‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 28 sur 61 · KM 01 UES DK BUZOT · texte numérisé non relu

KM 01 UES DK BUZOT

projet qu’on me suppose, je pourrais en tirer aujourd'hui <|uel(|ue gloire , puisque j’aurais bien estimé le degré de liberté dont mon pays était capable de supporter le régime austère. Quoi! les Français républicains! Les lâches instruments de la tyrannie de Robespierre, de liarère, de Danton et de Lacroix! Ils tremblent, ils frémissent sous l’empire d’un Tnllicn, d’un Legendre, d’un llillaud de Varenne! Avec lu guillotine, on peut les emprisonner, les voler, les assassiner, sans que de leurs âmes desséchées il s’élève un cri de venyeance! Ah! si je pouvais avoir quelque reproche à me faire, ce serait sans doute de les avoir juyés d’après mon cœur, avant de les avoir étudiés dans eux-mêmes ; ce serait surtout de n’étre pas resté simple spectateur des événements qui devaieut un jour consommer la ruine de lu France; ce serait de n’avoir pas prévu plus lot qu'une nation assez vile pour adorer Marat et s’affubler honteusement du nom de cet odieux personnaye comme d'un titre de gloire, un signe de ralliement il la liberté, était autant éloignée du caractère et des vertus républicaines, que le ciel est éloigné de la terre. Mais si mon erreur n’était pus excusable, le peuple a pris soin lui-iuéme de m’en punir bien cruellement ; et cependant, au milieu des persécutions atroces qu'il me feit essuyer sur les débris de ma maison abattue, de mes propriétés ravagées et détruites, réduit à la misère, sans pain, sans vêtements, sans asile, je contemple avec un doux frémissement de plaisir la carrière (pie j’ai parcourue avec désintéressement, courage, intrépidité : la douce lraicheur d'une belle nuit d'été n'est pas plus pure que les derniers jours de ma vie. Que puis-je opposer au torrent qui m’entraîne, avec la liberté, dans la tombe ou déjà la populace française a précipité ses défenseurs et sa gloire'? Les événements?

A-t-il dépendu de moi de les prévenir? Les coups du sort? Ai-je pu les arrêter? Tout ce qui était en mon pouvoir, je l’ai fait; j’ai rempli mu tache de citoyen. Toujours semblable à moi-même, je n'ai jamais démenti lues principes et mou caractère. Si je me suis trompé, la faute en est au ciel, qui me ht vrai, bon, honnête, mais implacable ennemi de l’injustice et de la tyrannie.

Né avec nu caractère d'indépendance et de fierté qui ne plia jamais sous le commandement de personne , comment pouvais-je supporter l’idée d’un maître héréditaire et d’un homme inviolable? La tête et le cœur remplis de mon histoire grecque et romaine, et des grands personnages qui, dans ces anciennes républiques, honorèrent le plus l’espèce humaine , je professai dès mon plus jeune âge leurs maximes; je me nourris de l’étude de leurs vertus. Ma jeunesse fut presque suuvage; mes passions, concentrées dans mon cœur ardent et sensible, furent violentes, extrêmes, mais bornées à un seul objet, elles étaient toutes à lui. Jamais le libertinage ne flétrit mon âme de son souffle impur; la débauche me ht toujours horreur, et, jusqu’à un âge même avancé, jamais un propos licencieux n’avait souillé mes lèvres. Cependant de bonne heure je connus le malheur, et j’en restai plus attaché à la vertu, dont les consolations étaient mon unique asile. Avec quels charmes je me rappelle encore cette époque heureuse de nia vie qui ne peut plus revenir, où, le jour, je parcourais silencieusement les montagnes et les bois de la ville qui m’a vu naitre, lisant avec délices quelques ouvrages de Plutarque ou de Housseau, ou rappelant à ma mémoire les traits les plus précieux de leur morale et de leur jiliilosojihie. Quelquefois, assis sur l’herbe fleurie, à l’ombre de quelques arbres touffus, je me livrais, dans une douce

«0 MÉMOIRES DE RÜZOT.

mélancolie, aux souvenirs des peines et des plaisirs qui avaient tour à tour agité les premiers jours de ma vie. Souvent les ouvrages chéris de ces deux hommes de bien uvuient fait l’occupation ou l’entretien de mes veilles avec un ami de mon âge que la mort m’a enlevé à trente ans, et dont la mémoire, toujours chère et respectée, m’a préservé de bien des égarements! C'est avec ce caractère et ces dispositions, altérés par le choc des passions humaines dans le cours de la Révolution, que j’arrivai à l’Assemblée constituante.

Ce que j’y aperçus d'abord n'était pas propre à m’en faire changer : la noblesse, le clergé, la cour la plus dissolue de l'Europe. Je m’y montrai en ami du peuple, en défenseur intrépide des droits de l’humanité. A Versailles, j’y fus considéré, recherché, partout je fus estimé; mais je ne tardai point à m’apercevoir que tous importaient pas une même âme, également dégagée de toute vue particulière, de tout intérêt personnel. Je rentrai donc dans l’obscurité, et je n’en sortis plus que vers la fin , au moment où je crus voir que le nombre des vrais patriotes était extrêmement diminué, et que je ne pouvais pas garder plus longtemps le silence sans l’affaiblir encore. Ce Tut surtout à l’époque de la fuite du roi que mon aversion contre la royauté se manifesta sans réserve. On m’en fit un crime alors, et à Pétion aussi; peu s’en fallut qu’il cette époque nous ne fussions victimes de notre zèle pour la liberté. Toutefois, je le confesse, il me paraissait douteux que la nation française pût supporter le joug austère du gouvernement républicain ; mais j'avais la conviction intime que Louis XVI ne pouvant pas changer ses habitudes et se façonner au gouvernement d’un peuple libre, on devait s'attendre aux plus grands malheurs, tant que Louis continuerait de régner

sur lu France : l’occasion était favorable; et si l’Assemblée constituante eût changé la dynastie régnante, ce (ju’elle pouvait faire aisément sans troubles et sans obstacles, la Révolution était consommée. Le roi resta sur le trône, l’Assemblée finit ses séances; et, refusant la place qui m’était offerte ù Paris, je retournai dans ma petite ville', où je fis tout le bien qui dépendait de moi. Mon département m’avait élevé à la place de président du tribunal criminel ; j'en remplis les fonctions avec exactitude, intégrité, dignité : l'innocence se reposait sur moi, et le crime respectait ma justice. Enfin, après avoir présidé toutes les assemblées électorales , je fus élu premier député du département de l’Eure ;i lu Convention nationale. Je puis dire (pie je ne désirais pas cet honneur : j’étais heureux, tranquille, honoré chez moi, et j’allais quitter tout cela pour la Convention, où Marat et Danton siégeraient avec moi. Je n’avais pas encore tous les détails de la journée du 2 septembre, je ne connaissais pas bien la situation de Paris, je ne pouvais pas calculer encore où l’on pourrait nous conduire; mais un pressentiment dont je ne pouvais me défendre, sur quelques faits qui étaient parvenus à ma connaissance, m’avertissait des nouveaux dangers que j’allais courir, et des malheurs que mon inflexible probité devait m attirer. Mais pouvais-je refuser ce nouveau sacrifice de moi-mème à mon pays , qui m’était si cher, et semblait l’exiger, surtout en ces moments périlleux, où l’on annonçait l’arrivée prochaine des troupes ennemies sur Paris? Je cédai donc, je partis pour la Convention; mais je délibérai bientôt si je ne reprendrais pas le chemin de mon paisible héritage, tant j’éprouvai d’horreur au spectacle hideux de la ville de Paris et de la Convention. Je prévis dés lors la ruine ' A Erreiix.

42 MÉMOIRES DE BÜZOT.

certaine de la France; et, au moment même où je faisais le plus d’efforts pour en retarder la chute , je sentais qu’elle m’en Irai lierait nécessairement avec elle. Grand Dieu! si ce ne peut être que par de tels excès, avec de tels hommes, par des moyens aussi infâmes, que s’élèvent et se consolident les Etats républicains, il n'est pas de gouvernement plus atfreux sur la terre ni plus funeste an bonheur du genre humain !

Il fallait avoir les vices du peuple de Paris pour lui plaire; j’aimais mieux lui déplaire et garder mes vertus qui n’étaient plus de saison. Inébranlable dans mes principes et mes actions, je m’honorais de sa colère, et j’eus parfois la consolation d’essuyer les larmes qu'il faisait verser, d’avoir lu confiance des malheureux qu’il avait faits, de conserver l'estime des vrais patriotes qu'il avait découragés, d’être en butte à lu haine des scélérats qui le trompaient, et d’inspirer de l’effroi à ses chefs les plus audacieux, lors même qu’il secondait le plus leur ambition et leur scélératesse. Ce que j’ai fait alors, les raisons qui m'ont engagé à le faire sont expliquées, développées dans deux lettres que je fis imprimer en janvier dernier à Paris pour mes commettants. Veut-on connaître de plus les vrais principes sur celte matière? qu’on parcoure les ouvrages de l’immortel Montesquieu, dont on a trop négligé l’étude dans celte révolution; voyez comme dans ces mots il prédit ce qui doit arriver à la France, trop heureuse si elle peut trouver son repos, après tant d'agitations cruelles, dans lu constitution de 1 71) 1 : « Ce fut » un assez beau spectacle dans le siècle passé, » dit ce grand homme, » de voir les efforts impuissants des An- » glais pour établir parmi eux la démocratie. Comme » ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de » vertus, que leur ambition était irritée par le succès de

« celui <|iii avait le plus osé, (jue l’esprit d’une faction » n’était réprimé que par l’esprit d’une autre, le gouver- » nenient changeait suns cesse ; le peuple étonné cber- » chnit la démocratie et ne la trouvait nulle part. Kuhn , » après bien îles mouvements, des chocs et des secousses, » il fallut se reposer dans le gouvernement meme qu’ou » avait proscrit. » [De l’Esprit des lois , liv. III, cliap. 111.) J. J. Rousseau établit ses principes sur le gouvernement républicain avec une austérité plus rigide encore, et qui vraisemblablement ne serait pas plus à la portée du peuple français. Qu'importent, au surplus, dans le temps où nous sommes, les plus grands écrivains et leurs savants écrits? que sont aujourd'hui les sciences, les arts et tous les monuments du génie? Il ne nous en reste pas même, eu ces temps de barbarie, l’espérance îles plaisirs innocents et paisibles qui, sous l’ancien régime, consolaient les âmes honnêtes et fières île l’absence de lu liberté! Tout cela ne reviendra plus avec le despotisme même, qui bientôt aura asservi tous les Français heureux de goûter quelque repos sous son empire. Souvent, en pensant aux écrivains les plus illustres qui ont éclairé la France, dont iis ont fuit la gloire, je me suis consolé de la persécution que j’éprouve, par l’idée, bien propre à m’enorgueillir de mes malheurs, que s'ils avaient été mes contemporains, ils auraient éprouvé le même sort '.

1 On m'a demandé quelquefois , car ma probité était connue tic tous les partis, pourquoi je m’étais associé tiatis !' Assemblée constituante a (les boinuies ilonl l'ignorance et l'exagération dans les principes n'étaient comparables qu'à la méchanceté et à In perfidie de leurs aines perverses. Ou eut du de même s’adresser au bon Pélion pour avoir la solution de cette question fort singulière. Cependant il V avait cette grande différence entre Pétion et moi, qu'il avait une déférence particulière pour Robespierre, et que j'avais pour cet homme à fiijurc île clmt une aversion invincible. Mais je dirai en peu de mots les motifs qui m’ont conduit vers la

MÉMOIRES DE RUZOT.

Comme nous, s’ils n'eussent pas émigré sur quelque terre hospitalière où la vertu jouît en paix d’une honnête liberté, Montesquieu, J. J. Rousseau, Mahly, eussent été condamnés à mort; ils eussent péri tous sur l’échafaud, aux grands applaudissements de la populace de Paris; et bientôt toute la France hébétée n’eût pas manqué de répéter que Montesquieu, J. J. Rousseau, Mahly, étaient des contre-révolutionnaires, des agents des puissances étrangères, des fédéralistes, des royalistes, des traîtres.

Agents des puissances étrangères! C’est encore un de leurs mots chéris; c’est aussi l’un de ceux qu’ils nous donnent, et que le sot peuple de France répète après eux. Ames de boue! nous, vendus aux puissances étrangères! Mais avez-vous bien songé que les trésors de l’tini-

(iu de l'Assemblée constituante à soutenir le* opinion* extrêmes dont on s’est plaint. On ne peut pas me reprocher d'avoir porté envie à la gloire que me* collègues des communes se sont acquise dans cette assemblée. Si j'avais eu la volonté de mériter nue réputation brillante, je n'avais qu'à suivre la marche facile et simple cpie je m’étais ouverte à Versailles dans les premiers jours de la Révolution française, cependant je me condamnai promptement ail silence; il est inutile d’en expliquer ici les raisons. Vers la fin de cette assemblée je reparus un peu sur la scène; entraîné parle malheur des circonstances qui, en confondant tous les principes et toutes les idée*, nous portaient invinciblement à la perte de la liberté, forcé de choisir entre deux extrêmes également opposés à mes opinions particulières, je préférai le parti qui avait au moins des dehors populaires à celui «pii fondait, sur l’anéantissement absolu des droits du peiqde, je ne sais quel pouvoir royal plus terrible que celui dont nous avions voulu briser les chaînes. Il fallait opter entre le bon ou le mauvais génie de la France. Un roi luttant pour sa famille contre la liberté du peuple, ou un peuple ac débattant sur les débris d'une liberté imaginaire contre la famille royale. Je ne sais quel prestige avait saisi tous les esprits ; le* [dus absurdes contradictions se combattaient dans toutes les têtes. Vraie image du chaos, tous les éléments de notre politique étaient dans une agitation convulsive qui ne laissait d'espoir que dans une révolution nouvelle. Pensez-vous

vers ne suffiraient pas à nous acheter? Que des êtres méprisables tels que vous puissent imaginer qu’il est un prix à toute chose, même à la vertu, cela se conçoit de reste et n’a rien qui doive étonner; mais nous, si nous eussions voulu renverser la République française, si un tel projet eut pu entrer dans notre pensée, je le dis avec la conscience d’une juste fierté, ce n’eùt pas été certes pour de l’or; la gloire d’une si grande entreprise eût sulfi ii notre ambition ! Oh ! si des hommes comme nous pouvaient être coupables, jamais ils ne pouvaient être vils.

Mais ici, prenez garde, calomniateurs; il n’est plus question de vos accusations vagues, enveloppées dans des termes qui, se prêtant à mille idées, n'en particularisent aucune. Vous dites que nous sommes vendus aux

que je fusse assez stupide pour imaginer jamais que Louis XVI eût t int « lit ion de favoriser les institutions nouvelles ? Non, cela n’était pas naturel ; j'excuse même, autant qu’il est en moi, les dispositions contraires. Mille autres à sa place auraient fait pis encore. Les scélérats qui ont inhumainement égorgé ce monarque infortuné , auraient été, à sa place, et plus audacieusement criminels et plus heureux peut-être par de plus grands crimes. En laissant Louis XVI sur le trône, les constituants ont été seuls dans l'égarement ou coupables; ils ont trotii|>é l'espoir delà nation, ils ont créé tous ses malheurs. Je u'ai point à me reprocher cette faute ou cette erreur; mais elle m'a entraîné à des conséquences dont j’ai senti tout le premier les dangers, et dont j'ai préféré les chances indécises nu malheur certain que le système contraire portait invinciblement dans sou sein. La constitution de 1791 u'offrait que deux partis continuellement en guerre dans l'État et dans le prince ; au lieu d’établir entre eux une harmonie politique qui fït leur sûreté réciproque et le bonheur «le tous, la constitution ch* 1791 les constituait dans un état «le discorde mM’cssairc «pii ne pouvait finir «pie par la destruction «le l’un oïl «le l’autre. Maintenant vous voyez mes raisons «le préférence ; j’ai préféré l'Etat au prince, et voilà tout. Je voyais bien ce qn’il était bon d<* faire, mais ne pouvant pas l’opérer, je me suis rangé du parti que j’ai cru le moins mauvais. (Mole «/<* B.)

40 MÉMOIRES DE RTJ7.0T.

puissances étrangères. Le fait est clair, il est précis : s’il est vrai, la preuve en est facile ', mille témoignages peuvent déposer; mais si rien ne dépose du fait articulé, nécessairement le fait est faux et celui qui l’articule est un calomniateur. Si donc nous sommes vendus aux puissances étrangères , où les témoins, où les preuves? avec quoi nous ont-elles achetés? à quel prix? où sont les agents de ce marché, où sont les traces? Dans nos biens, dans nos habitudes, quel changement a pu donner des soupçons? Effronté menteur, détestnble Tallien , quand tu ne rougis pas d'annoncer que Guadet a acheté pour cinq cent mille livres de biens nationaux, il finit que tu comptes bien sur l'aveuglement et la bêtise de ton pauvre peuple! Iiidiqtie-nous, misérable, les lieux où sont situés ces biens; moiitre-nous l'acte où cette acquisition est constatée !

l’our moi, je ne possédais que l’héritage de mes pères, lorsque, après avoir pillé, volé mes petites propriétés, on me força de chercher ailleurs un asile contre la persécution et la mort. Nous partageâmes, ma femme et moi, avant de nous quitter, le peu qui nous restait d'assignats et d'argent ; car, île ses propres effets, ma femme n’avait pas pu retirer une seule chemise, et moi je n’avais que le peu de linge qu’elle m’avait envoyé à Caen. Il me reste, à l’époque où j’écris, cent cinquante francs en assignats.

l'étion n’a rien; ce qu’il avait en partant était si peu de chose, qu’en arrivant à Quimper il vécut avec moi des fonds qui me restaient. Nous gardons précieusement,

1 Je ne sain ce qu'on doit admirer le plus de l'audace de ces tjctls-lii a mentir, ou de la facilité du |ii ii|ile à rroirr à leiins meiixoiijje». Il eut vrai qu'il est aiuoi dangereux de douter de ce qu'ils disent, que de montrer qu'ils n'ont naa dit la vérité. (.Vote </e U.)

lui quatre à cinq cents livres en argent, et moi cinq cent quarante-huit en or, pour nos plus extrêmes besoins. Voilà tous nos trésors, et celles nous n’avons rien dépensé pour nos commodités, pour notre aisance, à l’exception de deux vestes de laine et d’une culotte neuve que la nécessité nous a fait acheter, pour cet hiver. Nous portons les mêmes vêtements déchiquetés ou rapiécés que nous avions en quittant Caen ; les autres, en petite quantité, sont ou égarés ou perdus, et les bas, les chemises dont nous faisons usage ne sont pas même à nous.

Ce sont les amis de Barbaroux qui lui ont prêté quelques assignats pour aller de Paris à Caen; là des Marseillais lui adressèrent quelques secours, qu’il partagea avec une femme qui l'avait aidé lui-même, avec sa mère et Girey-Üuprev. Aujourd’hui, quatre-vingts livres en assignats et deux louis en or, deux paires de bas, autant de chemises et de mouchoirs, une mauvaise culotte, une veste d’emprunt et sa vieille roupe, composent sa garderobe et toute sa fortune.

Louvet avait gardé son habit de garde nationale et une redingote d’uniforme, quelques chemises, encore moins de bas, avec une culotte et une veste assez mauvaises. C’est dans ce pauvre attirail qu’il vient de nous quitter1, avec cinq louis en or et cinquante livres en assignats qu’il possède pour tout bien.

Salles est encore moins fortuné que nous ; il a laissé sa femme et trois enfants, dont un est à la innmelle, avec les trois cents livres qu’il possédait, dans une ville de Bretagne où la charité d’un pieux ecclésiastique a bien voulu les recueillir. A Quiinper, il manquait de

1 Louvet avait quitta liu/.nt, Ilarbarnuv cl Pction le 13 novembre 1703, connue il lions rapprend lui-même. C’est donc vers cette époque que lîn/nt écrivait cette pa(;e «le» Mémoires.

tout; un umi lui prêta quelques assignats, dont il lui reste à peu près quatre-vingts livres, avec un mauvais habit, une veste, et une culotte tombant de vétusté qu’il recouvre d’un pantalon de grosse toile grise.

Guadet enfin , car il est inutile de parler de tous les autres, non moins pauvres que nous, Guadet, en partant de Paris, fut obligé de laisser le peu qu’il avait à sa respectable femme, prête à faire ses couches, laquelle fut bientôt péric de misère si ses parents 11e lui eussent pas envoyé quelques secours. Ils sont réduits maintenant au plus strict nécessaire; les secours qu’on leur envoie suffisent à peine à leurs premiers besoins. Guadet a étéobligé d'emprunter de quoi payer sa dépense de Paris à Bordeaux. Il lui reste si peu, qu’il 11’a pu rendre à Barbaroux l’argent que celui-ci lui a prêté; cependant il est au milieu de ses proches qui tous le chérissent et l'estiment; mais, peu fortunés eux-mêmes et également persécutés, ils ne peuvent lui donner que ce qu’on partage aisément en famille, sans être en état de s’ôter rien pour lui.

Voilà donc où sont réduits les représentants fidèles du peuple français! Accusés d’avoir reçu .d'immenses richesses des puissances étrangères, ils 11'ont pas de quoi se vêtir, se nourrir, se mettre à l’abri de l’hiver ou de la faim; et leurs femmes, leurs enfants, leurs mères sont dans la misère ! Mais combien leur est chère cette honorable indigence ! combien elle répand de consolations et de charmes sur leur douloureuse existence ! combien, en les couvrant de son égide immortelle, elle prépare de gloire à ces hommes vertueux, de remords et de honte au peuple qui les a persécutés, de supplices et d’infauiie à leurs féroces ennemis! Allons, 11e blasphémons jamais contre la vertu; elle seule suffit à tout dans

la vie, elle seule nous rend heureux au milieu de la misère la plus extrême. Hayon céleste émané du sein de la Divinité même, je te bénis des maux que je souffre pour toi! soutiens mon courage, et tais que, toujours semblable h moi -même , je ne sois jamais infidèle à tes lois.

C’en est trop sur cette infâme calomnie. Il est possible encore que je voulusse bien m'expliquer sur d’autres imputations, qui n’excluraient pas une sorte de noblesse et de fierté dans les principes et les vues; mais que je sois accusé, moi, d’avoir vendu ma conscience et la liberté de mou pays aux puissances étrangères; que je sois accusé d’avoir été corrompu par de l’or ! Cette calomnie tombe d’elle-méme, elle est par trop absurde; et ce serait dégrader mon caractère et m’avilir que de daigner y répondre.

Mais ceux qui m’accusent pourruicnt-ils bien affecter ce fier langage de la probité? Non; les biens qu’ils ont achetés, les fonds qu’ils ont placés, les dépenses qu’ils1' ont faites, les vols qu’ils ont commis, tout s’élève contre eux , tout dépose de leurs brigandages. Qu’est devenue la masse énorme des assignats qu’ils ont créés? où sont l’or et l’argent qu’ils ont échangés? il qui ont-ils rendu leurs comptes? qui les a vérifiés? Vils coquins! bourreaux de la fortune publique et de lu vie des citoyens ! vous accusez les autres de vols pour qu’on ne fasse pus attention aux vôtres , comme vous corrompez le peuple français pour lui cacher votre propre corruption. Rendez vos comptes , rendez compte de vos scandaleuses fortunes, brigands ! je vous attends là !

J’arrive enfin au grand reproche de royalisme et de fédéralisme , si souvent proféré par nos ennemis à leur tribunes et des Tuileries, et des Jacobins, et des Cor-

«leliers, dénoncé si méclianiroent dans les mercenaires écrits de leurs lâches journalistes, et si niaisement répété par la tourbe populaire qui le croit d'autant (dus qu’elle le comprend moins.

Kn vérité, c’est une folie, j’en ai du moins grand’peur, de vouloir servir le peuple par des moyens honnêtes; la vérité n’est pas faite pour lui; il ne lui faut que veut et fumée, c’est là sa pâture : aussi les fri|>ons de tout genre et de tous les temps ont-ils bâti leur système d’élévation ou de fortune sur sa crédulité. Plus la chose est absurde, plus elle lui plaît; puis elle est fausse, |dus il la croit. « Le peuple, dit Charron, est une bête » étrange, à plusieurs tètes, et qui ue se peut bien » décrire en peu de mots : inconstant et variuble, sans -> arrêt non plus «pie les vagues de la mer, il se meut, il » s’accroît, il approuve et réprouve en un instant même «chose; il n’v a rien plus aisé que le pousser en telle » passion que l’on veut. Léger à croire, recueillir et » ramasser toutes nouvelles, surtout les fâcheuses, tenant » tous rapports pour véritables et assurés, avec un sifflet » ou sonnette on l’assemble comme les mouches au son «du bassin. Sans jugement , raison, discrétion; son » jugement et sa sagesse, trois dés à l’aventure; il juge » brusquement et à l’étourdie de toutes choses, et tout » par opinion ou par coutume, ou par plus grand » nombre; allant à la file comme les moutons, qui cou- » rent après ceux qui vont devant. > Kn 1 7!)I , on lui dit : voilà une constitution admirable; et il répète : notre constitution est admirable; et il jure mille fois sa constitution ou la mort. Kn I75)d, on lui dit : vive lu république et soit à jamais anéantie la constitution «le J 75)1; et il répète les mêmes imprécations contre la constitution de 175)1 et les cris «Je vive la république.

Kn'179I , on lui dit : Brissot, Pétion et Buzot sont des républicains, j;ens bons à pendre; et partout le peuple répéta que Brissot , Pétion et Buzot étaient des républicains, et partout il les eût pendus volontiers si on l’eut laissé faire. Mais aujourd’hui on crie nu peuple que Brissot, Pétion, Buzot et leurs amis sont des royalistes qu’il faut chasser, poursuivre, mettre à mort ; et le peuple de répéter qu’ils sont des royalistes, et de les chasser, de les pers<»cut<*r, de les tuer. I>e peuple a fait dans tous les cas son métier, même en nous assassinant. « Car, ■» ajoute Charron, il est très-in (jrnt uvec ses bienfaiteurs. » La récompense de tous ceux qui ont bien mérité du v public, a toujours été un bannissement, une calomnie, » une conspiration , la mort. Les histoires sont célèbres «de Moïse, de Socrate, Aristide, Pliocion, Lycurgue, » Démosthène, Thémistocle, et la vérité dit qu’il n’en r échappait pas on de ceux qui procuraient le bien et le » salut du peuple; et au contraire il chérit ceux qui * priment. »

Mais de ceux qui, dans In nation française, ne sont pas tout à fuit de cette tourbe et lie populaire, que doiton penser quand ils poussent contra nous les mêmes cris de fureur, quand ils répètent les mêmes calomnies, quand ils aident de leur intelligence et de leurs armes nos persécuteurs, nos assassins? N’en soyez pas surpris, ils ont peur. Ouand ils sont effrayés, vous leur sauterie/ il pieds joiuts sur le ventre, qu'ils ne diraient pas un mot : honnêtes ou même hardis en paroles, tant qu’on ne montre pas lu guillotine.

Nos adversaires ont bien su qu’avec des mots on répondait il tout. Calomniez toujours, il en reste quelque chose; et si lu première calomnie ne lient pas calomniez encore. Il ne s’unit pas de savoir si la chose

est vraie; il est utile de le dire, et cela suffit : à force de le répéter, il faudra bien qu’un le croie. Ce sont là les règles de conduite de nos adversaires : elles leur oui bien réussi; il n’est pas un département, pas une ville, pas un misérable club, qui ne nous traite de royalistes et de fédéralistes 1 .

Assurément ces deux mots sont bien étonnés de se trouver ensemble. Il n’y a pas longues années, à l’époque ou la philosophie commençait à soulever sa tête opprimée sous le joug des charlatans d’un uutre genre qui avaient été depuis bien des siècles en possession de tromper et de voler à leur manière le peuple françuis, on ne manqua pas d’appeler athées et théistes les premiers hommes qui crurent tout simplement en Dieu : les choses n’ont fait que changer d’ohjct et de noms, le fond est toujours le même; nous avons succédé à ces premières victimes de la raison et de la philosophie, et nous sommes fédéralistes et royalistes tout ensemble, comme ils étaient athées et théistes ; l’un est aussi absurde que l'autre, et le peuple y croit tout de même. Cependant barère, dans un rapport que je viens de lire, a trouvé bon de donner ii cette calomnie une autre tour-

* Je me rappelle qu’un jour je fils accueilli trés-bospitnlirrcmciil ehe/. un Imuliutnine de ce pava qui passait pour uu des coryphées de la société populaire. Nous causions tranquillement au coin de sou feu sur les affaires du temps. Citoyen, me dit-il, je liais les fédéralistes, mais je n'aiine pas qu’on tue comme ça les hommes sans les entendre. Je lui dis que nous n'avions pas donné lieu qu’on nous imputât le projet d'établir le fétléralisme en France. Mais au surplus, lui dis-je, ce n’est pas un crime que le lèdéralisme; quelle idée vous en faites-vous donc ï l,c bonhomme n'en avait aucune ; seulement il imaginait je ne sais quoi de mouxtreux , de terrible, de contre-révolutionnaire, sous ce nom de fédéralisme , qu’il baissait a l'égal de la misère et de la faim. Je lui expliquai lin peu le vrai sens de ce terme, et bientôt il fut réconcilié avec lui. (Sole de If.)

nnre; écoutez cet habile homme, après que vingt-trois des nôtres ont péri sur l’échafaud pour double crime de fédéralisme et de royalisme. Ce n’est plus cela ; il faut dire que nous voulions établir la royauté sous la forme du fédéralisme. Misérable coquin , tu as donc perdu toute honte, le crime ne te coûte plus rien! Pourquoi as-tu recours il de nouvelles équivoques, à des explications plus obscures que les mots que tu veux expliquer? Tu as bien senti que si nous étions des fédéralistes, nous devions être des républicains et non pas des royalistes. Mais ton peuple ne le sent pas, et le règne des brigands, tes compagnons de scélératesse et de tvrannic, ne se soutient que par le mensonge, environné de la terreur! Toi, qui fis donner de si nombreux et si riches domaines au roi que tu as fait depuis égorger quand tu ne pouvais plus rien espérer de cet infortuné; toi, le conseiller de d’Orléans, à douze cents francs de gages, qu’y a-t-il de commun entre les vertueux citoyens que tu calomnies et toi? Vil sophiste, que veux-tu dire avec tes formes, ton imbroglio de fédéralisme et de royauté? Penses-tu qu’un jour nous ne pourrons pas te revoir et te punir de ton audacieuse lâcheté? Sais-tu bien qu’il suffit qu’un seul de nous reste pour te faire regorger, et les vols que tu ns faits et les brigandages dont tu as été le complice, et tout le sang des nôtres que tu as bu? Non, Parère, tu lie jouiras pas du fruit de tes forfaits; et si Danton ou Robespierre ne te font pas périr sur l’échafaud avant le terme prochain de leur sanglante domination , comme on brise un vil instrument de scs crimes dont on ne sent plus le besoin, quelqu’un d’entre nous sera là, tu peux y compter.

Le reproche qu’on nous fait d’être fédéralistes doit bien étonner les Américains, dont nos adversaires mêmes

54 MÉMOIRES 1>E Bt’ZOT.

recherchent en ce moment l’utile iilliimce. Le fédéralisme est-il donc un monstre qui doive révolter? Kst-ce donc un crime que de chérir un gouvernement sous lequel l'Amérique vit heureuse et libre? Pauvres gens, ils ne savent pus ce que c'est , et vont toujours leur train, comme s’ils en savaient quelque chose ! Le fédéralisme est peut-être, pour les vastes pays où l’on vent réunir les nvuntages d’une liberté bien ordonnée dans l’intérieur avec ceux d’une réunion puissante de toutes les forces de l’État ii l’extérieur, le mode du gouvernement républicain qui convient le mieux à un grand peuple : c’est l’opinion de Montesquieu et de J. J. Itousseau, qui mérite bien assurément d’être discutée ; et quand on n’aurait pour la soutenir avec force auprès d'une nation sage et éclairée, que l’exemple îles Etats-Unis de l’Amérique, cela 11e suftirait-il pas pour lui obtenir la plus respectueuse attention ? Mais le peuple français ne sait jamais tenir mesure en rien , ni garder une modération honnête. Son propre^n’est pus de chercher une liberté réglée, ni de chercher son bien dans un gouvernement modéré et durable, mais d’essayer plutôt h secouer le joug , qu’à bien garder sa liberté. Et quelle comparaison faire entre le peuple français et le peuple américain? l égalité chez celui-ci consiste à obéir et à commander à ses égaux ; chez les François tout le monde commande et personne ne veut obéir. * La pince naturelle de la » vertu, dit Montesquieu, est auprès de la liberté, mais » elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême » qu 'auprès de la servitude. »

Le reproche de fédéralisme qu’on a fuit aux proscrits serait peut-être un nouveau titre à la reconnaissance publique, s’ils l’eussent mérité ; mais il n’est pas mieux fondé que tous les autres. Ce n’est pas assurément dans

les discussions de lu Convention nationale qu’on a pu s'apercevoir du projet qu’on leur suppose d’établir parmi nous cette forme de gouvernement républicain , laquelle, au surplus, n'excluait pas l’unité et l’indivisibilité de la république ; mais leurs nombreux écrits attestent un invincible attachement à ce principe pour çeux qui veulent les lire et qui peuvent les entendre. Le principal ouvrage qu’ils ont rédigé en commun , c’est la constitution dont Condorcet a développé les principes dans un fort bon discours ; certes , c’était bien le cas , ou l’occasion était manquée |>our jamais , de s’expliquer sur ce qu’on voulait faire, et sur le mode de gouvernement que les membres du comité préféraient à tout uutre. Pourquoi donc ne trouve-t-on , ni dans le discours de Condorcet , ni dans la constitution à laquelle il sert de préambule , aucun trait de fédéralisme, aucun éloge, même indirect, de cette forme de gouvernement? L’une et l’autre, au contraire , en repousse toute idée ; le discours n’en fait mention que pour détourner l’opinion publique de tout projet qui puisse s’y rapporter. Au reste , je l’avouerai de bonne foi , cette constitution du comité me paraissait avoir de grands défauts ; je n’nurais pu l’accepter dans son ensemble que dans la vue de faire cesser l'anarchie qui dévorait la France, et dans l’espérance d’en voir corriger les vices dans des circonstances pins favorables ; mais, à coup sur, elle n’avait pas celui de conduire au fédéralisme, elle lui était plutôt directement contraire.

Fédéraliste ! Et pourquoi ? pour avoir proposé une force départementale ! proposition juste dans son principe , salutaire dans son objet ; moyen propre à arrêter les excès coupables des meneurs de la capitale, il modérer l'ambition dévorante de Danton , de Robespierre et

de la commune de Paris, à former enfin de toutes les parties de l'Empire un faisceau de volontés, de confiance , d’union et de concorde , qui conservât entre elles sans altération les principes d’égalité et de liberté, l’unité d’action et de puissance. Si cette mesure eût été prise à temps, les maux de la république ne seraient pas aujourd'hui à leur comble.

Fédéraliste! Et pourquoi? pour avoir voté l’appel au peuple , dans l’affaire du roi. Cet appel n’était qu’un juste hommage que les représentants du peuple français devaient s’empresser de lui rendre en cette circonstance; c’était une grande et utile mesure contre les prétendants ii la tyrannie, qui n'auraient pas pu se prévaloir de la mort de Louis XVI pour s’environner de toutes les forces, de toutes les puissances de l’Etat , et subjuguer les citoyens les uns par les autres. Nos départements n'auraient pas été asservis à la commune de Paris, ni à une poignée de factieux, réunis aux jacobins, qui ont fini par violer l’enceinte de la Convention , en chasser les députés les plus éclairés et les plus sages , assassiner les plus redoutables par leurs lumières , leur réputation et leur énergie républicaine, et commander au reste des députés que Paris enferme dans ses murs, avec plus d’insolence et d’audace que les despotes d’Asie n’osent faire à leurs plus vils serviteurs. Si l’appel au peuple eût été décrété, comme il devait l’étre, nous n’aurions pas à gémir sur les innombrables calamités dont la France est affligée : notre commerce anéanti, nos finunces épuisées, nos campagnes désertes, nos villes fortes en la puissance de l’ennemi; partout le désespoir, la misère, avec la plus lâche de toutes les passions humaines, lu peur. '

Fédéraliste! Et pourquoi? pour avoir voulu qu’on

punisse les massacreurs de septembre, dont Robespierre et Danton étaient les conducteurs et les chefs ; les pillages du 25 février, dont Marat avait été le provocateur; les nombreux attentais des jacobins , encouragés et conduits par Danton , Robespierre et leur chef Marat 1 , contre l'honneur et lu représentation nationale ; les criminelles journées du 10 mars, des 27 et 31 mai, et du 2 juin , dont l'horrible triumvirat avait publiquement formé et exécuté le complot.

Fédéraliste ! Et pourquoi ? pour avoir rendu compte à mes commettants de ma conduite , et des principes qui l’avaient dirigée après que la force des buïonnettes et des poignards m’eut expulsé du poste qu’ils m’avaient confié ; pour avoir dénoncé à la France entière les vues ambitieuses de Danton , Robespierre et Marat , que j'avais depuis longtemps pénétrées ; pour avoir peint avec toute l’énergie dont j’étais capable les brigandages et les maux en tout genre dont j'avais été le témoin, sans avoir pu jamais les prévenir ou les arrêter ; pour avoir appelé

* On ne peut sc f.iire une idée de l’insolence «le ces coquins-là . Nous avons «'prouvé durant huit mois entiers tout ce (prou peut imaginer «le plus déboutant et «le plus <h:cliirant à la fois pour des âmes honnêtes Vt sensibles. Je sentais combien la patience était nécessaire , mais mille fois je me suis surpris tout prêt à brûler l'odieuse cervelle «le quehpies-uns de ces monstres. Quelles députatif m s , (;rand Dieu ! Il semblait «pi'on eût cherché dans tous les dégorgeoir* «le Pans et des grandes villes, ce qu’il y avait partout de plus sale, de plus hideux, de plus infect. De vilaines figures termises , noires ou couleur «le cuivre, surmontées d’une grosse touffe <l<* cheveux gras, avec des yeux «*ufoucés à mi-tête; ils jetaient avec leurs haleines nauséabondes les plus grossières injures au milieu des cris aigus de bêtes carnassières. Les tribunes étaient dignes eu tout de pareils l«:gislateurs. Des hommes «huit l’aspect effroyable figurait le crime et la misère , des femmes «tout la mine déboutée respirait la plus sale d«:bauclie. Quami tout eela, avec les» mains, les pi«a«ls, la voix faisait sou horrible tintamarre, on se serait « ru «la lis mie assemblée du diable. (Ab/C tic II.)

58 MÉMOIRES DE RDZOT.,

tous les Français à la défense de leurs plus chers intérêts , leur fortuné, leur honneur et la liberté ; pour avoir annoncé, prédit à la France entière , sans aucune considération personnelle, m'abandonnant avec courage à tous les événements, les désastreuses suites de sa lâche indolence, si elle ne saisissait pas l’occasion de venger ses droits outragés et d’étouffer à leur naissance les nouveaux tyrans qui élevaient leur odieux pouvoir sur les débris du trône et l’avilissement de la convention nationale.

Fédéraliste ! Et pourquoi? Oh ! non, certes, je ne prétends pas me disculper d’aucune chose reprochable dans ma conduite politique. Les seuls torts <pie j’aie à me reprocher ne touchent que moi seul ; ils n’ont frappé que ma personne, mes biens et ce qui m’était le plus cher au momie : mais tous mes discours, toutes mes démarches, tous mes vœux ont été pour l'union de la Hépubliquc comme pour l'égalité entre les départements, la liberté de tous les citoyens, le bonheur et la gloire de mon pays. Si j'ai vu avec plaisir le mouvement sublime des départements au mois de juin dernier, c’est que tous ils se portaient au centre, tous ils marchaient vers Paris, pour briser les fers de la Convention, emprisonnée dans ses murs ; tous ils voulaient l’unité de la République que l’attentat du 2 juin tendait à rompre 1 . Auraient-ils tenu ' le même langage, leur marche eut- elle été la même, si

1 Je ne cherche point à voiler me» opinions. La république en France n’était possible, en supposant les qualités morales qui y manquaient , que sous des formes à peu près semblables à celles du gouvernement américain. Quelle que fût mon opinion, je n’étais pas condamnable pour elle. Jamais les peines politiques ne doivent et ne peuvent atteindre la pensée. Mais jamais nos actions, nos discours n’ont annoncé des projets de naturaliser en France le gouvernement de l’Amérique. La constitution présentée par mes amis

AUX AMIS DK l.A VERITE.

res départements avaient projeté de se séparer, de s’isoler? Non. K n imputant tous leurs maux à la commune de Paris, et certes ils auraient eu raison de le faire, ces départements se seraient déclarés indépendants de la Convention, dont les membres factieux s’étaiént attachés il cette ville comme au foyer de leur ambition et de leurs crimes ; iis auraient levé des troupes chacun dans leur territoire , s’y seraient cantonnés pour s’y défendre en cas d’attaque ; et du reste leur résistance eut plutôt consisté dans un plan de désobéissance passive bien concerté entre eux, que dans des mesures actives dont le succès eût été bien moins sûr et beaucoup plus difficile à obtenir; enfin ils auraient fait une déclaration solennelle au peuple français, qu'ils entendaient cesser toute communication, tous rapports politiques, civils et commerciaux, avec une ville qui, dans tous les temps, a été le fléau de la France et qui sera infailliblement le tombeau de la liberté. La proclamation d’une t.dile de matières, intitulée Constitution , ouvrage informe, sans principes, sans caractère, suns liaison et sans but, misérable production de quelques cerveaux en délire ou de la plus perfide méchanceté, n'aurait pas été ca|>able de changer l'opinion et les mesures des départements. Ils auraient bien senti ipie c’était un piège adroitement tendu à lu simplicité et à la bonne foi par Ja fourberie des factieux effrayés de leur courageuse résolution, piège que les déan nom <in comité créé pour rct effet . est bien éloignée lie manifester de semblable» opinions. Cependant iis croyaient que cette constitution était notre nec plus ultra, le me rappelle que sur quelques observations que je fis un jour à Geusonné au sujet de ce plan du comité, il me dit : Mous aurons ensemble une conférence, elle est nécessaire, mon ami; gardons-nous de vouloir trop Faire, de peur de ne rien faire du tout. Ah ! lui dis-je, je crains bien que quelque parti que vous preniez, nous ne finissions tous par là. (Aote de B.)

parlements n’ont pas su malheureusement éviter, les uns dans l'espoir d’expulser plus promptement de lu Convention les députés «pii avaient usurpé le pouvoir , les autres dons la folle pensée «pie cette constitution mettrait fin à leurs alarmes sur la sûreté des personnes et des propriétés, faciliterait la paix avec les puissances étrangères, et ramènerait insensiblement avec elle la tranquillité, le bon ordre et la justice dans l’intérieur, avec le commerce et l’industrie. Espérance illusoire, funeste imprévoyance! que tu as causé de maux ! et qui peut en calculer le terme 1 C’est depuis celle constitution , qui proclame l’égalité et la liberté, que les plus cruelles atteintes y ont été portées de toutes parts ! Les décrets arbitraires qui consacrent le vol et le pillage des propriétés, les arrestations, les vexations, les assassinats, se multiplient sur toutes les parties liubitécs de ce malheureux empire : la tyrnnnie est partout, à chaque pas on la rencontre! On n’ose pas parler, aller, venir, respirer, qu’elle ne se tienne iuquiète, suspendue, à votre passage, à charpie parole qui s’échappe de votre bouche, jusques nu souffle qui sort avec contrainte de vos lèvres. Le sang innocent ruisselle sur toutes les places publiques, et l’échafaud est devenu le siège et l’asile de la vertu '.

1 C'est toujours avec un sentiment pénible de retour sur moimême et sur mes seinhlahlcs’que j'emploie le mot ftrtt/t/r , avec quelques idées accessoires de mépris ou d’aversion. Dieu m’est témoin que personne ne respecte et ne chérit plus que moi les hommes ! Mais puis-je sentir pour les êtres dénaturés et cruels qui ont trempé leurs barbares mains dans le sauf; innocent de leurs frères, les mêmes affections et le respect que l'humanité seule a le droit de nous inspirer? — Ils sont Français; et que m’importe! — En sont-ils moins criminels et sanguinaires? — Ils sont trompés; — Et que m'importe encore, si leur erreur cruelle est aussi funeste à l’innocence et a la vertu que pourrait l’être le tyran le plus savant et le plus éclairé ? — Ils sont égarés ! — Et que sais-je ? On ne

J’ai fini cette partie d’un mémoire qui ne doit être livré à l'impression que dans le cas où je ne survivrai pas à ces temps de persécution et de barbarie. .Si le contraire arrive, j’aurai une autre tâche à remplir, et je mettrai plus de soin à la faire. Mais il m’est impossible en ce moment de travailler avec suite à un ouvrage méthodique et réfléchi. Je livre aux gens de bien ces pensées, incorrectes et sans ordre, comme les derniers soupirs d’un homme mourant.

Mais, avant de terminer, je dois faire part d’une idée qui in'a paru très-propre à établir une juste comparaison entre notre conduite et celle de nos ennemis. J’ai examiné ce que nous aurions dû faire si nous eussions formé le projet de renverser la liberté de notre pays; j’en ai trouvé le tableau tout tracé que voici.

Si nous eussions voulu faire une contre-révolution en

craint plus de leur dire : • Les biens de ceux <pii sont assassinés par nous sont lt* pris de votre soumission a nos ordres. ■ 4 à oui meut imaginer <jue tant de bras levés polir égorger l'innocence n’aient pas line tête ipii les dirige, pas un cœur féroce ipii étouffé ses remords ? Il faut s’entendre : si par le peuple français vous comprenez la/; légation de tous les individus, dites-moi à quel caractère je peux le reconnaître ? Ces hommes qu'on égoi*ge en France , ceux qu'on retient aux fers, ceux dont a séquestré les biens, ceux dont ou enchaîne la pensée, tant de femmes, tant d'enfants, tant de misérables de toutes les conditions, de tous les sexes, de tous les âges, ne sont-ils pas «lu peuple aussi? Du reste on ne peut plus douter des restrictions qu’on donne à cette expression générique. Le peuple, en France, ce sont les sans-culottes; ce mot dit tout. Encore ceci demande de très-longues explications , par exemple les sans-culottes des provinces ne sont tels qu’autant qu’ils soumettent leurs désirs et leurs volontés à celles des sans-culottes de Paris, (pii, soumis eux-mémes aux sans-culottes jacobins, n’en méritent enfin le titre qu'en pensant et voulant ainsique pense et veut Robespierre, puisqu'on ne peut être jacobin qu’à ce prix. Et dans ce vil ramas d’imbéciles et de lâches, vous voulez (pie je respecte le peuple! Que fait le mot à la chose , s'il Huit m’avilir à ce point que d’Iionorer

«î MÉMOIUES DE JBUZOT.

France, nous aurions commencé par diviser le peuple en deux partis, dont l'un, d'abord moins nombreux, mais composé de pauvres, de fainéants, de {fens flétris, habitués au désordre et au crime, eût été porté naturellement à ruiner, outrnjjer, opprimer l’autre, composé de riches, de commerçants, d’hoinines industrieux, honnêtes, habitués à la paix des bonnes moeurs; nous aurions profilé des dispositions des premiers que nous nous serions attachés il tout prix pour les soulever contre les seconds; nous uurions dépeint ceux-ci comme des aristocrates, des accapareurs, des hommes suspects, qu'il fallait piller, voler, assassiner pour les mettre à la raison.

Mais comme toute la classe des pauvres aurait ou d’abord quelque peine à se |>orter il tremper scs mains dans le sany, et que pour la corrompre tout à fait il fallait en venir à la rendre cruelle, nous aurions choisi dans cette classe ceux que nous aurions reconnus pour

«laus peuple français ce <|iii i T exciterait dans l’espèce dépravée que mon mépris et ma plus juste haine. Je conçois que. dans l'état actuel des choses, il est encore un f»rand nombre d'hommes respectables même en France ; mais ceux-là se {farderont bien «le réclamer le titre de Français. Il en est d'autres que la peur enchaîne uialffi'é eux aux pieds de leurs tyrans et qui {{émissent en secret du i-ôle hypocrite qu'ils sont forcés de {«rendre et îles crimes auxquels on le* fait participer, mais ces derniers, si un mouvement inespéré leur permettait de rompre leurs chaînes, ne s’en rendraient que jmur briser la tête des scélérats qui les déshonorent . Enfin beaucoup d habitants sont égarés, ou incertains, ou trompés. La trè '-{fraude majorité en France désire un nouvel ordre de choses et déteste celui sous lequel on la force de vivre. Je le crois , mais qu’est -ce que me fait celte odiinine biffarmrr Y Soim le nom de peuple français , je < <>m prend* toute cette |»opiilace iffiiorante, effrénée, scélérate, trompée, indécise, effrontée, audacieuse «si lâche qui autorise «mi commet , facilite on exécute le* exécrables forfaits de leur {fottvoriiement révolutionnaire. M'oblifpTe/.-vmvs de bénir les «nains «pii in’éçorçeiit , de respecter les tiffres «pri me déchirent , d’InifHirrr les tyrans qui ni oppriment et ravagent mou pays Y (Soffi dr //.)

les plus déterminés scélérats; et, en les gorgeant d'assignats, nous les aurions engagés ii commettre les assassinats de septembre.

Et si l’on eût voulu poursuivre et punir ces assassins, nous aurions crié qu’on voulait faire le procès ii la Révolution ; nous aurions menacé d’un soulèvement populaire, intimidé les plus faibles et calomnié les plus courageux d’entre ceux qui en auraient demandé vengeance.

Puis, comme ces massacres tenaient de prés à l’époque du 10 août, nous aurious dit et fait répéter ptr toute la France qu’ils étaient la suite de cette insurrection, qu’ils étaient nécessaires, qu'ils étaient l’ouvrage du peuple entier de la ville de Paris, l’eflet d'une sainte colère, le complément de cette sublime révolution , et le peuple de Paris eût paru d'abord étonné qu’un assassinat prolonge1 durant quatre à cinq journées fut une action louable; mais émerveillé du 10 août, auquel il n’avait participé que pour égorger les Suisses mis en déroute par les bretons et les Marseillais, il se fut ravisé depuis que les meurtres de septembre n’étaient ni moins justes ni moins grands à commettre. Les lâches sont toujours cruels, et bientôt ce peuple* eût regardé comme ennemis de su gloire ceux qui se seraient refusés à le croire coupable de ces atroces forfaits; de sorte que poursuivre les assassins de septembre, c’eut été le poursuivre lui-même. Par là, nous serions parvenus à notre but; nous aurions corrompu la morale du peuple en nous sauvant nousmêmes, et nos agents et ses corrupteurs.

Toujours dans le mente système, nous aurions continué a protéger en toutes circonstances les excès des gens de notre parti, que nous aurions sans cesse ameutés contre celui des gens de bien. Comme rien u’eût été réputé

C4 MÉMOIRES DE BÜZOT.

crime par lu nature des choses , mais seulement par lu qualité des personnes, on eut inventé, pour mieux se reconnaître, un nom commun , dont la signification n'eut pas été équivoque. Ce mot n’eùt été prononcé d'abord que pur forme de plaisanterie et avec une sorte de pudeur , ensuite il serait devenu insensiblement un signe de ralliement pour tous ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont quelque chose ; à la fin , il eut fallu , sous scs enseignes, se décider à être voleur, calomniateur, persécuteur, assassin comme les sans-culottes, ou si être volé , calomnié , persécuté , assassiné comme tous ceux qui ne le sont pas.

Nos mesures ainsi réglées au dehors il l’égard du peuple qu’on gouverne, nous eussions porté notre attention sur ceux qui étaient appelés il le gouverner.

Assurément Paris n’eùt pas été le département qui nous eut présenté le plus de difficultés ! La garde nationale n’existait plus ; les journées de septembre avaient porté dans tous les cœurs l’horreur et l’effroi ; les massacreurs avaient profité de la circonstance pour composer un corps électoral de leurs pareils , une députation»ù la Convention nationale de leurs pareils, l’état-major de la garde parisienne et le corps municipal de leurs pareils ; ils dominaient duns les sections, ils dominaient dans les sociétés populaires ; les meilleurs citoyens les avaient désertées ou en avaient été chassés. Le peuple de Paris ne savait plus respecter ni magistrats ni législateurs ; en lui répétant sans cesse que les représentants du peuple français n'étaient que ses mandataires, on lui avait appris à ne les regarder que comme ses valets 1 ; enfin c'était le règne de la populace , et l’on sait que celle de Paris est

‘ i; Vlait mie chose en vérité ridicule, ce* polisson* de Parisien* non* prenaient pour leur* valet*. (.Vote </c II.)

ACX AMIS DE LA VÉRITÉ, le rebut et la lie tle toutes les nations corrompues.

Mais il n’en était pas ainsi des autres départements ; la justice, le bon ordre et la morale y étaient encore respectés , les magistrats honorés et obéis ; on v avait une toute autre idée des législateurs de la France, et ceux t|ui en ont usurpé le titre en ont bien su profiter. Si les départements n’eussent pas pensé autrement que la ville de Paris, le mouvement des départements au mois de juin n’eût pas été si facile à apaiser, et peut-être que les tyrans de la France eussent passé comme l’ombre, et <pie la représentation nationale eût été vengée. Paris n’a soutenu les députés restés maîtres dans la salle de la Convention que parce (pie leur avilissement était son ouvrage et qu’il voulait en profiter. Les départements, au contraire, ont respecté jusque dans ces députés coupables, mais réunis dans la salle de la Convention à Paris, l’unité d’autorité qu’ils avaient créée pour en recevoir des lois et la liberté ; ils leur ont obéi.

C’est dans le même esprit, qu’à l’exception de quelques mauvais choix, nés de la circonstance même, les assemblées électorales, assez bien composées, avaient fait généralement de bonnes nominations 1 * * * 5 pour l’Assemblée nationale. Dans les premiers jours de cette assemblée , on dut voir que la majorité des députés, si elle n’était pas toute composée d’hommes éclairés, l’était au moins de bonnes gens qui avaient le sens droit et d’excellentes intentions. Mais cette majorité, bonne pour des temps ordinaires, ne l’était pas pour les temps difficiles où nous étions ; les hommes faibles sont plus à craindre que les

1 La signification do ce mol bonnrs est déterminée par ce qui

suit. Car il est à remarquer que les choix ont (fié toujours on décli-

nant de l'Assemblée constituante à la conventionnelle. Celle remar-

que est juste au moral connue au physique. (Soir île B.)

«Il MÉMOIRES I>K BUZOT.

méchants dans les révolutions, ils perdent tout pur leur

pusillanimité.

Il est vrai que des missionnaires de Paris avaient porté l'alarme dans les départements après la journée du

10 août, en v prêchant sur les propriétés et la sûreté des personnes à peu près les mêmes idées qu'on a depuis rédigées en lois. Pour mon compte, j’empêchai deux commissaires île cette trempe d’être pendus par le peuple

11 Bernai, pendant que j’y présidais l’assemblée électorale , tant je craignais toute occasion de discorde et de division entre les départements et Paris. On dissipa, non sans beaucoup de peine, les inquiétudes que les prédicatifs de Paris avaient jetées dans l'âme des propriétaires et «les citoyens paisibles. Notre assemblée exigea même de tous ses députés le serment de ne consentir jamais «pi’il tut porté la moindre atteinte à ces deux buses fondamentales de la société, sûreté des personnes et sûreté des propriétés ; pour avoir tenu mou serment avec fidélité, on voit ce qui 111'en est revenu.

Il faut en convenir, les premiers torts sont aux journalistes du temps, aux députés surtout de l’Assemblée législative, qui n'instruisirent leurs départements ni de la position où se trouvait l’Assemblée, ni de l’état de la ville de Paris '. Les plus courageux d’entre eux ne s’occupèrent que du soin de pallier les fautes, d'excuser les écarts, «le cacher les excès et les crimes. S’ils eussent fait parvenir la vérité jusqu’il nous, s’ils eussent osé la dire aux assemblées électorales, la France était sauvée, avec la liberté, la paix, le bonheur. Une seule résolution prise dons les assemblées électorales eut suffi pour opérer

* Si, 1ms des élection*, on eût connu l’état an vrai de la ville de Pari*, la France était sauvée. J ai nai* la Convention nY'ût tenu «c* êéancca dans un pareil endroit . („Yo te de H.)

celii. Il ne fallait qu'enjoindre aux députés de se réunir ailleurs que dans Paris, et Marat, Danton, Robespierre avec leurs associés n’entraient point dans le sein de la Convention nationnle on ne prévit rien, la Convention vint à Paris, et dés lors tout fut perdu.

Si donc nous eussions été des contre-révolutionnaires, nous aurions profité de cette circonstance, qui eût placé sous notre dépendance immédiate tous les représentants du peuple français, et d’al>ord nous aurions .étudié leur caractère, leurs vices et leurs besoins comme leurs vertus, pour détruire l’effet des uns sur l'opinion publique, et flatter les autres par ce qui leur conviendrait le plus.

Nous aurions vu que les départements avaient choisi ceux qui , dans les assemblées constituante et législative, avaient obtenu son estime. Les uns, comme Grégoire et Tbibaud, pouvaient être attachés aux principes; mais ils l’étaient encore davantage à leur propre sûreté, toujours prêts à se déshonorer pour elle. De ceux-là , nous aurions eu bon marché. Les autres, comme Brissot, Pétion, Salles, Guadet, Buzot, d'un caractère décidé, sans ménagement pour le crime , inébranlables dans leurs principes, ne connaissant de bien que la libellé et la vertu , ni de inaitres que la loi , devaient être fort redoutables. A ceux-ci s’étaient unis tous les hommes il talent et à grand caractère qui paraissaient pour la première fois dans les assemblées nationales , pour en devenir un jour le soutien et la gloire, tels que Barbaroux et Louvet. Que n’eussent-ils pas opéré pour le lionheur de lu nation française, si elle en eût été digne?

Mais plus avisés sur l’état de corruption ou nous

1 Tout ce <|ue dit Billot est confirmé par les Mémoires île Duunoti on’a publiés M. Taillandier.

l’avions plongée, nous n’aurions eu qu’à flatter ses vices, encourager ses excès, pour lui rendre odieux ces vertueux représentants. Si leur propre vertu n’eût pas suffi pour les perdre , la calomnie et 1a violence auraient fuit le reste.

Mais nous aurions bien observé que, dans plusieurs départements, la journée du 10 août avait fuit sortir de la fange quelques insectes venimeux que l’ordre établi par la constitution de 1 791 v avait comprimés en silence. Cette espèce d’hommes, dans un air plus diluté, avait osé pour la première lois se fuire entendre au milieu des cris tumultueux de la' tourbe soulevée; et caressant ses passions, excitant son envie, mettant en agitation tous les vices de la fainéantise et de la misère, et le désir naturel à tous les hommes d’être comptés pour quelque chose dans les grandes commotions politiques, ils avaient trouvé le moyen de lui plaire, de se faire distinguer parmi les plus zélés et de donner l'espérance à la multitude aveuglée, qu'eux, ils seraient les plus chauds défenseurs de ses droits, précisément parce qu’ils les exagéraient au degré le plus extrême.

De ces gens-là un assez grand nombre parvint à lu députation, tels <pte Durot, Montant, Legendre, Levasseur, etc. Les gens sages s’imaginèrent «l’abord qu’ils ne seraient pas dangereux sur un aussi grand théâtre, parce que leur profonde ignorance, et leur exagération même, les mettraient bientôt à la place qu’ils devaient y occuper : erreur profonde , dont nous aurions su profiter si nous eussions voulu faire une contre-révolution ! Le temps de la sagesse était passé, et le meilleur moyen qu’elle ne revint plus, c'était d’accréditer la folie, qui toujours exagère. D’ailleurs, ces gens-là devaient être et étaient en effet extrêmement vicieux; et comme il fal-

lait à tout prix corrompre le peuple, on ne pouvait mieux Paire que d'employer à cette fin ses premiers corrupteurs, lesquels par cela même avaient déjà sa confiance, et pouvaient mieux le corrompre encore. Nous nous serions donc attaché cette espèce d'hommes; et comme ils auraient trouvé en nous une parfaite ressemblance avec eux, ils nous auraient donné aisément leur attachement au prix que nous aurions bien voulu le payer.

Je ne parle point des fripons subalternes, comme Tallien. Merlin, Chasles, Basire, ils ne pouvaient pas être à d’autres. Quant à Lindet, Fabre, Thuriot, Chabot, Saint-Just et Jean-Bon Saint-André, ils devaient aller là où il y avait force crimes à commettre et {[ronds profits à faire. Pour Lacroix, c’est, aux yeux mêmes des gens de son parti, l’être le plus vil de Fronce. Mais tout était perdu, si Marat, Robespierre, Danton nous échappaient : Marat, que la nature semblait avoir formé pour rassembler en un seul individu tous les vices de l’espèce, laid comme le crime, qu’il suait par tous les pores de son corps hideux et pourri par la débauche, bête féroce, poltron et sanguinaire , il ne parlait que de sang, ne prêchait que l'effusion du sang, ne se délectait que dans le sang. Ce monstre, qui a fait secte en France au dix-huitième siècle, n’avait au lieu de talents que de l’impudence et de la férocité. Son apothéose sera un jour la satire la plus amère de la révolution de 1793, et son nom, en exécration à la postérité, couvrira d’opprobre la nation qui le déifia. Robespierre, non moins lâche et couard, cruel de sang-froid avec réflexion, par système et par peur, haineux, vindicatif, jaloux à l’extrême, avait sans cesse les mots de Providence et d'humanité à la bouche, -alors même qu’il égorgeait ses plus anciens amis. Ce scélérat hypocrite ne pardonna jamais ni les

outrages qu'il avait faits, ni les bienfaits qu’il avait reçus, ni les talents qu’il n’avait pas. Condorcet n dit de lui qu'il n’avait pas une idée dans la tète ni un sentiment dans le cœur. On eût mieux peint Robespierre sous la figure sombre, pâle, décharnée de l’Envie jetant sur tout ce qui l’approche les serpents qui lu dévorent. Danton, ambitieux de gloire, n’aimait pas moins ses plaisirs et l’argent; indifférent au crime comme à la vertu, la cruauté même n’était pour lui qu’une affaire de calcul; suivant son intérêt, il eut signé la grâce des prisonniers de septembre comme il signa l’ordre de les massacrer; habile à saisir la circonstance, il servit les Lameth dans les clubs et les marchés publics , tant qu’ils furent les meneurs de l'Assemblée constituante; il les abandonna depuis, quand il n’y eut plus rien à gagner avec eux. Prudent à fuir les dangers, il savait reparaître à propos pour s’en approprier lu gloire. Je ne le crois pas aussi envieux que Robespierre, ni altéré de sang comme Marat; mais il en boit aussi quand son intérêt en demande, et sa haine est extrême contre la probité qui attaque ses vices ou veut renverser sa fortune acquise par le crime : c’est alors que ses passions irritées ne connaissent plus de bornes; il lui faut de nouveaux crimes pour couvrir les anciens, et il s’y plonge. Son esprit est sans culture, il entend peu le raisonnement, et n’a de connaissance en aucune partie ; mais né avec une horrible figure, il sait la rendre plus horrible encore dans les convulsions de sa colère. Il déploie avec violence une voix forte et sonore, il tonne de ses poumons vigoureux, et met ii profit ses talents naturels, une certaine force de tête et de pensée, une audace et une sorte d’éloquence populaire qu’il tient de la nature, et qui lui a fait beaucoup de partisans.

Voilà les hommes qui , avec le fourhe et lâche Barère, font la destituée de la France! Si nous eussions été des contre-révolutionnaires , il eut fallu se les associer.

Il était, à Paris, une société célèbre où un patriotisme sage et éclairé avait dominé durant les beaux jours de la Révolution. On y examinait autrefois les (picotions politiques les plus intéressantes avec discernement, modération, éloquence; c’était là qu’on préparait avec solennité la discussion des décrets de l’Assemblée constituante, sans se permettre jamais d’inculper et d'attaquer ceux qu’elle avait rendus. Insensiblement ce rendezvous paisible de tous les hommes instruits de Paris, qui propageaient par toute la France les vrais principes de la liberté, devint une caverne de brigands, le plus affreux repaire des plus dissolus, des plus lâches, des plus atroces coquins de toutes les parties du territoire français. Il suffisait d’être homme de bien pour en être chassé si on ne s’en exilait pas soi-même, et pour tout dire en un mot, Marat en fut le chef, Danton et Robespierre y commandaient en sous-ordre. Il parait qu’aujourd'liui Ghnumette et Hébert qu’il suffit de nommer, y ont une grande influence. C’est là que le Comité de salut public adresse ses hommages pour la direction de ses travaux et le choix des officiers et commissaires qu’il emploie. Tout tremble sous les jacobins de Paris, et c’est ainsi que la France est gouvernée par une société de bandits et de brigands réunis à Paris. Pour bien connaître l’esprit des jacobins, il ne faut que se donner la peine de lire le journal de leurs séances. Quoique les traits en soient encore adoucis et infiniment loin de

1 Hébert a été condamné à mort le 2 V mars 1794. Ces ont

donc été écrites avant son supplice, et probablement vers le mois de novembre ou de décembre 1793.

l’exacte vérité, si un historien honnête homme peut en supporter lu lecture, il y trouvera mieux qu’ailleurs le tableau de la révolution de 1793 C’est là qu’il pourra discerner l’origine, les moyens et les ressorts de cette affreuse révolution , le caractère et les vices des principaux acteurs, leur scélératesse réfléchie et les instruments atroces de leurs projets sanguinaires.

Parlerons-nous ici d’une société de femmes perdues, ramassées dans les boues de Paris, dont l’effronterie n’a d'égal cpie leur impudicité, monstres femelles qui ont toute lu cruauté de la faiblesse et tous les vices de leur sexe? la vue seule en fuit horreur. Ces femmes ont joué un grand rôle dans la révolution de 1793. Une vieille barboteuse de Paris les commande, et leurs poignards appartiennent à qui sait mieux les paver. Il parait que Lacombe s, leur chef, a pris un grand empire; et dans les débats qui se préparent entre Robespierre et ses amis, et Danton et les siens, cette impudique femelle pourrait bien faire pencher la balance en faveur du parti pour lequel elle se déclarerait. A quel excès d’infamie u-t-on conduit le peuple français! Il se pourrait à la fin, qu'a bien examiner les choses, les armées françaises ne se battissent, l’Assemblée de lu nation ne se déshonorât, la fortune publique ne s’anéantit, toute la République ne fut teinte du sang français , que par les intrigues des plus hideuses coquines de Paris.

1 La révolution «lu 1793 est, pour Ilu/.ot, la révolution «lu 2 juin, «pii a faussé la représentation nationale et décimé la Convention. C’est le véritable sens à donner à une expression devenue populaire, et il justifie l'horreur qu’inspire ta révolution de 1793.

* Lacombe, ancienne comédienne , parut à la barre «le la Convention, le 20 août 1793, y prononça, en «pialité «l’orateur «le la Société des républicains , un discours où elle demandait IVpuraliou de toutes les administrations.

Mais nous, si nous cussionsété des contre-révolutionnaires, nous nous serions emparés de ces deux foyers de perfidie, de bassesses et de crimes : et là, entourés de tout ce qu’il y a de plus abject et de plus profondément corrompu dans les deux sexes, nous eussions publiquement ou en secret, suivant le besoin des circonstances , remué cette boue et porté l’air infect qui en sort dans toute la France, par nos agents départementaux ou par les députés provinciaux, dont nous eussions pris à nos gages la misère, lu lâcheté ou les inclinations perverses.

Dans cette position, que n 'eussions-nous pas espéré, que n’cussions-nous pas osé tenter, escortés de tous les députés corrompus ou imbéciles et de nos jacobins fidèles, et de ce ramas d’êtres méprisables, tant hommes que femmes, filles, enfants et tous autres, véritable populace des états, instruments nécessaires de la tyrannie, qui, dans tous les temps, servit l’ambition et ses projets sanguinaires? Ennemie naturelle de tout ordre, de tonte probité, et partout le fléau, le tourment et la ruine de la liberté, elle précipita toujours les nations dans l’avilissement et l’esclavage.

Cola fait, il nous restait encore à composer le ministère de nos plus chers affidés, il recomposer les autorités constituées de tous gens sur lesquels on ne pût pas porter le reproche de la plus légère vertu.

Le ministère était composé, à l’époque «le la réunion de l’Assemblée conventionnelle, de ceux dont la probité trop austère avait déplu à la cour en 1792, et «pic l’opinion publique avait rappelés à leurs fonctions, après la journée du 10 août, à l’exception du scélérat Danton, «iue la peur avait placé an milieu «le la justice, et de l’imbécile Monge, qu’on avait pris pour un bonhomme. Le Conseil présentait à la considération publûpie, dans

Roland, les vertus rigides des {dus beaux âges de la république romaine; dans Servan, un îuilitaire sage, éclairé, actif, bon patriote, honnête homme ; dans Clavière, un ami de la liberté, déjà éprouvé par les persécutions des aristocrates de Genève, -et renommé par ses profondes connaissances dans la partie des finances; et dans Lebrun, une tête froide, réfléchie, propre aux combinaisons de l’art des négociations modernes, instruit dans le secret des pussions et des intrigues qui font mouvoir les principaux cabinets de l’Europe, également cher aux patriotes, et exercé par le malheur.

Or, il eût paru difficile de renverser un ministère aussi bien composé, aussi chéri de lu nation, si nous n’eussions compté d’une part sur le pouvoir de la calomnie qui se multiplie, pour ainsi dire, et s’accrédite par ses propres excès, et de l’autre sur la corruption qui, demis agents, réagissant sans cesse sur le peuple, et du |>euplc sur tout ce qui l’entoure, devait à trait de temps, lui rendre odieux tout ce qui avait du caractère, des principes et de la probité. Et si, après tant de services rendus à la chose publique par le maire l’étion, Pétion, l’idole passagèrement adorée du peuple, objet éternel de la haine des aristocrates et des rois et le patriote français le plus constamment chéri des vrais amis de la liberté, soit en France ou parmi les étrangers, nous étions parvenus à le transfonuer tout à coup eu défenseur de la cour et de la royauté, en contre-révolutionnaire , en traître, quelle force eût pu résister jamais à la puissance de nos enchantements politiques? Quel homme eût été ii l’épreuve de notre habileté dans l’art de calomnier la vertu? Eh! qui peut douter qu’alors nous n’eussions obligé Roland et Servan, ainsi que les deux autres, à force de dégoûts et d’outrages, il donner leur démission,

ou •l’Assemblée nationale à leur retirer sa confiance et leurs fonctions? Bien plus, nous serions arrivés h ce point que la bonne comluite «les ministres eût été même importune à la Convention , que la confiance publique dans ces délégués honnêtes lui eût été présentée avec su«!cès comme une circonstance dangereuse à sa propre puissance, et que, par amour pour la paix, une majorité, séduite par sa propre faiblesse, 'eut sacrifié aux séditieuses clameurs de notre parti les seuls hommes dont la rigidité des principes, le courage et le caractère pourraient arrêter la désorganisation totale «lu gouvernement.

Quant à ceux «pie nous aurions mis à leur place, ou juge bien «pi’ils auraient été pris dans la classe dont nous avions d«:jà éprouvé rattachement et la corruption, ou parmi quelques autres dans lesquels nous aurions découvert par la suite une hypocrisie plus profonde ou une méchanceté plus réfléchie.

Ah ! que ne puis-je effarer de ma mémoire les jours malheureux où, sur des indications trompeuses, je contribuai moi-même à deux de ces odieux «dioix ! fâche, Garat, noms affreux, exécrables souvenirs! que de regrets, «pie de remords ils me causent! C’est à moi que vous «lever, en partie votre élévation soudaine, et j’en suis bien puni.

I’ache' avait eu quelques liaisons avec Roland lors de son premier ministère. Cet homme passait pour un administrateur intelligent et laborieux; ses moeurs «'-taient fort retirées, ses manières communes, son extérieur négligé; on avait pris tout cela pour des talents et des vertus.

Garat avait été dans l’ancien régime ce qu’on appelait un homme de lettres, titre fort équivoipie que se donnaient a Paris tous ceux qui vivaient il faire ou à parler

de l’esprit; Garnt en tenait bureau au Lycée, et quelquefois il en jetait quelques fleurs dans le Mercure et dans les autres journaux du temps, où ceux qui ne pouvaient pas atteindre, avec les d’Alembert, les Condorcet, les premiers rangs dans la philosophie, se contentaient de lui offrir, sur les derniers degrés, quelque encens hebdomadaire. Carat avait surtout l’esprit de flatter les hommes en place et les opinions dominantes; on l'a vu flagorner tour il tour dans leur élévation ceux que, sans pudeur comme sans probité, il a insultés depuis avec une égale bassesse dans leur abaissement. Ce petit homme, qui préconisait les vieilles idées de Necker, comme il a fait depuis des opinions modérées des feuillants, devenu ensuite le panégyriste de Pélion, puis de Guadet et de Vergniaud , et de là, vers le 10 août, retombé dans le néant par la peur des revenants, avait voulu être «le tout dans l'Assemblée constituante, et n’avait été rien qu’une espèce «le hors-d’œuvre ampiel on ne songeait pas, un des hommes dont la haine ne soucie pas plus que l’amitié; avec beaucoup d’esprit, incapables de tout bien; sans Ame, sans énergie, sans caractère; du reste parlant force philosophie, morale, humanité, jusque-là qu’il ne leur en coûte rien.

Nous étions fort en peine, après la démission de Servan, du choix à faire pour son successeur. J’en parlais un jour avec plusieurs «le nos amis, en présence de Itoland, qui nous assura qu’il connaissait un homme dans ses principes, «jui pourrait remplacer dignement le ministre .Servait. Cet homme l’avait tellement séduit par son extérieur hypocrite, «pie Itoland même doutait qu’il acceptât le ministère. On lui écrivit lettres sur lettres pour le déterminer à le faire. Cela arrêté entre nous et quelques amis, je promis d'en parler à tous ceux

«le l’ Assemblée qui avaient quelque confiance en moi. Chacun fit. «le son côté ce <]u’il put, et à une grande majorité Pache fut nommé ministre «le la guerre.

Paclie accepta le ministère sans se faire prier, et nous ne tardâmes point à nous apercevoir que nous n’avions pas fait le choix que nous avions espéré. Bientôt tout fut changé dans les bureaux de la guerre; aux hommes instruits, sages et fidèles «le Servan succéda je ne sais quel ramas d’ignorants, de forcenés, de brigands pris dans la gent jncobinière, parmi les plus effront«:s d’entre eux; aussi le gaspillage le plus scandaleux, les friponneries les plus éhontées, le plus inconcevable désordre régna-t-il dans cette partie de l'administration. Malgré les dépenses excessivement folles dont on n'a jamais pu obtenir les comptes, les armées manquèrent de tout, les généraux furent découragés, leurs plans de campagne point secondés, et entre autres l’expédition «le la Hollande entravée de manière que, n’ayant pu se faire à temps, elle fut suivie des plus grands revers, tandis «pi’on avait lieu «l’espérer au contraire «pie la campagne et la guerre finiraient par celte expédition. Dans l’intérieur, Puche ne se conduisit pas mieux. Circonvenu par tous gens sans mœurs et sans aveu comme sans capacité, on était sûr «l'être accueilli quand, avec des cheveux gras et un vêtement sale, on affectait près de lui les plus extrêmes exagérations du jacobinisme, avec ces tutoiements devenus h la mode, et les calomnieuses et grossières imputations contre les gens «le bien. On ne s’informait pas chez Puche si tel sujet était laborieux, s’il était instruit, s’il tenait une bonne comluite, niais s’il allait aux Jacobins, s’il lisait Hébert et Marat, s’il était patriote de septembre. Dans lu maison, tout était ravalé jusqu’à cet excès «l’hypocrisie, «le bassesse,

qu’on n’y trouvait de mérite et d'accès que par un extérieur maussade et avec des habits déchiquetés. Le ministre de la guerre s’honorait parfois de descendre diner chez son portier. Les entants de Partie, ses filles couraient comme des forcenées dans les lieux ou l’on prêchait le meurtre et le pillage avec le plus d'impudence, et souvent on les a vues dans des embrassements dits fraternels en réchauffer les dégoûtantes orgies. Pache portait au conseil les mêmes principes, et partout il contrariait ceux qui pouvaient ramener l'ordre et la justice en donnant de la force au gouvernement contre les scélérats et les désorganisateurs.

Pour Garat, voici comme il parvint au ministère de la justice. Danton avait enfin donné sa démission ; il lui fallait un successeur qui contre-balançat l’influence de l’hypocrite Pache. On cherchait cet homme sans pouvoir le trouver, lorsque le nom de Garat vint à ma mémoire. ,1e le prononçai sans qu’on y fit d’abord une grande attention. Le désespoir d’en trouver un autre fit qu’on y revint ensuite; mais son caractère de faiblesse et de légèreté, son mauvais journal de l’Assemblée constituante, sa nullité profonde dans les secousses de la Révolution, inspiraient peu d'intérêt pour ce personnage. Quelqui*s-uns des nôtres, et Salles entre autres, le jugeaient tel qu’il devait être un jour; ils s’en méfiaient à tel point que, quoiqu’il fut convenu entre nous à la majorité de le nommer ministre, ils persistèrent à ne pas lui donner leurs suffrages.

Ainsi, il était dans notre destinée d’élever nous-mêmes aux premières dignités de l'Etat deux hommes qui devaient contribuer le plus à sa ruine, et devenir par conséquent nos plus mortels ennemis.

Pache ne s’est jamais démenti depuis qu’indépendant

A D X AMIS DE LA VÉRITÉ, de nous pur su pluce, il a pu se livrer sans crainte à toute la perversité de son caractère. C’est par sa détestable hypocrisie, sa criminelle complaisance tiour les Jacobins et leurs plus grands excès, que, chassé du ministère sans qu'on ait pu lui faire rendre ses comptes, il a mérité d’étre maire de Paris. C’est aussi dans cette place qu’il a le mieux servi le parti des brigands, auxquels il s’est encore plus particulièrement associé en favorisant tous leurs crimes, en présidant aux complots tramés contre la représentation nationale et la liberté. Monstre dont on sait à peine si l’on doit plus admirer 1 impudente hypocrisie que la bassesse et la lâcheté.

(J liant à Garat, on sait qu’après avoir fait l’apologie des massacres de septembre, devenu ensuite l’espion, le valet du parti Marat, il fut porté par les Jacobins, du ministère de la justice à celui de l’intérieur. Loin d’arrêter les suites des conjurations inutilement dénoncées que les Jacobins ne cessaient de former contre l'Assemblée nationale, loin de prévenir lu coutre-revolution du i juin, dont il savait toutes les circonstances préméditées, il les favorisa non-senlemont de son silence et de son inaction, mais encore de tous ses moyens et de tous ses talents; il prostitua son ministère, sa conscience, sa plume, à la Faction qui avait détruit la liberté de son pavs. Infâme corrupteur de la morale du peuple, il emplova les plus odieux ressorts' pour séduire les faibles, effraver

1 Nous étions encore dans la llretngnc, prés Quiniper. lorsque Goliirr, ministre de la justice, et Garat de l'intérieur, écrivirent aux tribunaux et aux administrations de cette ville une lettre d'invitation à nous livrer pieds et points liés au tribunal révolutionnaire de Paris. C'était en réponse à des pétitions qu'on leur avait adressées pour les engager a obtenir le rétablissement de l 'administration du département dans eette ville, qui en avait été éloignée eu punition de son attachement aux principes de la liberté. Les miuii-

ceux qui avaient quelque courage, acheter les gens qui étaient partout à vendre, calomnier les hommes de bien dans le malheur, couvrir des plus brillants prétextes, du patriotisme même ou de la nécessité, et cacher aux veux de la multitude trompée les plus atroces excès des scélérats qui l’avaient pris à leur solde; enfin, il devint si bas, si méprisable, que ceux-ci mêmes en eurent pitié; ils rougirent de conserver plus longtemps au ministère un homme qu’ils ne pouvaient pas même offenser. Garat, averti de sa chute prochaine, crut ne pouvoir mieux faire que de donner sa démission, et, pour conserver sa misérable vie, il consacra à la gloire des tyrans de son pays un pauvre journal qu’il acheta de Dulaure. C’est là que, sous la plume mercenaire du vil Garat, sont recueillis quatre fois par semaine tous les mensonges et les plus

tics répondirent assez ouvertement qu’on ne pouvait espérer celte faveur qu’en livrant à leurs ennemis et à l'échafaud les députés réfugiés à Quimper. J’ai tenu , lu la lettre, elle fait frémir d'horreur.

Je me rappelle qu'étant à Caen, où force coquins de Paris venaient journellement verser l’or et la calomnie, ou eu prit un qui fut interrogé publiquement par l'administration. Il dit au publie que Paris était bien trompé sur la ville de Caen et qu’il se réjouissait de pouvoir désabuser Paris des préventions qu’on y avait contre elle; l’administration eut la faiblesse de rendre la liberté à ce coquin qui, arrivé à Paris, se bâta d'imprimer le plus calomnieux récit qu'on puisse imaginer. Cet imprimé se fit aux frais de la nation, et les monstres l’envoyèrent par milliers par toute la France.

On sait que des commissaires des sections, envoyés à Kvretix , rendirent a leurs commettants un compte intéressant du patriotisme de cette ville et de ses résolutions généreuses; oli bien î ces commissaires forent persécutés au point que les sections furent obligées de les prendre sous leur protection particulière pour mettre â l’abri la liberté et la vie de ces honnêtes gens. Mais je crains bien que depuis ils n’aient porté la peine de la droiture de leurs intentions et de leur conduite.

Ou ferait des volumes de mille autres traits plus infâmes , mais je inc borne à ceux-ci qui ne sont pas connus. (Mole de 1t.)

plates calomnies qn’il convient à la faction de répandre en France, soit pour opprimer ou assassiner les plus hommes de bien , soit pour tromper la nation aveuglée sur la véritable situation de ses affaires, Garât, il est possible qu’en ce moment ton odieuse plume trace en secret l’histoire de cette révolution; combien tu vas flatter les scélérats qui te laissent vivre ! combien tu vas calomnier les hommes vertueux qu’ils ont fait mourir! Sois lâche, cruel, menteur; défigure tous les faits, emploie toutes les ressources de la perfidie pour dérober à la postérité tes forfaits et ceux de tes maitres. Garât, tu feras ton métier ; mais n’oublie pas cette lettre que madame Roland t’écrivit de sa prison. Je vais lu transcrire; cela suffît pour (pie tes écrits ne soient plus à craindre 1 .

• A Garat. — Le 20 juin, huit heures du matin, n prison de l'Abbaye.

» Quels cris répétés se font entendre? Ce sont ceux » d’un colporteur qui annonce la grande colère du père » Duchesne contre cette b. de Roland, qui est à l'Abbaye ;

1 Nous avons publie le fac-similé de cetlc lettre à la fin «le notre fitude sur madame / loland , en même temps que les lettres «le madame Roland à Buznt. Il est évident «pic Buzot avait sons les veux cette lettre de madame Roland lors«pi'il écrivait scs Mémoires , a la fin de 1793 ou au commencement «le 179V, et «pie par cotisé- «picnt il ne lavait pas laissée, en «piittant K vieux, aux mains de Lcpelletier, comme ou l'a prétendu en combattant l'opinion «pie nous avons émise dans notre Etude sur l'orifpnc de tous ces papiers : Mémoires de Buzot , de Pétion, de Louvet , Lettres de madame Ho la nd à Buzot , de Buzot à Lepetletier. Les objections «pii ont été faites, et qu'un examen un peu approfondi «le la «piestion .suffirait pour dissiper, n’ont pas modifié une opinion «pii est devenue riiez nous une conviction.

RS MÉMOIRES DK RfZOT.

» la grande conspiration découverte des rolandistes, buzo- » tins, pétionistes, girondins, avec les rebelles de la Yen- » dée , les agents de /' Angleterre . Il finit trouver le vieux

• ltolund pour lui faire subir la peine de ses crimes ; il faut » se mettre après sa femme pour lui tirer les vers du nez » sur son c.c. de mari. La, déluge île sales éjàthètes, » répétitions affectées que je suis à l’Abbaye, provocation » à me maltraiter. C’est sous ma fenêtre q«e le crime » répète ses invitations au peuple du marché.

i> Ainsi l’on insulte l’innocence après l'avoir opprimée ,

• on excite h l’immoler. C’est effectivement tout oe qu’il » reste h fuira. t£t l'auteur de ces infâmes écrits fut sou- « tenu , protégé , défèudu par Gorat, lorsque de pareils » excès contra la Convention l’avoient fait arrêter par

• l’ordre d’une commission des représentants du peuple.

» Garât ! je te rapporte cette injure, c’est à ta lâcheté » que je la dois ; et s’il arrive pis encore, c’est sur ta tète » que j’en appelle la vengeance des deux.

» Le brigand qui persécute, l'homme exalté qui inn jwrie , le peuple trompé qui assassine , suivent leur » instinct et font 'leur métier ; mais l’homme en place qui » les tolère, sous quelque prétexte que ce soit, est à ••jamais déshonoré.

» Fais maintenant de beaux écrits, explique en phi— ■ losoplie les causes des événements, les passions, les » erreurs qui les ont accompagnés ; la postérité dira tou- » jours : Il fortifia le parti gui avilit la représentation natio- « tuile, il invita la Convention à plier devant une poignée » d'anarchistes , il prêta secours et appui à une commune « usurpatrice qui méconnut l'autorité législative ET PRO- » SCRIVIT LA VERTU.

h Va, je sais ce que précèdent ordinairement ces pro- » vocations outrageantes. Que m'importe ! Depuis long-

» temps je suis prête. Dans tous les cas, reçois cet adieu » que j’envoye, comme le vautour, ronger ton cœur. »

Mais je me lasse de parier plus longtemps de ces horribles personnages, dont il n’est pas de supplice qui puisse égaler les forfaits; et revenant à mon sujet, je le reprends il l’époque où, après avoir chassé du ministère Roland, Cluvière, Servan et Lebrun, des contre-révolutionnaires auraient dû mettre à leur place les plus détestables sujets, tels que Garat, Pache, Rouchotte et compagnie.

On sent que, devenus maitres du ministère et des places qu'il confère, nous aurions bientôt possédé dans toutes les parties de l’administration des hommes de notre parti, intéressés à nos brigandages, dévoués à nos principes comme à nos intérêts, dont ils auraient partagé le profit. C’est alors que, sous différents prétextes, nous aurions sollicité , obtenu, sous le nom de nos manne- <1 u in s ministériels, force argent pour dépenses secrètes , ou même pour choses utiles en apparence, dont nous aurions été dispensés «le rendre compte. Avec cet argent nous aurions tout fait , car avec lui on peut tout en France. Rien éprouvés dans la connaissance des hommes révolutionnaires, nous aurious su par nous-mêmes à quel taux ou pouvait porter le patriotisme du chacun de nos sans-culottes . Il n’y a guère que les grands fripons qui coûtent cher ; le commun est au plus bas prix ; tel répuhlicaiu , le plus robuste, n’est pas à cent sous la semaine.

Mais il y avait à la Convention nationale, dans le nombre de ceux qui ouvraient ou fermaient a volonté les coffres de lu nation , un certain homme de grotesque allure, que l’ignorance de tous avait rendu fameux dans

8i MÊMOIIiES DE DÜZOT.

l’art tle faire des assignats et d'acheter à des j>ri x énormes l’argent que les assignats ne pouvaient suppléer. Cet homme s’appelle Camhon , honnête fripon qui, en parlant toujours de ménager les deniers du peuple , ne savait bien ménager que les siens. C’est une chose merveilleuse en son genre que la réputation de ce grossier charlatan ! On en eût fait tout au plus un bon commis de négociant; son esprit, aussi borné que son langage était barbare, ne savait rien concevoir nu delà des idées leé plus communes, en finances comme en toute autre partie. Mais né avec une sorte d’activité qui approchait quelquefois de la pétidance , de la folie, dispensé même par une sorte de bonhomie apparente de ménager ses expressions, et de mettre de lu précision et de la justesse dans ses idées, il parlait, parlait sur les plus petites choses comme sur les plus importantes, avec une chaleur, avec une impétuosité telles que l'immodération même de son partage faisait adopter par ennui ce qu’on n’avait pu réfléchir ni comprendre; sa confiance en huitième en inspirait aux autres; son orgueil, que la plus légère contradiction mettait en fureur, semblait en imposer aux plus sages, et son ignorance était si hardie qu’on n’osait même lui en faire le reproche. Du reste, vindicatif, colère à l’excès, et capable de tout pour venger sa dignité offensée, Camhon pouvait tout impunément dans les finances, et ce que personne n’eût osé faire sans s’exposer aux plus justes reproches. Il n’était pas seulement devenu le fabiieateur en titre des décrets d’assignats et le modérateur de l’administration financière, mais encore de lui-même et à son gré il faisait tous les marchés d’argent et disposait de la fortune publique. Personne mieux que lui n’a mis à profit le masque de la probité.

Il eut donc été nécessaire de nous attachera tout |>rix cet étrange personnage. Sans Cnmhon, ses assignats et son argent, la contre-révolution n’eût pas été facile. Nous nous serions donc empressés d’applaudir et faire appluudir cet homme vain, de flatter son orgueil et ses caprices, de ménager son avarice et sa cupidité, de couvrir d’un voile patriotique ses travers, ses erreurs et ses déprédations.

Dans cette heureuse situation, que nous fût— il resté il redouter encore? La sagesse de quelques patriotes éclairés et fidèles aux principes de la révolution, la juste ambition des départements jaloux d'une égalité si vainement acquise pur un égal partage de souffrances et de sacrifices? Lu discipline des années et surtout les vieilles idées de leurs chefs les plus habiles à qui l’expérience des dangers de la guerre aurait fait mieux connnitre le prix du bon ordre et de la sévérité des principes militaires? Pour renverser ces obstacles il nos vues contrerévolutionnaires, toujours semblables à nous-mêmes, nous aurions eu recours aux moyens ordinaires dans tous les gouvernements despotiques, la corruption, la division et la terreur.

Nous aurions commencé pur la désorganisation des années; et pour v porter le ravage de l'insubordination et du désordre, nous aurions invoqué la liberté entre les soldats de la liberté, la nécessité d’une surveillance active du soldat sur les chefs, la crainte de la renaissance de l’aristocratie dans les armées. Bientôt le trésor public eût versé les assignats corrupteurs dans les mains avides du soldat; bientôt des écrits licencieux eussent porté dans son âme ouverte à toutes sortes d’influences, les plus dégoûtantes maximes d’indiscipline, d’immoralité, de libertinage d'esprit et de cœur. Nous eussions élevé

se,

le patriotisme et le triomphe fie notre pnrti dans les armées sur les plus odieuses calomnies contre les gens de bien qui nous auraient opposé de la résistance à nos projets de désorganisation. Ainsi, après avoir perverti, infecté, corrompu de nos funestes principes le rouir des soldats , vous les eussiez vus ne conserver du caractère français que l’impétuosité de sa bravoure, sans discipline comme sans mœurs, perdre le fruit de leurs premières victoires; et n’offrir dans nos camps, devenus le tombeau de presque toute la jeunesse française, au lieu des vertus qui préparent et font la gloire des défenseurs de lii liberté, que les vices de l’esclavage, son inconstance d'esprit et sa légèreté. Le dirai-je sans frémir d’horreur? ils auraient obéi lâchement à tontes les passions de notre pnrti , à nos projets les plus sanguinaires; ils seraient devenus, comme les plus vils automates, les serviles instruments de nos crimes; ils auraient volé pour nous, assassiné |>onr nous. Barbares exécuteurs de nosjiropres bourreaux, ils auraient conduit à l’échafaud tons ceux que nous aurions marqués de notre colère; et bientôt, dans son propre pays, sous les yeux de ses concitoyens, dans les murs témoins des premiers sentiments de bienveillance, d’amitié, d’amour, que soii cœur avait reçus, le soldat français eût égorgé de sang-froid , au simple commandement de nos plus odieux sulialtemes, ses parents, son frère, son ami, son père et son amante ! Kt si quelque général eût osé conserver un peu de cette fierté qui sied si bien aux grands talents , s’il eût méprisé nos personnes, abhorré nos principes, ou seulement contrarié nos projets, eût-il d’ailleurs rendu les plus grands services à la nation, eût-il même sauvé son pays et cfn sein de l’abime relevé son courage abattu , chassé les ennemis du territoire français et porté la terreur dans

les bandes étrangères par les pins étonnants et les plus rapides succès, nous l’aurions contraint, comme Humoiiriez, à trahir sa patrie pour sauver sa tète, ou, comme Custiue et tant d’autres, à s’avilir devant un tribunal de sang et périr honteusement sur l’échafaud en présence de la populace insultant il ses malheurs. Ce 11’est pas tout : il eût fallu chasser de l’armée ou dégoûter du service tous ceux qu’un peu d'expérience dans les armes avait habitués a la sévérité’ de la discipline. On y fût parvenu aisément par des décrets non moins funestes à l’organisation de l’armée qu'injustes envers les troupes de ligne, par des règlements absurdes sur le mode d’avancement ; et bientôt, du général an simple ca]»oral, tout ce (jui aurait servi sous l’ancien régime ou aurait exigé l’observation de ses règles austères, eût été accnsé* d'incivisme et d’aristocratie, et obligé, s’il n’eût pas consenti à suivre la dangereuse pratique des maximes nouvelles, de céder la place à de nouveaux venus plus co mplaisants, plus corrupteurs et plus dignes en tout d’étre jacobins. Il fût arrivé de là (pie nos revers et nos défaites eussent augmenté chaque jour sous des généraux sans expérience et souvent sans courage pris quelquefois dans les classes de citoyens les plus étrangers aux connaissances militaires, même dans les tripots les plus déliontés, justpie parmi les racoleurs. L’ennemi eût pénétré de toutes parts sur le territoire français, et eût pris nos villes frontières, ravagé nos campagnes, enlevé nos munitions, nos fourrages, et moissonné nos plus précieux guerriers, la jeunesse des ateliers et des champs, la force et l’espérance de l’État. Mais nous mirions pris soin «le ca«-her nos pertes ii la multitude, si facile à tromper. Nos plus légers succès auraient été des victoires, nos défaites de simples échecs; P ennemi eût perdu tou-

SH

jours plus de monde dans les plus grands succès, et les Français, un nombre infiniment plus petit dans les plus terribles revers annoncés d’ailleurs à des distances éloignées des événements et officieusement attribués à quelque accident imprévu dans 1a nature ou à la trahison des généraux; car il eiit passé pour maxime constante parmi nous que les sans-culottes français ne pouvaient être battus que par la trahison de leurs chefs, et, à chaque défaite, il eût fallu offrir en holocauste au dieu des batailles la tète de quelque général.

Quant aux départements, qu’opposer à leur juste ambition d'étre comptés pour quelque chose dans la balance politique, à leur jalousie tant de fois provoquée par les plus condamnables excès de la commune de Paris affectant une outrageante supériorité sur les autres? Nous l’avons déjà dit, corruption, division, terreur, nous aurions tout employé pour abattre leur courage, désarmer leur puissance, terrasser leur audacieuse rivalité. Lyon eût bientôt disparu de la surface du territoire français; les plus terribles instruments de la force et de la tyrannie eussent été déployés contre cette cité généreuse; nous aurions livré au pillage , au meurtre , ses campagnes , déjà ravagées par le fer et lu flamme ; des milliers d’esclaves auraient environné ses murs, massacré ses habitants , anéanti son antique opulence et les superbes monuments que la main du temps, guidée par le génie des beaux-arts, y avait, élevés; et bientôt le voyageur, étonné de ne plus retrouver Lyon dans ces lieux déserts et frappés de stérilité, eût regretté la paisible servitude de nos pères avec leur gaieté franche, leurs travers aimables et les jours brillants île leur prospérité il jamais évanouis !

Bordeaux, jadis si célèbre dans l’histoire de la révolu-

tion par son amour pour la liberté , les sacrifices qu’il avait faits pour elle , par son attachement aux lois , au bon ordre, il la justice, Bordeaux eût également porté la peine de son opiniâtre résistance à nos principes. Après l'avoir subjuguée par la famine et la misère et corrompue par l’appût de trois millions versés dans la dusse indigente, avec des promesses encore plus considérables en assignats et en blé; après avoir intimidé, chassé ou désarmé ses plus courageux citoyens, nous aurions fait entrer, comme dans une ville prise d'assaut, quelquesuns des plus scélérats d’entre les nôtres, tels que Tallien , avec un rurnas de bandits formés en armée révolutionnaire ; une commission dite militaire, composée des coquins les plus diffamés du pays, eût truiné son tribunal de sang avec sa guillotine et son bourreau, dans toutes les villes du département de lu Gironde, portant partout la désolation, la terreur et la mort. On eût vu duos Bordeaux et dans les autres parties de ce département les riches dénoncés, persécutés, ruinés, assassinés, les pauvres sans travail, sans pain, sans courage, mériter par leur égarement ou leur bassesse et leur dévouement à servir les plus grands foi-faits, les maux sous lesquels ils périssaient, presque tous trembler en gémissant, sans oser désobéir aux commandements les plus arbitraires et les plus atroces; l’insolence de lu misère d’une part, la lâcheté de la servitude de l’autre, et partout la honte et la dépravation de l’espèce humaine encouragée un crime par l’autorité même qui doit le punir, on abru- ». tic par la peur des supplices qui ne sont plus destinés qu’à l’opprimer. Dans Bordeaux, on se fût disputé jusqu’aux aliments les plus grossiers, des navets, des patates, des ognons; dans Bordeaux, deux misérables commissaires auraient porté l’effroi dans le cœur de cent mille

90 MÉMOIRES DF. BÜ7.0T.

citovens, désarmé six mille grenadiers bien équipés; et pendant que le peuple eût crié Vire Lt Hépnblitjue ! aux fréquentes ordonnances «le mort portées contre ses plus redoutables défenseurs, pour avoir bien servi sa cause et justifié le choix qu'il avait fait d’«?ux dans les circonstances les plus difficiles, il Bordeaux on eut célébré en {fronde pompe, dans la plus éclatante solennité, en l'honneur de Marat, une fête civique, répétée bientôt, par la terreur et la stupidité, ilans tmites les parties du département de la Gironde?

Rufin , pour opérer plus sûrement la contre-révolution, il eût fallu réduire tout ce qu’il y avait en France d’hommes éclairés, de patriotes courageux, d’intrépides ainis de la liberté ; il eut fallu condamner à l’inaction et au silence, par la terreur des arrestations, «les amendes, «les supplices, ceux d’entre eux «pii, assez forts poire suivre un exemple généreux , ne l'étaient pas assez pour le donner. Ft quant au petit nombre, extrêmement rare, «l’hommes nés pour de plus nobles ««m'épiions, pour les entreprises hardies, inflexibles dans leur caractère et dans leurs principes, opiniâtrement ntta«-hés il leur but, toujours dangereux h la tyrannie tant qu’ils respirent, il eût fallu les anéantir! Ce système de t«ïrreur eut été porté à ce point que le peuple français n’eût offert en tous lieux et dans toutes les classes qu’une uniformité dégoûtante de bassesse, de servitude et de misère. Partout bas, rampant, menteur, plus vil que sous le plus * affreux despotisme des rois, irrévocablement asservi aux pins absurdes caprices de s<*s nouveaux tyrans, il l«nir eût sacrifié ses plus chères habitudes, ses goûts les plus estimables , ses usages , ses mrenrs les mieux assortis à son bonheur, tout, jusqu’à sa morale, sa religion et su conscience : que dis-je, au dieu de la nature il eût snh-

IM

stitue dans ses temples déshonorés Lepelletier et Marat!

Et si à tous ses crimes nous eussions ajouté et l’attentat commis le 2 juin contre la Représentation nationale, et toutes les persécutions, les outrages, la mort dont on a trappe depuis les plus instruits d’entre les députés, ceux dont le courage et la vertu étaient le plus redoutables aux ennemis de lu liberté! Et si a tous ces crimes nous eussions joint celui d'engloutir la fortune publique et les fortunes particulières dans des dépenses non moins étonnantes par leur excès cpie par l’obscurité dont ou les enveloppe, et celui d’avoir jeté un tel désordre, une telle confusion dans l’administration des finances ruinées sous l’énorme poids d’un papier stérile, sans représentation , sans garanties, sans nulle valeur, de sorte qu’une banqueroute, devenue nécessaire, eût été regardée comme le premier bienfait du nouvel ordre de choses; alors certes, alors nous aurions été des contrerévolutionnaires; la nation entière eût dû se soulever contre nous , et par un jugement solennel nous condamner aux peines réservées aux plus grands scélérats!

Maintenant, qui de nos oppresseurs ou de nous s'est rendu coupable des atrocités que je viens de décrire? En examinant ce que les plus décidés contre-révolutionnaires auraient dû entreprendre pour arriver à leur but, je n’ai rien dit qui n'ait été fait, je n’ai retracé aucun crime qui n’ait été commis. Encore que de choses n’aije pas omises! que d’autres j’ai oubliées! que de plus horribles, commises à Marseille et dans le midi de la France, n’ont été connues ni de moi ni de personne! Il est mille détails plus affreux dans lesquels je ne suis

pas entré, mais dont chaque partie de la France peut offrir les traces sanglantes! Eh bien, à qui les rapporter? où sont les coupables? Où? Dans l’assemblée usurpatrice <pii tyrannise aujourd'hui la France. Robespierre, Danton, Barère, Lacroix, et vous tous, nos lâches et cruels oppresseurs, ce sont là vos crimes; rien ne pourra effacer cette vérité terrible; elle est écrite sur le teint hâve et pâle de la misère qui porte partout ses ravages; elle est écrite sur les monuments durables de vos sanglantes barbaries, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, sur nos marchés déserts, dans nos campagnes abandonnées, sur nos frontières jonchées de cadavres ; elle est écrite sur les tombeaux des milliers d’hommes de bien assassinés par vous! La main du temps n’effacera jamais les taches de sang dont vous êtes couverts! Des agents des puissances étrangères eussent-ils fait autrement que vous pour perpétuer la guerre, soulever contre la nation française tous les peuples à qui il reste encore quelque sentiment de morale et d’honneur, et la conduire par la licence, le dépérissement, le désespoir et le crime, ail plus affreux despotisme. Vous avez abattu tous les courages, flétri toutes les vertus, desséché toutes les sources du commerce et de l’industrie, frappé de stérilité nos arts et nos campagnes. Tout est nivelé pour l’esclavage; départements, religion , gouvernement , patrie , tout a disparu; tout est prêt pour un nouveau maître1. Ah!

1 Le jour où l’on proclamerait un mi à Pan», pourrait être aussi celui de la restauration de la noblesse, du clergé, des parlements et des intendances. Tout est prépare pour cela. On a fait mourir les hommes qui étaient redoutables à l'orgueil de la noblesse. Le clergé constitutionnel est détruit- et n’est pas regretté, mais la religion vit dans le cœur du peuple qui en sent le besoin et les remords. J. a justice déshonorée ne présente nul abri dans les tribunaux, et n’a nulle force dans l’État. Quant aux intendances, il faut bien quelque chose qui remplace les départements. Cependant un roi pourrait

AUX AMIS DE LA VÉlilTÉ. 93

qu’on ne s’y trompe pas, la résistance que nous opposons aux années étrangères ne peut pas être de longue durée. Elles sont sur notre territoire; mais la nature et l’art v avaient placé avant nous des positions militaires avantageuses , des places fortes sous lesquelles nos troupes vaincues pouvaient se rallier; il a fallu emporter ces villes, forcer ces retranchements : et la prudence égale le courage de nos ennemis; ils n'ont pas voulu s’avancer dans le cœur de la France, qu’ils n’eussent ses frontières et ses lignes retranchées. Mais qui pourra leur résister à la prochaine campagne, quand , maitres de tous nos points de retranchement et d’appui , ils feront marcher en avant leurs phalanges inébranlables? Français, vous êtes braves, tonte l’Europe vous rend ce juste hommage! mais que sert la bravoure sans guide et sans discipline? Donne/.-leur des Marlhourough et des Turenne, ils seront invincibles; mais avec Villeroi , les plus fiers grenadiers seront vaincus. Et qui vous garantira de la corruption de l’or et des assignats, dont vos propres maitres font usage contre vous pour flatter vos passions, en énervant vos forces et votre courage? Où sont vos approvisionnements d'hiver, vos munitions, vos fourrages? où les chefs qui vous conduisaient à la 'victoire? où l’intérêt puissant de la liberté qui vous en inspirait le devoir? Hélas! pendant que vous versez, aveugles que vous êtes, le plus pur sang des Français pour des maitres nouveaux , le sang de vos plus hon-

mieux faire encore pour l'intérêt île sa puissance, il pourrait se contenter lie ce qui est, et se substituant au comité lie sailli public régner seul , par ses agents immédiats , et laisser les Français sons le gouvernement révolutionnaire eu les rendant un peu pins heureux, ce qui ne lui serait pas diflicile , ils béniraient encore leurs chaînes moins pesantes. Grand Dieu ! voila donc où la France est réduite ! (.Vote tic II.)

MEMOIRES DE Bt'ZoT.

uétes parents, de vos amis les plus chers, coule sur l'échafaud ! Quand , après Unit de périls et de souffrances, vous retournerez dans vos foyers, comine tout y sera changé! comme la terreur et la tristesse auront tout flétri ! Tu demanderas, toi ton père, toi ton ami, toi ta mai tresse ou ta femme chérie; et ta mait.res.se , ta femme, ton ami, ton père ne seront plus! le crime aura tout dévoré. Ah! si la {pierre des tyrans est affreuse, combien leur paix est plus affreuse encore! Où l’agriculture? où le commerce? où les heaux-arts? Iis sont enfuis chez l’étranger, qui s'est enrichi de nos folies et de notre misère! Dans nos villes solitaires, abandonnées, tu n'entends plus les chants niatineux de l'artisan qui commence sa lucrative journée; on n’entend plus l'ouvrier remuer en cadence ses métiers, scier la pierre, battre le fer, équarrir une poutre ou poser les fondements d’un édifice majestueux. La |>einture abandonne sa palette et ses pinceaux , la sculpture a brisé son compas et son marteau , et le génie meurt de faim sur la tombe de la vertu en pleurs! Dans nos chanips, que les bras vigoureux d'une jeunesse robuste ne fertilisent plus, le laboureur seul parcourt en gémissant ses sillons, restés sans culture. S’il ne travaille point, il périt dans l’indigence; s’il ose travailler, l’envie le poursuit, la paresse s’em-' pare du fruit de ses sueurs, et la terreur vu contrister jusqu’à sa paisilde chaumière! A la paix, qui pourra essuyer tant de larmes, consoler tant de douleurs, raviver tant de cadavres, rouvrir de nouvelles sources à l’industrie desséchée, et rendre au peuple français ce qu’on ne recouvre plus quand nue fois on l’a perdu, l’innocence des bonnes moeurs, la fierté d’une conscience pure, le goût du vrai bonheur et celui de la liberté?

Et toi, nation ingrate et volage, sors quelques instants

du moins de ton aveuglement , dépose tes fureurs et cesse un moment d’être injuste et lâchement cruelle envers tes plus vertueux représentants. Si tes malheurs viennent de nous, pourquoi n’uvons-nous rien fait de ce qui les cause? et si nos ennemis ont tout fait, pourquoi nous imputer leurs crimes et tes malheurs? Quand ils viendraient de nous, il serait juste encore qu’en nous punissant tu nous entendisses; car il ne l’est pas que tu sois un peuple d’assassins! Et cependant les tyrans, nos oppresseurs, nous ont mis hors la lai sans nous entendre! et tu exécutes, comme des bourreaux, l’ordre qu'ils te donnent de nous assassiner! Hors la loi! quel atroce décret de mort! Dans quelle nation sauvage et hnrbare ont-ils puisé l’exemple d’une [Mireille atrocité? chez quels peuples policés ont-ils trouvé cette loi de sang? La nature, l’humanité frémissent à de pareille» horreurs; et quand on voit une nation, jadis si douce, si humaine, se plier à des mœurs si féroces, égorger de sang-froid, à cet horrible cri, l’innocent et même ses plus dignes défenseurs, il n’y a plus qu’à se couvrir Lu tète de son manteau, ou à prévenir les poignards par une mort [dus indépendante et plus honorable- Va, aucun de ceux qui partagent mon asile ne périra sous tes coups, tu ne jouiras pas du plaisir barbare de verser toi-méine notre sang ! Celui que tu répands à flots doit suffire à ta curiosité ! Tu pourras bien insulter nos cadavres , dévorer quelques lambeaux de notre chair palpitante, trein|ier tes mains dans notre sang hgé; mais notre mort sera, comme notre vie , noble , hère , indépendante de toi ! Nous sommes prêts, tu ne peux plus nous faire ni douleur ni plaisir ! Cependant combien tu dois avoir de honte et de remords ! combien tu es destinée à être misérable sans avoir même le droit de te plaindre de

la misère! combien tu secondes dans ta fureur extrême les efforts combinés des puissances étrangères pour te remettre dans ton ancien esclavage ! Bientôt tu seras réduite à redemander tes honteuses chaînes. Ainsi le veut l’auteur de la nature; ou n’outrage pas impunément ses primitives lois, et les crimes des nations, comme «•eux des particuliers , ont tôt ou tard leur châtiment nécessaire. Ah ! ce n’est pas contre toi «pie j’implore la vengeance des deux, tu n’es déjà que trop punie! ton plus cruel ennemi ne pourrait pas te désirer un plus malheureux sort! Va, je n’ai besoin ni du spectacle de ta misère, pour me dédommager des outrages que tu in’as faits, ni de ton repentir, ni de ta reconnaissance, pour consoler le peu de vie qui me reste, après en avoir consacré inutilement les plus précieux moments à la liberté, à ton bonheur! ('.'est «le moi seul que je veux ina récompense; c’est dans mon cœur, dans les souvenirs délicieux «jue j’y ai déposés à l’abri des persécutions «le tes vils tvrans et de la lâche fureur a les seconder, c’est là, dans ma conscience innocente et pure, «jue je trouve toute la force qui m’est nécessaire pour supporter la ruine de mes biens, l'affreus»- p«-nsée de ma femme dans l’indigence, le dénûment où je suis de tout ce qui sert aux premiers besoins de l’homme, la perte «le ma liberté, la destruction de mes amis, le mnlheur enfin d’être né Français! .le supporte tout avec résignation, avec courage, jusqu'au moment ou je pourrai me venger !

Oui, me venger! venger mes amis, leur mémoire, de nos barbares oppresseurs! C’est là tout l'objet de mes vœux et de mes espérances! il m’oœupe tout entier; je le médite le jour, il se reproduit dans mes songes, et jè ne vis plus que pour remplir cet unique et dernier devoir !

Et qui i!e nous, sans cet espoir consolateur, aurait jm consentir à traîner si longtemps une inutile et douloureuse vie, de district en district, de maison en maison , tantôt errant dans les landes sauvages ou dans les bois déserts de la Bretagne et du Périgord , tantôt parcourant deux cents lieues sur l’Océan , exposés aux maladies, et aux tourmentes de la mer agitée, et aux incursions des Anglais piratant dans ces parages, et aux dangers, mille fois plus cruels que les Anglais et les orages, d’être rencontrés et reconnus par des Français, trouvant partout des coeurs froids, indifférents ou glacés par la peur, ou des âmes atroces altérées de notre sang, et prêles à nous livrer pour le plus modique intérêt? Qui de nous, sans cet espoir consolateur, eut pu consentir a survivre à la liberté de notre pays, a la mort de nos aniis, à notre indépendance personnelle? Hélas! déjà nous ne sommes plus ! ou ce qui nous reste de nousmêmes n'est plus qu’il la douleur! Ce qui nous rendait chère la vie, nous a devancés dans la tombe ; nous n’avons d’autre consolation que d’en douter encore ! Orphelins sur la terre, abandonnés de tout, étrangers à tout, nous ne savons plus à qui parler notre langage; nous n’entendons pas celui qu'on nous parle ; tout ce qui nous approche est insensible et froid comme le marbre des tombeaux. La nature dans ses plus silencieuses retraites n’inspire plus à nos cœurs flétris un seul sentiment vrai de plaisir et de vie, et l’univers n’offre à nos regards attristés qu’un vaste désert où nos amis sont jetés sans sépulture et sans honneur.

Vengeance, j’implore tes fiers et terribles accents! Soutiens les restes languissants d’une vie consacrée désormais à le servir ! Que je puisse voir les tyrans de mon pays abattus, qu’ils expient leurs forfaits par un sup-

98 MÉMOIRES I>E BÜZOT.

plice digne d’eux ! Que je puisse it forces égales les combattre et les faire punir par les lois ! ou si elles ue peuvent pas les attciudre ou que l'intérêt et l'injustice n’osent pas les frapper après leur trahison , puissé-je connaître les lieux qui les recèlent , le pays qui les tolère ! Puissé-je d’un fer mortel leur percer le sein ! qu’ils sachent que le coup est parti de ma main , et qu 'ensuite je meure! Pétion, Barbaroux, Guadet, Lesage, Louvet, et lui, Salles, et vous tous (pii survivez à lu persécution et à la tyrannie de nos persécuteurs, mes devoirs sont les vôtres , vos serments sont les miens ! le ciel en est témoin ; nous saurons les remplir.

El si la destinée qui nous poursuit trahit encore dans res derniers moments notre dernière espérance, ne sortiru-t-il pas de nos ossements quelque vengeur? Quoi ! dans cette France malheureuse, opprimée, il n’est pas une ville, pas uu village, qui n’ait à pleurer des concitovens morts innocents sur l'échafaud ! La hache (pii frappe aujourd'hui ton voisin te menace à chaque instant toi-méme , et tu aimes mieux subir honteusement le même sort que périr glorieusement en délivrant ton pays d’un de tes tyrans! Ah! donne-moi ce fer qui n’est pas fait pour tes débiles muius ; rends-moi cette liberté que tu déshonores1, et viens apprendre de moi comme l’homiue de bien sait mourir en vengeant sa patrie ! Mères, enfants, parents, amis, je vous intime votre devoir; atlendez-

1 C'eut une chose que je ne conçois pas que parmi tant d'homme* cynrqés ou menacés de l'être, à Paris, il ne s’eu trouve pas qui, préférant uu danger honorable et incertain an danger .inévitable «*t honteux de périr eondainné par ce» brigands , ait tenté de venger son pays et 1 humanité en les poignardant. I.es occasion* ne manquent pas, mais ils n’en ont pas le courage. Pour nous, nous ne pouvons rien faire, parce que toute tentative nous est impossible. Si nous pouvions aborder Paris. ( Sole tic II.)

AUX AMIS flK I, A VÉH1TIÎ.

tous «pic vos époux, vos père», vos parents sacrifiés se lèvent <te leurs tombeaux pour vous y contraindre ?

• Et vous, puissances de la terre, soyez attentives h la voix de lu nature ! Si vous ne vengez pas ses droits outragés, laissoz-nous décider entre nous cette cause «pii n’est plus même la votre ! Nous ne troublerons pas vos lois ni la société qu’elles protègent. Eux, il n’est pas de société qui puisse les recevoir dans son sein, |kis de lois qu’ils puissent invoquer! Entre eux et nous, il n’existe plus d’autre droit que relut de la nature, d'autre législateur que Dieu! One serait-ce donc que l’humanité, les mœurs, la vertu, si Itobespierre , liarère et Danton monrnient paisiblement dans leur lit?

Ombres chéries ! mènes à jamais révérés des amis de la liberté, bon Brissot, Gensouné, Vergniaud , Fonfrède , Du cos , Lacaze 1 , Lasourcc , Yigée, Fane bel, Valazé, Lehardi, Duprat, Mainvielle, Duperrev, Durlu'itel , Gorsas, Biroteau, Cussy, Sillery, Carra, Coustard, bidon , Gardien, Lesterp-Bam ais , Cbambon, Antiboul, Boileau ,et toi , vertueux Moland !

Honorables victimes de lu tyrannie , vous s«>rez vengées ! Un jour la postérité ne prononcera vos noms

1 Laeuzc , députe dfc la Gironde, fut décrété d'accusation le 3 octobre et condaiimé à mort le 1" novembre 1793, — Constatai, député de la Loire-Inférieure à la Convention, attaché an parti de la Gironde, fut accusé d’avoir pris part aux arrêtes «les corps administratifs de la Loire-Inférieure qui se prononcèrent contre le 31 mai, et décrété d’accusation. Il s’était caché en Bretagne, où il bit dénoncé et livré à Carrier. Le tribunal révolutionnaire «le Paris b* condamna à mort le même jour que le duc d’Orléans, 7 novembre 1793. — Lidon, «léputé de la Corrèze, Girondin d'opinion. Décrété d'arrestation le 2 juin, il vint à bout «le se sauver «le Paris, fut décrété d’ace usât ion le 3 octobre , et se brnla la cervelle le 8 novembre , au moment où on allait l’arrêter avec Cbambon, député de la Corrèze et Girondin, qui nimirnt comme lui. Nous ne disons rien des autres victimes «In 31 mai que nomme Buzot , parce qu’elles sont plus connues.

100 MÉMOIRES DE BÜZOT.

qu’avec le recueillement de la vénération et de lu reconnaissance. Vous êtes morts, comme Phocion et Sidney, pour la liberté de votre pays ; comme eux , vous vivrez dans la mémoire des hommes de bien. L'ami de la sagesse et de l'humanité viendra méditer sur votre tombe vos leçons et ses droits. Heureux si votre destinée ne le détourne pas de suivre vos exemples. O nos amis ! que votre mort fut belle ! Comme nous aimons , dans notre solitude profonde, à nous entretenir d’elle, de vous, de nos actions communes, de nos attachements mutuels ! Tant qu’il restera quelqu’un d’entre nous sur la terre, vous y vivrez dans son cœur ! et quand le tocsin de lu mort nous appellera vers vous , nous saurons mourir aussi , toujours semblables à nous- mêmes , toujours dignes de nos principes et de votre amitié !

Vous n’étes pas oubliés non plus, ô vous, républicains qui avez partagé nos principes et nos malheurs ! Ils devaient bien à votre généreux courage de vous faire partager notre arrêt de mort !

Et vous, nos chers collègues, qui attendez un pareil sort dans les prisons de Paris , nous parlons aussi de vos souffrances, de votre amitié, de votre courage ; c’est le sujet de nos plus fréquents entretiens. Eh bien , amis , l’ échafaud est pour l’innocence et la probité ; le crime seul habite notre patrie. Oui de nous voudrait y demeurer avec lui ?

J’ai fini ; mon cœur ne peut suffire a tous les sentiments dont il est oppressé. Il en est de plus cruels encore, que je suis obligé de dévorer en silence ! Grand Dieu ! que me reste-t-il à souffrir encore? et que me reste-t-il de

moi-méme? Tu donnas au malheureux l’espérance, et l’espérance aussi m’a abandonné ! Dans ces lieux , hélas ! où la bienfaisante humanité m'a recueilli avec cette bonté délicate et prévenante qui attire la reconnaissance d’une âme noble et élevée sans offenser sa fierté, je cherche en vain les objets qui me sont chers, qui me faisaient aimer la vie, je ne trouve plus en moi que l’isolement de la solitude et le désespoir de n’avoir plus un sentiment tendre , honnête à entretenir ; plus un cœur qui sache v répondre , et ranimer ma vie de sa douce flamme. Tout est perdu pour moi, a jamais perdu ! <Jue ces mots sont terribles ! ils me plongent dans le néant. Et toi, pauvre infortunée, ma femme, où es-tu ? que vas-tu devenir? Comme tu vas être délaissée sur la (erre! car, je le sens, nous ne nous reverrons plus! H faut finir, il faut se séparer! Ah! quand la nouvelle affreuse de ina mort arrivera près de toi , ne laisse point abattre ton courage ; ce n’est point de stériles pleurs qu’il faut à ma cendre ! Je remercie les gens de bien qui t'ont secourue, qui t’ont consolée! que le ciel récompense leur tendre amitié ! Je les conjure de te continuer leurs soins, de t’aider de leurs efforts au jour ou il te sera permis de faire valoir tes droits sur mes biens confisqués. Et toi aussi, mon fidèle domestique, bon Joseph ! je n’ai pas oublié les soins «pie tu us pris «le moi dans le malheur ; tu voulais partager mon exil , mes souffrances , mes dangers et ma mort. Honnête jeune homme, je te remercie ! Le ciel te comble de ses bénédictions ! continue à servir ma femme. Mu femme, elle fut bonne pour vous tous ; vous le savez, Espérance, Joseph , et toi, bonne Marie, «jui élevas mon enfance pour un sort plus heureux! Mes amis, je ne puis plus vous secourir, mais je vous aime toujours; souvenez-

MEMOIRES I»E ItüZOT.

vous de moi , parlez de inoi avec votre bonne maîtresse. Quelquefois ensemble , près du foyer solitaire où vous 11e me retrouverez plus, vous pleurerez, mes amis, vous pleurerez sur ma cruelle destinée. Mais ce qui doit vous consoler, c’est que j’ai bien vécu, honorablement fourni ma carrière dans l'amour de lu vertu, de In liberté, du peuple français qui m’n fait mourir. Vous aussi, âmes généreuses qui, dans ces horribles temps de corruption et de barbarie , portez encore une àiue honnête et sensible, vous qui m’avez secouru, accueilli, consolé dans mes longs et irréparables maux , recevez mes remerciments et mes derniers adieux. Je ne puis vous nommer ici, car votre générosité serait un crime; mais la vertu est sa propre récompense , et le souvenir du bien qu’on a fait porte à l’âme une douce joie, dont la tyrannie 11e peut altérer les clinrmes. Adieu, vous tous ! adieu ! !

P. S. Je prie les dépositaires de cet écrit de le remettre à ma femme, qui le fera imprimer, ainsi que quelques manuscrits que j'ai laissés en Bretagne, avec deux lettres à mes commettants, et trois différents placards. Si ma femme 11e vit plus, je prie les dépositaires de cet écrit de le faire imprimer eux-mêmes. Quant aux manuscrits, aux lettres et placards laissés en Bretagne, l’ami qui en est le dépositaire voudra bien les remettre à ma femme, si elle vit encore ; et, dans le cas contraire, les faire imprimer tels qu’ils sont.

Un bon ami que j’ai à Evreux 1 a dans ses mains un

1 Cet ami élait Jèriiinc l.ctellier, apothicaire à Evreux, homme tlisliiifpiê par l inslnielion , l'esprit et le caractère. •Nomme maire

manuscrit précieux, que je le prie de remettre dans deux ou trois ans à la jeune fille de la personne qui en était l’auteur, si moi je ne suis plus. Les lettres qu’il possède encore, il faudra les jeter aux flammes, dans ce cas seulement ; et je lui fais présent du portrait, comme {jaçe éternel de mon amitié pour lui.

eu 1790 , il s'était montré dans ces difficiles fonctions, administrateur ferme, habile et conciliant. En novembre 1791 , son mandat expiré, il était rentré dans la vie privée. Tout entier à la passion qu’il éprouvait pour une jeune tille dont la main lui était promise, il n'avait pris aucune part aux événements polit iques de juin et «le juillet 1793. Celte attitude avait pu être d’autant mieux constatée qu’elle avait dû paraître extraordinaire. Jérôme Letcllicr était en effet l’ami le plus cher de Buzot, l’un «les instigateurs de ces mêmes événements. » {Les fédéralistes du departement de i Eure , par M. Rob in-Champeaux, 1805.) Malgré son abstention, il fut la première personne incarcérée, après l'arrivée des commissaires de la Convention, Lacroix, Legendre et Louchet, à Evreux, en novembre 1793. Dans la nuit du 13 au 14 nivôse ail II, Jérôme Letcllicr, qui avait été incarcéré dans l’ancien couvent des Ursulines, d’où il allait sortir le lendemain pour cire transporté à Paris, se tua d’un coup de pistolet. On trouvera dans notre Elude sur Madame Roland la lettre écrite de Saint-Emilion, par Ru/.ot, à Jérôme Letcllicr, peu de jours après avoir appris la mort de madame Roland ; ni les lettres ni le portrait dont il est ici question n’ont été retrouvés. Quant au manuscrit, le Voyage en Suisse , de madame Roland, il a été remis à Eudora ou à M. Cliampagnciix , son beau-père, et a été publié dans l’édition des OEuvres de madame Roland , 3 vol. in-8°, donnée par Cliampagnenx eu 1800.

DK

Page 1