‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 24 sur 61 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Cet écrit1, commencé à l'occasion du meurtre de Corsas*, fut souvent interrompu par la fatalité des circonstances où je me trouvai depuis. Je profitai, pour le continuer à diverses reprises , de quelques moments lucides que me laissèrent mes persécuteurs, fatijjués de recherches jusqu’à présent inutiles, bien qu’ils n’aient pas encore perdu le goût du saiq; , et qu’ils ne puissent jamais être rassasiés de crimes. Enfin cet écrit, tel il est (et tel il restera), fut achevé à l’époque de l’assassinat

* Copié d'après le manuscrit original écrit fout entier de la main de Ru/.ot et sur cahier* de papier commun et à lettre* in-4° dont en papier commun et en papier a lettre*.

Le premier cahier contient six feuillets a grande marge, dont le dernier finit aux trois quarts de la page recto et est signé F.-N.-L. B.... Ce cahier est intitule Avant-propos. Au haut de la marge de la première page, on lit le mot liuzot , d’une main étrangère à l’écriture du cahier. (Note du manuscrit reproduite avec ses lacunes.)

1 Après le 17 vendémiaire, 7 octobre 1793, jour de l'exécution de Corsas mis hors la loi.

2 MÉMOIRES DE IMJZOT.

de Brissot et de ses illustres compagnons d’honneur et

d'infortune

Je l’ai remis avec quelques autres papiers en des mains courageuses et fidèles4 que la tyrannie ue pourra id corrompre ni faire trembler. Si mes amis morts ont fait choix «le dépositaires aussi estimables, je ne crains rien pour leur mémoire; la vérité paraîtra un jour dans tout son éclat. Que ce jour sera terrible pour nos oppresseurs !

Les deux amis * qui sont avec moi ont travaillé à des mémoires particuliers, «pie les gens de bien liront avec plaisir. Ce qu’ils ont fait est également en sûreté.

Quant il mon écrit, je compte peu sur l’effet qu’il produira; il contient si peu «h; choses, et j’en avais tant à dire! Mais quand j eu aurais le temps et le loisir, il ne me resterait pas la force de le refaire, «ni d’en composer un autre. La paix «jui est dans mon cœur n’est pas toujours dans ma tête. J’ai habituellement peu de mémoire, ét le peu «pie j’en avais s’est encore affaibli par les souffrances. Les livres, les journaux me manquent; à peine ai-je, dans l’asile «lu pauvre, «pie j’habite , «lu papier et «piehpies plumes pour soulager «pielquefois m«“s peines en les écrivant.

Lt enfin, dans la position où j«- suis, «pie puis-je faire? «piel projet oser concevoir? Le temps n’est pour moi que le moment actuel, et je dois borner là' mes vues et mes volontés : un peu de raison, au lieu de bonheur, voilà à peu près ce qui me reste de moi-même. Cet état

* Leur nupplirc eut lieu, comme ou ttait , le; 10 brumaire ,

octobre.

* Buzot était alors a Suiiit-Lmilioii elle/, madame Hubert Hmujiicv, bdJe-*u*ur de Guadct.

3 l’etion et Barbaroux. Les iWtimoires de Barbaroux ont été publié* en 1822 par sou fils aujomd’bm sénateur. — Nous publions, pour la première fois, ceux de IVfiou.

avant-propos.

me suffit pour moi seul, mais je n’en puis céder rien aux autres. Je rêve autant qu’il faut pour amuser ma vie; mais le public n’a pas besoin de mes rêves, il veut qu’on l'instruise ou qu’on lui plaise à sa manière, et je n’ai pas le temps de songer à cela.

N'importe; je ne puis me défendre de laisser après moi quelque chose de moi-même. C’est aux âmes bonnes et simples que j’adresse cet écrit, à tous ceux qui ont encore quelques entrailles, et que le spectacle de la vertu aux prises nvec le malheur ne trouve pas insensibles ; à mes amis enfin, s’il m'en reste encore sur cette terre, mes amis h qui rien de ce qui m’intéresse ne peut être étranger. Peut-être, à la vue de ces derniers restes d’on homme qui leur fut cher, quelques larmes de regret et de plaisir couleront-elles de leurs yeux attendris; et si, comme l’ont pensé les sages, il existe après cette vie un lieu ou les amis de la vertu sont réeoiiqtensés des maux qu’ils ont soufferts pour elle, je recueillerai ces doux pleurs, et jusque dans la tombe, j’aurai senti le bien d’être aimé!

Si le temps eût été favorable, j’aurais désiré de pouvoir aussi m’occuper de mémoires (4 n.)' sur la Révolution; mais de la manière dont je l’envisage, ce travail est extrêmement délirât, il exige beaucoup de soins, et il n'est pas donné à tout le monde d'inspirer un intérêt soutenu en parlant trop de soi ; j’ai voulu le mériter avant d’v prétendre. Je craindrais aussi d’être trop indulgent envers moi-même, et quoique je sois, je neveux pas qu’on me prenne pour un autre. Tn défaut ordinaire dans ces sortes île mémoires et que je voudrais encore éviter, c’est

1 Nous copions, avec une fidelité rigoureuse, dans le manuscrit, l'indication des notes, de celles «pii v manquent, aussi bien que de celles que nous reproduisons,

i MÉMOIRES DE 1IUZOT.

de n’y pas garder aisément un juste milieu dans les faits qu’on rapporte et dans la manière de les raconter; on y est souvent ou trop abondant ou trop resserré, trop diffus ou trop concis. Que de détails nous intéressent parce qu’ils se rapportent il nous, qui, trop minutieux ou trop personnels, fatiguent l’attention ou l’amour-propre des autres! Que de faits aussi nous échappent par leur extrême petitesse ou se dérobent pour ainsi dire à la plume parce qu'ils choquent la vanité, qui aperçus à nu par des yeux étrangers, leur montreraient mieux les hommes et les choses qu’ils cherchent à connaître. D’ailleurs, le dirai-je, il y aune singularité fort remarquable dans les faits qui nous concernent; singularité qui leur ôte nue partie de l’intérêt qu’ils pourraient avoir aux yeux de certaines gens.

Comme chacun de nous a joué un rôle plus ou moins intéressant dans cette étonnante révolution qui a tout bouleversé en France, on peut s’attendre;! trouver dans nos Mémoires de vastes plans d'ambition (5 n.), d’avarice, de puissance, conçus par ce qu'on u bien voulu appeler notre ; >arti (G n.) ; quelques-uns de ces Kl ils merveilleux, «pii, dans l’ordre îles crimes politiques, entraînent et subjuguent les pauvres mortels; comme des projets de massacre, de guerre civile ou tout au moins quelques bonnes perfidies.

lié bien ! on ne trouverait dans ces Mémoires rien de semblable, mais de bonnes mœurs, une probité sévère, quelques bonnes actiôns mêlées d’erreurs involontaires, et plus souvent de ces faiblesses qu'on chérit encore en se les reprochant; un profond respect pour la dignité de l’homme, et scs droits et ses devoirs, un amour vrai. Constant, inébranlable de l’ordre, de la justice, de la liberté; la liberté! mais de celle qui, égale pour tous.

AVANT-I* nOl'OS.

sagement ordonnée pour le bonheur de tous, est mitant éloignée de la licence que la vertu l’est du crime. Voilà le tableau que nous pouvons offrir il ceux qui l’aiment. Si quelques passions s’v entremêlent, ce sont de celles qui honorent le plus l’espèce humaine; grandes et simples comme la nature, qui les emploie souvent à développer et à perfectionner ses plus beaux ouvrages : heureux le sage qui ne les éprouva jamais, plus heureux celui qui se rendit meilleur par elles 1 !

Et qu’on ne pense pas que nous avons été assez stupides pour imaginer de pouvoir réussir par les moyens honnêtes que nous emplovions; il était aisé de prévoir ce qui est arrivé : quelques rnvons d’espérance n’ont pas même fait illusion à la plupart d’entre nous; avec un tel peuple et dans de telles circonstances, il fallait que l’audace du crime l’emportât il la longue; et la France, après avoir passé par toutes les horreurs de la licence et de l’anarchie, devait enfin périr.

Il y a déjà quelque temps que les meneurs eux-mêmes commencent a sentir que l’établissement de l’ordre est nécessaire pour eux, c’est-à-dire pour l’intérêt de leur empire, pour celui même de leur sûreté; mais ils ont beau faire, il n’est plus temps; et à la manière dont ils s’v prennent pour l’établir, je 11e sais si bientôt on ne regrettera pas le désordre lui-méme. Ce qui me parait certain , c’est que le despotisme sons lequel ils tiennent la nation enchninée la rendra désormais incapable de liberté.

Que de grâces doivent leur rendre et les émigrés et toutes les puissances qui brûlent d’asservir la France I

1 Comment ne pas reconnaître dans ce passade une allusion à l’amour , en quelque sorte héroïque , que madame Holand avait inspiré à Bu/.ot?

MEMOIRES DE lit ZOT.

ils ont abattu tous les courages, cl nivelé tout pour le despotisme. On suit à présent ce qu’on peut faire des Français avec la terreur, et le secret ne sera pas perdu pour les rois!

Mais , dira-t-on , si vous avez pu prévoir les événements qui ont si cruellement annoncé la ruine de votre pays, pourquoi ne les avez-vous pas prévenus?

Je vous l’ui dit, nous 11e pouvions employer «pie des moyens honnêtes, et ceux-là ne valaient rien : de l’or, de l'or, voilà ce qui devait réussir; voilà ce (pii a réussi. N’a-t-on pas vu partout des émissaires arec de l'or, quelquefois à découvert, comme les deux millions accordés au peuple de Bordeaux, et plus souvent en secret? Il fallait de l'or, et nous n’en avions pas. J'affirme que je n’ai pas connu un seul malhonnête homme fia nui nous. Quant au ministre, voyez les comptes de ltoland , et vous jugerez ce qu’on pouvait faire d’un homme qui, dans un temps de révolution, rendait compte jusqu'à une ohole de ses dépenses secrétes. Kufin, lion gré mal gré, il fallait une probité sévère pour rester avec nous 1 : aussi notre bande était-elle extrêmement atfaiblie vers la fin ; on voyait bien qu’il n'y avait à gagner là que des outrages, la persécution et 1a 11101!.

Tout ce que nous pouvions faire, nous l’avons fait; c'est une justice que je me jilais à nous rendre et que personne ne peut nous refuser. — Déjiurlements de la France, que nous avons si fréquemment avertis de l’orage prêt a fondre sur vous, qu’avez-vous fait pour

seconder nos efforts? iiépondez Vous nous avez

lâchement abandonnés, et plusieurs d’entre vous, jiour de l'or, vous avez indignement persécuté nos défenseurs;

' Je parle toujours de non*, et cela s’expliquera plut tard. (Ao/c de Buzol.) • .

Page 1