‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 29 sur 61 · COMPOSÉS APRÈS I.K 31 MAI · texte numérisé non relu

COMPOSÉS APRÈS I.K 31 MAI

Je suis un des exemples les plus frappants de l’inconstance des faveurs populaires. D’antres rapporteront les moments de prospérité de ma vie publique 1 , je vais dire mes malheurs. Je vais parler des persécutions que j'ai éprouvées depuis le 31 mai. Je rapporterai tout ce qui m’est arrivé à dater de cette époque importante. Peut-être le spectacle d’un homme de bien intéresserat-il les âmes honnêtes et sensibles. Quant à moi , j'ai besoin d’épancher mon cœur, et c’est ma plus chère consolation que de conter ce que j'ai souffert.

Longtemps avant le 31 mai, les intrigants et les factieux qui désolent ma malheureuse patrie et la conduisent ii l’esclavage, mettaient tout en œuvre pour détruire ma réputation et m’enlever la confiance dont je jouissais. Convaincus que je ne partageais pas leurs principes désorganisateurs et leurs maximes de sang, ils sentaient combien je pouvais leur nuire, combien mon ascendant. sur

1 Voir la note A à la fin des Mémoires de Pélion.

le peuple nuirait ù leurs desseins, combien dès lors il importait de me perdre.

Il serait difficile d’énumérer tous les moyens qu’ils employèrent. Il suffit de dire qu’ils n’en omirent aucun, et qu’un homme juste ne peut pus se faire une idée de toutes les ressources que les méchants ont pour faire le mal. Je vois d’ici avec quelle progression habile et astucieusement ménagée ils arrivèrent jusqu’à ce point de pouvoir dire nu peuple qu’un des hommes qu'il avait le plus estimés et le plus chéris était un scélérat et un traître.

J’ai vu bien des personnes 11e lias revenir de leur surprise en comparant le passé avec le présent , se demander comment il était possible (pie le peuple eût ainsi changé à mon égard ; c’est qu’elles ne connaissent pas tout l’art de la calomnie; c'est qu’elles 11e savent pas jusqu'à quel degré la perversité a su le perfectionner de nos jours, c’est qu’elles n’ont pus suivi ni été à portée de suivre Je fil des trames ourdies contre moi.

Je m’étais dit depuis longtemps, je l’avais dit à mes amis : « Le peuple me haïra d'autant plus qu’il m’a plus aimé. » Aussi, je 11e pouvais plus entrer dans le lieu de nos séances, ni en sortir, sans être exposé aux insultes les plus grossières et aux menaces les plus séditieuses. Combien de fois me suis -je entendu dire eu passant : « Scélérat, nous auraus ta tête! » et je ne puis pus douter que plusieurs fois 011 11’eût eu le projet de îu’assassiner.

Il faut avouer qu'il était cruel pour celui qui avait été si comblé des marques de la confiance du'peuple, d’étre ainsi l’objet de sa haine et de sa malédiction.

Que lui ai-je fuit? me disais-je souvent; ne suis-je donc plus le même? Certes., il n’a pas de meilleur ami

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que moi, de plus sincère défenseur. J’étais tenté de le mépriser, je finissais par le plaindre et par déplorer son égarement. Je le jure, en recevant de lui la mort, je ne l'aurais pas haï. J’ai été et je serai toujours convaincu qu'il est bon, qu’il veut le bien, mais qu’on peut le porter également à tous les excès du crime , comme à l’amour et à lu pratique de la vertu.

Les nuages s’accumulaient sur nos tètes, et l’orage était sur le point de tondre. Le 31 mai était le jour où la conspiration devait éclater, où la Convention devait être dissoute, où des victimes devaient tomber sous le fer des assassins. Le son lugubre du tocsin, les tambours battant la générale, les barrières fermées, les courriers des postes arrêtés, les lettres interceptées, les motions sanguinaires faites dans les tribunes des sociétés populaires, répétées dans des groupes nombreux, l'envahissement de lu salle de la Convention, tout annonçait une grande catastrophe. Ce qui ne laisse aucun doute que le 31 mai était le jour fatul fixé par les conspirateurs, c’est que, à l’avance, ils avaient fait graver des cachets avec cette légende : Révolution du 3 1 mai, et ils ont eu l'audace de timbrer et de cacheter les lettres qu’ils ouvraient, qu'ils lisuient et qu’ils faisaient passer ensuite aux citoyens à qui elles étaient adressées.

Ces misérables qualifiaient de révolution la plus misérable des révoltes, l’acte infâme qui renversait la liberté, et il s’est trouvé des hommes assez lâches, des autorités constituées assez viles pour applaudir à des excès aussi coupables.

Les conspirateurs, malgré l’or qu'ils avaient versé, malgré leurs chefs d’émeutes, malgré leurs prédications anarchiques, malgré la générale, le tocsin, le rassemblement d’hommes stipendiés, ne purent parvenir à monter

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le mouvement nu degré où ils le voulaient , et le coup

manqua.

Jusqu’à ce jour, je n’avais pas voulu coucher ailleurs que chez moi, malgré les vives instances de ma femme et de mes amis. Je cédai enfin à leurs sollicitations , et je passai la nuit du 30 au 3 1 dans une maison rue de la Chaussée d'Antin.

J’étais chez des vieillards très-respectables ; mais il est impossible de peindre la fruyeur qu’ils avaient. Ils croyaient a chaque instant voir la garde entrer chez eux, faire des perquisitions de la cave au grenier , le peuple entourer leur muison et l'incendier.

Le malin, de très-bonne heure, le mari et la femme entrèrent dans ma chambre tout éplorés, me disant qu’ils étaient restés éveillés toute la nuit, que la générale battait. Je crois que j’eusse été sur d’être pris en sortant, que je n’aurais pas balancé à in’en aller, tant la situation de ces bonnes gens me faisait peine et tant je craignais qu’il ne leur arrivât quelque chose par rapport a moi.

Je pris congé de mes hôtes, qui me virent partir avec regret. Je traversai tout le boulevard qui conduit jusqu’à la rue Loyale. Je rencontrai de fortes patrouilles, qui ne me dirent mot, et je me réfugiai chez le citoyen

J’y fus bien reçu; j’y trouvai Brissot: nous y passâmes une partie île la matinée , croyant à chaque instant qu’ayant été vus par le portier et par plusieurs personnes de la maison, nous allions être vendus et que le peuple se porterait à l’appartement où nous étions. Nous avions déjà bien examiné le local et préparé notre retraite. Un accident pensa nous déceler et ameuta tout naturellement le peuple autour de l’endroit où nous étions: un petit morceau de papier jeté dans la cheminée

MEMOIRES DE PETIOK.

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