‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 33 sur 38 · C)2 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

C)2 MÉMOIRES

n'ai point senti ce bonheur comme je l'aurois dû. J'ai toujours voulu être aimée des gens av€c lesquels j'ai vécu : la haine de loin ne me fait rien du tout, je la supporte bien dilTéremment de près. J'étois chérie de tous mes élèves , mais sans cesse tourmentée par les jalousies , les faussetés et les tracasse^ ries de M. l'abbé Guyot, et par les inconsè- (piences , la foiblesse et l'ingratitude de M. Lebrun. 11 n'y a rien que je n'aie fait en patience , en douceur , en générosité, pour les* rendre mes amis , mais toujours en vain. En outre j'avois sujet d'être mécontente de quelques-uns de mes amis ; depuis que j'étois auteur, je ne trou vois plus en eux la même confiance, ils me supposoient des prétentions et un amourpropre que je n'avois pas, et ils se plaiaoieiit sans cesse à me contredire : ils affectoient de croire que je n'avois du bon sens et de l'esprit qu'une plume à la main , ou en parlant d éducation et de littérature, que sur tout le reste j'étois à peu près inepte; ainsi l'on se moquoit de mes avis, et on trouvoit un grand plaisir à faire tout le contraire de ce que je conseillois ; j'ai dépeint toutes ces choses d'après nature , dans ma nouvelle intitulée : la Femme auteur.

DE MADAME DE GE.NLIS. '21 ft

Une lemme , dans cette carrière, doii s'aitendre en effet à beaucouj) plus d'injustice (ju'uu homme; mais les hommes mêmes doivent en éprouver beaucoup daus la société. Lorsque, dans le grand monde, on est absolument forcé de reconnoître à quelqu'un un genre de supériorité , on ne manque guère en général de s'en arroger d'autres , quehjue fiivoles qu'ils puissent être; c'est poiuquoi on répète sans cesse sur les hommes d'un esprif supérieur ces lieux communs : sortez -les de leur art , de leur talent, de leur écritoire, ils ne sont bons à rien. Cette petite satisfaction des gens médiocres et des sots est absurde , car l'homme qui peut faire un ouvrage de génie, seroit fort en état , en le voulant , de donner lui bon conseil dans le commerce de la vie, ou sur les détails d'un ménage.

Je fus , dans ce temps , l'objet de folies qui m'excédèrent. L'abbé Mariotini, comme je l'ai dit, donnoit tous les jours, après le dîner, une leçon d'italien à mes élèves; un jour à Saint-Leu , au lieu de les suivre après la leçon , il resta seul avec moi. Suivant ma coutume j'écrivois, il s'approche de ma table. Je lui demande ce qu'il veut; et sans nulle

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préparation, il se jette à mes .;}enoux, et me fait la déclaration d'amour la plus formelle et la plus ridicule. Dans ce moment, le vannier avec lequel je faisois des paniers entre, et le voit dans cette situation ; il sortit précipitamment ; et tout le monde , dans la maison, sut cette aventure. Je lui écrivis le jour même, pour lui dire que je lepriois de demander sa démission; c'étoit la manière la plus honnête de le renvoyer. Il me répondit, en italien , une lettre remplie d'extravagances , d'amour et de menaces. Il se mit au lit, en se disant fort malade. Il eut en effet la fièvre et la jaunisse, il resta dans sa clîambre trois semaines, au bout desqiicUes , sur la fin d'octobre, nous retournâmes à Paris. Alors, sans parler de sa folie, il fit à M. le nonce de telles plaintes de la manière dont je l'avois traité, que cet ambassadeur, M. Doria, m'écrivit pour m'en faire des reproches. Je le fis prier de vouloir bien m'accorder un moment d'audience, il vint à Belle-Chasse. Je lui contai la chose, je lui montrai la première lettre de l'abbé Mariotini , et cinq ou six autres du même genre qu'il m'avait écrites depuis; le nonce fut confondu de cet excès d'emporté-

n K M V n v >i I-. 1) i: c i". n lis. 29:)

nuMiL cl d'inijnidenco. H me dit qu'il ailoit rcnvovcr cet ex(i'av;\,;»;int en Italie. J'en fus ainsi débarrassée; mais cette histoire me força d'écrire une quantité de lettres, d'en lire, d'avoir une infinité d'ennuyeuses explications, de chercher un autre aumônier et un autre maître d'italien ; enfin de perdre un temps énorme, chose qui m'a toujours désolée.

Au lieu de retourner en Italie , l'abbé IMiiriotini passa en Angleterre; il y fit un libelle contre moi, intitulé la Comtesse de Gcnlis dévoilée, avec la traduction anglaise en rep^ià. Il n'attaquoit point ma réputation dans cet écrit ridicule, qui étoit uniquement rempli de déclamations véhémentes contre mon caractère impérieux etjuriboîid. Il revint depnis en France , il y tomba dans la misère , et il mourut aux Incurables , deux ans avant mon retour à Paris.

Je ne fus pas heureuse en maître d'italien , il me fut impossible d'en trouver un ecclésiastique. Il me fallut deux personnes pour remplacer l'abbé INIariotini ; je pris pour aumônier M. l'abbé Famin ecclésiastique estimable, et d'une très-agréable société; et pour maitre d'italien, M. de la R'*^'^'*^ , qui me fut

vivement recommandé. J'en fus très-contente pendant deux ou trois ans. Au bout de ce temps, étant àSaint-Leu, un soir, après la leçon des princes, il resta dans ma chambre; et au bout de quelques minutes , il vint se jeter à mes pieds, en fondant en larmes. Cette action me rappela si vivement l'abbé Mariotini , que je restai pétrifiée. Mais, M. de la K**^ me causa un autre genre de surprise. Il me dit que , dévoré de remords, il vouloit m'ouvrir son cœur , et qu'il éloit le plus grand des scélérats; ce qui me fit une peur épouvantable. Je le questionnai en frémissant; et il m'avoua avec des sanp-lots véritablement convulsifs, qu'il étoit un moine apostat. Il avoit chez lui une femme qui passoit pour être la sienne , et qui portoit son nom. Il me demandoit d'intercéder auprès de M. le nonce, pour obtenir sa réconciliation avec Téglise, se soumettant d'avance à la pénitence qui lui seroit imposée. Je fis ce qu'il souhaitoit; M. le nonce eut la bonté de faire , à cet égard , ce qu'on pouvoit raisonnablement désirer. M. de la K^*^ retourna siïi'-le-ehanip vu Italie, pour aller se remettre dans son couvent auprès de Naples. M. Mérvs, (jne j'aiiiiois pour son beau ta-

lent, et pour son amabilité particulière, eut la même folie que l'abbé INIariotini; mais du moins, en le disant aux autres, il ne me la déclara jamais; elle me causa beaucoup de gêne, mais j'eus l'air de l'ignorer, et je tolérai son humeur continuelle et ses susceptibilités. J'ignorois qu'il passoit une partie des nuits dans mon grand corridor , où je ne pouvois entendre marcher, parce qu'il y avoit un tapis. Ma chambre avoit trois portes; l'une donnoit à droite , dans celle de Mademoiselle ; l'autre à gauche, dans celle de Paméla; et la troisième dans le corridor. J'avois fait condamner celle-là, et, en outre, pour ôter le bruit, j'avois fait mettre une porte battante et rembourrée du côté du corridor. M; Mérys se mettoit entre ces deux portes pour écouter ce qu'il pouvoit entendre dans ma chambre quand tout le monde étoit couché. Communément je jouois de la guitare pendant une demi-heure , ensuite je parlois tout haut, et toute seule, suivant ma très-ancienne coutume. Je composois des espèces de petits romans , que je mette^ en conversations; et, comme j'avois le talent de prendre toutes sortes de voi.x diflérentes , je l'employois quand je faisois parler mes

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personnages imaginaires, ce qui donnoit à mes scènes et à mon oreille une illusion ravissante. M. Mërys , derrière la porte battante, qui ne perdoit pas un seul mot de ces dia^ logues, les prit pour une réalité ; et la chose lui parut si extraordinaire , qu'il lui fut impossible de ne pas la confier à deux ou trois personnes. De confidence en confidence , le bruit se répandit que je donnois asile, et que je cacliois à Saint-Leu une jeune personne que ses parcns vouloient forcer à épouser un monstre, dont elle m'avoit conté les choses les plus étranges et les plus épouvantables. On ne pouvoit comprendre dans quel endroit il m'étoit possible de la cacher dans le château ; on s'épuisoit vainement en conjectures i)our le deviner; mais on s'accordoit à dire qu'il étoit certain que toutes les nuits j'avois des entretiens avec elle jusqu'à trois heures du matin. Cette sinp;uliérc histoire circula dans le monde, et parvint jusqu'à M. le duc d'Orléans, qui vint exprès à Saint-Lcu pour m en parler : j'éclatai de rire, et je n'eus pas de peine à le dissuader. Ou trouvera sans doute que«es entretiens imaginaires étoient une véritable folie; je l'avouerai moi-même, mais eu même

temps je puis assurer qu'ils m'ont procure les plus beaux momens de ma vie et les plus grandes consolations; ils étoient pour moi d'une illusion si parfaite, qu'ils valoient la réalité. Je me créois ainsi des amis dont je n'étois jamais mécontente, et qui me dédommageoient des injustices et de l'ingratitude. Ceux-là m'ont suivie partout; et, n'ayant pu trouver un bonheur réel, j'ai su du moins employer la vivacité de mon imagination à m'en former un idéal; mais ce bonheur ne fut jamais parfait, et ne pouvoit l'être. Cet usage d'une imagination si flexible et si mobile, ne fut point coupable, il fut mal dirigé; il auroit fallu consacrer entièrement à la religion cette faculté , sans y mêler des illusions romanesques et terrestres : au lieu de rêver, il falloit méditer y et j'aurois alors reçu du ciel toutes les lumières, et toutes les consolations qui m'étoient si nécessaires.

Plusieurs années avant la révolution, je repoussai un honneur que l'on vouloit me liiire, dont je me trouvois tout-à-fait indigne. M. le marquis de Villette fit, dans son château de Ferney, une espèce de temple, construit pour renfermer le cœur de M. de Voltaire; il ima-

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giiKi d'en décorer l'intérieur des portraits gravés des personnages célèbres , hommes et femmes, que M. de Voltaire avoit honorés de son amitié : en conséquence il envoya un dessinateur chez toutes ces personnes, pour prendre leurs profils d'après nature. M. de Villette m'envoya ce dessinateur , avec une lettre extrêmement flatteuse , dans laquelle il m'annonçoit qu'il m' avoit réservé une place dans le cœur de M. de P^oltnire. On imagine bien que je ne donnai point de séance ; je fis une réponse pleine de modestie, dans laquelle je reconnoissois humblement que je n'avois aucun droit qui pût me faire prétendre à cette faveur. M. de Villette me trouva fort ridicule ; il se plaignit de ma lettre , je me moquai de la sienne ; et je n'ai jamais conçu comment il avoit pu faire un telle proposition à une personne dont les principes étoient déjà si connus. Il est vrai que je n'avois pas encore publié Adèle et Théodore ; mais le Théâtre d'éducation, donné tout entier, faisoit assez connoitre mes opinions et mes principes religieux.

On ne manqua pas de mettre dans le cœur de jM. de Voltaire madame Dubocage ' , pour

' TuuIl- la j^loirc contemporaine de ninJanie Dubu-

OR MADAME DE GENLIS. 5oi

laquelle M. de Voltaire a fait tant de vers à sa louanp"e , entre autres ceux-ci , sur sa ujauvaise traduction du Paradis perdu :

Mlllon, dont vous suivez les traces, Vous prête ses transports divins :

Eve est la mère des humains , Et vous êtes celle des Grâces.

Comment n'eût-clle pas séduit La raison la plus indomptable?

Vous lui donnez tout votre esprit, Adam étolt bien pardonnable.

Sa faute a perdu l'univers ; Elle ne doit plus nous déplaire , Et son erreur nous devient chère , Dès que nous lui devons vos vers.

Etc. , etc » . .

Tels étoient les éloges de M. de Voltaire , dés qu'on étoit prosterné devant lui et devant la philosophie. Et c'est à peu près dans ce temps qu'il écrivoit à madame du Cliâtelet : Rousseau

cage s'est éclipsée. Personne ne lit plus ses vers, toute sa renommée se fonde, non sur ses ouvrages, mais suites ouvrages qui parlent d'elle. Née en 1710, morte en 1802.

( Note de l'cditeur.)

est retourné a Bruxelles, faire de mauvaises odes \

Quelques années avant la révolution, j'eus beaucoup de rapports avec trois hommes de

■ En revoyant ce volume , fait il y a long-temps , pour le livrer à l'impression , les vers de Voltaire pour madame Dubocage me rappellent une anecdote piipiante , du moins par le contraste, et que je trouve dans les Mémoires de M. Grimm, rendant conij)te de la réception que fit M. de Voltaire à madame Dubocage, aux Délices. Je vais copier littéralement cet article , c'est M. Grimm qui parle : « Je me trouvai à « cette fête , et je pourrois en donner des détails, que » l'héroïne du jour a elle-même ignorés. M. de Voltaire « se tourmenta, toute la journée , à faire un quatrain » pour elle, et n'en put jamais venir à bout. Le dieu »> des vers, prévoyant l'usage qu'il vouloit faire de ses » talens , s'étnit retiré de lui. Le souper arrive, point « de vers. Le chantre de Henri IV, dans son désespoir , j) se fait apporter des lauriers , en fait une couronne , w qu'il pose sur la tète de la pauvre Colombiadc , en •» lui faisant les cornes de l'autre main , et tirant sa » langue d'une aune , aux yeux de vingt personnes qui r> étoient à table. Et moi, qui crois religieusement à » l'hospitalité, et qui la soutiens d'institution divine, '> j'étois assez fâché de voir le premier poëte de la )' France la violer envers une bonne femme, qui jire- » noit toutes ses plaisanteries au ])ied de laletti'e. »

( ÎS'otr ijc l'julcur.)

nr, M AD A MF. OR CF. M.IS. 5o5

leUi'cs célôbiTS. Quand le vieux duc d'Orléans mouint, j'approuvai sincèrement le prince son {ils, qui se détermina à faire une action qui a été justement louée. Son père faisoit des pensions à quelques savans , chaque pension étoit de six cents francs; M. le duc d'(3rléans déclara , de lui-même, qu'il les conlinueroit; mais je l'cngagai à donner, de plus, les mêmes pensions à im même nombre de gens de lettres : alors il me chargea de lui désigner ceux auxquels je croyois le plus de talens. Je lui nommai sur-le-champ IMM. de La Harpe et Marmontel, devenus mes ennemis; je lui indiquai ensuite M. Palissot ^ , que je ne connoissois pas du tout, mais qui avoit un mérite âmes yeux, celui d'être anti-philosophe; M. Gaillard, et M. Bernardin de Saint-Pierre, qui venoit de donner son bel ouvrage, intitulé , les Études de la nature. M. le duc d'Orléans me chargea d'annoncer à ces messieurs , avec

' Palissot avoit été reçu maître ès-arts à douze ans , baclielier de théologie à seize ; il étoit à dix-neuf ans mai'ié , père , et auteur de deux tragédies ; à quatre-vingts son esprit étoit encoi'e plein de feu, et sa conversation vive ci animée. Né en 1700 , mort en i8i4-

( ^■ol^; A': IV.iilfur.)

les formes les plus convenables pour eux , cette décision ; ce que je fis et ce (|ui fut très-bien reçu. J'avois été encbantée des Etudes de la nature ;']Q le témoignai à M. de BufFon , que je n'ai jamais trouvé injuste que pour cet ouvrage, ce qui ne ni'ôta pas mon opinion. INI. de Saint-Pierre étoit alors dans la plus grande pauvreté; ceHe pension lui fit un plaisir inexprimable, et il m'écrivit pour me témoigner la plus vive reconnoissance. Je savois qu'il avoit un petit jardin ; et je lui envoyai , de la part de mes élèves, six beaux orangers, et une trentaine de pots de fleurs, et je menai M. le duc de Chartres et ses frères lui faire une visite. Alors il vint à Belle-Chasse, et, de ce moment, il montra pour moi l'attachement le plus tendre , ce qui dura six mois , avec la même vivacité; mais, malheureusement, au bout de ce temps, M. de Sillery, qui l'aimoit beaucoup , lui fit une plaisanterie en contrevérité, que ]M. de Saint-Pierre prit au sérieux. M. de Sillery crut qu'il badinoit, et continua sur le même ton; mais, à son grand étonnement , cette conversation qui étoit pour M. de Saint -Pierre une véritable dispute, finit par une scène inouïe. M. de Saint-

ïm: madamk ni", ckm.is. ?hj!j

Pierre, rnriciix , se i(>v;i, m disant qu'il mreviendroit jamais ihtv. moi. M. de Sillerv courut après lui , le rappela vainement ; M. de Saint-Pierre s'en alla outré de colère. Je n'avois été pour rien dans cette scène; je m'étois bien aperçu que M. de Saint-Pierre a voit pris tout de travers la plus aimable plaisanterie, et même la plus obligeante, puisqu'elle étoit évidemment une contre-vérité, .l'avois iiuililement fait des signes, et tâché d'inlerrompre ce petit dialogue. J'écrivis à M. de Saint-Pierre, pour lui expliquer la chose : il me répondit sèchement que M. de Sillery l'avoit insulté de la manière la plus brutale, et qu'il ne me reverroit jamais; ce qui étoit fort injuste,, même dans sa ridicule opinion, puisque personnellement je n'avois aucune part à son mécontentement. Je lui répliquai avec douceur et beaucoup d'amitié; rien ne put le calmer; et, en effet, il ne revint plus chez moi. Un tel procédé m'ôta toute espèce de regret ; je n'ai jamais connu d'hommes de lettres moins fait pour la société et moins aimable. Rousseau étoit susceptible, mais au moins il connoissoit le monde ; il étoit incapable de se fâcher d'une manière aussi stupide, et il nvoit un

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agrément infini dans la conversation , chose dont M. de Saint-Pierre étoit tout-à-fait dépourvu. Par la suite, quand je suis revenue d'Allemagne en France, je l'ai rencontré, quelques années après, chez une de mes amies, et il me demanda à venir me voir. Je ne m'en souciois nullement, et je lui répondis que je vivois dans une solitude absolue, et que je ne recevois personne; il insista, mais inutilement. Outre sa conduite avec moi , je lui savois surtout mauvais gré de celle qu'il avoit eue dans la révolution. Il n'a participé à aucune cruauté; mais, pour un homme qui avoit toujours montré des principes religieux , il s'est conduit très-lâchement, en acceptant, sous Robespierre, une place de professeur de l'instruction publique , puisque la religion étoit absolument bannie de l'éducation et de l'instruction. Le meilleur ouvrage de M. de Saint-Pierre est les Études de la riature. Son petit roman de Paul et f^irginie est rempli de détails charmans , mais on y trouve des scènes très-foibles ; et il en est une qui est à la fois fausse et grossière, celle où l'innocente et pure Virginie seule, en se levant un matin, se trouve tellement embrasée des feux de Va-

1 ) i: M A n A Mv. D r, g i : .m , i s . ooj

mour , que, pour conserver sa pureté, elle s'inonde d'eau froide. Les regrets de Paul , après sa mort, manquent tout-à-fait d'énergie et de vérité. La Chaumière indienne y du même auteur, n'est pas un bon ouvrage ; je crois que c'est le seul d'un style du genre gracieux, dans lequel on ait mis le mot croiipio7i. L'auteur dit que les canards , en volant , rasoient les eaux avec leurs croupions. Les autres gens de lettres avec lesquels je fis connoissance , à la mort du vieux duc d'Orléans , furent M. Palissot, auquel, outre la pension de M. le duc d'Orléans, j'en avois fait avoir une de M. de Calonne; je me brouillai même pour cela avec ce ministre , parce qu'après m'en avoir promis une par écrit de deux mille francs , ce que j'avois annoncé à M. Palissot, il voulut ensuite ne la donner que de mille; ce qui me mit tellement en colère, que j'écrivis à M. de Calonne, que, s'il ne tenoit pas sa promesse, je ferois imprimer sa lettre. M. de Calonne donna la pension de deux mille francs, mais devint mon ennemi. Je ne vis M. Palissot qu'après avoir fait toutes ces choses : il m'avoit écrit des lettres remplies d'éloges passionnés qui ne m'avoient pas plu, parce qu'il me pa-

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rut peu délicat de me louer ainsi, quand je sollicitois une pension pour lui. Enlin , il vint pour me remercier; je le trouvai aimable ipt causant bien; il avoit déjà cinquante-buit ans, il m amusa beaucoup, en me contant une infinité d'anecdotes scandaleuses contre les pbilosopbcs. Il fit un trés-gran.l éloge de mes ouvrages dans un livre qu'il publia dans ce temps; et, depuis, quand j'ai été proscrite, et qu'il resta en France , il publia une nouvelle édition de son ouvrage, dans laquelle il rétracta tous les éloges qu'il m'avoit prodigués , en disant dans cet article qu'il n'avoil loué ainsi mes talens (]uq par reconnoissaiice ^ parce qu'alors je lui avois >'endu de grands services.

Je ne crois pas que jamais labassesse et l'inp'rafitude aient osé se montrer avissi naïvement. Quand je rentrai en France, je le trouvai au nombre de mes plus ardens ennemis; ensuite, comme je l'ai dit, il eut le désir de renouer avec moi. Dans le temps de notre liaison, il protégeoit un jeune jioëtc très-connu alors, c'étoit M. Chénier. Palissot me demanda de me le présenter , pour entendre la lecture (Tune (ragédie qu'il venoit de finir, j'y con-

I>1, MVDAMi: DE GK \LI^. ^CK)

sentis. Cette pièce inlitulëe //zemirey et pillée (le cinq ou six au'res lia/jédies, surtout de Zaïre, étoit détestable; je tâchai inutilement de le détourner de la faire jouer. Palissot la trouvoit admirai)le, et sou avis prévalut. M. Chénier voului J'abord la faire jouer à Fontainebleau , ou <toit la cour : il me demanda d'obtenir cett** grâce de M. le duc d'Auniont , premier gentilhomme de la chambre, de qui cela dépendoit. J'écrivis à M. It duc d'Aumont, qui me fit une réponse très-polie, dans laquelle il demandoit qu'on lui confiât la pièce pour la lire : ce qui déplut beaucoup à M. Chénier, qui me dit qu'il étoit impossible qu'un premier gentilhomme de la chambre pût avoir en littérature le sens commun. Cependant il envoya son manuscrit à M. le duc d'Aumont, avec une lettre remplie d'éloges sur son esprit et sur son goût. M. le duc d'Aumont , après avoir lu cette tragédie, me la renvoya, en m'écrivant qu'il croyoit impossible qu'elle réussît; que cependant, si je persistois dans ma sollicitation, il la feroit jouer à Fontainebleau, mais qu'il me conjuroit de la relire avec attention , et qu'il osait croire que je serois de son avis. Je ne pus me dispenser de montrer

5lO MÉMOlllES

cette lettre à M. Chënier; sa fureur fut inexprimable, il débita un torrent d'injures contre M. le duc d'Aumont, sur les gentilshommes de la chambre , et en général sur les grands seigneurs de la cour ; c'est pourquoi , au commencement de la révolution , il fit paroître un pamphlet, dans lequel il disoit, en propres termes , que tous les seigneurs de la cour étoient des valets , et les dames des servantes. Cependant M. le duc d'Aumont avoit fort bien jugé: à ma sollicitation réitérée, il fit jouer Àzémire, qui n'alla pas jusqu'à la lin. M. Chénier et M. Palissot dirent qu'ils en étoient charmés, parce que cela prouvoit qu'elle étoit bonne, et que cette injustice de la cour la feroit applaudir davantage à Paris. En général, cela étoit vrai; mais la pièce étoit si mauvaise que, pour cette fois , le public fut de l'avis de la cour; elle fut sifflée à Paris, et ne reparut plus. M. Chénier me lut aussi une petite comédie intitulée le Page ' , que M. Palissot , avec ses préventions ordinaires pour M. Chénier, appeloit un petit

' Les biQgrapli(!S do M. J. Chonier, soit par ignorance , soit par oLliijoanco , n'ont point parlé de cette comédie. On sait que Chénier, fils d'un consul général do France, dans le Levant , étoit né à Conslantinople ,

nii MADAME Ui: G EN LIS. 5ll

diamdiit; je la trouvai ce qu'elle étolt, un»' platitude de mauvais goût. Je n'exprimai pas mou jugement en de tels termes, mais je dis nettement que je ne l'aimois pas. M. Chénier me soutint que c'étoit parce qu'il lisoit mal , et il ajouta que le talent de mademoiselle Contât la feroit aller aux nues; malgré toutes les grâces de cette actrice, le petit diamant ^ qui n'avoit pas V éclat du verre , en eut la fragilité: il se brisa, sans retour, à la première représentation, et on n'en entendit plus parler. Ce i'àcheux début dans la carrière littéraire ne diminua rien de l'arrogance de M. Chénier, mais il augmenta beaucoup sa morosité naturelle; cependant il étoit toujours très-gracieux pour moi. Il fit des couplets très-galans pour ma fête , et à un petit spectacle de cette fête , placé auprès de moi, et me parlant tout bas, sa galanterie devint de si mauvais ton, et les expressions de ce qu'il appeloit son admiration passionnée si impertinentes , que je fus obligée de la .réprimer , par tout le dédain qu'on peut montrer. Furieux, il me fit cette

el, qu'il est moiL à Paris, d'une maladie de langueur en i8i I , à 1 aye de quaranle-sepL ans.

( Kote Je l'eJUcuv,)

réponse, à hK|uelle je ne change rien : h T^ous avez raison, je ne suis ni un grand seigneur y ni un duc. » En effet, lui répliquai-je, il n'y en a point d'assez mal élevés pour s'exprimer avec si peu de délicatesse, et je lui tournai le dos. De ce moment, il me jura une haine éternelle, mais il la dissimula jusqu'à la révolution : il continua à venir chez moi , j'eus l'air d'avoir parfaitement oublié la petite scène dont je viens de rendre compte.

Lorsqu'au commencement de la révolution il fit paroi trc le pamphlet dont j'ai cité une phrase, et qui étoit d'un bout à l'autre grossièrement insultant pour la noblesse , je lui fis fermer ma porte : il revint trois fois , mais sans entrer , et je ne fai pas revu depuis. Quand il donna son Charles IX , je fus trèscurieuse de voir cette pièce, dans laquelle il a si indignement calomnié les personnages historiques, entre autres le cardinal de Lorraine, qui fait jurer sur la sainte hostie que l'on commettra les assassinats qu il ordonne ! Ce crime extravagant, de l'invention de M. Chénier, lit tout le sue* es (ie la pièce. Il est permis dans les tragédies, les poëiix s el les rojnans, d'embellir les ])(iS()nniiges iiisloriques que l'on met

DE M A I) V M K nr. () K \ 1. 1 S. 3 1,")

en scène, mais il ne l'esl pas de leur attribuer (les forfaits qu'ils n'ont pas commis. Calomnier leur mémoire est un crime plus lâche encore que celui de profaner leurs tombes. Je menai mes élèves à la première représentation de cette pièce; comme ce n'étoit pas le jour de notre loge, j'en avois loué une qui étoit fort en vue; à la scène exécrable du serment, je me levai et j'emmenai mes élèves : cette action ne pouvoit manquer d'être fort remarquée; on en parla beaucoup, elle mit le comble à la haine envenimée que me portoit M. Chénier, et qu'il a conservée dans toute son énergie ^

Il a eu le tort beaucoup plus grand de laisser périr son malheureux frère qu'il auroit pu sauver, en employant tout son crédit durant le règne de la terreur. On a même dit généralement qu'il avoit participé à sa condamnation, ce que je ne puis croire ; mais cette odieuse imputation fut accréditée par son silence dans ce temps, car il auroit pu alors sans danger s'en justifier hautement. Cette horrible exagération d'une mauvaise action donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La cé-

Jiis(ju'à sa mort.

( Note tlo l'auteur. )

fyi4 MÉMOIRES

lùbre actrice, mademoiselle Diiniesnil ', existoit encore à cette époque, mais elle étoit trèsvieille et trés-infirme ; M. Chénier ne l'avoit jamais vue, et sans se faire annoncer, il se rendit un matin chez elle ; il la trouva dans son lit, et si souffrante, qu'elle ne répondoit rien à tout ce qu'il lui dit d'obligeant; cependant M. Chénier La conjura de lui dire uni(|uement un vers, un seul vers de tragédie, afin, ajouta-t-il, qu'il put se vanter de l'avoir entendue déclamer, et mademoiselle Dumesnil , faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles :

• Ai)procbez-vous, Néron, et prenez votre place. »

Je fis aussi connoissance à Belle-Chasse avec l'auteur d'un ouvrage qui, sans être bon , étoit agréable dans son genre, et dont l'onction me plut : il est intitulé les Délices rie la Religion. L'auteur avoit un nom ridicule, il s'ajDpeloit l'abbé Lamourette; il a joué depuis dans la révolution un très-mauvais rôle, en accep-

■ Mademoiselle Dumesnil, née à Paris, en 1715 , est morte, à Boulogne-sur-Mer , en i8o5. Elle cloit retirée du théâtre depuis près d'un dcnii-siccle.

(Noie lie lo.lilcui.)

DK MADAMK DE GKM.IS. 5l^

tant iiii cH'êché malgré les censures du pape. Comme ensuite il ne voulut pas renoncer à la relip-ion, il fut guillotiné, et mourut dans de grands sentimens de piété '.

Enfin, cène fut qu'à Belle-Chasse que j'eus des liaisons avec madame Necker ; et , avant la révolution, elle me prévint, m'écrivit les lettres les plus obligeantes, et vint me voir:elle m'amena sa fdle , qui n'étoit point encore mariée, et qui avoit seize ans. Cette jeune personne n'étoit pas jolie , mais elle étoit très-ani-

' L'abbé Lanioui'ette , de la congrégation des lazaristes, étoit, avant la révolution, grand-vicaire de l'évoque d'Arras. Il avoit été professeur et ensuite supérieur du séminaire de Toul. On croit qu'il est l'auteur du Projet d'adresse au Peuple françois , présenté par ]Mira- Leau à l'Assemblée constituante. Lc^ Délices de la Religion, ou le Pouvoir de la Religion pour nous rendre heureux , parut en 1789. L'auteur de cet ouvrage en avoit déjà publié deux autres , le premier, intitulé , Pensées sur la philosophie de l' incrcdulilé , ou Réflexions sur l'esprit et le dessein des philosophes de ce siècle; le second, Pensées sur la philosophie de la foi. Le but de Lamourettc étoit de prouver qu'il y a une analogie parfaite entre le système du christianisme et les idées naturelles. ]\é en 1 74'-^ 5 mort sur l'écbafaud en 1794-

(Notede l'cdilcur.;

niée; elle j)ailoit !)eaiieoiij) (rop, mais avec esprit. Je me souviens (jue je lis une lecture à madame Necker d'une de mes pièces du Théâtre des jeunes personnes y celle qui a pour titre Zélie ou ï Ingénue y que je n'avois point encore fait imprimer, dont la traduction angloise a été depuis jouée très-souvent à Londres, et dont INI. de Tressan fit un roman qu'il me dédia '. Je lus donc cette pièce à madame Necker,

• Le comte de Tressan, parent de M. de Genlis, étoit également distingué comme militaire, comme savant et comme littérateur, aussi fut-il reçu à l'Académie des sciences et à l'Académie françoise. Ses romans de chevalerie : Petit Jclinn de Saintrc , les Trois Cousines , etc. , obtinrent une grande vogue. Il eut aussi le talent de la poésie ; sa charmante Epître à Fnnchon { si ridiculement imitée, et pillée, depuis, par M. de Rivarol) eut beaucoup de succès. On a retenu de lui plusieurs chansons satiriques qui ne sont que trop bien faites , entre autres celle qu'il adressoit à un grand seigneur célèbre alors dans la société par la réunion de tous les agrémcns qui peuvent plaire et séduire. Après lui avoir prodigué les louanges les plus {laiteuses, M. de Tressan terminoit ainsi cette chanson :

<i Les ilicitx t'auroieiit tri)|> i)icn trailc', >: S'ils t'avoiciit tloiuu' le (■oiir.ii^c. "

Ce loiir iii.diM di"-))!!! 1 uiilia.-loit suigulièrcmctit avec

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sa fille ô(oi( on liors «ivec nous. Je ne puis exprimer l'enthousiasme et les démonstrations de cette jeune personne pendant cette lecture; elle m'étonna, sans me plaire; elleplcuroit, faisoil des exclamations à cliacine page, me baisoit: •es mains à toutes minutes; elle m'embarrassa beaucoup. J'étois loin d'imaginer que cette même personne seroit un jour mon ennemie. Madame Necker l'avoi? fort mal élevée, en lui

son ton ilnux et poli et ses nianirros aircctucuses, ce qui fit dire de lui (|u'on pouvoit le comparer à une guêpe tombée dans un pot de confiture.

Il y avoit dans sa constitution une particularité dont je tiens le détail de lui-même ; jamais dans sa longue carrière l'ivresse ni les maladies n'avoient un instant altéré sa raison ; il s étoit enivré plusieurs fois dans sa jeunesse, alors ses jambes trenibloient el ne pouvoient le soutenir, mais il ne déraisonnoit point, et il n'eut jamais le transport au cerveau le l'avois vu la veille de sa mort ayant parfaitement toute sa tète. Cette mort me toucba d'au*tant plus que j en fus la cause innocente : tous les ans, le jour de sainte Félicité ma patronne (le lo juillet), mes élèves et mes enfans me donnoient une fête à Saint-Leu, j'y invitois M. de Tressan ; il y vint en m'apportant de cbarmans couplets. Le soir je le pressai de coucber à Saint-Leu, parce qu il avoit beaucoup plu les jours précédens , et que les chemins étoient mauvais , il voulut absolument s en aller après rouper ; il partit, il versa

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