‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 35 sur 38 · TOME III. "^ I · texte numérisé non relu

TOME III. "^ I

(le naturel dans sa conversation. Il devoit à sa figure courte , massive et commune, un air de bonhomie qui, joint à une conversation spirituelle , et en général un peu caustique , lui donnoit quelque cliose d'original. Il avoit beaucoup d'esprit , et il auroit été un bon écrivain s'il ne se fiit pas formé à l'école emphatique de M. Thomas. La noblesse naturelle de ses sentimens l' auroit rendu Tliomme le plus distingué si elle neùt pas été ternie par l'ostentation et par tous les ridicules que peuvent donner un orgueil et des prétentions sans mesure. J ai diné deux fois chez madame Necker; elle venoit souvent à Belle -Chasse. Je n'ai jamais demandé un seul service à M. Necker; mais je me passionnai pour son Compte rendu; et lorsque ]M. Necker fut exilé , avec ordre de ne s'établir qu'à quarante lieues de Paris au plus près, M. de Sillery m'autorisa à lui offrir, pour un an, la terre de Sillery. Il ne l'accepta point, parce qu'il obtint la permission de se fixer à Saint-Ouen; mais cette offre valoit bien un souvenir. Lorsque, depuis, j ai été fugitive en Suisse, je n'écrivis point à madame Necker ; néanmoins elle ne pouvoit ignorer ma siluatio]! , el , à sa place, j aurois cru

devoir qiicl([iies marques d'intérêt à une personne qui m'en avoit donné une si peu équivoque.

Jai beaucoup critiqué madame de Staël , leur fille , dans mes ouvrages , mais unitpiement sur des principes qu'elle a jugés ellemême répréhensibles , puisqu'elle en a fait depuis une sincère abjuration; mais, loin d'avoir jamais attaqué sa personne et ses talens, j'ai toujours trouvé un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter plusieurs traits de sa vie qui n'étoient pas connus, et qui bonorent également son àme et son caractère.

J'éprouvai à Belle-Cliasse , durant l'éducation, comme je fai dit, une suite de contrariétés ; mais j'étois parfaitement beureuse dans toutes les choses essentielles : mes élèves étoient dociles et charmans , leur éducation étoit généralement admirée, leurs progrès me récompensoient de tous mes soins. Je désirois que les princes apprissent le grec. Ils n'en avoient nulle envie , et je ne voulois pas les y forcer. Je pris un maître pour moi ; ils me virent , avec admiration , lire les caractères grecs. J'affectai un grand enthousiasme pour

le. grec ; et , au bout de six semaines , ils me demandèrent un maître. Alors j'attachai à leur éducation un excellent helléniste, et un homme aussi vertueux qu'instruit , M. Le Coupcy. J'en restai à mes racines grecques, qui m'ont servi pour la botanique et pour la connoissance des étymologies des mots de notre langue. Mes. élèves apprirent parfaitement le grec, et dans ma chambre.

Ce fut à Belle-Chasse que m'arrivèrent les événemens les plus brillans de ma vie , les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pons, intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l'idée du mariage de la seconde. M. de Genlis n'avoit point encore hérité de madame la maréchale d'Eslréc ; ses dettes l'avoicnt forcé de vendre la terre de Sissy. Les grâces que j'avois obtenues au Palais- Royal pour le mariage de ma fille aînée m'ôtoient la possibilité d'en demander de nouvelles pour celui de la seconde. Ainsi , je ne pouvois espérer de lui faire faire un bon mariage , et c'étoit pour moi le sujet d'une inquiétude continuelle. Madame de Pons me conseilla de profiter de l'amitié que madame de Montesson avoi( pour M. le vicomte de

A'aleiR'o, qui l'engageroit facilement à lui donner ma fille en mariage e( à la doter. Madam<' de Pons se chargea de lui eu pailei'; e( , eomuie elle l'avoit prévu, ma tante, qui n'auroit jKis fait la moindre chose pour tout autr<' mariag;', lit pour celui-ci au delà de tout ce que nous avions imagine. Il fut convenu qu'elle prendroit ma lille chez elle. Pulchérie fut mariée, par Tévêque de Comminges, dans la chapelle de la maison de ma lante, et, quel- «pj'\s jours après, elle l'emmena à sa terre de. Sainte-Assise. M. de Valence avoit vingt-neuf ans , liia fille en avoit dix-sept; sa figure étoit charmante, son cœur excellent, ses principes aussi purs que son àme. Elle avoit de l'instruction, des talens; elle peignoit les fleurs, la miniature, faisoit des camées charmans; elle lisoit tout haut, avec une perfection rare, la prose et les vers; il y avoit dans son esprit un mélange de finesse et de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans la société; enfin, corrigée de l'excès de vivacité qu'elle avoit montré dans son enfance, elle étoit devenue aussi douce, aussi facile à vivre , qu'elle étoit naturellement bonne , obligeante et sensible. Voilà ce qu'elle étoit (juand

je me séparai d'elle , et ce qu'elle est toujoui*s à mes veux.

J'avouerai, avec la sincérité que je me suis promis d'avoir toujours dans cet ouvrage , que mou ambition pour ma fille Temporla , dans cette occasion, sur ma prévoyance et sur mes lumières; en principe, le motif qui me décida auroit dû mempècher de songer à cette alliance. Ce qu'on disoit des sentimens de madame de Montesson pour ]M. de Valence n'étoit sans doute pas vrai ; mais tout ce qu'elle faisoit pour lui étoit si extraordinaire , que le monde fut confirmé dans ses -conjectures à cet égard, et l'on fut universellement persuadé qu'elle ne faisoit ce mariage que pour saisir le seul moven d'attachtjr à jamais, auprès de sa personne, celui qu'elle aimoit. C'éloit déjà un grand scandale , et je n'aurois pas dû le donner. J'aurois dû me dire que madame de Montesson , très-incapable par elle-même d'être un bon mentor, auroit de pins, dans cette situation , l'inconvénient de ne pouvoir jamais aimer véritablement ma fille , et que d'ailleurs jagirois contiv toute idée morale , en profitant d'un sentiment que Ton jugeoit coupai )l(' , (juelque platonique qu'il pût être.

DE MADAME DE GE.\LlS. S'^iy

j>GiU' satisfaire des vues ambitieuses ,• mais je me rassurai , saus m'abuser entièrement , en me disant que peut-être cette liaison de ma tante n'avoit rien de criminel ; (jue d'ailleurs, en supposant que M. de Valence eût été Tamant de madame de Montesson, âgée alors de quarante-sept ans , il cesseroit certainement de l'être en épousant une personne charmante de dix -sept ans , et qu'enfin ma fdlc ayant une grande confiance en moi, je pourrois lui donner tous les conseils utiles à son bonheur. Enfin, mon ambition en ceci n'étant que relative, je ne me la reprochois pas ; je n'ai jamais eu d'ambition personnelle pour moi , car je n'appelle pas ambition le désir de se distinguer, sans brigue et sans cabale, par les talens et le mérite, mais j'ai constamment méprisé pour moi la fortune. En même temps, j'ai toujours été ambitieuse pour ceux que j'ai aimés ; c'est une manière moins répréhensiblc de l'être , mais elle est toujours blâmable , et surtout quand il s'agit du bonheur de ses enfans. Je dois ajouter ici , comme mère et comme écrivain parfaitement véridique, que ma fille porta, à son début dans le monde, les sentimens et les principes

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