AVANT-PROPOS. H
Ah ! si tel doit être le sort de mon malheureux pays, qu'il ne lui reste que le choix d'un maître entre plusieurs, je n'ai plus rien à désirer qu'un pauvre coin de terre en Suisse ou en Amérique, où il me soit permis de vivre ignoré, inconnu même, dans le plus profond isolement de l'indépendance et de lu paix!
Français, vous m’avez fuit bien du mal, et le mal que vous m’avez tait , il n’est pas en votre pouvoir de le réparer 1 ; cependant je ne vous liais pas ; les outrages, la persécution, la mort même, je vous pardonne tout! En vous voyant de près, vous m’avez fait plus de pitié que d horreur; je dois même à votre lâche ingratitude d’avoir appris à supporter le malheur, à soumettre à la nécessité mes passions et ma volonté , à être heureux tle moimême, et à placer dans l'indépendance de mu pensée la paix de ma conscience, mon bonheur et ma liheité. En cessant de vivre parmi les hommes, je lue suis soulagé du poids de leur propre misère, et l’éloignement des vices et des besoins que j’avais contractés parmi eux m’a rendu plus équitable dans l'estimation des causes qui les corrompent , en société , les uns pur les autres , sans qu’ils puissent souvent les prévenir ou se garantir de leur contagieuse influence.
En quittant la France pour u’y plus revenir, je le sens, mon pays me sera cher encore! Il m’est cher pur tous les souvenirs cruels qui m'y rappellent sans cesse, par le sang de mes amis dont lu terre y fut arrosée, par leurs ossements qui y reposent, par les amis vivants que j’y laisse encore, par ceux «pii ne m’ont pas abandonné dans le malheur et qui se sont exposés à tout pour rester fidèles à l’humanité, à l'amitié.
1 Irréparable en effet : madame llnlaml était montée sur l'échafaud, le 18 brumaire, 8 novembre 1793.
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Mais jamais monarque français ne sera mon maitre; ne pouvant plus être citoyen , je tâcherai de devenir homme; et pour cela tout pays m'est hou, hormis la France.
Cependant si je survis à lu puissance de mes oppresseurs, à leur persécution , n’importe où me conduise ma destinée, je promets de remplir toute ma tâche. Mon devoir n’est pas seulement de consacrer le reste de ma vie h rechercher les preuves multipliées de leurs atroces forfaits, et à décrire les principaux événements de cette révolution avec le plus d’exactitude et de vérité qu’il me sera possible. En outre des talents que ce travail suppose, cela dépend encore de plusieurs relations extérieures dont il ne m’est pas possible de gouverner l’influence sur mon état et sur moi-même. Mais partout où je pourrai punir ou faire punir les assassins de mes amis, les oppresseurs de la liberté de mon pays, j’y serai tout entier. Leur châtiment importe à l’humanité entière qu’ils ont outragée dans ses droits les plus sacrés, à la dignité de l'espèce qu’ils ont dégradée, avilie autant qu’il fut en leur pouvoir, ù la vertu que leur impunité décourage et calomnie. La Providence, qui les a laissés si longtemps jouir de leur triomphe, doit être justifiée par leur supplice, ou tout principe de inorale est anéanti sur la terre.
(Ainsi signé :)