesse pour les philosophes, mais sans partager leur haine et leur ressentiment , cessa de me voir. M. de Rulhières et M. Gaillard , quoique philosophes , me restèrent fidèles. En revenant d'Italie , je me trouvai à un souper chez madame de Meulan ' ,

• Madame de Meulan, née de Saint-Cliamans. Elle ctoit riMiuniniéc pour l'aniénilc de son caractère, la politesse de ses manières et l'éléyante somptuosité de sa maison. Privée par la révolution de son immense fortune, (lie a vécu long-temps par les travaux littéraires

placée à table entre M. de Champfort, h; belesprit, et M. de Rulhièrcs : je leur contai l'bistoire de la duchesse de Cerifalco, et j'ajoutai que ce sujet fornieroit un beau roman ; ils me répondirent qu'ils avoient vu mille fois, dans les romans, des femmes enfermées dans des souterrains , et que cette histoire fort singulière formeroit un roman très-commun. Je répliquai qu'on rendroit le sujet tout neuf, en s'attachant à décrire les idées et les sentimens que l'on peut successivement éprouver pendant neuf ans dans un souterrain; ils prétendirent qu'il n'étoit pas possible de s'identifier à une telle situation. Lorsque Fou vrage parut, l'épisode de la duchesse eut un succès universel '. Je rappelai à M. de Piulhières ce qu'il

de mademoiselle Pauline de Meulan, sa fille, aujoiii'd'hui madame Guizot , dont un des ouvrages a remporté le prix A' utilité morale A l'Académie françoise. Les autres onfans de madame de ïMeulan ne sont pas enrôlés sous la même bannière politique que madame Guizot, mais l'un d eux surtout n'est pas moins remarquable que cette dame, pour les qualités de son cœur et la supériorité de son esprit.

(Note de reditciir.)

' Et l'on prit dès lors ce sujet pour le mettre au

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