TOME III
IjS MÉMOIRES
m'avoit dit sur ce sujet chez madame de Meulan : (( Il est vrai, madame, répondit -il, mais je ne savois pas alors que vous aviez passé neuf ans dans un souterrain. » C'est le plus charmant éloge que j'aie reçu sur cette histoire.
Pendant que .les enliins prenoient leurs leçons chez moi , je faisois pour eux les extraits de nos lectures, et je composois, quand la grille de Belle-Chasse étoit fermée, depuis dix heures jusqu'à deux ou trois heures du matin. On entroit chez moi à dix heures; telle a été constamment ma vie, pendant tout le temps de l'éducation.
Au sujet d'Adèle et Tliéodorc, il arriva quelque chose de plaisant à INI. de Piulhières. L'infâme ouvrage de M. de Laclos ' , intitulé
théâtre sous le titre de Camille, ou le Souterrain, opéra en trois actes.
(Noie de l'auleur. )
' Au temps de la faveur de madame du Barri , Laclos composa une Epitrc à Margot qui causa beaucoup de rumeur. Les Liaisons dangereuses eurent encore une célébrité plus grande et plus fâcheuse, pour le cai'actère de l'auteur de ce roman licencieux. Quelques personnes s'obstinent à n'y voir qu'une satire à la manière de
DE MADAMI': I) i: GF.NLIS. IJÇ)
les Liaisons dangereuses , parut on même temps qiiJdèle et Théodore, mais sans nom (l'auteur. M. de Uulhières avoit un ami en Italie, nommé M. d'Hériconrt : il s'étoit engagé à lui envoyer tous les ouvrages nouveaux qui leroicnl du bruit; il fit sur-le-champ deux paquets séparés et cachetés ; l'un contenant Adèle et Théodore et l'autre les Liaisons dangereuses. Voulant faire parvenir le mien le premier, il profita d'une occasion plus prompte; mais il se trompa, et, croyant envoyer le mien, il fit partir celui de M. de Laclos, avec une lettre qui contenoit l'éloge vague de l'ouvrage, et qui disoit qu'il étoit de moi , de sorte que
Pétrone , ua tableau cynique mais fidèle des mœurs du temps; d'autres ont dit que ces mœurs étoient celles de l'auteur et de quelques libertins qui alors renouveloient les orgies de la régence, mais que la liante société, où ils étoifent admis , condamnoit et repoussoit. Laclos s'essaya dans un genre moins répréhensible : il fit, en 1777, l'opéra d'Eriiestùie qui ne réussit point. Né pour les choses et les études sérieuses, ses meilleurs ouvrages sont des écrits sur la guerre , sur les finances et sur l'économie politique. Laclos, devenu général d'artillerie pendant la révolution , est mort à Tarente le 5 octobre i8o5 ; il étoit né en 1741-
(Note lie rddilcui-. ) 12*
M. dlléricoiirt crut, pendant qninze jours, quejY'tois l'auteur des Liaisons daTigereiises. 11 écrivit là-dessus à M. de Rulhières, pour lui exprimer rexcès de sa surprise qu'une femme jeune encore, et institutrice de princes du sang, eût eu l'inconcevable effronterie de publier un tel ouvrage. INI. de Pvulhières me montra cette lettre qui me mit au désespoir: je ne pouvois supporter l'idée qu'un homme raisonnable eût eu, pendant quinze jours ,. une semblable opinion de moi , et je ne me calmai (|ue lorsque M. de Rulhières m'apporta de M. d'Héricourt une seconde lettre qui prouvoit qu'il étoit désabusé , et qu'il avoit lu Adèle et Théodore.
On ne manqua pas de faire dans le monde une clef des portraits (|ui se trouvent dans Adèle et Théodore. C'étoit la première fois qu'une personne, jeune encore, ayant vécu dans le plus grand monde , s'avisoit de le peindre. La vérité du ton (qui n'est assurément ni dans les romans de Crébillon, ni dans les contes de Marmontel) fit croire que tous les caractères étoient exactement faits d'après nature, ce qui n'a jamais été dit des ouvrages cités ci-dessus. On se trompa : j'ai f.iit
DE MADAME DE GEM-IS. l8l
en général des tableaux et non des poitrails j j'ai rassemblé des traits divers pris en elTet dans la nature, et je me suis toujours interdit les personnalités offensantes ; et quand j'ai représenté de souvenir des persoiniages vicieux ou ridicules, je les ai déguisés de manière à les rendre méconnoissables, et communément je leur ai donné un sexe différent de celui des originaux. Le seul portrait détaillé et vrai en tous points, qui soit dans Adèle et Théodore , est celui de ma fille aînée, madame de Lawoestine , sous le nom de madame d Os talis, et je ne l'ai certainement pas embellie. Deux femmes ' se disputèrent les portraits de madame deValmont, femme d'un fermier général, et je puis protester que je n'avois songé ni à l'une ni à l'autre : elles se déchaînèrent contre moi avec autant de maladresse que d'injustice, car il étoit étrange de s'obstiner à se reconnoître dans un portrait désagréable, qui ne leur ressembloit pas, et uniquement parce qu'elles étoient mariées à des financiers. Le portrait resta à madame de La Pieynière , parce qu'elle apprit à tout le monde, ce que j'îgno-
' Madame 3Iiller et madame de La Reynièie.
(Note tic l'aiilinir.)
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rois entièremeut, qu'elle avoit une sœur religieuse qui étoit abbesse. Je fus confondue en apprenant ce fait, qui ôta toute croyance à jnes protestations; c'est un hasard malheureux, mais il n'en est pas moins vrai , qu'ainsi que beaucoup de personnes de la société de madame de La Reynière, j'étois à cet égard dans une parfaite ignorance , et que cette découverte m'affligea véritablement. Il est bien certain que si j'eusse entendu parler de cette religieuse, je n'aurois pas donné à la mienne la femme d'un fermier général pour sœur. Le portrait d'ailleurs n'avoit pas la moindre ressemblance avec madame de La Reynière. Il est bien singulier que la même personne eût un oncle et un frère évèques, et une sœur abbesse.
Quelque temps après la publication à' Adèle et Théodore j M. de La Harpe voulut donner sa tragédie de Jeanne de IVaples; et, craignant une grande cabale, il eut assez peu de fierté d'àme , et assez de confiance en ma générosité, pour me demander par écrit d'engager madame la duchesse de Chartres à aller , en grande loge , à la première représentation de cette pièce. Il savoit que cette princesse étoit
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si révérée et si aimée du public , qu'en donnant cette preuve de protection à l'auteur on écouteroit la pièce jusqu'à la fin. Je justifiai la confiance de M. de La Harpe, quoique madame la duchesse de Chartres eut la plus grande répugnance à se mettre ainsi en scène en public , pour avoir l'air de prendre un si vif intérêt à un auteur et à une pièce qu elle ne connoissoit point ; je la déterminai à cet acte de bonté. Sa présence, en effet, empêcha de siffler la pièce, qui alla jusqu'à la fin ; mais elle tomba tout-àfait à la seconde représentation , et on ne la joua plus. M. de La Harpe ne me montra pas la moindre reconnoissance de ce procédé, et, peu de temps après , je lui fis une petite malice dans les jénnales de la Vertu , au sujet d'une vieille tragédie de Jeanne de Naples , dont je parlai dans une note. Tout f article , fort injurieux sur fauteur et sur la tragédie, s'appliquoit parfaitement à M. de La Harpe; mais à la fin je nommois fauteur, Mngnon, qui a véritablement fait une mauvaise tragédie de Jeanne de Naples : cette malice eut beaucoup de succès, parce que je navois rien dit que de très-vrai sur 3Iagnon et sur sa pièce. Ainsi M. de La Harpe ne pouvoit pas se plaindre ,
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sans se donner un ridicule , et il n'en fut que plus en colère.
Lorsque l'aîné de mes élèves eut atteint sa douzième année, comme il n'étoit qu'ondové, il fut, suivant l'étiquette d'alors pour les princes du sang, baptisé avec un grand cérémonial dans la chapelle de Versailles. 11 étoit d'usage qu'à chaque baptême de prince ou de princesse du sang, le roi donnât au gouverneur ou à la gouvernante du prince, ou de la princesse, la somme de douze mille francs, payables au trésor royal, sur une ordonnance signée du roi. Ce prince avoit approuvé que je tinsse lieu de gouverneur, et que j'en exerçasse toutes les fonctions, mais je ne pouvois en avoir le titre et le rang. J'avois été présentée de nouveau à la cour, comme gouvernante de mademoiselle d'Orléans ; mais, quand je me chargeai de ses frères, je n'avois pu l'être comme gouverneur ; ainsi tout le monde pensa que je n'aurois point les douze mille francs de gouverneur pour le baptême. On sait que pour moi je n'ai jamais attaché le moindre prix à l'argent, mais je désirai vivement cette somme, parce qu'il étoit également honorable et singulier
(le l'obtenir en cette qualité ; M. le duc de Chartres n'avoit nulle envie de la solliciter, il voulut me persuader que cette demande seroit ridicule : je n'en crus rien, et, à force d'imporlunités, je le décidai à la demander au roi, qui l'accorda, sans faire la moindre difliculté. Je fus charmée de recevoir cette somme, dont je distribuai sur-le-champ la moitié aux personnes de l'éducation, qui étoient sous mes ordres. Je reçus de même ces douze mille francs au baptême de M. le duc de Montpensier, que je partageai de même; chose qu'aucun gouverneur et que nulle gouvernante n'avoient faite avant moi.
Dans ce temps , M. le duc d'Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de Chartres prit le nom. if Orléans , et l'aîné de mes élèves celui de Chartres. Ma tante revint à Paris, jobtins de M. le duc dOrléans la permission de lui mener sur-le-champ les princes et Mademoiselle, quoiqu'elle ne vint jamais les / voir à Belle- Chasse '. M. le duc dOrléans y
' Ainsi que M. le duc dOrléans, qui même n'a jamais envoyé détiennes à ses petits-enfans , tandis que 31. le duc de Penthièvre leur en donnoit de cbannanles et venoit sans cesse à Belle-Chasse. Ce prince , uou-
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alla six jours de suite , et se conduisit pour elle de la manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce qui a duré depuis cette époque jusqu'à mon départ de France. Le roi fit défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti de s'établir au couvent de TAssomption, pendant toute Tannée de son veuvage ; elle ne reçut qu à un parloir, dont elle fit dorer les grilles, chose dont on se moqua , non sans raison , car une grille noire convenoit mieux à sa situation que cette singulière magnificence, qui ne se trouvoit dans aucun couvent. Ma tante s'étoit donné un plus grand ridicule : quelque temps avant la mort de M. le duc d Orléans , elle avoit fait représenter sa comédie de la Comtesse de Chazelle ; le titre seul avoit quelque chose de niais : la pièce, qui étoit pitoyable, tomba honteusement au troisième acte; et ce quil y eut de pis , c'est qu'une grande partie des détails de
seulement, m'honora de plusieurs visites, il eut encore la politesse de vouloir en faire une à ma mère, qui, au lieu d'en profiter, s'empressa de descendre au salon.
(Note de l'auleur.)
vv (lianio c'toir prise (11111 iudi(i;nc ouvrage, qu'une femme ne devoit pas avouer publiquement avoir lu : les Liaisons Dangereuses , de M. de Laclos.
Ma tante porta à l'excès Tambition d'auteur; elle prit cliez elle M. Lefévre, auteur de quelques tragédies ' ; elle le logea, le maria, lui assura une pension de six mille francs, le tout pour lui donner , disoit-elle , quelques petits conseils littéraires , et elle se mit à faire des tragédies. On lui passa toutes ces prétentions, tous ces travers : elle avoit une excellente maison , et plus de deux cent mille livres de rente,
' La représentation (ï Elisabeth de France, quatrième tragédie de Lefèvre, devint l'objet d'une négociation diplomatique , dont l'issue ne fut pas favorable à l'auteur. Sous ce titre, tout françois, il avoit traité le sujet de Don Carlos , amant aimé A! Elisabeth de France, femme de Pbilippe II. La cour de Madrid ne permit point la représentation de cette tragique histoire ; après plus de deux siècles, elle fut reproduite sur le théâtre françois. La pièce de Léfèvre fut jouée et fort applaudie sur le théâtre particulier du duc d'Orléans , et imprimée en 1784, sous le titre de Don Carlos. Lefèvre, né à Paris en lyii ? est mort en i8i5àLa Flèche, où il étoit professeur de belles-lettres.
(Nu(f de l'edileur.)
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et ses ouvrages n'excitèrent la jalousie de personne.
Je vais reprendre le fil interrompu de ma narration : M. de Monthion institua un prix à l'Académie, une médaille d'or pour l'ouvrage en prose qui, ayant paru dans le cours de l'année, seroit jugé par 1 Académie le pliis utile et le mieux écrit. INIadame dÉpinay avoit fait, cinq ou six ans auparavant , le premier volume de ses Cojwersatious d'Emilie; ce volume est écrit avec naturel , mais sans élégance et sans pureté, et il eonlicnt plusieurs idées fousses : par exemple, lanière, trouvant son élève écorçantun arbre, lui demande si elle seroit bien aise qu'on l'écorchàt, et chercbe à lui inspirer de l'borreur de cette action comme d'une cruauté. On trouve dans ce volume beaucoup d'autres choses aussi peu raisonnables, néanmoins il est en général agréable. Madame d Épinay y lit un second volume; et, quoique j'y sois beaucoup louée sous le nom d une fée , je le trouvai ce qu'il est, c est-à-dire détestable, rempli de fautes de langage, de locutions vicieuses et de mauvais ton, et d'ailleurs toutes les idées en sont triviales. Je donnai, dans cette même année, les Veillées du Château.
r»r, "\iAi"»A:Mr, de genlis. I(S()
M. de IMonlliion ne doutoit pas que jo n'ciissi' sa nu'daille, malrjri' toute la inanvais(î volonlé (lo rAcadémic; mais, à sa fjiaiidc siir})risc, et, je l'ose dire, au scandale de tout le monde, /e prix' de V ouvrage nouveau donné dans le cours de ï année , et jugé le mieujc écrit et le plus utile, fut adjugé au second volume des Conversations d'Emilie! Cii volume, eût-il été parfait, ne pouvoit concourir, puisqu'il nétoit point un ouvrage nouveau, mais seulement la suite d'un autre. Cette première édition des Veillées du Château renfermoit, dans le dernier volume, des contes qu'on en a détachés depuis pour les réunira mes nouvelles, le Palais de la Vérité y et les Deux Réputations : dans ce premier conte la philosophie étoit vivement attaquée ; et, dans le second, je critiquois avec beaucoup de politesse, mais d'une manière qui ne permettoit pas de répliquer, les contes prétendus moraux de M. de Marmontel. Ainsi j'étois bien sûre que je n'aurois pas la médaille, mais je pensois qu'on remettroit le prix. Les philosophes crurent me désoler, en le donnant à madame d'Epinay; mais les injustices évidemment grossières , et trouvées telles par le public, ne sont, en littérature, que des
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litres de gloire pour les auteurs. L'édition des f^eillées du Château fut enlevée en huit jours : cet ouvrage fut traduit, dans le cours de Tannée , dans toutes les langues. M. Emsly, libraire à Londres, m'a dit en avoir fait, dans l'espace de deux ans, vingt-deux éditions françoises '. Mais madame d'Épinay étoit pliilosoplic, et elle s'est bien gardée de parler de religion à son Emilie.
Jai dit que les années les plus heureuses de ma vie s'écoulèrent à Belle-Chasse; ce qui est exactement vrai des huit ou neuf premières années que j'y passai. Les quatre ou cinq dernières, quoique plus brillantes, par le superbe héritage de madame la maréchale dEstrée , la belle place qu'obtint mon frère, et le succès non contesté de l éducation que je dirigeois; ces cinq années, dis-je, furent empoisonnées pour moi par les pertes les plus douloureuses. La première fut celle de ma-
* Il est vrai qu'en Angleterre l'édilion la plus considérable n'est jamais portée qu'à mille exemplaires; et, en France, on a toujours porté chacune des miennes au moins à trois .ou quatre mille , et souvent à six et à sept.
( Mole de rautnir. )
dame de Puisicux ' , qui mourut subitement d'une attaque d'apopl(>\ie foudroyante ^. Je regrettai du fond de lame cette bienfaitrice chérie, cette seconde mère, que j'aimois également d'inclination, et par reconnoissance.
' Madame de Puisieux avoit été la plus belle personne de la cour de Louis XY, Elle étoit de 1 âge de ce prince : elle se maria à treize ans; et lors du couronnement, étant depuis quelques jours à Sillery, près de Reims', elle alla au sacre du roi , qui avoit douze ans. 3Ialgré son extrême jeunesse elle fixa tous les regards, et même ceux du jeune roi, qui fut extrêmement frappé de sa beauté.
Trente ans après, le roi lui dit un jour qu'il n'avoit jamais vu de figure aussi parfaite que la sienne, à son sacre. — « Ah! sire, répondit madame de Puisieux,
c'est vous qu'il falloit admirer, vous étiez beau alors,
beau comme l'espérance !... »
( Souvenirs de Fëlicie. )
' Il y avoit dans la famille de Louvois une étrange fatalitc d'apoplexie foudroyante : le grand Louvois en mourut, ainsi que larchevêque de Reims, son frère; BL de Courtanvaux , M. le marquis de Souvré, frère de madame de Puisieux; son fils, M. de Louvois; madame de Sailly , sa fille , et madame la maréchale d'Estrée , fille de madame de Puisieux , moururent tous d'apoplexie foudroyante.
(Note de l'auteur.)
t92 mémoires
Elle me laissa par testament un diamant de dix mille francs , ainsi qu'à ses nièces, mais me désigna sous ce titre touchant : La comtesse (le Gcnlis, mon amie. Je fis faire une grande bague tournante , que j'ai encore , et qui d'un côté porte une mèche de ses cheveux et son nom, et de l'autre ces mots : Elle mJionora du titre de son amie.
Je fus si affligée et si saisie en apprenant sa mort (je l'avois vue la veille), que jeu eus im violent accès de fièvre , qui me retint un jour au lit. Le surlendemain, j'allai chez madame la maréchale d'Estrée, qui me reçut avec une tendresse qu'elle ne m'avoit jamais témoignée ; elle me donna franchement elle-même l'explication de ce changement. On lui avoit apporté une cassette renfermant toutes les lettres que j'avois écrites à sa mère : elle les avoit lues, et elle y avoit vu que j'avois constamment employé tout mon ascendant sur madame de Puisieux, à 1 adoucir sur les petits mécontentemens que lui donnoit souvent la inai'c'chale , et qu'enfin j'avois positivement refusé le don (ju'elle avoit voulu me faire de sa jolie maison d Étioles. Suivant ma coutume , dans l'aflliction, je multipliai nî(>s occupa-
UK MAHAME DE GE\LIS. TQÎ
lions; j'avois drjà pris un maître de langue espagnole, et j'en pris un de portugais, langue qu'on apprend en six semaines, ({uand on sait l'italien et l'espagnol. Je lus la Lusiade , ee qui me fit connoître que M. de Marmontel a fait les plus étranges bévues, en parlant de ce beau poëme, parce qu'il attribue au Camoëns les rêveries ridicules qui se trouvent dans la préface de M. Castera , son traducteur. Il s'en moqua, comme étant dans le poëme où elles ne sont nullement , de sorte que toute cette critique tombe à faux d'un bout à^'autre. En .o-énéral les littérateurs du dernier siècle n'avoient pas la moindre eonnoissance des langues vivantes. iM. de La Harpe, qui a tant critiqué Shakspeare, ne savoit pas un mot d'anglois, et je l'ai forcé d'en convenir. Ils ont aussi parlé des arts d'une manière pitoyable, faute d'avoir à cet égard les plus simples notions.
Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de l'aîné de mes élèves , acheva de me rendre l'objet de l'horreur et de la haine la plus implacable et la plus envenimée des philosophes : c'est l'ouvrage qui est intitulé la Religion considérée
comme i unique base du bonheur et de la véritable pliilosophie. M. de Buflbn a mis quelques erreurs dans ses oiivrajjes , qui ne tenoient qu'à des systèmes scientifiques , et les a (généreusement réfractées. Je lui connoissois un mépris sincère pour les philosophes, pour leurs mensonges, leurs licences, et leur dessein formel d'anéantir la religion et de corroiiiprc les mœurs. En faisant imprimer mon ouvrage , j'en destinai tout le prolit de la première édition aux pauvres. Quoique je n'eusse point fait annoncer publiquement cette destination, elle étoit connue, ce qui sans doute contribua à le faire acheter; il n'en restoit pas un seul exemplaire au bout de quatre jours. J'en envoyai un à M. de BulFon, qui m'écrivit à ce sujet une lettre charmante , que je communiquai à Rï. de Schombcrg ; et , comme son amitié pour moi étoit beaucoup plus vraie que sa philosophie, il me demanda de lui prêter cette lettjc, qu'il vouloit montrer à deux ou trois personnes. Charmée de penser qu'il la liroit à d'Alembert, je la lui donnai : nonseulement il la montra, mais il en donna des copies, et, à mon grand étonnement, la lettre parut imprimée. M. de Buflbn fut charmant
pour moi dans cette occasioîi : quand je voulus m'en justifier auprès de lui , il me répondit qu'il étoit enchanté que Ton connût ses sentimens et ses opinions; que seulement, s'il avoit pensé qu'elle dut être imprimée, il l'auroit écrite avec plus de soin et de détails. Il m'est arrivé, au sujet de cet ouvrage, une chose bien frappante, que je ne puis me dispenser de rapporter ici : comme j'y travailiois, j'éprouvai le iplus grand malheur de ma vie ; je perdis ma fille aînée en couches, à vingtun ans. Après avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor , av^c une éclatante beauté , des talens ravissans , l'esprit le plus distingué, et sans avoir jamais donné lieu à la plus légère médisance contre elle, elle étoit aussi universellement aimée que si elle n'eût été que bonne et médiocre; avec une gaieté charmante, elle avoit la raison d'une personne de quarante ans. Elle mourut, comme elle avoit vécu, avec le calme et la piété d'un ange ; j'allai la veiller les tfois dernières nuits de son existence, elle expira dans mes bras ; une heure et demie avant , elle avoit perdu la parole et la connoissance , cependant elle me serroit encore la main : on
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voulut lui donner des gouttes d'cther, elle scr rappela machinalement que je craignois cette odeur^ car elle repoussa la cuillère en me regardant. Malgré ma douleur, dont ma santé se ressentoit cruellement, trois jours après sa mort, je recommençai à donner mes leçons. à mes élèves. M. de Lawoestine m'apporta, le surlendemain , de petites tablettes , qu'elle portoit toujours dans sa poche; il y avoit deux ou trois pages de son écriture, 4es deux dernières écrites peu de jours avant sa malheureuse couche. En voici une qui fera connoître son caractère , et le genre de son esprit naturellement disposé à la plaisanterie. Elle avbit formé une colonne au haut de laquelle elle avoit écrit ce titre : Calcul des ijifidéliiés de mon mari , pendant les cinq années de notre mariage. Elle comptoit, année par année; ensuite elle mettoit le (otal, qui se montoit à vingt-un. Après cela elle disoit : Voyons un peu les miennes. Elle avoit mis zéro à chaque année; ce qui étoit terminé par ces paroles : Total., satisfaction. Et elh; aimoit véritablement son mai'i! Il y a dans cette plaisanterie une grâce, une purelé, une véritable philosophie, qui ont quelcjue chose de sublime.
DK 31ADAME DE Gi:>.LlS. HJJ
Elle fut regrettée dans lu société, comme. je n'ai vu aucune jeune personne l'être. Je n'oubli(>rai point que le roi ' même en fut douloureusement frappé j il mit ses deux mains sur ses yeux, en s'écriant : « C'est aflreux ! » C'est d'elle que la reine avoit dit qu'elle avoit le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot étoit joli, parce qu'il la peignoit réellement. Après sa mort, on découvrit que plusieurs hommes, qui n'avoicnt jamais osé montrer leurs sentimens, avoient été passionnément amoureux d'elle; quelques-uns d'entre eux en tombèrent malades de chagrin , entre autres le vicomte de Gand, et M. de Florian, qui avoit fait son portrait fort détaillé, charmant et trèsressemblant , dans l'héroïne de son poëme de Niima. Pour' moi, ne pouvant trouver de distraction à ma douleur que dans l'étude, je voulus finir mon ouvrage sur la religion ; et en regardant où jeu étois restée, je trouvai que c'étoit à ce titre de chapitre, De la résignation chrétienne.
Ce chapitre étoit à faire ! . . . On doit y trouver de la vérité ; avant de l'écrire , le papier fut mouillé de larmes Dans ce temps, j'é-
' L'infortuaé Louis XVI.
IQS ^MEMOIRES
crivis aussi dans un petit portefeuille , que je portois toujours sur moi , des réflexions sur la douleur ; j'y adressois souvent la parole à la fdle chérie que j'avois perdue , je ne m'en rappelle que le passage suivant :
(( Cette porte de ma chambre ne me causera » plus de joie vive en s' ouvrant ; elle ne s'ou^ » vrira plus pour toi ! — Je ne verrai plus ton » angélique figure traverser rapidement cette » chambre pour accourir à moi. Ah ! comment » le temps pourra-t-il me consoler? Dans cinq » ans, dans dix ans, ton absence aura été plus » longue , il y aura plus long-temps que je ne M t'aurai vue! — »
Nous allâmes à Saint-Leujet j'y passois une grande partie des nuits, dans le corridor à me promener, ou à l'une des grandes fenêtres à regarder, au clair de la lune, ce beau jardin qu'elle avoit parcouru tant de fois. Je lui adressois la parole, je lui parlois tout haut; et rentrée dans ma chambre , j'écrivois quelques lignes dans mon petit souvenir. J'avois emporté ce petit livre dans les pays étrangers, et je le rapportai en France. Casimir, à qui je l'avois fait lire , et qui l'aimoit passionnément , me demanda en grâce de le lui prêter :
DE MADAIVIK DV. CENLIS. I(J<)
l()i.s(jiril alla en Angleterre, il le confia à nia- (iaïue Chinery, qui le perdit, et qui, par conséquent, n'a pu le lui rendre. Je l'ai regretté, parce que les sentimens en étoient touchans ; et dans ce genre, il y a toujours une sorte d'originalité dans ce qui est vrai. Le chagrin altéra tellement ma santé , que les médecins m'ordonnèrent d'aller à Spa ; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes élèves; alors M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, que je nomme ainsi, parce que le grandpère de mes élèves étoit mort , décidèrent qu'ils iroient avec moi et tous les enfans. Je fus touchée , comme je devois l'être , de cette preuve d'amitié et de bonté.
En nous rendant à Spa , nous logeâmes à Tirlemont , au Plantin , belle auberge ; mais tous les bons appartemens étoient j»ris. Nous fûmes horriblement mal logés. Je couchai dans un berceau d'enfant, que je trouvai trop petit pour que Mademoiselle y pût dormir. Nos courriers et nos femmes étoient restés en chemin... IMais les princes , et surtout M. le duc de Chartres , nous servirent comme d'exceilens domestiques. M. le duc de Chartres arrangea notre chambre, monté sur une échelle, alin
de clouer des couvertures aux fenêtres, qui n'avoient ni rideaux, ni volets, et Mademoiselle, Henriette et Pamëla firent nos lits... Tous ces enfans étoient charmans.
Ce voyage de Spa ' fut très-brillant; j'y retrouvai M. le comte de Romansoff , que nous avions rencontré à Venise , quelques années auparavant, sous la conduite de M. de Grimm. Nous fimes ensemble, à cette époque, une très-jolie course sur la Brenta. Quoiqu'il n'eût alors que dix-huit ans , il étoit déjà fort aimable. M. de Grimm me conta de lui un trait qui mérite d'être rapporté. Dans le commencement de leur voyage , un valet de chambre de IM. de Romansoff" eut tout à coup des accès de folies furieuses , mais dans lesquels cependant il reconnoissoit toujours son maître, et lui obéissoit. M. de Grimm voulut le renvoyer en Russie; mais M. de Romansoff" s'y opposa avec une fermeté inébranlable. Il dit que cet homme avoit soigné les premières années de son enfance, qu'il lui avoit toujours montré autant de probité que d'attachement, et qu'il ne l'abandonnerpit point, puisque, dans l'état où il étoit, il conservoit sur lui un empire souve-
' Juillet nS--.
rain ; qu'oniin il n'auroit point lu cruaiilé tle le mettre au désespoir, en se séparant de lui. Kn ellet, M. de Koniansolï' Ta gardé tout, le temps de ses voyages, en prenant toutes les précautions nécessaires pour (ju'il ne fit de mal à qui que ce fût, le soignant personnellement, et le faisant coucher dans sa chambre. Je demandai, à Spa, de ses nouvelles à M. de RomansolT; sept ou huit ans s'étoient écoulés depuis; j'appris avec plaisir que cet homme étoit parfaitement guéri, qu'il existoit encore; et que, retiré dans son pays, il y vivoit heureux avec une bonne pension faite par son maître , auquel il écrivoit souvent. M. de RomansolT, qui n'avoit jamais été en France, parloit et écrivoit le francois comme s'il eût passé sa vie à Paris. Je n'ai connu personne dont la conversation fût plus agréable ; son esprit s'étoit formé , il avoit acquis beaucoup d'instruction , et sans avoir rien perdu de son amabilité sociale. Nous fîmes un jour une nombreuse partie pour aller voir, aux environs de Spa, la grotte de Rémouchant toute remplie de trous dangereux et profonds, que nous appelâmes d'horribles précipices. M. de Romansoff y fut mon conducteur; et, à chaque pas, il préten-
doit, en plaisantant, que par sa force et son adresse à me contenir , il venoit de me sauver la vie. Tout à coup les torches de paille mouillée, qui nous éclanroient , s'éteignirent, et M. de Romansoff, pour la centième fois mon libérateur y me tint, en effet, immobile sur le bord d'un abîme , c'est-à-dire, auprès du trou le plus effrayant que nous eussions encore vu . Tandis qu'il me disoit les folies les plus aimables et les plus spirituelles sur le danger de ma situation et sur la reconnoissanee sans bornes que je lui dcvois, on étoit allé chercher de nouvelles torches, et l'on vint nous tirer de cette périlleuse caverne. En revcniint à Spa, M. de Romansoff, (]ui se trouvoit dans la voiture où j'étois, me demanda de composer une histoire impromptu y et de la conter surle-champ. Aussitôt j'en imaginai une de revenant, et fort tragique, dont M. de Romansoff fut enthousiasmé. Pour l'entendre deux fois , il arrangea une partie de souper au Wauxhall, dans une chambre particulière; et il fut convenu que chacun, tour à tour, y conteroit une histoire. Nous étions huit; et dans ce nombre il n'y avoit (pie M. de Piomansoff et une; autre personne qui eussent entendu mon histoire;
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on mo la redemanda ; je m'y étois bien a t fendue , j'avois en deux jours pour la perfectionner dans ma tête, elle eut un succès inouï. M. de RomansolT me fit donner ma parole d'honneur que j'en ferois un roman , et que je le lui dédierois. Ce fut le canevas des Chevaliers du Cygne, ou la Cour de Charlemagne , que je fis depuis dans l'émigration, et le premier roman que j'aie oflert au public, car Adèle et Théodore n'en est point un. Je le commençai à Bremgarten , je le continuai sur les grandes routes , dans les auberges , et en traversant les magnifiques bois (coupés depuis) du pavs de Cièves. Je m'arrêtai à l'antique château de Cléves , situé sur le sommet d'une montagne ; j'y trouvai des vestiges des Chevaliers du Cjgne^. Je passai devant le couvent de Marjinhauin , etc.; enfin j'achevai ce roman dans mon auberge d'Altona. L'honnête libraire Fauche m'en offrit lui-même trois cents frédérics
' Le vaste château de Cièves est situé sur le sommet d'une montagne majestueuse , couverte de rochers, d'arbres et de plantes de toute espèce ; des sources d'une eau pure, s'échappant des rochers, forment des cascades et des ruisseaux qui tombent ou serpentent à travers les sapins , les cyprès et les sorbiex's , et parmi le
d'or: j'avois, clans ce moment, un tel besoin d'argent que je l'aurois donné pour cinquante. Je le dédiai, suivant ma promesse, à M. de Komansoff; mais je ne mis dans la dédicace qu'une lettre initiale de son nom. J'étois proscrite ; et connoissant tous les inconvéniens de l'esprit de parti, je craignis de le compromettre, en le nommant. L'ouvrage eut cependant un grand succès à sa cour ; l'impératrice Catherine en parut charmée, elle fit faire des bracelets à la Duchesse de Cleves, pareils à ceux que je décris dans le roman; des bijoutiers , venant de Russie , en apportèrent beaucoup à Hambourg, et les y vendirent. Dans le même temps, on fit, à la cour de Berlin, un superbe quadrille , dans lequel figurèrent tous les personnages des Chevaliers du Cj gne avec leurs devises.
Je retrouvai encore à Spa madame Potocka , et son fils, le comte Jean Potocki, que, par une suite de plaisanteries de société, j'appelois
gazon et les (leurs. Une antirjuc et sombre forêt s'étend en demi-cercle autour de la montagne , dont elle n'eml)rasse que la moitié ; une plaine immense, arrosée par 1<; llliin, occupe l'autre côte.
i;Cli.\aliL'vs du Cygne.)
UK MADAME DE OKM-IS. 205
1)10)1 chat. Nous avons eu (Misomblo un long commerce de lettres, et au bas de toutes les siennes, au lieu d'une signature, il dessinoit toujours un joli petit chat.
Nous vîmes encore à Spa une jeune et charmante Espagnole, madame la comtesse de Rechteren, mariée à un homme qui au roi t pu être son père , mais qu'elle aimoit vérital)lement , ce qu'elle a toujours prouvé par les soins qu'elle lui rendoit, et par une conduite parfaite; elle étoit à la fois spirituelle, ingénue, belle et jolie; elle inspira à Spa beaucoup de passions malheureuses : un jeune et brillant
seip-neur de la cour de France, le duc de L ,
en devint éperdument amoureux. Comme il étoit fort difficile de l'approcher , parce qu'elle étoit toujours auprès de son mari , il crut trouver l'instant favorable un matin au déjeuner du Wauxhall , parce que madame de Rechteren, ce jour-là, n'étoit point placée à côté de
son mari ; le duc de L , et quelques autres
hommes qui avoient la galanterie de servir les daines ^ ne s'étoient point mis à table; le duc s'établit derrière madame de Rechteren; il entra en conversation avec elle , mais à demivoix, et, tout à coup, se penchant vers son
oreille, il lui fit rapidement, tout bas, une déclaration d'amour très-formelle. Madame de Rechteren , après l'avoir tranquillement écouté, lui répondit : « Monsieur le duc, j'entends fort mal le français , je n'ai pas compris un mot de tout ce que vous venez de me direj mais mon ami (c'est ainsi qu'elle appeloit son mari) est bien plus savant que moi, allez lui répéter toutes ces jolies choses, il me les expliquera parfaitement. » Le duc ne suivit point ce conseil; il se retira précipitamment, avec un dépit visible. La réponse si piquante de madame de Rechteren fit comprendre à tout le
monde ce que M. le duc de L venoit de lui
révéler avec tant de mystère.
L'infortunée princesse Joseph de Monaco étoit aussi à ce voyage \ Elle étoit aimable ; je me liai particulièrement avec elle. J'eus le
* Mademoiselle T. -F. de Clioiseul Stainville avoit , très-jeune, épousé le prince de Grinialdi Monaco. Elle sortit de l'rauco dans les prc:ni(ns jours de la révolulion , et ne tarda pas à }' rentrer. Arrêtée deux fois , la premici'e elle fut un moment relâchée , la seconde elle parvint à s'évader. Bientôt l'asile où elle s'étoit retirée fut découvert. Tiadnilo an lril»iin;d rî'-volutionnaire et condamnée à mort , die refusa de radiclcr sa vie an
plaisii- (1» voij" à Spa la jolie Joannctfo, lill<^ (lo madame Aglebert , et jadis conductrice de l'aveugle.
Quelques années auparavant , le roi de Suède, d'après ma pièce de Y ^Aveugle de Spa , voulut voir cette vertueuse famille; il dota el maria Jeannette. Ce prince m'a fait aussi l'honneur de traduire en suédois ma pièce intitulée la Curieuse ; et depuis ou en a donné une imitation dans un drame qui a pour titre, je crois , Edouard d'Ecosse , ou en Ecosse,
Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la duchesse d'Orléans ; les eaux de la Sauvenière lui ayant fait du bien , ses enfans firent autour de cette fontaine une promenade réellement ravissante, dans un bois qui étoit inculte et plein de pierres et de rochers. On enleva les pierres
prix d'un mensonge. On lui avoit conseillé de se dire enceinte ; mais , séparée de son mari depuis deux années, cette déclaration devenoit un outrage et l'aveu d'un manque de foi. La princesse de Monaco, jeune et belle , préféra l'écliafaud à la honte , dans un temps où l'on ne l'ougissoit pas même du crime. Née en 1^67, elle avoit vingt-six ans alors.
! jSoIc (le rcditeur. j
et les roclies qui étoiciit dans les •chemins, on traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts furent posés sur des torrens , et les bois parsemés de charmantes bruyères en fleur. A l'extrémité de cette promenade , qui est très-vaste , on trouvoit une espèce de bosquet qui avoit une^percée qui donnoit sur un précipice d'une grande beauté par sa profondeur, et parce qu'il étoit parsemé de rochers majestueux, de sources, de verdure et d'arbres. Au delà de ce précipice on découvroit une vue très-belle et trèsétendue. Dans ce bosquet nous plaçâmes, sur un tertre de gazon , un autel à la Reconnoissance , en marbre blanc, et dont la forme fut dessinée par M. de Mérys. Au haut de l'autel, on lisoit ces mots en gros caractères, à la Rcconnoissance ; et plus bas cette inscription : « Les eaux de la Sauvenière ayant rétabli la jj santé de madame la duchesse d'Orléans ,. ses » enfans ont voulu embellir les environs de la » fontaine, et ont eux-mêmes tracé les routes » et défriché ce bois avec plus d'ardeur et d'as- }) siduité que les ouvriers qui ont travaillé » sous leurs ordres. »
Au bas de cette inscription il y avoit le
chilTre des qiuUro enlans. Connue rinscription rannoncoit , les eiifaris avoient en elVet travaillé avec la plus grande activité '. Le jour de la fête j'avois invité les plus jolies personnes de Spa, en les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi , vêtues de blanc , avec des plumes blanches , des bouquets , des écharpes de fleurs de bruyères et des rubans violets. Je laissai tous les hommes à l'entrée, et je fis placer, dans l'intérieur de la promenade, toutes les femmes différemment groupées, les unes se promenant, les autres assises , etc. Madame la duchesse d'Orléans vint après nous; elle trouva tous les hommes à l'entrée. La musique du AVauxhall, que j'avois placée à l'entrée aussi, joua dès qu'elle parut, et m'avertit de son arrivée. Aussitôt, suivie de ses quatre enfans , j'allai
' Surtout M. de Chartres et ses frères , qui avoient pluS de force que Mademoiselle. Comme ils vouloient surprendre madame la duchesse d'Oiléans , ils travailloient en secret, se levoient à cinq heures du matin , faisoient deux lieues pour se rendre à ce bois, et travailloient âans relâche pendant trois heures , ce qui a duré troissemaines.
(Note lie l'auteur.; TOME iir. l4-
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la recevoir à l'entrée de la promenade. Ses enfans tenoient des râteaux , pour marquer qu'ils venoient d'achever cette promenade, dont ils lui faisoicnt l'hommage : ce qu'exprima jM. le duc de Chartres de très-bonne grâce. Après cette explication , ses enfans la quittèrent, et, par le chemin le plus court, furent se rendre au bosquet de l'autel. Toutes les allées étoient décorées de guirlandes de bruyères, dont la couleur violet-tendre formoit un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs, qui couvroient en entier le bois, la profusion des guirlandes entrelacées aux arbres, les ruisseaux qui coupoient le gazon, dont plusieurs, roulant sur des cailloux et tombant sur des rochers, formoicnt des cascades; une trentaine de jolies femmes, vêtues uniformément et dispersées dans cette promenade, la beauté du ciel : tout cela formoit un ensemble dont il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la duchesse d'Orléans environ un quart d'heure. Au bout de ce temps la musique cessa, et nous arrivâmes au bosquet de l'autel. Là elle retrouva, autour de l'autel , ses quatre enfans , et Henriette et Paméla, formant le plus charmant
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groupe. L'autel et tout le bosquet étoient ornés de (Guirlandes de fleurs. Les enfans en tenoient qu'ils posoient sur l'autel. M. le duc de Chartres, assis au pied, tenoit un style, et paroissoit écrire sur l'autel le mot Piecojuioissance. Après avoir laissé le temps de contempler ce tableau , les enfans de madame la duchesse d'Orléans se jetèrent dans ses bras. Tout ce qui étoit là fondoit en larmes ; ce qui prouve que les émotions les plus vives sont souvent produites par les choses les plus simples.
On nous proposa d'aller au sommet d'une haute montagne où se trouve situé le vieux château de Franchimont , parce qu'on découvre de là une vue ravissante, et la plus riante, nous dit-on , de Spa ; on nous apprit en même temps que le château renfermoit plusieurs prisonniers pour dettes ; là-dessus , M. le duc de Chartres s'écria, de premier mouvement, « Que puisqu'il y avoit des prisonniers dans le château, la belle vue ne lui paroîtroit nullement riante , n et sur-le-champ il proposa de faire une souscription pour les délivrer. J'approuvai fort cette idée , et , grâce aux soins et au zèle ardent de M. le duc de Chartres , la souscription fut bientôt remplie, et les prison-