‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 23 sur 38 · J12 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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niers sortirent du château ; alors nous nous rentlimes à cette montafi;ne, et, parvenu au sommet, M. le duc de Chartres, en jetant les yeux sur la prison vide , et les tournant ensuite sur une campagne immense , dit avec une toucha'nte expression : u A présent, je conviens que cetle vue est en effet aussi liante qu'elle est admirable ! »

Parmi les personnes que j'ai trouvées à Spa, de la meilleure société, je distinguai surtout miss Plunket, remplie de sensibilité : je fus assez heureuse pour pouvoir lui être utile; elle vint avec nous à Sillery '.

M. le duc de Liancourt * et l'abbé Delille étoient à ces eaux, nous les voyions tous les jours. M. de Liancourt fit un tour charmant à l'abbé Delille : il composa , sous le titre de Couplets pour la Jeté de madame la duchesse d Orléans , une romance bien dans les régies de la versification, mais la plus insipide qu'il put imaginer, et il mit au bas la signature de l'abbé Delille ; il la fit imprimer, avec des articles de

• Cette personne épousa M. de Chastellux ; c'est elle <jui eut une place au Palais-Royal.

^ Aujourd'hui le duc de Larochefoucault-Liancourt.

( Note Ac l'auteur. )

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nouvelles, dans un papier qu'il intitula Gazette de Leydcj et il ne fit (irer de cette composition qu'une demi-dou/.aine d'exenq^laires, qu'il nous distribua, et (jue nous reeiimes à déjeuner au Wauxhall , avec Tabbë Delille, el comme étant la véritable Gazette de Lejde lépandue dans toute TEurope. La colère de J'abbé Delille fut inexprimable; il ne supporloit pas l'idée que Ton pourroit , à Paris , le croire fauteur de semblables couplets : son chagrin fut tel que je voulus le désabuser sur-lechamp. On ne me le permit pas , et on eut la cruauté de le laisser plusieurs jours dans cette peine d'esprit.

Je retrouvai à ces eaux le chevalier de Chastellux, qui, devenu amoureux d'une Irlandaise, qu'il a épousée depuis, et qui n'avoit rien, lui n'ayant que du viager, vint me trouver, quoique brouillé avec moi depuis la publication d'y^dèle et Théodore ^ pour me dire que, quoique j'eusse à me plaindre de lui, il venoit avec confiance me demander de le servir dans une chose d'où dépendoit le bonheur de sa vie. Cette manière a toujours été sûre avec moi. Je fis avec le plus grand zèle ce qu'il désiroit ; j'obtins la promesse d'une place pour celle

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qu'il ëpouseroit, et ce ne fut assurément pas sans peine; car M. le duc d'Orléans ne le votiloit pas, et fit beaucoup de résistance à ce sujet. Enfin je l'emportai; le chevalier, qui prit le titre de marquis, épousa miss Plunket, au grand déplaisir de sa famille. Je me chargeai de tous les soins relatifs à ce mariage, des achats pour le trousseau, et des présentations partout. Je l'introduisis dans le monde , où l'on étoit extrêmement prévenu contre elle. Cependant , malgré tous les chagrins que m'a causés madame de Chastellux, je conviendrai, avec mon impartialité ordinaire, qu'elle étoit aimable, spirituelle, qu'elle avoit même d'excellentes qualités ; qu'elle étoit bonne mère et qu'elle rendit heureux le chevalier de Chastellux, pendant le temps de son union avec lui. Le marquis de Chastellux fut infiniment sensible à tous ces procédés ; mais il mourut quelques mois après son mariage. Madame dé Chastellux ne songea qu'à m'otcr f amitié de madame la duchesse d'Orléans, afin de me supplanter auprès d'elle. La révolution lui en fournit des moyens faciles.

Dans ce même voyage , nous passâmes trois jours à Givet, où M. de Valence donna une

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charmante fête à niadanu; la duchesse d'Orléans. On y chanta de fort jolis couplets pour elle et ses enfans. Le lendemain, M. de Valence donna aussi à mes élèves, avec son régiment, des fêtes militaires également ingénieuses et magnifiques, entre autres l'attaque, la défense et l'embrasement d'un fort simulé , placé sur le sommet d'une montagne , etc. Après la prise du fort, le militaire qui commandoit les assaillans vint présenter à M. le duc de Chartres son épée victorieuse. M. le duc de Chartres la lui remit, en lui disant : u Elle est en trê^ bonnes mains pour que je puisse la recevoir. » Ce mot obligeant eut d'autant plus de succès qu'on n'avoit pu le conseiller.

De Givet , monsieur le duc et madame la duchesse d'Orléans voulurent bien revenir à Paris par Sillery, où ils restèrent au château une quinzaine de jours , avec beaucoup d'autres personnes que M. de Sillery invita. Tl donna de superbes fêtes à madame la duchesse d'Orléans : il avoit déjà fort embelli Sillery , où il avoit fait une chose unique sur les étangs, qui sont plus beaux qu'ailleurs , parce qu'une rivière les traverse. M. de Genlis v avoit fait

faire autant de petites iles que j'avois d'élèves; mais elles aboutissoient toutes par des ponts charmans à une grande île qui portoit mon nom.

L'année suivante, M. le duc d'Orléans acheta la terre de Lamothe , sur le bord de la mer ^ ; nous allâmes y passer six mois. L'on nous apportoit successivement, chaque matin, tous les coquillages et poissons de mer que nous voulions voir vivans. Mes élèves y acquirent toutes les connoissances locales qu'on pouvoit y prendre.

Mademoiselle étoit si pieus^ si raisonnable , si instruite de la religion, que je lui fis faire sa première communion à onze ans. Quelque temps auparavant nous fîmes ensemble le voyage de la Trappe^. Les princesses du sang

' Ainsi , ce prince , qu'on accusait très-injustement d'avarice , acheta une terre de deux ou trois cent mille francs, uniquement pour que ses enfans apprissent à connoître les coquillages , les poissons , les plantes de la mer, et pour qu'ils vissent avec détail des vaisseaux. Je citerai beaucoup d'autres traits de l'extrême générosité de ce malheureux prince qui, sous ce rapport, et à tant d'autres égards, a été si cruellement calomnié !...

(Wcitc de l'auteur. )

=" Juin 1788.

avoient, par leur naissance, et comme descendantes de saint Louis, le droit d'entrer dans tous les couvens d'hommes les plus austères; mais, jusque-là, lorsqu'elles avoient usé de ce droit, elles y étoient entrées ou ensemble , ou seules de femmes , avec leurs pères ou leurs maris; ainsi, jusqu'à cette époque, nulle particulière, sans exception, n'étoit entrée dans l'intérieur du couvent de la Trappe, J'eus la prétention d'y entrer , et j'y réussis. Je représentai qu'une gouvernante étoit inséparable de son élève, à moins qu'elle ne la remit à sa mère ; mais que , me trouvant seule avec Mademoiselle , refuser de me laisser entrer avec elle, c'étoit la refuser elle-même, puisque je ne pouvois m'en séparer. On assembla le chapitre pour délibérer sur cette question , et le résultat fut tel que je le désirois. On me laissa entrer avec ma jeune princesse, et de ce moment on me traita avec la plus grande obligeance. D'abord , nous entendîmes la lecture qui se faisoit dans un cloître, tous les pères assis : c'étoit une espèce de sermon françois ; j'en ai retenu ce passage : « Fuyez » loin de nous , vaines et trompeuses voluptés ! )) c'est ici qu'on vous méprise ou qu'on vous

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)) expie. » Le recueillement de ces religieux avoit quelque chose de frappant et de touchant. Après la lecture nous allâmes dans un salon où l'ancien abbé et l'abbé actuel nous tinrent compagnie. Au bout de trois quarts d'heure, on nous mena au chœur; ce chœur étoit assez beau. Tous ces religieux chantant avec une piété d'ange, et de temps en temps se prosternant et restant ainsi dans un profond silence , jusqu'à ce qu'un coup de marteau leur donn.it le signal de se relever ; la majesté simple de l'église : toute cette réunion me causoit une espèce de saisissement inexprimable. Après rofïice, nous sortîmes; on nous conduisit au pied d'un grand escalier qui mcnoit aux cellules; 1;\ , on nous fit arrêter; l'abbé, au bas de l'escalier, un rameau à la main, bénissoit l'un après l'autre les religieux qui défiloient tous devant lui en s'inclinant profondément; ensuite ils montoient l'escalier pour s'aller coucher. Cette cérémonie finie, on nous reconduisit dans le salon où nous soupàmes , et dans lequel nous restâmes à causer jusqu'à dix heures avec les pères. Nous vîmes dans une chambre voisine le portrait de M. l'abbé de Kaucé, beau tableau peint par Rigaud.

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M. (le Rancé tHoit reprdscnté écrivant. Ses traits étoieiit réguliers, sa physionomie fine ot spirituelle; il re.ssenibloit d'une manière frappante à IM. de Sillery ', à l'exception qu'il n'avoit pas une si belle carnation. Je n'aurois jamais imaginé que le réformateur de la Trappe eût une telle figure. On trouvoit encore dans l'appartement de M. le duc de Penthièvre un bon tableau que M. de Fiancé rapporta de Rome , et qui représentoit saint Bernard mourant.

Le lendemain , après la messe , nous allâmes au réfectoire voir dîner les pères. Il n'y avoit point de nappe sur leur table , ils avoient chacun une serviette; leurs assiettes étoient d'étain, leurs couverts de buis; on leur servoit à chacun une écuelle de soupe, un plat de légume , deux ou trois pommes crues , un gros morceau de bon pain, un pot d'eau et un pot de bière. Un lecteur dans une chaire élevée faisoit la lecture pendant leur repas. Ensuite ce lecteur, qui étoit un des pères, dînoit avec les domestiques; chacun des pères est lecteur à son tour; les pères étoient servis

' 1^1. de Geulis s appcloit alors le marquis de Sillery.

(ISute Je l'auleur.)

par des pères (pii dînoient après , ainsi que le lecteur. Les frères convers dînoient en même temps dans une salle à côté, qui n'étoit séparée de l'autre que par une arcade sans porte, de manière qu'on les voyoit de la salle des pères; ils étoient servis par leurs confrères les frères convers '. De là , nous allâmes à la bibliothèque : nous nous rendîmes dans la chapelle où se trouve le tombeau de M. de Rancé. Les cellules étoient très-petites : elles contenoient une paillasse , une table de bois et un crucifix. Nous vîmes travailler les pères dans les jardins. Nous visitâmes l'apothicairerie, qiii étoit grande et bien fournie; il y avoit auprès un joli jardin botanique, rempli de plantes usuelles.

' L'établissement des frères convers , si contraire ù 1 humilité chrétienne, ne se conçoit pas , surtout dans les ordres austères. Par exemple , à la Trappe, où les travaux sont également partajfés entre tous les individus, les frères convers n'y servoient point les pères ; d'où venoit donc cette distinction de salle et. de nom? Ce n'étoit point parce que les frères n'étoient pas prêtres, car la plus grande partie des pères n'avoient point ce caractère. La raison fait aimer légalité, la religion la commande; c'était une étrange contradiction de voir un religieu);

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A prcsenl )<• vais trrin; tout ce s[ue j'ai recueilli de la conversation des pères, i". L'histoire du comte de Conimiii.j^es est une fahle, ainsi que les choses suivantes : (jii'ils travaillent tous les jours à creuser leur tomhe; qu'ils font et défont des montagnes pour s'occuper; qu'ils se disent, en se rencontrant, Il faut mourir; qu'ils portent sur leur cœur une pelote garnie de piquans, etc. Toutes ces choses sont absolument fausses. Ils font maigre perpétuel ; ne mangent jamais de poisson , ni de sucre, ni œufs, ni huile, ni beurre, excepté un peu d'huile dans leurs salades. Le vinaigre leur est permis , ainsi que le lait ; ce dernier aliment leur est interdit dans le carême; ils ne boivent jamais de vin; mais en voyage, et hors de la Trappe, ils en peuvent boire, et

prosterné le front dans la poussière, et qui cependant dédaignoit de manger son pain bis et ses fèves à cùté de quelques-uns de ses frères aussi vertueux et aussi pieux que lui. Cette institution n'étoit pas très-ancienne, ce fut saint Gualbert qui institua les frères lais , en 1072 , mais sans établir ces distinctions orgueilleuses; j'ignore le nom de celui qui les réduisit à la condition de valets, mais il est à présumer que ce fut un moine gentilhomme.

( Noie de l'auUur. )

manger du poisson et du beurre ; pour les affaires de la maison ils peuvent sortir et voyager. Leur liabit, ainsi que celui des chartreux, est tout blanc; ils ont la tête et la barbe rasées, et un grand capuchon qu'ils mettent à volonté. Ils couchent toujours tout habillés; ils portent la chemise de laine, mais point de ciliée; toutes les mortifications de ce genre leur sont défendues par leur règle. On n'est reçu chez eux qu'à vingt ans, c'està-dire, admis au noviciat, qui est d'un an. Il n'y a que des infirmes qui fassent de petits ouvrages, tels que des chapelets, des cuillères de buis ; et l'hiver ils travaillent encore aux jardins , et puis font le travail de la maison , écossent les pois, préparent des légumes, serrent leurs grains, etc. Ces travaux se font toujours en commun. En comptant les pères et les frères convers , il y avoit environ cent vingt religieux. Ils étoient soixante pères; dans ce grand nombre il n'y avoit que dix-huit prêtres; les autres , engagés de même par des vœux irrévocables, ne disoient point la messe, et n'étoient point dans les ordres sacrés, par un sentiment d'humilité, pensant qu'ils ne sont ni assez bons , ni assez vertueux pour pouvoir ce-

Icbrer les saints mystères. L'abbé étoit élu pour sa vie , et nommé par la cour, d'après le suflVage des religieux, sunra(je, (pii se donnoit par la voie du scrutin, et qu'on envoyoit cacheté à la cour. Il y avoit trois pères hôteliers pour recevoir les étrangers et les pauvres qui se présentoient. Par leur institution et des fondations particulières de personnes pieuses, ils avoient assez de fonds pour donner à tous les pauvres voyageurs riiospitalité pendant trois jours. Quand les logemens de la maison étoient remplis , ils les défrayoient à l'auberge ; si , durant ces trois jours , les pauvres voyageurs tomboient malades , ils les soignoient jusqu'à parfaite guérison; leur chirurgien les visitoit, et leur donnoit des drogues de l'apothicairerie de la maison ; les religieux alloient les voir aussi , pansoient leurs plaies, etc., etc. ^ Si les pauvres voyageurs manquoient d'argent pour continuer leur route , les religieux donnoient ce

' Leur charité était si active et si tolérante , qu'ils avaient appris à traiter les maladies honteuses , parce qu'une grande quantité de soldats passoient sur cette route, et qu'ils étoient souvent infectés de cet horrible mal.

( Noie de l'aulcur.)

qui étoit nécessaire pour se rendre au lieu où ils vouloient aller. Il n'y avoit point de jour où il ne passât de ces pauvres voyageurs, entre autres beaucoup de soldats. Il estarrivé souvent que la reconnoissance et l'admiration que doit inspirer tant de charité ont fixé parmi eux des gens qui en étoient l'objet. En effet , qui cherche la vertu dans toute sa perfection, ne la trouvera que là , sous une forme peut-être trop austère, mais si vraie, si sublime, qu'il n'est pas étonnant qu'une tête susceptible d'enthousiasme se décide à ce grand sacrifice. En outre ils secouroient etsoignoient tous les pauvres des environs, à plusieurs lieues à la ronde. Je ques-» tionnai beaucoup de paysans, qui me parlèrent d'eux avec le respect et la vénération qu'on auroit pour des anges qui daigneroient se ma-^ nifester à nous. Quels sont les particuliers qui, avec les mêmes revenus, auroient pu faire autant de bien et par leurs exemples et par leurs charités? Où trouvera-t-on de telles vertus , si la religion ne les inspire? Ils ne recevoient jamais parmi eux les veufs dont les enfans n'étoient pas établis, quelque âge qu'eussent ces enfans, s'ils n'avoient pas un état qui assurât solidement leur existence; ils pensoient qu'un

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jxTC ne peut alors disposer de sa liberté, et qu'il se doit tout entier à ses enfans. Lorsqu'ils ont fait profession , ils renoncent à toute espèce de correspondance par lettres avec qui que ce soit. Ils ne reçoivent jamais de visites de leurs parens, à l'exception de père et mère, pourvu que ce soit rarement. Il leur est expressément défendu de témoigner l'ombre de la préférence à un de leurs confrères, devant tous s'aimer également. Si l'un d'eux s'apercevoit qu'un de ses frères eût quelque amitié particulière pour lui, il étoit obligé, lorsqu'ils sont tous rassemblés, de demander la permission de parler, et alors tout haut de l'en accuser publiquement. Dans ce cas , les supérieurs imposent une pénitence à l'accusé, qui ne doit jamais répondre pour chercher à s'excuser ou se justifier, alors même qu'il se croiroit accusé à tort. Il doit penser que lorsque son frère l'accuse, il faut qu'il y ait donné lieu de quelque manière dont il peut ne se pas souvenir, et qu'enfin, dans tous les cas, il ne sauroit hésiter à sacrifier son amourpropre à l'obéissance due à la règle. Dans ce cas, et dans tous les autres où un religieux remarque un de ses frères en faute , de quelque

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