‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 30 sur 61 · III · texte numérisé non relu

III

y mit le feu avec la plus grande rapidité, la fumée sortait par gros flocons ; déjà les locataires et les voisins s'assemblaient ; nous fermâmes les portes, et nous parvînmes à éteindre le feu avec la même promptitude qu’il avait pris.

Je me rendis ensuite à l’Assemblée, en traversant les groupes les plus menaçants. Lorsque j’en sortis, je m’aperçus que loin d’avoir renoncé à leurs projets, ils les suivaient avec la plus grande activité.

Je fus prendre un gîte dans un hôtel garni, rue Jean- Jacques-Rousseau. Le mari, bon patriote et capitaine de la garde nationale , était persécuté par les Maratistes. Il était même, dans le moment, il subir un interrogatoire, et sa femme craignait beaucoup qu'on ne le mil en état d’arrestation.

Le 1er juin se passa dans les mouvements les plus convulsifs. Je fus arrêté au milieu d’un groupe. Des femmes furieuses et quelques hommes très -échauffés me menacèrent. Je leur parlai avec beaucoup de sangfroid. Quelques bons citoyens me firent jour. Jetraversai, et l’on empêcha avec beaucoup de peine que je fusse suivi et environné de nouveau.

Je fus dîner chez '...., ou plusieurs de mes collègues et moi nous nous étions donné rendez-vous. Nous arrêtâmes d'v passer toute la nuit étendus sur des chaises, et de ne pas nous quitter. Nous convînmes de réunir le lendemain , dès le malin , les trente-deux proscrits et les douze membres de la commission extraordinaire, afin de prendre une mesure commune.

La générale battit , le tocsin sonna une partie de la nuit. Malgré toutes nos démarches, nous ne pûmes rassembler qu’une vingtaine de membres. Les principaux

* Clic/. M cilla n probablement.

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MÉMOIRES DE PEi’ION.

étaient Brissot, Vergninud, Gensonné, Guadet, Buzot.

La discussion s’engageait, et onr paraissait incliner pour se rendre à l'Assemblée.

Nous étions en même temps si convaincus que le péril était imminent, que nous choisîmes deux d’entre nous pour rédiger une déclaration au jteuple français, expositive de nos principes, qui mit notre mémoire à couvert , éclairât la nation sur les malheurs qui la menaçaient, et réchauffât en elle l’amour sacré de la liberté.

Au moment même où les commissaires s’occupaient de cette rédaction , le frère de Itabant Saint-Étienne entra et nous dit avec l’accent d’un homme hors de lui.

« Il n’y a plus de Convention, on fait irruption dans la salle, on s’empare des députés. Sauve qui peut! sauve qui peut ! »

Nous n’etimes que le temps de nous dire: Cherchons vite des retraites , et chacun de nous se retira. J’étais avec Guadet ; nous nous acheminâmes vers une barrière

qui conduit il la maison de Nous touchions à cette

barrière, lorsque nous fîmes réflexion que la sentinelle pouvait nous reconnaître et nous arrêter. Nous coupâmes brusquement dans une rue de traverse , et nous marchâmes ensuite sans savoir où nous allions. Nous fîmes beaucoup de chemin ; le bruit du tambour retentissait il nos oreilles de tous cotés , et nous ne faisions pas un pas sans la crainte d’être pris. Après bien des tours et des détours, nous parvînmes à une barrière assez isolée où nous n'apercevions pas de gardes. Mais comme nous l’abordions, nous vîmes un voiturier à qui on demandait l’exhibition de son passe-port. Déçus de nos seules espérances, ne sachant de quel cAté tourner nos pas, n’osant entrer dans aucune maison , nous errons encore dans des rues écartées ; nous arrivons dans les champs, nous aperce-

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vous un seigle assez élevé, nous nous jetons dedans , nous nous y coudions à plat ventre, et nous nous mettons à raisonner sur notre position.

Il était alors deux heures et demie; des muisons donnaient sur ces champs, quelques personnes se promenaient lorsque nous étions entres dans le seigle, de sorte que nous étions dans la cruelle incertitude de savoir si oui ou non nous avions été aperçus.

A peine une heure s’était-elle écoulée que nous entendîmes quelques personnes roder autour du seigle ; nous ne doutâmes pas alors (pie nous étions découverts; nous sortîmes nos pistolets de nos poches et nous convînmes de nous brûler la cervelle.

Les personnes s’éloignèrent et nous respirâmes. Notre calme ne fut pas de longue durée. D’autres personnes survinrent, et il la quantité des gens qui passèrent successivement autour du seigle, nous jugeâmes facilement que les chumps où nous étions servaient de promenade. C’était justement un dimanche, nous entendions trèsdistinctement tout le monde, les femmes, les enfants qui jouaient.

Le seigle était très-étroit, nous n'étions pas enfoncés de plus de dix pieds, et pas un mot de ce (pii se disait ne nous échappait. Ce que nous redoutions le plus, c’était que quelque chien ne nous sentit, lie vint à nous et ne se mit à ahover. Nous fûmes pendant sept heures d’horloge dans rette affreuse position, sans boire ni manger, n’osant parler, articulant quelques mots d'une voix étouffée et respirant à peine.

Parmi tous les propos (pie nous entendîmes, il en est un qui me fit une trop forte impression pour (pie je le passe sous silence. Une femme, dans un langage grossièrement énergique : « Je voudrais bien avoir les por-

lii MÉMOIRES DE PÉTION.

lefeuilles de Roland, de Brissot et de Pétion. » Elle ne croyait pas assurément que j’étais aussi près d’elle ; mais moi je n’étais pas aussi sûr qu’elle ne connaissait pas notre retraite.

Sur les neuf heures nous commençâmes à avoir moins d'inquiétude et à concevoir des espérances; la nuit s'approchait, il tombait quelques gouttes d’eau, et nous désirions qu’il en tombât bien davantage, au risque d’étre traversés, afin que le temps fut bien sombre. Notre projet était de franchir les murs, de faire ensuite quelques lieues à travers champs et d’attendre le point du jour dans un blé ou dans un seigle.

Le bruit des tambours retentissait sans interruption , et nous entendîmes des cris de joie qui nous perçaient l’âme. Pendant deux heures de suite, ce refruin guerrier jadis si beau, qui réveillait duns les cœurs des sentiments si fiers : Qu'un sang impur abreuve nos sillons, nous faisait verser des larmes bien amères. Ah! nos malheureux amis sont égorgés, lions disions-nous. Que notre incertitude était désespérante ! (pie nos conjectures étaient sombres !

Sur les dix heures et demie nous nous levâmes, nous sortîmes du seigle, nous traversâmes des champs, nous passâmes par-dessus des décombres, nous tenant par la main. Au milieu du calme de la nuit, nous entendions à chaque instant des sentinelles crier : Qui vive! Mais ces cris ne s’adressaient pas à nous. Nous arrivâmes enfin nu pied de la muraille.

Nous avions projeté de nous faire ce qu’on appelle vulgairement la courte échelle. Ensuite le premier qui aurait été monté sur le inur devait défaire son habit et le tendre à l’autre, afin de le soulever. Quel fut notre désespoir, lorsque, considérant ce mur, nous vimes l’im-

MÉMOIRES DF. PÉTIOK.

possibilité de le franchir, attendu su grande élévation. Nous avions deux cannes ; nous essayâmes de les enfoncer dans le mur, pour voir si , en les plaçant graduellement d’échelon en échelon, nous pourrions parvenir jusqu’en haut. Mais la grosseur, la dureté des pierres et le peu d’intervalle qu’il y avait entre elles, rendit encore ce moyen impraticable.

Nous voilà donc réduits à retourner dans les champs, pour y passer le reste de la nuit, ne sachant le lendemain ce que nous deviendrions.

Nous né retrouvâmes plus le même chemin. Après avoir rencontré dos fossés dans lesquels nous tombâmes, franchi des haies, nous arrivâmes à un autre seigle, où nous nous assîmes en attendant le petit jour. Je n’ai pas besoin de dire que nous ne primes aucun repos. Nous comptâmes tontes les heures. Lorsque trois heures et demie frappèrent , nous nous mimes en marche dans le dessein d’arriver d’abord à cette barrière isolée où nous avions vu la veille un voiturier présenter son passe-port. Nous avions dans l’idée que nous pourrions passer à côté de cette barrière. Nous avions remarqué une partie du mur qui n’avait pas été achevée ou qui était tombée.

Nous en étions à peu de distance, lorsque nous vîmes cinq ou six hommes debout dans le chemin. Ils vinrent même vers nous, et nous crûmes que notre démarche leur était suspecte, qu’ils venaient à notre suite, et nous revînmes sur nos pas.

Nous voilà, sans nous en douter, enfilés dans une rue; nous la suivons tout droit, et nous entrons ainsi tlans Paris, sans qu’il nous fût possible de retourner en arrière. Nous prenons la résolution de nous rendre dans le faubourg Saint-Marceau, chez un de mes parents qui y est épicier.

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MÉMOIRES DE PÉTIOS.

Arrivés sur le boulevard qui conduit il la porte Saint- Antoine, nous sommes incertains si nous passerons par les rues ou si nous suivrons cette promenade : nous suivons. Il pouvait être alors quatre heures, et celte heure était suspecte. Nous rencontrons un fort piquet de cavalerie qui nous laisse passer. Nous faisons plus d'un quart de lieue sans que personne nous dise un mot. Notre sécurité augmentait sensiblement, et elle était devenue telle, que nous n avions plus de doute que nous activerions à notre destination.

Devant le corps de garde de la burrière du Temple, nous sommes reconnus pur un homme qui avertit la sentinelle. Nous entendons dire très-distinctement : — o C’est Pétiou , c’cst Guadet. » Nous sentîmes hien que nous allions être suivis. Nous filâmes, sans cependant précipiter notre pas, sans nous détourner pour regarder; mais au houl d'un instant, des fusiliers nous abordèrent et nous demandèrent si nous n'étions pas les citoyens Gundet et l’étion. Nous répondîmes avec l’assurance qui nous convenait; nous dimes que oui. l.<> fusiliers nous dirent de les suivre; nous les accompagnâmes au corps de garde.

Nous ignorions alors tout ce qui s’était passé la veille, si nos collègues avaient, été ou non massacrés, et si le même sort nous attendait.

Ce fut moi qui adressai la parole il l’officier. Je lui montrai ma carte de député , je lui dis mon nom, et je lui demandai s'il avait ordre d'arrêter les députés en général ou nous en particulier.

Je vis son trouble, son embarras. Je remarquai trèsdistinctement que le souvenir de mon ancien pouvoir dans la place de maire lui eu imposait encore, il me répondit avec politesse et timidité que non, qu’il n’ovait

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