‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 36 sur 38 · jÔ Ml-.MOIRLS · texte numérisé non relu

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les plus paifails : elle donna proniptement , après son mariage, une preuve de la générosité de son àme. M. de Valence fit une perte considérable au jeu, et pour Tempécher de recourir à madame de iMontesson , comme il l'avoit déjà lait tant de fois, elle lui donna d'elle-même tous ses diamans : elle en avoit reçu , à son mariage , de fort beaux de M. le duc d'(3rléans. M. de Valence les vendit, et paya sa dette , et jamais depuis madame de ^ alence n'a demandé cette somme, qui ne lui a point été rendue. Je pourrois citer d'elle une infinité de traits aussi généreux.

Je dois ici réfuter une histoire très -scandaleuse et très-fausse qu'on fit dans le temps sur madame de Montesson , au sujet du mariage de ma fille; cette calomnie fut généralement répandue , on la trouve imprimée dans plusieurs libelles, la voici. On conta qu'un jour M. le duc d'Orléans, que l'on croyoit absent, entra inopinément dans le cabinet de ma tante, et trouva M. de Valence à ses pieds; et que ma tante , sans s'émouvoir , et avec une présence d'esprit admirable, dit au prince, en montrant M. de Valence : (( Il me demande instamment , connue vous voyez , la main de ma

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nièce. » Ou prélendit que cet incident fui la seule cause du niari;i,'je de ma lille; je puis certifier que cette anecdote est de pure invention et dénuée de tout fondement.

A la mort du vieux duc d'Orléans, je demandai au prince son fils, pour mon frère, la plus belle place du Palais-Royal, celle de chancelier; et j'y étois autorisée par le service immense que mon frère lui avoit rendu. Deux ans avant la moit du vieux duc d'Orléans , M. le duc de Chartres se trouva dans un tel embarras d'affaires, que je le vis au désespoir, parce que ses gens d'affaires lui avoient dit quil ne pou voit éviter de faire banqueroute à ses créanciers. Dans cette extrémité, je lui proposai de consulter mon frère, qui , par une heureuse spéculation , empêcha la banqueroute, paya toutes les dettes, donna de l'argent comptant '. Tout cela fut imaginé, arrêté et conclu avec une extrême promptitude; mon frère refusa tout salaire, toute récompense, et se borna à demander vaguement la pro-

' En prenant sur le jardin du Palais-Roval , pour bâtir les boutiques et les galeries qu'on y voit aujourd'hui ; ce qui valut des sommes immenses.

( NoIp (le l'auli'ur,;

tectioii du prince; ainsi la place de chancelier lui é toit bien due. Cependant (chose qui me blessa profondément) ce ne fut pas sans peine que je l'obtins. C'étoit la première grâce que je demandois à M. le duc d'Orléans; cette grâce n'étoit qu'une justice, et pour l'obtenir je fus obligée de menacer très-sérieusement M. le duc d'Orléans de quitter l'éducation de ses enfans , et de me retirer. Enfin mon frère eut cette place, et, par l'opération des boutiques du Palais-Royal, il augmenta considérablement les revenus de M. le duc d'Orléans; et en tout, pendant le temps de son administration , il arranwa ses affaires avec autant d'intelligence et de talent que de probité.

Ce fut encore à Belle-Chasse que M. de Genlis, après le mariage de sa seconde fille, hérita de madame la maréchale d'Estrée. Tout le monde croyoit, et nous ne doutions pas que, malgré/ la dernière volonté de son père, la maréchale d'Estrée ne laissât tout son bien à mon beau-frère, qui lui faisoit, ainsi que ma belle-sœur, la cour la plus assidue, tandis que M. de Genlis et moi ne la voyions que très-rarement. Elle mourut subitement d'apoplexie, comme toutes les personnes de la maison de

Louvois. On ne trouva point d'abord de testament; alors la succession eut élé partagée entre des coUaléraux, ce que l'on crut pendant trois jours. Durant ce temps, on faisoit publitpiement l'invenlaire des meubles, on alloit vendre un grand secrétaire, lorsque l'acquéreur, en l'examinant et le touchant, fit partir un ressort qui découvrit un petit recoin , dans lequel on vit un portefeuille de velours bleu, brodé d'or. On ouvrit le portefeuille, et l'on y trouva le testament qui instituoit M. de Genlis légataire universel ; on l'envoya chercher, pour lui apprendre cet événement , dont il vint sur-le-champ m'instruire à Belle- Chasse. Se trouvant tout à coup possesseur de plus de cent mille livres de rente , sans compter les bijoux, les diamans et le mobilier, il m'offrit et me pressa de quitter Belle-Chasse , et de reprendre ma place naturelle qui étoit avec lui. C'étoit mon devoir, mais je voulois finir ce que j'avois commencé; j'étois attachée à mes élèves, il me paroissoit ignoble de les quitter parce que je devenois riche : mon amour-propre ne supportoit pas l'idée qu'un p-ouverneur et une gouvernante, en terminant leur éducation, m'en enléveroient tout l'hon-

iicur. Ainsi, malgré les instances de M. de Genlis, je persistai dans une résolution (jui m'a coûté bien cher. Si j'eusse rempli mon véritable devoir, qui étoit de me réunir à lui , surtout quand il me le demandoit et le désiroit si vivement, j'aurois pu facilement parla suite l'engager à quitter la France, quand je la quittois moi-même; il pouvoit, à cette époque, sans aucune dillicuhé, emporler au moins une centaine de mille francs , nous aurions vécu paisiblement dans les. j)ays étrangers, et il n'auroit pas péri sur un échafaudî Cette pensée terrible est ])our moi la cause d'un remords éternel: depuis sa moi't, elle ne m'a jamais (piittée; je l'ai exprimée dans mon ouvrage intitulé les Paivenus '. Le journal

' Edclie , à la Terre-Sainte, dans la vallée de Josaphat, t'cril , sur son journal, ce qui suit :

O que je crains d'examiner ma vie!... Cependant j'ai fait du bien, j'ai plaint, j'ai secouru les malheureux; mais ai-je eu cette économie rigoui'euse que commande la charité? JNon sans doute, et prodiguer l'argent, le perdre , Iç dépenser en futilités , n'est-ce pas frustrer le pauvre de ce qui lui appartient? Ai-je toujours tressailli et versé des larmes en entendant prouoncer ces jiaroles déchirantes : Mes tnj'ans inmiqucnl de

ni: M A DAM F, DV. GE.XLIS. 555

A'Edélie écrit dans la vallée de Josaphat, on j)arlant d'une situation semblable, ne ])eint lien que je n'aie ressenti. Combien de fois j'ai pensé depuis, qu'il n'est rien de plus beau que le devoir; que les actions qui paioissent les plus nobles et les plus généreuses , qui empêchent de le suivre, ne sont que

^rtz'/i,' Combien de fois ne les ai-je pas écoutées sans 4Miioti(>n ! Inforlnnés ! o mes frères, qui, dans un tel état, n'avez pu m'attendrir, vous serez tous ici au s'rand jour de la révélation , pour déposer contre njoi et pour me reprocher ma dureté , ma barbarie ! et je nie croyois sensible et bienfaisante ! Du moins , mes jours ont coule dans l'innocence... Oui, aux yeux du monde , et suivant ses idées; mais Dieu, qui lit au fond des cœurs, n'a-t-il pas vu dans le mien une passion adultère , et la plus violente qui fut jamais ! je nourrissois en secret ce penchant criminel : que dis-je en secret? l'aveu ne m'en est-il pas échappé de mille manières? Il est vrai que l'objet d'un sentiment si tendre n'en a jamais connu l'excès, et les tourmens que m'ont causés et la jalousie et l'absence, et tant de mortelles inquiétudes ! Mais je n'ai pu cacher entièrement ce coupable amour; je l'ai nourri, il a rempli mon cœur et mon imagination. De quelle vertu, de quel mérite puis-je donc me glorifier?. .. Comme épouse , j'ai suivi tous mes devoirs durant la révolution , et au péril de ma vie ; je voulois fuir, l'infortuné refusa de quitter Paris -. je

des torts réels, ou des illusions de la vanité !...

M. de Genlis fit sur-le-champ un digne emploi de sa fortune inattendue, et assura à son frère, qui étoit ruiné, quinze mille livres de rente, réversibles sur la tête de sa femme, et qui étoient si bien assurées, que l'un et l'autre en ont joui jusqu'à leur mort; ce qui étoit

restai pour partager ses dangers Ciel! quelle réflexion terrible vient tout à coup m'épouvanter !

Si je l'eusse aimé, si, depuis le premier instant de notre union , j'eusse constamment rempli tous les devoirs d'afiFection qu'imposent un nœud si saint , des sermens si sacrés, j'auruis eu sur lui l'ascendant suprême que donne toujours un grand sentiment uni à la vertu. Il étoit sensible et bon ; sa tendresse eut, avec le temps, été le prix de la mienne; j'aurois épuré son âme et ses moeurs, et, à l'époque sanglante où je tremblai pour ses jours, j'aurois eu le pouvoir de l'arracher de la France, et il vivroit!.... Je suis coupable de sa mort! O pensée foudroyante qui me poursuivra jusqu'au dernier soupir ! Et cette mort que je pouvois empocher , cet odieux et criminel veuvage légitimeroient les sentimcns qui mutèrent ceux d une épouse vertueuse et fidèle? C'est sur sa mort que je fonde le bonheur du reste de mes jours? Détestables illusions, évanouissezvous! le bonheur n'est plus pour moi sur la terre, que dans le repentir et l'expiation O toi qui m'apparoîlras

crantant plus louable de la part de M. de Genlis, que jamais son frère, avant sa ruine, ne lui avoit rendu un serviee d'argent, et que même , pendant les trois années que nous avons passées à Genlis , mon mari lui paya une pension. Peu de temps après son héritage, M. de Genlis prit le nom de marquis de Sillery.

dans ce lieu formidable où tous les crimes se révèlent ! ombre irritée de mon mallicureux époux, o pardonne! les dangereuses années de ma jeunesse ne sont point encore écoulées, il me reste encore un avenir, je le consacre à ta mémoire ! Dieu des cœurs repentans , source éternelle de miséricorde et d'amour, ce ne sera point en vain que tu auras daigné faire briller à mes yeux la céleste lumière! Se voir sans illusion, se connoître soimême, c'est se condamner. Je viens de me juger, et tu viens de m'absoudre. Je te dévoue mon existence entière. C'est la diriger vers son véritable but, c'est avant le temps se placer dans le ciel!... Livrée sans réserve au charme d'adorer la perfection suprême, non je ne fais point de sacrifices, je cède avec transport à une irrésistible impulsion, je ne me détache point des êtres que je chéi'is : désormais je prierai pour eux avec espoir; et cette absence d'un moment pourroit-elle affliger mon cœur? ce cœur bridant qui s'élance dans l'éternité , avec la ceititude d'y retrouver tout ce qu'il aime?

(Journal dEdélie , daus les Parvenus, toni. m, pag. 24 et suiv. )

J'avois toujours eu un désir passionné de faire un petit voyage en Angleterre. Enfin j'y cédai un peu avant la révolution. C'est la seule fois que je me sois séparée de mes élèves durant leur éducation , et ce ne fut cpie pour six semaines. Je les laissai tous à Saint-Lcu. Ma mère voulut bien me remplacer auprès de Mademoiselle. M. Lebrun et M. l'abbé Guyot me remplacèrent auprès des princes. Mon voyage en Angleterre fut excessivement brillant. Nulle femme ne pouvoit entrer dans la cliambre des communes. Cette cliambre, par un arrêté particulier^ m'accorda la permission d'assister à une séance. Je n'eus pas la permission d'y mener avec moi une autre femme Ce fut milord Incliiquin qui m'y conduisit. On ne jouoit point la tragédie l'été ; on donna pour moi une représentation A'IIamlet. Le récit de toutes ces choses fut mis dans tous les papiers anglois, avec les réflexions les plus obligeantes pour moi. On inséra aussi dans ces papiers une infinité de vers faits pour moi, entie autres une belle ode par M. Hayley, et (|ui se trouve dans ses œuvres. Je reçus des marques d'intérêt et d'estime des personnages les plus distingués de l'Angleterre^ entre autres de

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MINI. Fox, Slu'iidaii, Ilaylcy, lord Mansficld , latly Stormont , la duchesse de Devonshire , INI. S\viid)iirne , ÎNBI. Paradice et Planta, directeurs du Muséum ; le chevalier et lady Hume, M. lîurke, lady Ilarcourt, monsieur et mademoiselle Wilkes , missBurney, auteur de Ceci lia; lord William Gordon, etc., etc., toutes personnes avec lesquelles je n'avois jamais eu le moindre rapport avant mon voyage. Je ne fis point mettre toutes ces choses dans nos papiers françois; je ne les mandai même pas à mes amis : je me contentai de les écrire dans mon journal. Il est vrai que je fus, dans ce voyage, tellement livrée à la société, que j'écrivis bien peu de lettres : toutes mes heures étoient employées en courses , en visites et en fêtes. Le prince de Galles, dont toute la maison étoit partie pour Britelstone % eut la bonté de m'envoyer lord Gordon, que je ne connoissois pas, pourm'inviter, chez ce même lord Gordon , à une fête qu'il ne pouvoit me donner chez lui. J'y allai. La fête fut charmante, et le prince rempli de grâce pour moi.

' Que l'on prononce et que souvent même on écrit Brighton.

( Noie de l'aiilcur.) TOME III. il

[l avoit alors une très-belle figure , et le sourire le plus agréable que j'aie jamais vu, chose qui a toujours eu pour moi un charme particulier. Le fameux M. Burke , que je ne connoissois que de léputation, quitta sa maison de campagne pour venir me prendre à Londres, en m'olFrant de me mener voir l'université d'Oxford, en m'arrètant trois jours à sa maison de campagne , qui étoit sur la route. J'y consentis. Dans cette course, nous nous arrêtâmes d'abord chez la duchesse de Portland, qui se trouvoit sur notre chemin. C'est elle qui jadis avoit donné un asile à J.-J. Rousseau , qui ensuite se brouilla très-injustement avec elle.

Au moment où nous arrivâmes , on nous apprit que la duchesse étoit à la mort, elle mourut dans la nuit; mais on nous ouvrit son parc ,, où nous nous promenâmes trois heures : il étoit superbe, on y trouve une chose trèscurieuse , les restes de fortifications très-bien conservées d'un camp danois. Je passai trois jours très -agréables chez M. Burke, je vis là M. Windham, qui a été si célèbre depuis; il étoit de la société la plus douce et la plus aimable; j'y vis aussi le chevalier Reinolds, le

nioillour printro de ])ortrails do l'AnglcU'riT. M. lîiirke me conduisit à Oxloid, où nous j)assàmes deux jours. J'admirai dans la chapelle du Christ les beaux vitraux peints nouvellement alors par Reinolds; il y avoit représenté TEspérance d'une manière ingénieuse ; elle étoit vue par derrière, la tète élevée vers les cieux, et les bras tendus vers des nuages. Il y a un vague dans cette idée , qui convient parfaitement au sujet.

De retour à Londres, je reçus un message de la reine , qui m'envoya M. du Luc ' , son lecteur, pour m'inviter à aller à Windsor , où elle passoit l'été ; c'étoit une fort grande distinction, car elle n'y recevoit jamais d'étrangères. Je dînai à Windsor, chez

' Auteur de plusieurs ouvrages scientifiques très-estiniés; on sait qu'en général la place de lecteur chez les princes n'est guère qu'un titre honorifique ; mais la reine d'Angleterre avoit beaucoup d'instruction , elle aimoit véritablement la lecture , de sorte qu'à Windsor, où cette princesse vivoit sans représentation, M. du Luc étoit appelé tous les jours pour faire une lecture de trois ou quatre heures ; il trouvoit toujours la reine seule dans son cabinet, et il lisoit tandis qu'elle brodoit ou travailloit à de la tapisserie ; mais ce qui est remarquable , c'est l'extravagante sévérité de l'éliquette dans un pays où l'on

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