‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 31 sur 61 · IIS · texte numérisé non relu

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|M>int reçu cette consigne. F.n ce cas, lui répliquai-jc , nous allons continuer notre marche, et nous rendre dans la maison où nous nous proposions d’aller.

Aucun des gardes qui étaient présents n’éleva lu voix. Nous primes congé d’eux, et nous voilà de nouveau sur le boulevard. Nous nous félicitions déjà d’avoir échappé à ce danger, lorsque nous aperçûmes, en détournant une rue, que nous étions suivis.

(l’était un canonnier qui, mécontent de ce qu'on nous avait relâchés, avuit ameuté ses camarades et les avait portés à cette démanche. Nous sommes donc abordés par huit ou dix fusiliers, qui, tout en nous faisant des excuses de nous arrêter, nous disent qu’il faut que nous nous expliquions, soit devant h; comité de la section, soit h la mimicipnlité , qu’il est surprenant que nous soyons dans les nies d’aussi bonne heure, qu'ils croient bien que nous ne cherchons pas à fuir, mais qu'enfin leur devoir les oblige à cette surveillance : « La municipalité est il deux pas, ajoutentils ; ainsi , citoyens, si vous voulez , nous vous y accompagnerons. »

Ce si vous voulez était un véritable ordre, auquel nous déférâmes île très-bonne grâce. Nous marchons donc vers la maison commune; les fusiliers avaient eu l’égard de nous laisser eu avant, et de se tenir il une certaine distance derrière. Nous punies bous dire à voix basse que nous ne parlerions point de l’endroit où nous avions passé la nuit, comment nous l’avions passée; quç nous exposerions seulement que nous rentrions duns Paris au lieu d'en sortir, et que notre intention était d’aller dans la maison d’un ami.

J’entre donc comme un prévenu dans cette maison oii tant de fois j'étais monté aux acclamations du peuple.

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Je ne sais pourquoi cependant ce contraste fit peu d’impression sur moi.

Nous sommes introduits sur les cinq heures dans la salle appelée autrefois la salie de la Reine. C’était là où le comité révolutionnaire tenait ses séances.

Je ne crois pas qu’il soit possible de voir un spectacle plus hideux et plus dégoûtant. Les membres de ce comité d'inquisition ronflaient, les uns étendus sur les bancs, les autres les coudes appuyés sur la table; les uns étaient nu-pieds, les autres avaient leurs souliers en pantoufles; presque tous mal vêtus, malpropres, tout déboutonnés, les cheveux hérissés, des figures affreuses, des pistolets à leurs ceintures, des sabres et des écharpes en bandoulière. Des bouteilles étaient jetées çà et là, des morceaux de pain, des débris de viande, des os jonchuient le plancher ; l’odeur était infecte. C’étuit là qu’on rendait Injustice, ou, pour mieux dire, qu'on foulait aux pieds toutes les idées de morale et d’humanité.

On reçoit les dépositions des fusiliers, on dresse un procès-verbal, on nous entend ensuite. Nous commençons par déclarer que nous ne pouvons pas, en notre qualité de représentants du peuple, reconnaître cette juridiction révolutionnaire, que l'Assemblée seule peut prononcer sur ce qui concerne ses membres, et néanmoins nous satisfaisons à plusieurs des questions qui nous sont faites.

Le président, d’un petit ton très-plein de suffisance, nous parle du décret rendu dans la journée d'hier, le fait apporter pour nous en donner lecture. Nous apprenons enfin quel est le sort de nos collègues, quel est le nôtre. Les projets sanguinaires des infâmes moteurs de cette journée n’avaient eu qu'un succès très-incomplet.

Tout le grand appareil militaire qui avait été déployé, les menaces atroces du commandant Henriot, ses ordres plus atroces encore, n’avaient produit que l’arrestation des députés désignés aux poignards du peuple.

La sortie imprévue de l’Assemblée , la promenade humiliante qu'elle fit dans les rangs des satellites qui l’assiégeaient , déconcertèrent les mesures de sang qui avaient été arrêtées. Un reste de respect attaché à la représentation nationale enchaîna le bras des assassins.

Ce qui fit plus que tout cela encore, ce fut l’absence des principaux proscrits. Je ne doute pas que si Brissot, Guadet, Gensonné, Vergniaud , Louvet, Buzot, Gorsas et moi nous nous étions trouvés dans la salle, le massacre avait lieu. Mais les victimes du sang desquelles ils avaient le plus soif ne pouvant pas tomber sous leurs corps, ils crurent ne devoir pas commettre des meurtres inutiles.

L’ordre injuste et arbitraire d’une arrestation arrachée par la force nous parut dans ces moments affreux une espèce de faveur, un acte d’humanité.

Nous déclarâmes, ce qui était la vérité, que nous n’avions aucune connaissance de ce décret. Les circonstances qui avaient contraint de le rendre nous étaient également inconnues.

Nous crûmes, après l’espèce d’interrogatoire qu’on nous avait fuit subir, que les huit à dix bandits qui composaient alors cet étrange tribunal allaient prononcer et nous faire conduire dans nos domiciles, pour y demeurer en état d’arrestation. Us prétendirent qu'ils n'étaient pas assez nombreux pour juger, qu’ils attendaient plusieurs de leurs collègues, et particulièrement le maire.

Pache, en effet, arriva. Aussitôt qu’il nous vit, il prit

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un air bip» composé, il affecta de paraître extrêmement biche île ce «psi nous était arrivé, et il était sur le point «le nous taire des excuses.

Nous reçûmes assez froidement tout ce patelinage. Oii nous pria de passer dans la salle voisine pour v attendre la décision, et au bout d’une heure on vint nous avertir «pie nous allions être reconduits chacun citez nous.

Le procureur de la commune mit des formes polies il l'exécution de cet arrêt: il nous fit pass«T par plusieurs détours pour ne pas être exposés aux regards curieux «In public. Deux voitures nous attendaient. Guadet monte dans l’une, accom|Ki{pié d'un pige de paix. Je montai dans l’autre ('-gaiement accompagné. Les denx gnriles qu’on avait donnés à chacun «le n«ms se rendirent séparément dans nos domiciles.

Le juge de paix «pii m’accompagnait i;tait très-havard et ne disait pas un mot de français. Il me conta qu'il avait été tailleur de pierres avant d’être juge «le paix, mais «pie son patriotisme l’avait porté à cette [duce. Je ne lui répondis pas un mot, et il conta toujours.

Enfin j’arrivai chez moi et j’eus le plaisir d’embrasser ma femme, «pii, me croyant échappé, fut saisie de douleur en me voyant pt versa qu<‘l«ju«“s larmes. Je fis semblant de ne pas m’en apercevoir devant ce témoin incommode, et je parlai avec calme, ce «pii nie parut la tranquilliser.

Mon tailleur de pierres voulut dresser un pHit procèsverbal pour me confier à la garde des deux gendarmes, il ne sut comment s’y prendre. Je lui dictai, et il poussa ma pntienceà bout par la lenteur incroyable avec latjnelle il écrivait.

Les deux gendarmes qu’on m’avait donnés- étaient de braves gens «pii paraissaient vraiment touchés de ma

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position. Ils descendirent dans l’appartement du bas et me laissèrent seul avec nia femme.

Ma femme, pour ne pas m'affliger, eut le bon esprit d'affecter plus de sécurité que moi-méine ; je lui rapportai mon aventure avec («mulet, et au Imut d’une heure, on eût «lit «pie j’étais encore le maire de Paris au milieu «le ses beaux jours.

Mes c dlégues affluèrent chez moi et me donnèrent des témoignages touchants de leur amitié. Plusieurs de ceux «pii m’avaient caressé dans des moments de faveur ne me rendirent point de visites pendant ma disgrâce, .le n’en fus ni étonné ni affecté. Je ne vis que tard et une seule fois l'abbé Grégoire. J’avoue que cela me fit de la peine. Je l'aimais, je l’estimais, nous étions liés de coeur, il m'avait toujours paru pénétré pour moi des sentiments de la plus vive amitié. Je lui purdonne celte ingratitude; je voudrais pouvoir de meme lui pardonner sa conduite dans la Convention. Je ne l’attribue cependant qu’il sa faiblesse.

A peine eus-je connu par les récits des hommes les plus dignes de foi tout ce qui s’était passé dans la journée du 2 juin, «pie je pressai vivement mes collègues de ne plus retourner à la Convention et de protester contre les violences épouvantables «pu avaient eu lieu. Chaque jour je réitérais ces instances auprès de ceux qui venaient me voir, et ils venaient en grand nombre. Il est évident, leur disais-je, qu’il n’v a plus de Convention; elle n’est plus entière, son intégralité a été violée, tout ce qui se fuit dans cet état de dissolution est évidemment nid et attentatoire à in souveraineté du peuple.

Ils convenaient tous de cette vérité, mais ils ne mettaient aucun ensemble dans leur conduite. Les uns se rendaient à l'Assemlrlée lorsque les autres 11e s’v ren-

liaient pus; ceux-ci ne prenaient aucune part aux délibérations; lorsque ceux-là se levaient, ils s’asseyaient. Il paraissait suffisant à plusieurs de ne pas parler ; quelques-uns croyaient devoir être là uniquement pour protester; la Plaine effrayée s’approchait un peu plus de la Montagne.

C’est cette conduite, il faut en convenir, qui a tout perdu ; les meneurs montagnards se crurent un moment anéantis. Un grand coup manqué, s'il ne réussit pas, conduit ordinairement à la perte de ceux qui l’ont entrepris, et la journée du 2 juin n’ayant pas eu un succès complet, devait être nécessairement leur tombeau. Mais lorsqu’ils virent et la faiblesse et le défaut de concert de leurs adversaires, ils commencèrent à concevoir des espérances. Ils agirent d’abord avec beaucoup déménagement; ils entraînèrent les membres qui n’étaient pas de leur parti dans quelques délibérations indifférentes, ensuite dans de plus sérieuses. Ils les influencèrent à ce point que la Convention semblait exister comme auparavant. On vit seulement dans les proscrits quelques membres écartés, retenus chez eux, qui ne prenaient pas part aux actes de la représentation nationale. On l’habitua bientôt à penser que les délibérations n’en étaient pas moins régulières.

Ce fut surtout au loin et dans les départements que cette opinion s’accrédita et devint funeste. Lorsqu’on vit que des membres qui n’appartenaient pas à la Montagne et qui avaient toujours joui d’une réputation intacte se rendaient h l'Assemblée, v discutaient ou prenaient une part quelconque à ce qui s’y faisait, on dut naturellement croire qu’il existait encore une Assemblée. Les principes étaient évidemment contraires à cette idée, mais les principes ont toujours quelque chose d’abstrait.

les principes ne flattent pas la multitude; et, que font les principes contre les faits !

A cela venait se joindre une considération, la nécessité d’un point commun , d’un centre de ralliement ; ce qui conduit le vulgaire à cette pensée si décourageante qui a fait et qui fera encore tant de mal , qui s’oppose si souvent aux progrès du bien : Mieux vaut cela que rien.

I /esprit insurrectionnel des départements était excellent, détail général. Depuis longtemps les départements avaient à se plaindre, et se plaignaient de la suprématie de Paris. Paris était l’objet de toute» les faveurs. C’était à Paris qu’on fabriquait exclusivement, et à grands frais, les équipements de nos armées pour employer les bras oisifs et se faire des créatures. C’était aux soldats parisiens qu’on distribuait, des deniers de la république , des sommes énormes pour leurs enrôlements, tandis que l’amour seul de la liberté enrégimentait les citoyens des départements. C’était pour Paris qu’on voulait créer une milice de sans-culottes, soldée avec Pargentde la nation. Paris obtenait des millions pour paver ses dettes, pour acheter ses subsistances. Les départements voyaient de mauvais œil ces prédilections ; d’ailleurs ils sentaient vivement les outrages perpétuellement faits à leurs députés, dont ce dernier1 n’était que le complément. Mais le sentiment de justice qui les portait à la vengeance s’affaiblit ; l’effervescence du premier moment se calma à l’aspect d’une représentation nationale toujours existante, d’une assemblée où siégeaient encore quelques hommes dignes d’estime, mais faibles, mais sans accord entre eux.

Si les montagnards fussent restés seuls dans la salle et qu’il eut été évident pour tous les Français qu’il n'y

’ Ln violation (le la liberté des représentants, le 2 juin.

1 2.2 MKMOIIIES DK PKTIOX.

avait plus tic Convention, la France était sauvée. Les assemblées primaires se réunissaient il l'instant, nommaient d’autres députés, et la représentation nationale tenait ses séances ailleurs qu’à Paris.

Les citoyens des départements non-senlement s’attiédirent, devinrent indifférents à l’outrage qui leur était fait dans la personne de leurs représentants et à la révolution de leurs droits en souveraineté, mais ils se divisèrent. Los uns s’armèrent , les autres refusèrent de marcher. Les meneurs montagnards profitèrent habilement de ces premiers levains de discorde pour les faire fermenter. Ils envoyèrent une multitude d’agents pour corrompre l’esprit public; ils répandirent beaucoup d’or, ils destituèrent les fonctionnaires publics qui manifestaient des opinions opposées aux leurs; ils récompensèrent ceux qui se montrèrent dévoués à leur faction ; ils punirent, ils embastillèrent, ils menacèrent du tribunal révolutionnaire, ils introduisirent un système de terreur, d’injustice et de cruauté qui glace le courage des hommes faibles, c’est-à-dire des trois quarts et demi deshommes.

Il y eut néanmoins îles départements qui se montrèrent avec une grande vigueur. Celui de l’Kure fut un des premiers à s’insurger et à prendre des mesures vigoureuses. Celui du Calvados se prononça encore (dus fortement, et Caen, dans le Nord, paraissait devoir être l’asile le plus siir, l’appui le plus inébranlable de la liberté. Les administrateurs avaient donné les premières impulsions ; les administrés se levèrent à ce signal de la résistance h l’oppression.

Le Midi était tout en feu. Marseille à elle seule paraissait devoir incendier Paris. Bordeaux, toujours grand, toujours sage dans ses démarches, présentait des plans pour mettre de l’ensemble dans cette grande entreprise.

MEMOIRES UE l'KTION.

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Lyon, tantôt dominée par le Muralisme, secouait ses chaînes et prenait une attitude imposante.

Des adresses pleines d’cnergie arrivaient en foule à r Assemblée ; des députations se rendirent de toutes les parties de la France ; on demandait vengeance, on demandait la réintégration des membres indignement persécutés.

On annonçait ipie des légions citovennes couvraient toutes les routes de la France ; on ne paraissait embarrassé «pie du nombre. Chacun des collègues qui venaient me voir, me montrait des lettres de son pavs, par lesqtiellcs on lui marquait que des bataillons se mettaient en marche. Des départements se coalisaient, nommaient «les commissaires pour se réunir en comité central, atin «le mettre de l’ensemble dans leurs vues «*t imprimer un mouvement commun et uniforme.

Il paraissait certain que Paris allait être subjugué et les brigands punis. Ces dominateurs insolents tremblaient, ils ne parlaient plus que d’union et de fraternité. « Nous irons au-devant «le nos frères, disaient-ils; nous les embrasserons, nous l«*ur présenterons la branche d’olivier, nous les désabuserons. » Et imputant toujours à d’autres leurs crimes, ils ajoutaient : « Nous leur ferons connaître qu’on a calomnié Paris, cette cité fameuse dans la Révolution. »

Mes amis me pressaient souvent de me rendre à Caen. Ils ni observaient qn’à l’approche «les armées départementales on pourrait porter le peuple à des excès et nous sacrifier à un premier mouvement de vengeance. Ils regardaient d’ailleurs ma présence ù Caen comme utile.

Les députés réunis à Caen me faisaient également mille instances pour aller les joindre.

Je ne pouvais pas me résoudre à cette démarche. Ce

n’est pas que je me crusse obligé d’obéir à l’acte arbitraire qui me retenait captif. C'était à mes veux l’abus le plus révoltant de la force, et fuir l’oppression était la chose la plus légitime. Ce n’était pas non plus quitter mon poste que de m’échapper de ma prison, attendu que la prison n’est pas mon poste, attendu que ne pouvant pas assister aux séances, je me trouvais par le fait dépouillé de mes fonctions et dans l’impossibilité de remplir ma mission.

Mais je trouvais je ne sais quelle grandeur d’àine i* attendre tranquillement mon jugement. Je trouvais je ne sais quelle satisfaction à braver mes assassins, et je suis convaincu que je vivais moins agité, que je goûtais mieux les douceurs de l’amitié et le repos dans les fers que nos bourreaux au milieu de leur puissance

J’écrivis au président de la soi-disant Convention une lettre énergique par laquelle j’annonçais ne pas reconnaître le fantôme de représentation qui subsistait *.

Je fis une adresse aux Parisiens, dans laquelle je leur reprochais leur faiblesse, en m’élevant contre les brigands qui déshonoraient cette cité par leurs excès.

Je publiai mon opinion sur la question de savoir s’il existait ou non une Convention nationale. Je crois que je démontrai jusqu’à l’évidence, dans cette brochure, la négative de cette proposition. Cet écrit eut assez de vogue et fut plusieurs fois réimprimé.

Quelques-uns de mes collègues, détenus comme moi,

1 Xo dirait-on pas que Pétion a eu connaissance des lettres écrites par madame Roland à llu/.ot (pie nous avons publiées? Il se sort presque des mêmes termes. 11 imite maladroitement l'expression superbe d'une indifférence (pii sied si bien à l’amante passionnée (pic la prison a rapprochée de son amant en la séparant de sou mari.

9 Nous reproduisons cette lettre dans la note R , à la suite des Mémoires de Pétion.

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