‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 33 sur 61 · X. . . finit par me faire accompagner par son domestique · texte numérisé non relu

X. . . finit par me faire accompagner par son domestique

MEMOIRES DE PKTIOJi.

jusqu’à la première poste, ce que j’acceptai avec grand plaisir.

Lorsque je pressais ainsi l’heure de mon départ, le domestique entra et dit tout haut : « Monsieur , on annonce qu’il va être fait tout à l'heure des visites domiciliaires à Saint-Cloud, et qu’on va venir ici. »

Je ne parus pas faire lu plus légère attention à ce propos, mais on peut croire combien il augmenta mon impatience. Ce qui la poussait au dernier degré , c’est la lenteur inexprimable avec laquelle tout se faisait ; je n’ai jamais autant pesté contre le flegme allemand. J’apercevais la meilleure envie de m’obliger, mais en même temps les gens étaient comme immobiles dans les graves mouvements qu’ils se donnaient.

Onze heures frappent, et la voiture n’était pas encore dans le chemin. J’étais aux abois, je ne tenais plus en place. Enfin à onze heures et demie elle parut. J’embrassai mes hôtes, et je sautai dans la voiture.

Le domestique me conduisit le long de l’eau, et nous détournâmes devant le pont de Saint-Cloud. Mon intention était de prendre des chevaux à la première poste, mais lorsque nous fûmes à quelque distance de cette poste, j’aperçus beaucoup de monde réuni et je dis au domestique de pousser jusqu’à Saint-Germain.

Je me sus bon gré de cet acte de prudence. Il me semblait que la route était couverte de monde , tant je désirais ne pas en rencontrer. Ce qui me donna beaucoup d’inquiétude, ce fut une voiture qui depuis lu première poste me suivit constamment. Ceux qui étaient dedans allongeaient la tête pour me regarder. Tantôt cette voiture dépassait la mienne, tantôt elle était derrière. Je crus que j’étais suivi.

J’affectais d’avoir les yeux fermés, de laisser aller ma

têteaux mouvements de ta voiture, comme un homme qui sommeille. Ma perruque me cachait une partie du visage, et j'avais un chapeau rond bien rahattu.

.l’arrivai ii Saint-I iermairr. Là le domestique me quitta, et on mit des chevaux de poste à la voiture. Que la lenteur des postillons à atteler me troubiuit ! Pendant ce temps, des pauvres s’assemblaient, des curieux regardaient; un corps de garde était auprès, une trentaine de militaires étaient eu groupe autour; on battait la caisse. J 'ignore comment il ne vint à aucun l’idée de me demander mes passe-ports. J’étais persuadé que j’allais être reconnu.

Et qu’on se fusse une juste idée de ma position ; mon intention n’était pas de ine laisser arrêter. Je persévérais dans la résolution de me hruler la cervelle, plutôt que de me laisser conduire devant mes bourreaux.

Enfin le postillon monte, il part. Pour comble de terreur, je reconnais très-bien la figure de cet homme, sans pouvoir dire son nom, et je suis certain que si je le reconnaissais, à plus forte raison il devait me reconnaître. Mon déguisement pouvait seul lui donner le change.

Je traverse Saint-Germain et je me trouve dans une route superbe. Il faisait beau , l’air était pur , la nature riante. Je sentis un ravissement que rien ne peut exprimer. Depuis si longtemps je n’avais vu un arbre*, de l'herbe; depuis si longtemps je respirais it peine, que mon corps et mon âme semblaient renaître à la vie. Que la nature me parut belle ! Si j’eusse pu descendre de la voiture, je ine serais prosterné devant la voûte des cieux. Je fus plus d'une heure hors de ce monde, ayant, perdu de vue tout ce qui tenait à ma position , dans cet état contemplatif qui vous isole en quelque sorte île la terre et vous plonge dans des rêveries délicieuses.

MÉMOIRES DE PÉTIOX. 139

Je ne sortis de mon ivresse qu.’a l’aspect (les maisons, et en entrant dans l'endroit où je changeai de chevaux. Je m’accoutumai insensiblement à ine montrer , ù parler aux postillons , et je suis sur ipie mu contenance ne pouvait plus inspirer de défiance.

Je ne voulus cependant pus m’arrêter pour prendre un repas, quoique j'en eusse besoin. Je croyuis toujours n’étne pus assez éloigné de Paris, et mu confiance se fortifiait en avançant.

J’éprouvais uni petit retard auquel ou ne preudruit pas garde dans tonte autre circonstance, mais qui me fut fort désagréable. Je rencontrai un cabriolet attelé comine le mien de deux chevaux; U revenait, j'allais. Les deux postillons s’arrêtèrent pour changer de chevaux. Ce petit désagrément dura six à sept minutes; les deux voitures se faisaient face, le particulier (pii ainsi que moi était arrêté me fixa beaucoup , je ne pus m'empêcher de le regarder quoique cherchant à détourner les yeux. Je me figurais le connaître, et dès lors qu’il me connaissait, mais je me disais à moi même : C’est tnon imagination qui me fait illusion. La vérité est qu’en nous quittant, j’avais lu jouissance d’un homme qui vient d'échapper à un danger.

En approchant de Mantes, je ne sais quel sentiment délicieux j’éproitsraii C'était le lieu ou mon grand-père maternel était né, où ilavuit été présenté par le eurdinal de Fleury pour l’impression qu’il faisait de la Gazette ecclesiastique. Si j’avais osé, j'aurais demandé où était la maison qu’il habitait, j'aurais parcouru religieusement cette demeure; mois j'étais forcé d’échapper à tous les regards, et je traversai ce séjour de mes pères avec lu regret de n’avoir pu le visiter, de n’avoir pu reposer sous le même toit qui leur avait servi d’asile.

MEMOIRES DE PETIO.V

J’ai su depuis que j’avais été reconnu en passant à Mantes; on l’annonça à Corsas par une lettre qu’il reçut de cette ville.

Je n’éprouvai ensuite quelque inalaise qu’à un endroit près de Buussev 1 où les coches d’eau s’arrêtent. Il sortit de ces coches un monde prodigieux qui se trouva sur le passage de ma voiture et l’empécha d’aller aussi vite. Je vis même le moment où le postillon allait prendre querelle avec un homme qui lui disait avec humeur : « Plus doucement, prends garde à toi. » Ce qui , dans le même moment, augmenta encore mon agitation, c’est que trois gendarmes nationaux montaient en même temps que moi la colline et jetaient assez souvent un coup d’œil sur ma voiture.

Il était de six à sept heures du soir; je n’avais pas de montre, et je demandai l’heure au postillon. Soit qu’il se trompât, soit qu’il voulut nu* tromper, il me dit qu’il était huit heures. Je me mis alors à réfléchir pour savoir si je passerais au delà de Boussey ou si je m’arrêterais dans cet endroit.

J’avais le plus vif désir de me rendre dans le jour même à Evreux , quoique je fusse parti très-tard , mais d’un autre côté je voyais un très-grand inconvénient à le tenter. Pacy-sur-Eure * est à quatre lieues de Bousscy, et on m’avait dit que Pacy était très-mauvais. Je me disais : il est huit heures, il sera au moins dix heures, dix heures et demie quand je serai rendu dans cet endroit; cette heure peut servir à me rendre suspect, on examinera de plus près mes papiers; il est possible que la curiosité attire beaucoup de monde et qu’on me recon-

1 llnussey, à 1 1 kilomètre» de Pacy, à 24 d'Evrcux. t.c manuscrit dit Bouasièrea , évidemment par erreur.

* Pacy-sur-Eure, à 23 kil. d’Evreiix.

M ÉMOI 11 ES DE PKTIOM. Hl

naisse; il vaut mieux arriver à Pacv en plein jour; il est plus sûr de coucher à Iioussey et de traverser Pacy il six ou sept heures du matin.

Je me fixai à ce dernier parti. Je descendis de voiture, montai dans une chambre sans m'arrêter en bas, je ne sortis point de cette chambre, où je mangeai un morceau de grand appétit.

Le jour ne tombant point, je demandai à la domestique qui me servait l’heure qu’il était. J’appris que le postillon s'était trompé de plus d’une heure, mais il n’était plus temps de se remettre en route, et je me couchai.

Je partis le lendemain à cinq heures et j’arrivai à Pacy. On ne m’avait pus trompé lorsqu’on m’avait parlé de la surveillance très-rigoureuse qui s’exercait dans cette petite ville. On arrêta lu voiture devant un corps de garde, on me demanda mon passe-port, c’est le seul endroit dans cette route où on l’exigeât; je le montrai avec beaucoup d’assurance , je demundai même à l'officier, s’il voulait voir les autres pièces qui constataient ma mission; il me dit que cela était inutile; le postillon se mit en marche pour Evreux.

Ma tranquillité alors fut pleine et entière, les orages étaient dissipés, j’apercevais le pont. A Evreux, on me demanda aussi mon passe-port, mais avec des intentions bien différentes. Autant ma position était difficile à Pacy, si j'eusse été reconnu, autant elle était agréable à Evreux si on eût su mon nom , mais je ne voulus pas le dire. J’exhibai le même passe-port, et il parut également en règle.

Je demandai la maison du citoyen *’*, (pii me reçut avec cette effusion d’âme (pie l'homme sensible sait seul sentir et apprécier. Ce citoyen éclairé, ce généreux pa-

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triote éprouva un plaisir d’autant plus vif h me voir cpi’il craignait cjue je u'eusse été urrété. « Guadet et Louvet,' me dit-il, sont partis hier pour Caen, je lés ai serrés dans mes bras. » A eette nouvelle les larmes me vinrent aux yeux, moi qui tremblais pour moi, moi qui ne savais où ils avaient porté leurs pas. Dienx de mon pays, m'écriaije, ([races vous soient rendues! et de nous embrasser et de nous réjouir. Un seul de ces moments console de tous les imalheurs.

Nous causâmes de nos amis, car les miens étaient les siens. « Ils sont tous à Caen, me dit-il. — Eh bien, lui dis-je, j’irai les rejoindre demain. — J’irai avec vous, me répondit-il, depuis longtemps je diffère oe voyage. » Nous ne nous quittâmes plus de la journée, et je couchai chez lui .

Ce jour-là même arrivaient à Kvreux les citoyens fédérés de Caen. -Presque toute la ville fut au-devant d’eux; on les aocueillit fraternellement, et leur présence réchauffa l'esprit public, qui commençait à s’attiédir.

‘Plusieurs administrateurs s’étuieirt effrayés, rétractés , et avaient demandé humblement pardon à la Convention. Il est remarquable que la ville d’Évrenx seule était «Ions de bonnes dispositions, les autres villes du département étaient mauvaises, et les campagnes ne prenaient aucune part au mouvement.

Je croyais trouver au moins cinq à six mille hommes sur pied, il n’y en avait pas huit cents, et on craignait même d'en voir arriver un .trop grand nombre, à cause de la disette des subsistances.

Je me rendis à Caen le lendemain avec le citoyen*". Je ne crois pas qu’il soit possible de voir un pays plus riche, mieux cultivé que celui que nous traversâmes. Je

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restai en extase devant la superbe vallée d'Ange1, elle était «•ouverte de milliers d'animaux , et on nous dit qu’elle était déserte en compu raison des anm:cs précédentes.

Ln poste mms servit assez mal jusqu’il Lisieux, et je n’en fus pas étonné; les moindres postes sont doubles, tri] des , et j’en remarquai une où les mêmes chevaux firent sept lieues.

Nous arrivâmes à Caen in nuit. J’eus le plaisir d 'embrasser nos amis; il fallut raconter deux ou trois fois les circonstances de ma fuite et de mon voyage; à mon tour, je m'informai de l’état des affaires. Mais nous avions trop de choses à nous dire, nous ajournâmes la conférence.

Quelques jours avant mon arrivée , l'administration avait destiné le ci-devant, hôtel de l’intendanoe pour loger les députés. Cette habitation était commode, et elle offrait le grand avantage de nous réunir tous.

Jusqu'il ce moment l'isolement des députés, les distractions, le défaut d’un réglement intérieur qui fixai des jours et des heures de conférence , avaient empêché qu’on s’occupât assez sérieusement «le la situation actuelle. On avait négligé aussi la publication des bons écrits. trirey-Dupré , qui s'était réuni aux députés et partageait leur sort, insérait de temps en temps des articles excellents dans les feuilles «lu département, et il faisait des bulletins dont plusieurs méritaient d'élre conservés.

Ce qui s’opposait puissamment il la distribution d’ouvrages utiles, c’était le manque de fonds; car je dois dire à l’honneur des députés que les plus riches d’entre eux étaient pauvres.

1 I.a vallée d'Ange s'étend des deux eétés de la Touque, au-dessous <lr Lisieux.

IU MÉMOIHES DE PÉTIOX.

Lorsque cet obstacle fut levé, lorsque la commission centrale destina des fonds à l’impression des écrits, il en parut en assez grand nombre, et si ces écrits eussent pu circuler librement, s’ils eussent été répandus avec profusion dans toute la France , ils auraient contribué à éclairer et à fortifier l’esprit public.

C’est à Caen que furent imprimés l 'Examen critique de la constitution, des Observations sur la constitution, et une lettre en réponse au rapport que fit Suint-Just sur les proscrits , lettre qui peut être mise en parallèle avec les meilleures des Lettres provinciales , et pour la finesse des plaisanteries, et pour la force du raisonnement, et pour ce bon goût qui règne depuis la première ligne jusqu’à la dernière.

C’est à Caen aussi que lurent imprimés une foule de lettres d’adresses vraiment précieuses sur les affaires du temps. Ces écrits, émanés alors de la commission centrale, sont remarquables par leur énergie ', leur élévation et les beaux développements donnés à l’insurrection départementale.

Nous sentîmes la nécessité de nous réunir tous les jours et à heure fixe pour lire les 'papiers publics, faire part à la société des lettres particulières que chacun recevait, et enfin discuter sur le parti qu’il serait convenable de prendre en égard des circonstances.

1 Nous publions à la suite de ces Mémoires «le Potion, à titre de documents, des bulletins des autorités constituées séantes à Caen, et qui permettent de juger les efforts qui ont été faits pour donner de la concentration et de la conffance a l'insurrection départementale. L'événement n’a guère justifié l’ardeur et l'enthousiasme qui y sont exprimés : niais il y a un intérêt d’instruction à les rapprocher des renseignement* que nous donne Pétion, dont l'esprit froid, éclairé par l’expérience, avait bien jugé la situation. On trouvera d’ailleurs dans ces bulletins des dates précises utiles à l'éclaircissement des Mémoires. (Voyez la note IJ )

US

Afin île mettre de l’ordre dans les discussions, d'empêcher les interruptions et le bavardage, on nomma un président et deux secrétaires. Je fus choisi pour président, Barbaroux et Lesage 1 furent nommés secrétaires.

Les séances ne furent pas très-régulièrement tenues, et plusieurs membres n’y assistèrent pas avec exactitude.

Nous convînmes de ne chercher en aucune manière à influencer les autorités constituées, de ne donner notre avis qu’individuellement et quand on nous le demanderait.

Nous convînmes de faire une démarche de bienséance auprès de ces autorités ; nous fûmes au département et à la municipalité, où nous reçûmes un très-bon accueil. Guadet et moi prononçâmes quelques phrases qui furent applaudies des spectateurs.

Plusieurs de nous furent aux sociétés populaires ;

on les accueillit avec transport. Chacun de ceux qui s’y présenta reçut d’une jeune fille une branche de laurier, ornée d'un ruban aux trois couleurs. Je reçus la mienne, et j’eus lieu de me louer des marques d’amitié et d’estime qu’on me prodigua.

J’avais beaucoup entendu parler de la société des carabauds 1 ; elle passait pour dominer la ville. Elle

1 Lesage (Denis-Toussaint), députe d’Eure-et-Loir à la Convention. Il avait, le 10 mars 1793, présenté un projet de décret concernant l’organisation d’un tribunal révolutionnaire ; il tut mis hors la loi le 28 juillet, par suite de son dévouement à la Gironde, parvint à se cacher jusqu’au 9 thermidor, et rentra à la Convention après la chute «le Robespierre.

* Ou carabots. Kpithete burlesque qui parait avoir été dans le principe une altération du mot caporaux, et «pii tut upplitpiée au commencement «le la révolution par les nobles aux officiers de la garde nationale «le Caen. Ceux-ci, au lieu «le s'en offenser, pré-

MEMOIRES DE PKTION.

était la frayeur de l’aristocratie , et j étais réellement curieux de voir cette société. Nous y étions attendus. J’espérais la trouver dans toute sa splendeur. Je ne vis qu’une quarantaine d'individus rassembles dans une petite salle, assis sur des bancs et dont aucun ne parla. J’ai eu occasion depuis de voir le chef de cette société, qu’on appelait il Caen le ]>ère du peuple. C’était un grand homme, bavard, barbouilleur, qui ne savait pas deux mots de français, jurant à chaque phrase, et un ivrogne.

11 était difficile que j’entrasse dans le lieu des séances de cette société sans dire quelques mots. On aurait pu attribuer mon silence à je ne sais quel sentiment de dédain très-éloigné de mon caractère. On applaudit le petit discours que je prononçai ; mais il fut ensuite défiguré, interprété de la manière la plus perfide.

J’avais avancé, ce dont j’ai été toujours fortement convaincu , que les scélérats qui affectaient un patriotisme si exagéré étaient des rovalistes déguisés, les agents des tyrans; et j’apportai une preuve, un exemple plus frappant encore pour moi , que pour ceux qui ne connaissaient pas aussi bien Paris.

« Observez, disais-je, que dans tous les mouvements populaires qui ont eu lieu à Paris depuis quelque temps, le peuple ne s’est jamais porté au Temple. Autrefois, à la moindre émeute , il s’y rassemblait. Pourquoi? Parce que les ennemis savaient le diriger xers cet endroit. Le peuple n’v va pas aujourd’hui parce que ses guides ne le veulent pas; parce qu’ils ont intérêt qu’on ne com-

tcndirenl n'en faire an litre de gloire. Noua donnons dans l'introduction placée en tête de ce volume quelques renseignements sur les rarabots.

MÉMOIRES DE PKTION. tVT

mette pas un crime, parce que leur plus chère espérance est dans le jeune entant de Louis. »

Eli bien ! on me fit dire que j'avais manifesté le désir que le peuple se portât au Temple et immolât les prisonniers à sa vengeance.

J’avais avancé que ces prétendus patriotes prenaient à tâche de rendre la liberté horrible, d’en dégoûter le peuple, et de rendre enfin, par leurs excès et leurs atrocités, l’ancien régime regrettable.

Eh bien ! on me fit dire que j’avais fait l’éloge de l’ancien régime. Ces propos se répétèrent de bouche en bouche et se surchargèrent, en croissant, des ornements que chaque conteur voulut bien y mettre.

Je me promis bien de paraître rarement dans les sociétés populaires, de profiter de cette leçon pour y parler plus rarement encore. Mon opinion était d’ailleurs que nous devions nous montrer le moins possible en public.

Ce qui me frappa beaucoup , c’est que ces sociétés étaient tpujours désertes, qu’il y avait vingt femmes contre un homme, que les femmes montraient beaucoup plus d’énergie et de patriotisme que les hommes. Ce qui ne me frappa pas moins, c’est que je 11’apercus aucun des jeunes gens de la ville dans ces sociétés. Elles étaient composées d’artisans, d'hommes qui par leur mise annonçaient la pauvreté.

J’appris depuis que tous ces petits messieurs étaient très-aristocrates. Nous ne reçûmes pas non plus de visites d’aucune de ces personnes qu’on appelait jadis comme il faut.

Il était facile de voir que l'esprit public de la masse des citoyens était mauvais. Caen penchait évidemment pour le royalisme.

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Cette idée nous donne la clef d’une énigme que nous nous étudiions à deviner. Ceux de nos collègues qui étaient les premiers arrivés avaient été Irès-bien accueillis dans plusieurs maisons riches, dans la bonne bourgeoisie. Les aristocrates mêmes paraissaient les voir avec plaisir. On était persuadé que les proscrits étaient des royalistes, dédaignant cette classe du peuple connue sous le nom grossier et bas de sans-culottes. Comme ces calomnies et ces sottises étaient répétées chaque jour dans les papiers publics, comme la Montagne affichait la popularité, il n'était pas surprenant qu'au loin hors le lieu de la scène, on eût porté ces faux jugements. Mais quand tous ces gens comme il faut virent que les proscrits détestaient la royauté, qu’ils voulaient sincèrement la république, ils s'éloignèrent d’eux et leur tournèrent le dos; ils détestaient bien cordialement la Montagne, mais ils n’aimaient pas non plus les républicains.

Je dois dire avec vérité que la haine contre la Montagne était un sentiment général. Dans tous les endroits où j’ai passé elle était méprisée, les Maratistes étaient en horreur. On convenait qu'ils étaient partout en petit nombre , et néanmoins partout ils en imposaient par leurs fureurs et faisaient lu loi. C’est un fait qui ne peut pas être contesté : c’est que cette minorité factieuse a constamment opprimé la majorité, et lui a dicté sa volonté, parce que de tout temps, la plus petite minorité, quelque peu entreprenante qu’elle soit, a fait et fera toujours la loi à une forte majorité peureuse et apathique.

Une autre vérité incontestable, c’est que partout les Maratistes étaient, ou des gens jadis aristocrates, ou des hommes perdus d’honneur et de réputation.

Heureusement les égoïstes et les aristocrates comp-

MÉMOIRES DE PÉTION. l’.9

taient pour peu de chose dans le {jrand mouvement qui se préparait en faveur de la liberté. Nous attendions l’arrivée des forces départementales. On nous fit espérer d’abord que les départements de la Normandie qui ne s’étaient pas encore prononcés allaient le faire. Celui de la Seine-Inférieure était le plus important; son adhésion aurait déterminé celle des départements qui balançaient pour se déclarer. Rouen pouvait fournir un continrent considérable. Les {jardes nationales étaient bien armées, bien exercées. Rouen tint une conduite équivoque, et on se trouva heureux d’obtenir sa neutralité.

Il était très-intéressant aussi de réunir le département de la Manche. Ce département avait de grandes ressources. Il pouvait surtout devenir très-redoutable, s’il se tournait contre la bonne couse. Il renfermait à peu près six mille hommes de troupes de ligne ; leur commandant, Tilly, était vendu à la Montagne, et Wimphen 1 paraissait redouter son audace. Ce département fut sur le point d’accéder à l’union ; il fut si bien travaillé qu’on le détourna insensiblement de ce projet.

L’Orne, qui s’était bien montré d’abord, se rétracta pur la suite.

Ainsi, des cinq départements établis dans la ci-devant province de Normandie , deux seuls entrèrent dans l’union, l’Eure et le Calvados; encore on peut réduire ces deux départements à deux villes : Kvreux et Caen , car les autres endroits de ces départements ne fournirent pas d’hommes, à l’exception de Vire.

L’Eure et le Calvados ne mirent pas sur pied plus de huit cents hommes. La Bretagne leva plus de troupes et déploya plus d’énerp,ie.

1 Nous suivons l'orthographe <lu manuscrit. Elle est en plusieurs points défectueuse. C'est Wintpffen qu’il faudrait lire ici.

159 MEMOIRES DE PKTIOS.

L’llle-et-Vilaif»e envoya cinq cents hommes, le Finistère près de six cents, dont cinquante de cavalerie.

Le Morbihan deux cents.

Mayenne à peu près autant.

Il faut joindre à cette faible troupe, qu’on ne peut pas appeler une armée, trois à quatre cents hommes de dragons de la Manche.

Les Côtes-du-Nord firent passer, mais trop tard , une centaine d’hommes qui furent arrêtés dans leur marche à Dole

On avait sollicité les Bretons de se détourner de leur route ordinaire pour passer par Caen, qui était le lieu de rendez-vous général; ils s’y déterminèrent en allongeant beaucoup lotir chemin. Ils étaient persuadés qu’ils allaient trouver vingt mille hommes sous les armes; ils furent excessivement mécontents lorsqu'ils virent que la Normandie fournissait à peine deux l>atnillons; ils se plaignirent amèrement de ce qu’on les avait trompés et témoignèrent leur mécontentement.

On fit diverses tentatives pour exciter le zèle des habitants de Caen ; elles furent inutiles. Il y eut une circonstance entre autres où leur mauvaise disposition fut extrêmement choquante. On fit mettre la garde nationale sous les armes, en présence du bataillon du Finistère qu’on passait en revue. Là, Wimplien exhorta tous les membres de la garde nationale qui voulaient marcher à venir s’inscrire sur un registre ; il n’v eut pas plus de vingt signatures.

Les Finistériens furent si indignés, qu’ils parlaient de retourner chez eux. On eut beaucoup de peine à les apaiser et à empêcher qu’il n’y eût des querelles particulières entre les Bretons et les Canais.

Telle était l'armée dont on faisait tant de bruit au

MÉMOIRES DE PÉTION. 15t

loin, qu'on annonçait être «le soixante mille hommes, qui faisait trembler tout Paris. Il est vrai qu’on voyait à sa tête un général expérimenté qui s’était couvert de gloire dans la défense de Tliion ville; il est vrai que ce général avait annoncé qu’il se rendrait à Paris à la tête de quarante mille hommes; il est vrai qu’il avait uu étatmajor monté comme pour une grande armée.

On avait calculé d’après le premier mouvement d’effervescence, et on ne l'avait pas saisi; on avait cru trèsfacilement que l'enthousiasme (pii s’était emparé de tous les cœurs se soutiendrait. Ou avait négligé alors d’enrôler sous les drapeaux les hommes de bonne volonté qui se présentaient eu foule, et on s'aperçut, mais trop tard, qu’on avait laissé échapper l’occasion.

Kn faisant les plus grands efforts, en usant de toutes les ressources, il était impossible de se procurer plus de quatre à cinq mille hommes.

Ces forces peuvent paraître bien faibles; elles étaient cependant plus que suffisantes pour parvenir au but qu’on se proposait. Avec ces forces , en s’avançant jusque auprès de Paris , on eût frappé les scélérats de terreur, et les bons citoyens en plus grand nombre, mais faibles-, mais lâches, qui n’attendaient qu'un point d'appui pour se relever, se seraient joints avec transport à ce noyau d’armée, et la contre-anarchie était faite dans Paris.

Il n’était pas même nécessaire d’attendre h; Midi pour opérer cette heureuse révolution, elle se taisait indubitablement.

Ce qui a beaucoup nui nu succès de cette entreprise, c’est qu’on se faisait une très- fausse idée des moyens d'exécution nécessaires. On croyait toujours qu’il s’agissait de faire un siège en règle, de combattre tout Paris;

dès lors on mettait tout en œuvre pour lever de grandes armées. Itien n'était plus absurde. Deux, trois mille hommes aux portes de Paris, huit jours après le 2 juin, et les anarchistes étaient à bas. Tous les délais iju’on leur a donnés leur ont été favorables, ils s’en sont servis pour diviser et corrompre.

Les départements, ayant autant tardé i> venir, pouvaient employer une autre force qui n’était pas moins puissante, c’était celle d’inertie; s’ils avaient refusé l’exécution des décrets, l’empire des scélérats tiuissait , et il fallait nommer une convention nouvelle ; la punition des traîtres était une suite inévitable de cette marche.

Mais revenons à la petite armée de bretons et de Normands. On la faisait hier successivement à Evreux; déjà un bataillon de Canais, celui d’Ille-et-Vilaine, s’y était rendu; ils étaient réunis à la garde nationale d’Evreux et à cent cinquante ou deux cents dragons de la Manche. Le Morbihan et Mayenne arrivaient, et le Finistère les suivait.

Dans cette position, Wimphen envoie Puisaye, son maréchal de camp et son ami, en avant. Puisaye avait-il des ordres de Wimphen? voulut-il de son chef tenter l’opération ou la faire avorter? c’est ce qu’on ignore , mais il prit lu détermination d’agir avec les seules troupes qui étaient alors rendues à Evreux. Il fit occuper le poste avantageux de Pacy, qui est à quatre lieues de cette ville. On unnonça dans Paris que trente mille hommes s’étaient emparés de Pacy, malgré la résistance vigoureuse de ses habitants. On observera qu’il n’y avait point eu de résistance et que les habitants étaient hors d’état d’en faire; on observera que Pacy est une bourgade et cpie soixante hommes suffisaient pour s’en emparer; on

observera que Puisaye au lieu de trente mille hommes en avait envoyé deux cents.

Mais les meneurs voulaient, d’après leurs expressions favorites, faire lever Paris en musse.

Pour échauffer de plus en plus l’esprit des Parisiens, il n'y avait sorte de calomnies qu’ils ne répandissent.

Pour donner à l’armée vraiment républicaine l’air d’une troupe de factieux, ils l’appelaient l'armée Buzot, l'armée Barbaroux; ils la disaient commandée par eux. Ils l’appelaient quelquefois aussi l’année des révoltés; ceux qui la composaient étaient en effet bien révoltés contre les scélérats qui pillaient et opprimaient la France.

Ils l’appelaient tout à la fois l’armée du ltoyalisme et du Fédéralisme, comme les fanatiques appellent Athées et Déistes tout ensemble ceux qui ne pensent pas comme eux.

Us publiaient que cette armée voulait faire périr Paris par lu famine, qu'elle urrétait les grains destinés à son approvisionnement, lorsqu’elle n’en avait pas retenu un seul sac, lorsqu’elle était elle-même dans la disette de vivres, et lorsqu’on avait annoncé à la barre de l’Assemblée que Paris en avait pour six mois.

Paris, malgré ces déclamations, ces prédications de guerre civile, ne se levait pas. Des sections qui 11e gémirent pas sous le joug du Maratisme envoyaient nu contraire des députés à Evreux pour resserrer les liens de l’union et de la fraternité entre tous les sincères amis de la république. La position était donc extrêmement favorable. Il était évident que les meneurs 11e pouvaient pas faire sortir de Paris une force capable de résister à celle qui s’avançait.

Us avaient tenté une dernière ressource : ils avaient

voulu lever tant d’hommes par compagnie ; iis n’avaient pas mieux réussi.

Puisaye, dans ce moment même, et sans attendre les bataillons qui étaient en marche, hasarde une entreprise sur Yernon.

Vernon était la ville ou le peu «le forces que les Marutistes avaient pu réunir se trouvaient. Il marche sur Vernon. A une lieue à peu près de distance, il fait faire Imite à sa troupe; il la laisse abandonnée à elle-même, boire, manger, se disperser, 11e place aucun poste pour éclairer l’ennemi ; les canonniers quittaient leurs pièces, les rangeant à la suite les unes des autres le long du mur.

Au moment où on y pensait le moins, une colonne ennemie parait ; personne n’était à son poste, on court en désordre, quelques coups de feu lâchés l’augmentent. Sans un canonnier plus surveillant et «pii retarda la marche de cette colonne en tirant trois ou quatre coups qui portèrent très-juste , 011 se fût précipité les uns sur les autres, et l'ennemi , quoiqu’en nombre inférieur, eût eu une victoire complète et facile.

On eut le temps de se former tant bien «pie mal «*n bataille. La cavalerie se mit pendant quelques minutes en avant, elle se retira ensuite av«jc une précipitation «pii effraya un peu l’infanterie, et avec une confusion qui y mit le désordre.

L'ennemi lâcha trois coups de canon à mitraille ; il les pointa si haut «pi’ils n’atteignirent personne ; mais il n’en fallut pas davantage pour «pie les Canais prissent In fuite en abandonnant leurs canons.

Les hommes d' Ille-et-Vilaine firent bonne contenance , ramenèrent les canons, dont les traits qui les conduisaient étaient coupés, en les remplaçant par leurs mouchoirs. Au bruit de «pielques coups «le canon

et de décharges de mousqueterie , la colonne ennemie prit également la faite , de sorte que le champ de bataille ne resta à personne, car des deux cotés on eut peur, des deux côtés on lâcha pied.

11 est certain que les forces de l'ennemi étaient moins considérables que les forces départementales ; il est certain qu’avec un général qui eut su maintenir sa troupe et bien la conduire, Vernon eut été pris ; il est certain que la prudence voulait qu’on attendit pour agir la réunion prochaine de tous les bataillons.

Les suites du combat furent plus funestes encore que le combat lui-même, puisqu’il n’y eut personne de blessé ni fait prisonnier.

On ne laissa point sur le champ de bataille deux fameux sabres, dont a parlé M. Thuriot à la Convention nationale, sur lesquels était gravé Louis XVII. C’est une de ces calomnies infâmes si familières à ces hommes pervers. Tout ce qui étonne , c’est qu’ils n’aient pas poussé plus loin la calomnie. Ils étaient capables de fiiire fabriquer de pareilles armes , de les faire déposer au comité de salut public , et de les présenter comme un troph ée enlevé aux rebelles.

On ne laissa point non plus de canons ; on ne conçoit pas pourquoi on prit la faite, mais la frayeur ne raisonne pas. Le découragement s’empara de ces hommes faibles; des agitateurs profitèrent habilement de la circonstance pour grossir le danger ; ou exagéra la force des ennemis. On avait vu vingt h trente mille hommes ; on allait être attaqué le lendemain. Il n’y avait pas, disaient-ils, d’autre parti à prendre que celui de la retraite ; on n’était pas venu d’ailleurs pour se battre, mais pour fraterniser. Le délire s’empara des tètes, et le parti le plus désastreux qu’on pût prendre, celui qui perdit tout, fut adopté.

On rétrograda avec la précipitation la plus honteuse, et on gagna quinze lieues de pays sans oser regarder derrière soi, sans pour ainsi dire se donner le temps de boire et de manger.

On livra Evreux au pillage de quelques bandits qui ne furent pas peu étonnés sans doute de leur triomphe, et d’avoir fait à leurs ennemis autant de peur qu’ils en avaient eu eux-mêmes.

Nous avons su depuis que ces troupes de Vernon étaient un ramas d’aventuriers sans discipline, qu’un seul bataillon de vrais républicains aurait chassés à coups de bâtons. Ce ramas se grossit peu à peu de gens semblables, lorsqu’on sut qu’il n’y avait point à se battre et qu’il y avait à piller.

Lorsque nous apprîmes cet échec, nous ne voulûmes pas le croire, tant il était invraisemblable. Nous ajoutâmes encore moins de foi à la retraite jusqu’à Lisieux. Des preuves multipliées ne nous permirent plus de douter de cette terrible nouvelle1.

Alors nous nous réunîmes, et notre premier sentiment, comme notre première pensée , fut d’aller réchauffer le zèle et le courage des bataillons par notre présence, de nous mettre nous-mêmes dans les rangs, d’exciter par notre exemple, plus encore que par nos conseils, et de combattre en soldats pour la cause de la liberté.

Cette idée était faite pour nous séduire; elle avait de la grandeur , elle semblait attirer sur nous celte espèce île considération que donne toujours le courage. Nous rappellions ces beaux temps d’une république fameuse, où les législateurs quittaient la toge pour prendre l’armure guerrière.

1 Oïl trouvera dans la noie E le récit que I’tiisaye a publié dans sca Mémoires de la bataille dite de Vernon.

Mais la réflexion fit disparaître ces idées chevaleresques. Nous vîmes que nous allions tomber dans le piège que nous tendaient nos ennemis et justifier leurs calomnies, que lions allions faire dégénérer en petite querelle une grande cause nationale.

La nation tout entière paraissait se lever pour venger l’outrage qui lui était fuit, et pour punir une poignée de séditieux; elle ne se levait pas pour tel ou tel individu. Les fédérés auraient pu nous dire : Ce n’est pas pour vous que nous prenons les armes, c'est pour ifous ; nous ne voulons pas être ni paraître l’armée de tel ou tel , nous voulons être l’armée de la république.

C’était, de plus, nous venger nous-mêmes, et c’était à la nation a nous venger, il se venger.

C'était en quelque sorte abdiquer notre caractère de représentants, et nous soutenions toujours qu’on n’avait pas pu nous en dépouiller, (pie nous en étions revêtus1.

Faut-il dire aussi que nous ne pouvions servir que comme soldats , attendu que personne de nous 11e connaissait l’art de la guerre , que dès lors notre démarche n’avait plus rien d’éclutant. Nous étions aussi très-peu utiles, attendu que ce n'était ajouter que la force de quelques hommes à une grande force.

Enfin la familiarité qu’entraîne la vie commune de soldats eût peut-être fini par nous faire perdre dans les bataillons une considération que nous avions besoin de conserver.

1 Ce» raisonnements sont ceux même» ((lie tait valoir madame Roland à Buzot pour le dissuader de ge mettre à la tête des troupes fédérales. Elle a pu prendre l'inspiration de son amour pour celle de sa raison et de son patriotisme. Pétion est plus naïf : il avoue qu’un soldat comme lui ne vaudrait pas grand’chosc, qu’un capitaine comme lui vaudrait encore moins. Et (mis sa »li(* iiité î

Nous convînmes seulement que si l’armée des brigands se portait sur une ville où nous bissions en résidence, ou dans ses environs, alors nous prendrions les armes comme citoyens de l'endroit menacé. C’était une défense de droit naturel, c’était résister à des assassins et repousser leurs coups.

Renonçant donc à notre première idée, nous n’aperçûmes que les ressources qui restaient à la bonne cause et la facilité de reprendre le terrain qu’on avait perdu. Wimphen' nous fortifia dans celte espérance, et il traitait de bagatelle cet événement. J’ignore s’il en était affecté ; mais il ne le paraissait pas du tout. On lui faisait des objections sur la conduite suspecte de Puisaye , il répondait de Puisaye comme de lui-même, il convenait seulement qu'il n’avait pas d’expérience.

On le pressa de se rendre promptement lui-même sur les lieux. Il différa de quelques jours, en observant que tout son train d'artillerie n’était pas encore prêt, qu'il était oblige de veiller à tout , même aux plus petits détails.

Enfin il fait mettre en marche un grand nombre de canons avec les munitions nécessaires. Il vient nous voir pour nous en prévenir. Nous nous réunissons pour conférer. À peine étions-nous rassemblés, qu’un de ses uides île camp vint lui annoncer, en notre présence, que l’artillerie était arrêtée dans le faubourg de Vaucelie, qui est le faubourg Saint-Antoine de Caen.

Wimphen se mit à pâlir, et nous dit: « Cela ne m’étonne pas ; je suis persuadé , et on m’en a prévenu , qu’on voulait m’arrêter aiusi que vous, comme des otages qui serviraient à faire la paix. »

Ce discours brusque , et dans un pareil moment , nous surprit un peu. Nous envoyâmes sur les lieux, et il se trouva que ce rapport de l’aide de camp était faux.

MEMOIRES DE PKTIOS.

Il est bon de dire que plusieurs de nous avaient des soupçons sur Wimphen. Ceux qui avaient été de l’Assemblée constituante et qui l’avaient suivi de près, le suspectaient encore plus que les autres. Il était difficile de croire que Wimphen fut sincèrement attaché à la cause de la république, lui qui s'était longtemps montré royaliste décidé. Sa conduite, en la supposant sincère, ne pouvait guère s’expliquer (pie par un motif: il était persécuté par la Montagne. Il pouvait désirer s’en venger.

Wimphen crut sans doute que le moment favorable était venu de montrer à découvert ses intentions et de nous sonder sur les nôtres. «Il faut s’expliquer franchement, nous dit-il; j’aime la république autant qu’un autre ; mais il faut être de bon compte, elle ne peut pas tenir; la France voudra un roi. Je pense que puisqu’il est inévitable d’en avoir un, mieux vaut un Anglais qu’un Autrichien, et si l’on veut, j’ai des ressources auprès du gouvernement anglais. »

Je ne sus pas mauvais gré à Wimphen de son opinion ; s’il était convaincu, ainsi qu'il le disait, que la république ne pouvait pas subsister, il pouvait lui paraître préférable de changer la dynastie, et de voir un prince anglais sur le trône de France.

Un étranger semblait intéressé à user de clémence et à faire aimer son joug. Un Anglais pouvait introduire en France la constitution anglaise, et la nation perdant sa liberté politique avait l'espoir au moins de jouir d’une bonne liberté civile.

L’union de la nation anglaise avec la nation française présentait des avantages politiques, promettait une |>aix solide ; elle offrait une grande sécurité à notre commerce et favorisait ses développements.

Les Bretons et les Normands devaient plus incliner pour un prince anglais que pour tout autre.

L’Autrichien, régnant, avait des injures à venger: les meilleurs citoyens étaient menacés de monter sur l'échafaud ; le rétablissement de l’ancien régime dans toute son horreur paraissait certain, la France devenait comme par le passé subordonnée à l’Autriche, obéissant à tous les mouvements de sa politique astucieuse.

Mais il était évident que Wimphen ne combattait pas pour la république, pour une cause dont il désespérait et qu’il n’avait jamais aimée ; que ses plans militaires ne pouvaient pas s’accorder avec nos vues. Son avis aussi n’avait jamais été d’alleren avant ; il voulait réunir toutes les forces à Caen , là les exercer , les faire camper et attendre les événements. Cela était bien calculé d’après son système. Il était chef d'une armée; cette armée était composée de Bretons et de Normands; il était censé tenir deux provinces dans sa main , il devenait un personnage important et recommandable pour l’Angleterre. I/Angleterre pouvait le rechercher, lui fournir des secours et offrira son ambition des avantages qui pussent la flatter. Wimphen alors jouait un grand rôle.

Il s’embarrassait fort peu d’étouffej' l’anarchie qui dévastait la France; il pouvait même croire d’une bonne politique de laisser ce fléau poursuivre son cours destructeur, afin d’épier le moment où les Français, fatigués de tant d’excès, demanderaient eux-mêmes un roi, et d’être prêt à le leur présenter.

C’était à qui des deux partis ne prononcerait pas le premier le nom de roi , c’était à qui de l’Angleterre et de l’Autriche ne ferait pas le premier pas, et Wimphen croyait devoir temporiser.

Le parti anglais lui paraissait nu moins aussi formi-

MK MOI II ES UK l' K Tl ON.

«labié, aussi bien appuyé que le parti autrichien : il avait les trésors, il avait la Prusse et la Hollande.

Je le dis à la louante des députés: il n’en est aucun qui ne reçut la proposition de Wiinpbeu avec étonnement et dans un morne silence. Après un moment d’intervalle, plusieurs prirent la parole à la fois et dirent : « Nous avons juré la République, nous mourrons pour elle; jamais de notre gré, par notre consentement, un tyran ne régnera sur la France. Si la nation est assez lâche pour le souffrir, au moins nous ne participerons pas ni directement ni indirectement à ce déshonneur. » Wimphen voulut engager des explications; en qualité de président je levai le siège, je dis qu'il ne pouvait pas être question de tout cela , «ju’il s’agissait de rallier les braves fédérés et de remplir le but pour lequel ils s’étaient mis en marche.

J’aurais désiré que les lâches qui nous calomniaient avec tant de perfidie et «pii, au fond de leur cœur, nous rendaient justice, eussent été présents à cette scène et à toutes nos conférences, à nos entretiens les plus secrets. Ils auraient vu si la République avait de plus zélés défenseurs; mais que dis-je, notre crime était positivement de vouloir la République; cela seul explique toutes les persécutions que ces faux adorateurs, que ces hypocrites de liberté, n’ont cessé d’exercer contre nous.

Wimphen sortit sans marquer de mécontentement : ou il sut bien dissimuler1, ou il nous regarda comme des hommes dans l'aveuglement, qui de bonne foi poursuivaient une chimère.

1 II dissimula en effet, mais la preuve de ce ressentiment se trouve dans la note sur les «hqiultis et sur l'affaire de Hrcconrt <jn’il a transmise à l'historien Toiilougcou. Nous la reproduisons dans la noir F. Il faut la lire. On verra de combien d'erreurs onde mensonges elle est remplie. C’est cependant a de pareilles sources «pie continuent à puis 'ries detrartcius de la Révolution.

-, Il

162 MÉMOIRES DE l'ÉTION.

Il partit le lendemain pour Lisieux , où des troupes départementales étaient réunies.

Ma femme s’y était rendue avec mon enfant et cette amie si sensible qui n’avait pas voulu quitter ma femme, madame Goussurd. Je me mis en marche pour aller joindre ces objets si chers que je n'avais vus ni embrassés depuis longtemps.

Je partis avec Girard et Louvet; nous partîmes à pied, nous proposant de faire nos douze lieues dans lu journée. Je puis dire que nous agissions ainsi par économie, car nous n’avions pus peut-être chacun cinquante francs dans notre poche , et tandis que ces messieurs avaient l'infamie de dire au public que nous étions couverts de l’or de l’Angleterre et de l'Espagne, nous marchions en simples fantassins, nous avions à peine de quoi subsister, et. eux étnient assis à de bonnes tables, roulaient dans de bonnes voitures et se donnaient les plaisirs les plus coûteux.

Un peu au-dessus de Reaux, à quatre lieues de Caen, comme nous cheminions, un garde national qui était dans une voiture de poste cria : « Voilà le citoyen Pétion ; postillon , arrête ! » Mu femme était dans cette voiture. Je saute sur le brancard , je l’embrasse. « Quoi! te voilà? Tu arrives à Lisieux ; moi, je me rendais pour te voir. Notre enfant et madame Goussard sont dans une autre voiture derrière. — Eli bien, lui dis-je, je vais retourner sur mes pas et aller nvec toi à Caen. Mes amis, j’en suis bien fâché, avant tout ma femme. • Je les embrasse, leur souhaite bon voyage. Ne pouvant entrer dans la voiture, attendu qu’ils y étnient quatre, et ne pouvant les suivre à pied, je monte derrière jusqu’à la première poste. Là, nous prenons deux voitures et nous nous rendons à Caen. Le garde national qui m’avait

MÉMOIRES DE PÉT10.S. 163

appelé était Caille, procureur syndic du district de Caen. Il était avec deux gardes nationaux de ses amis. Le long du voyage. Caille me rapporta les événements d’Évreux à peu près de la manière dont je les ai exposés : il était furieux de la déroute et de la retraite sur Lisieux ; il ne se consolait pas de la lâcheté de ses compatriotes; il n’accusait le général Puisaye que d’impéritie; il disait même à sa décharge qu'il n'avait pas été obéi dans les ordres qu’il avait donnés1.

Caen, depuis la défaite, depuis le départ des troupes surtout, devenait très-mauvais. La municipalité avait envoyé sûrement un courrier au Comité de salut public pour faire sa paix. Des membres du département étaient venus à la commission centrale avertir ses membres qu'ils eussent à prendre des précautions. On échauffait le peuple, on l'inquiétait sur les subsistances, on l'indisposait contre les députés proscrits; on les lui représentait comme les auteurs de tous les maux. Plusieurs personnes vinrent successivement m’avertir que moi, particulièrement, je n'étais pas en sûreté. Ma femme, entre autres, me donna les détails les plus circonstanciés sur les dangers que je courais.

Je fis part à ma femme de ce qui se passait; elle voulut que je partisse pour Lisieux sans délai , et promit de venir me joindre le lendemain avec mon enfant et madame Goussard.

Je communiquai à Giroust9, à La Uaye *, à deux de

1 Puisaye parle aVcc triode ilaus ses Mémoires de ce Caille qui avait été témoin et acteur dans les faits que rapporte Pétion. (Mémoires, tome II, pape 107. Voycr aussi Souvenirs de t Insurrection Kormande , par Vaullier, pages 91 et Î96.)

* Giroust, député d’Eure-et-Loire à la Législative et à la Convention, fut réintégré après le 9 thermidor.

1 Lahaie, député de la Seine-Inférieure à la Convention, mis

ir>4 MÉMOIRES UE PÉTION.

mes collègues, le dessein que j’avais «le nie rendre à Lisieux. Ils avaient le même projet que moi, et ce qui accrut beaucoup le désir de l’exécuter trèsprnmptcmcut, dès qu’on annonça une assemblée extraordinaire de cnrabnuds liant l’objet devait être de s’assurer poliment de la personne des députés, en les priant de rester à l'intendance, et leur donner une garde d'honneur qui fût devenue bientôt une garde de prison. En effet, le cnrabot battit dans la ville un moment après que cet avis nous lût donné.

Nous nous mimes en route sur-le-champ; il tombait beaucoup d’eau; nous ne voulûmes pas traverser la ville et surtout le faubourg Yaucelles, crainte d’être remarqués. La Haye nous fit prendre par les derrières, et nous conduisit le long du canal. Il croyait trouver une sortie en passant sur des planches; elles étaient couvertes d’un pied d’eau ; il nous mena alors le long d’une iledont nous ne pouvions plus nous tirer ; nous tournions sur nousmêmes dans les sentiers les plus glissants et les plus fangeux; nous étions déjà traversés et couverts de boue, que nous n'avions fait aucun chemin qui nous avançât. Enfin, nous trouvâmes une petite langue de terre assez étroite pour quitter l’ile et gagner la prairie. La, nous vîmes une petite cabane, et nous nous y réfugiâmes pour laisser passer le plus fort de la pluie. Après trois quarts d’heure d’attente , nous profitâmes d’une interruption et nous nous rcmimes à marcher. La pluie recommença avec plus de vivacité qu’auparavant. Nous gagnâmes un bac, nous traversâmes la rivière et nous nous trouvâmes un peu au-dessus du faubourg Yaucelles ; nous dehors la loi après le 2 juin, parvint à se cacher, pendant la Terreur, dans le pays occupé par les chouans , et rentra plus tard dans la Convention.

MKMOIKKS DK PKTION.

mandâmes le chemin, on nous l'indiqua mal, ou nous nous trompâmes; mais après une heure de marche, nous n’avions pas encore gagné la grande route, tandis qu’il fallait dix minutes pour v arrirer. Nous nous orientons le mieux (pie nous pouvons, et nous croyons aperccv voir l’allée d’arhres qui horde cette route. La pluie tombait toujours, et je puis dire par torrents. J’avais des bottes qui ne m’ont jamais quitté depuis mon départ de Paris, et avec lesquelles j’ai fait toutes mes courses à pied; une simple redingote de garde nationale fort mince. Ainsi on doit juger de l’état dans lequel j’étais. Mes camarades de voyage peuvent dire cependant si , dans aucune circonstance, je me suis jamais plaint '.

Giroust et La Haye supportaient également bien leur sort. Nous nous contentions de dire parfois : « Quel temps! Allons, marchons. » Nous fumes encore plus d’une heure à enfoncer dans les boues, sans atteindre la route. La crainte de nous égarer et de faire beaucoup de chemin inutile était ce qui nous tourmentait le plus.

Au milieu de l’ondée In plus forte que j’nie vue jamais, nous aperçûmes un homme et une femme qui , par tin sentier, venaient tomber dans leméme chemin que nous. Notre espérance renait; nous courons pour qu’ils ne

1 Louvet lui a rendu particulièrement justice sur ce point, comme s’il avait voulu répondre à l’appel que Pétion avait fait à son témoignage. Il peint le découragement de ses amis, sous des torrents de pluie, obligés de coucher dans l’eau aux environs de Quimper, après trente-ct-une heures de marche. «* Le bouillant Cussy accusait la nature, Salles se dépitait contre elle; Buzot paraissait accablé, Barbaroux même sentait sa grande âme s’affaiblir; moi, je voyais dans mon espingolc notre dernière ressource, mais j’y voyais aussi le tourment de me séparer de Lodoïska ! ô dieux!... Pétion seul, et c’est ainsi que je l’ai vu dans toute cette route, Pétion, inaltérable, bravait tous les besoins , gardait un front calme au milieu de ses nouveaux périls, et souriait aux intempéries d’un ciel ennemi. *

nous dépassent pas, nous leur demandons si nous sommes loin d’un village qui est à deux lieues de Caen, sur la grande route; ils nous disent que non, que nous en étions à une lieue et demie, et de traverse, de sorte que nous ne nous trouvions pas plus avancés que si nous sortions de Caen, et que toute la fatigue que nous avions essuvée était en pure perte. Nous suivons ces bonnes gens ; la première maison du hameau voisin était la leur, ils nous prient de bon cœur d’y entrer, ce que nous faisons, car je crois que nous y serions toujours entrés de même, quand ils ne nous auraient pas engagés.

Nous nous y reposons un peu. Il n’y avait pas de feu ni de quoi en faire; nous nous refroidissions, mais nous étions à couvert. La pluie continuait à tomber. Les courts intervalles de cessation préparaient une pluie plus forte. Après une bonne heure et demie de repos, nous partons. L’homme que nous avions rencontré nous servit de guide. Rien ne nous était plus nécessaire, car à coup siir, sans lui, nous nous serions trompés vingt fois. Nous passâmes par des chemins affreux, et la pluie ne cessa pas un instant de nous accompagner.

Enfin, nous arrivâmes au village ; nous entrâmes dans un cabaret, et tous nos maux furent oubliés. Nous limes allumer un bon feu, nous nous séchâmes le mieux qu’il nous fut possible; nous ne fîmes pas grande chère; mais c'est ce qui nous inquiétait le moins. Nous étions sur lu grande route. Lorsque nous nous mimes en marche, il ne tombait plus d’eau; nous gagnâmes la poste de Meaux, et nous primes une chaise.

Lorsque nous eûmes passé la vallée d’Àuge, la nuit commençait à tomber. Nous aperçûmes cinq à six dragons sur la route, et qui se rendaient à Caen. Plus loin, nous rencontrâmes des fantassins qui suivaient

MÉMOIRES PE PKTIO.N. 187

In même route, et nous ne cessâmes ensuite de voir des gardes nationaux et des dragons qui se succédaient ainsi, à une portée de fusil les uns des autres, avec armes et bagages. Cela fit naitre en nous de tristes réflexions. Comment, nous disions-nous, l’armée est donc en pleine déroute? Est-ce que la présence de Wimphen n’a pu la rallier? Si les soldats désertent ainsi leur poste, il n’y a plus d’espérance. Est-ce que les bataillons auraient pris querelle entre eux? est-ce que Lisieux serait mauvais? Nous ne savions a quelle idée nous arrêter.

Nous entrâmes h Lisieux ù une heure après minuit. Nous nous arrêtâmes à la première auberge, dans le faubourg, ne voulant- pas paraître duns la ville avant d’en connaître les dispositions.

Barbaroux y étaient dès la veille , nous fûmes les

voir. Ils nous dirent que tout était dans le plus grand désordre, mais que cependant l’esprit des bataillons n'était pas mauvais, qu’il y avait de l'espoir. Le Finistère était excellent; l’Ille-et-Vilaine était divisé mais généralement mécontent; le Morbihan voulait absolument se retirer. Il n’existait plus du Calvados qu’à peu près deux cents hommes du bataillon qui ne s'étaient pas trouvés à l’action d'Évreux, et que Wimphen regardait comme des braves en qui il avait la plus grande confiance; les dragons de la Manche étaient dispersés, il en restait peut-être cent cinquante. La question était de savoir si on marcherait en avant, ou si on rétrograderait sur Caen. Les esprits étaient partagés, les agitateurs qui voulaient tout brouiller et tout perdre luisaient l’impossible pour qu’on ne marchât pas en avant. Cuvelin * , ci-devant député de l’Assemblée législative et fédéré dans

1 I.e manuscrit dit Cuvelin, sans doute par erreur du copiste, opr il n'y avait pas de député de ce nom à l' Assemblée législative. Il

MK.MlilIWlS Il K l'KTIUN.

lit compagnie (le Brest, bataillon du Finistère, petit intrigant fort ambitieux , (pii s’était montré jus(|uc-lii anlimaratistc, parce qu'il croyait avoir intérêt de jouer ce rôle, en joua un tout opposé, au grand étonnement de tous ses collègues. Il déclama en pleine tribune contre tout ce qui s’était fait, jeta de la défaveur sur l’insurrection départementale, parla de couper des tètes, de faire tomber celle de Wimplien, sollicita ses frères de choisir parmi eux un chef, et fut d’avis qu’on rentrât dans ses foyers. Des gardes nationales de l’Ille-et-Vilaine, à la tète desquelles était l’officier civil , vinrent déclarer au général qu’ils ne marcheraient pas sur F. vieux. Une députation du Finistère assura au général (pie le bataillon était prêt à se porter en avant, qu'ils n’attendaient que ses ordres. Une foule de gardes nationaux se succédaient sans interruption dans la salle où était le général et le pressaient en tous sens. Les uns criaient : Général, il faut marcher! Non, répondaient les autres. Si, non, chacun exprimait sa volonté et se montrait bien disposé il la suivre.

W'imphen ne fit absolument rien pour ramener les esprits à une opinion uniforme. Il ne profita pus de l’ascendant qu’il avait sur la troupe pour faire cesser cette fluctuation d’idées. Il avait l'air d’un homme (pii a perdu lu tète. Il n’avait pas empêché les gardes nationaux et les dragons de la Manche de quitter leurs drupeaux et leurs étendards pour se rendre il Caen, lorsque rien n’était plus facile que de prévenir cette défection , lorsqu’un ou deux corps de garde placés aux portes de la ville, sur la route, suffisaient pour s’y opposer et empêcher ces déserteurs de suivre sans se gêner le grand chemin,

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Un »! cl députe du l-imntêre à la I.éf’ialativc.

M K MOI II KS DK l*ÉTIOX. IM)

les uns avec leurs chevaux, les autres avec leurs armes. Il n 'avait pas rassemblé une seule fois les bataillons pour les mettre eu présence, pour leur donner de la confiance en leurs forces, en se servant pour les haranguer d’un langage militaire. Il laissait nu contraire ces bataillons livrés à eux-méines, se disperser dans les cabarets. Il n'avait point exposé aux regards des soldats sa belle et nombreuse artillerie. U semblait qu’il ne l’avait fait traîner à sa suite que comme un objet de parade dont il ne pouvait même pas faire usage , car il n’nvait pas les canonniers nécessaires pour la servir. Alors de quelle utilité étaient ces pièces de dix-buit et de douze conduites de Caen à Lisieux?

Je suis convaincu que si Wimphen avait assemblé sa troupe, eût dit qu’il marchait sur Evrenx, qu’il voulait venger l’honneur départemental et punir les brigands et que les braves gens le suivissent, il n’y en aurait pas eu dix qui se fussent retirés. Certainement il était en force, certainement il eût dispersé le ramas de bandits qui se trouvaient dans le département de l’Eure, certainement les Bretons eussent réparé le honteux échec sle Yernon.

Mais Wimphen ne voulait pas; Wimphen témoigna au contraire du découragement. Il dit cju’il valait mieux se retirer à Caen , s’y retrancher, et exercer les troupes aux manœuvres. Lorsque je le vis, il avait pris décidément ce parti, que je n’approuvai pas, ainsi que je le lui fis sentir, sans le combattre, attendu que cela eût étéinutile. Je n'en fus nullement étonné, d’après le système qu'il nous avait manifesté.

On n’est pas tenté, au premier coup d’œil, d’attacher toute l'importance qu’il mérite à ce combat de Yernon. Eli bien, le combat de Yernon, si on peut donner ce

170 MÉMOIRES OE l’ÉTIOX.

nom à ce (|ui n’a pus mène été un engagement, et la retraite de la force départementale jusqu’à Caen, qui en a été la suite, est un des coups les plus funestes qui nient été jamais portés à la liberté, et il a eu la plus grande comme la plus terrible influence sur le sort de la République, s’il n’en a pas décidé.

Cet événement a porté le découragement dans deux grandes provinces, et y a tué l'esprit public. Il a relevé le courage abattu des maratistes, a jeté dans la stupeur les bons citoyens, et a fait pencher les hommes faibles et incertains du côté des brigands. Le contre-coup s’est fait sentir à Paris, prêt à se soulever contre ses oppresseurs,et y a produit les mêmes effets. Je ne doute pas que ce contre-coup n’ait été ressenti jusque dans le Midi , et n’y ait opéré les memes ravages. On avait tant parié de Caen et d’Évreux, des nombreuses armées de la Nor-mandie et de la Bretagne, que de voir tout à coup ces phalanges républicaines dispersées, un habile général qu’on croyait à sa tète vaincu et obligé de fuir, qu’au loin on demeure saisi d'épouvante de cette chute; on pense tout perdu, on désespère de présenter aux ennemis une force qui puisse leur résister.

Voilà comme souvent la plus petite cause produit le plus grand effet. La postérité ne voudrait pas croire que le soit de la liberté d’un grand peuple a tenu au ridicule combat de Vernon. Elle rirait d’un historien qui tirerait d’aussi graves conséquences d'un aussi petit événement ; et cependant ceux qui calculent de sang-froid , et sur les lieux, l’effet qu’il a dù avoir et qu’il a eu sur l’opinion n’en sont pas étonnés.

Le jour mémeoù, dans Lisieux, on prenait nette détermination fatale, se trouvaient deux commissaires du conseil exécutif. Ces deux commissaires étaient deux

MÉMOIRES DE PÉTIOW 171

comédiens, dont l’un s’appelait Naudet. Tels étaient les étranges ambassadeurs que ce conseil employait pour traiter avec les généraux et les autorités constituées. Il lui eût été difficile, au surplus, d’en trouver d’une autre trempe.

Wirophen eut une conférence avec eux. Celui qui en eut une plus suspecte fut le citoyen Bougon. Ce procureur général, syndic du Calvados, beau parleur, chaud ami de la liberté, en apparence, avait la bassesse et la perfidie de négocier secrètement la paix avec la Montagne. Je pense, et nous l’avons appris depuis, qu’il eût fait tous les sacrifices, excepté ceux qui lui étaient personnels, pour rentrer en grâce. Il affichait néanmoins de la fierté, de l’indépendance, ce qui rendait son hypocrisie plus méprisable. Bougon paraissait l'ami de Wirophen, et je ne doute pas qu’ils conférèrent ensemble , et que le projet de retourner à Caen était préparé depuis plusieurs jours.

J’oubliais de dire que Wirophen eut la finesse de paraître consulter la commission centrale séante à Caen, pour savoir s’il reviendrait sur ses pas ou s’il irait en avant. Mais il lui fit un tel exposé des désordres de l’armée , du désir que le grand nombre manifestait de ne pas se porter plus loin , que cette commission inclina pour le parti qu’en quelque sorte il lui traçait , s’en rapportant, néanmoins, sur sa prudence.

Avant de quitter cette ville, je dois dire qu’un négociant, bon patriote, me prêta deux mille huit cents livres sur une lettre de change de pareille somme que je tenais d’un négociant de Chartres , et que je lui remis. Sans ce service, qui me fut rendu par un étranger qui ne me connaissait pas de nom , sans ce service qui me fut rendu de la manière la plus loyale , et que je n’ou-

172 M ÉMOI U ES IlK PÉTION.

hlierui jamais, ma femme et moi nous étions sans le sou

et n’aurions su comment faire notre route.

llien avant que la confiscation ne fût prononcée, on avait mis lin embargo sur tous nos effets, et on nous dépouilla par anticipation de ce que nous possédions.

Nous nous rendîmes donc à Caen, mes collègues et moi. Tous les bataillons s’v réunirent. Le Morbihan déclara qu’il se retirait dans son département; Mayenne avait reçu des ordres pour se rendre, mais il était tout prêt à ne pas v obtempérer , si les forces départementales consentaient à ne pas se séparer; l' Ille-et-Vilaine prétendit être rappelé et hésitait il obéir ; le Finistère se prononçait pour rester.

Wimphen fit l'impossible pour retenir sa petite armée sous les murs de Caen ; déjà il avait choisi la position de son camp, déjà il avait fait son plan de défense en cas d’attaque , déjà il avait mandé les dragons qui étaient à Falaise. Son état-major était toujours sur pied , il se donnait beaucoup de mouvement ; il fit agir 1a société des carabauds , il voulait donner un vernis cfe patriotisme ii la ville de Caen , et travaillait les sections pour qu'elles n'acceptassent pas la constitution.

Bougon ne le céduit point à Wimphen en démarches et en instances. Il fut à la commission centrale, il pérora longuement, mais s’embarrassa dnns ses tournures oratoires. Il lui échappa une lourde sottise pour un liouime d’esprit. Il fit sentir, mais si clairement, que personne ne s'y méprit, que la commission et la force armée devaient bien à la ville de Caen de rester dans son sein , au moins le temps nécessaire pour que cette cité ne fût pas victime- de son dévouement. Quelqu’un l’arrêtant, lui dit sur-le-champ : « C’est-à-dire que vous êtes en train de négocier votre paix? — Non, répliqua

M 1:: MOI ni: S DK l’KTIOX. Iï;J

H n 1 1 < ; o 1 1 d’un air embarrassé, <-t il est bien vrai qu’on a écrit en notre absence , mais les sentiments des adminis- I râleurs et des généreux habitants du Calvados sont trop connus pour qu’on en prenne ombrage. » Remarquez que toutes ces négociations se taisaient à l’insu des membres de la commission centrale et des députés. La commission fut furieuse de ce mystère, elle vit bien qu’elle était jouée. Dans le même moment, elle apprend i|ue trois sections ont déjà accepté la constitution. Elle apprend que les commissaires du conseil exécutif qui étaient à Lisieux, sont à Kvreux; elle délibère sur la question de savoir si elle quittera Caen dans les vingtquatre heures.

Ces commissaires reçurent chez eux un grand nombre île citoyens, et on leur faisait la cour. Des membres des autorités constituées s’y rendaient. Bcsère 1 , qui avait si

1 Ce doit être Beysser, qui, en 1793, avait été nommé commandant «le l’aririée de la Rochelle. Accusé d’avoir commandé a Nantes des troupes fédéralistes, il fut mis hors la loi le 17 juillet. Il sc justifia, reprit mi commandement, battit les Vendéens, puis essuya «les revers après lesquels il fut condamné à mort comme complice d’Hébert, Puisavc «lit dans ses Mémoires : - Ce fut durant cel intervalle (après l’afFaire de Brécourt) qu'un nommé Beysser, «pii «lu tréteau de charlatan avait passé à un commandement militaire, vint se réfugier à Caen. Cf1! homme, connu par des massacres rom mi s de sang-froid en Bretagne, ne partit pas assez, barbare à la Convention ; il s’était brouillé avec elle et désirait fort de faire sa paix. Il en crut trouver l’occasion en essayant «le corrompre nos troupes. Il avait remis à un commandant «le corps, pour le faire signer à ses officiers, un modèle «le rétractation où les éloges n’étaient pas «épargnés à Beysser, et où on lui attribuait le mérite de la soumission , en jetant sur Wimpfcn tout le blâme de ce qu’il appelait leur défection. Il s’était mal adress<: ; l’officier m’apporta le papier, je donnai aussitôt l’ordre «pi'ou arrêtât cet embauchetir ; il en fut prévenu et m'échappa ; mais n’ayaut â offrir â ses anciens ainis qu'une trahison sans succès, il ne tarda pas à porter sa tête sur l’échafaud. » Page 170, Mémoires «le Puisave, t«nne II. Ainsi Beysser a contre lui tous les partis : l«*s Cirondins «pii l’appellent

MEMOIRES DE PKTION.

bien servi contre les rebelles de la Vendée, et qui, pour récompense, a été mis en état d’arrestation , s’était réfugié à Caen , et était disposé à prendre parti dans la force départementale ; il déclamait hautement contre la Montagne. Il disait qu’elle était composée de brigands. Mais voyant que l’insurrection des départements tournait mal, il se trouva également prêt à faire sa paix avec la Montagne, et à servir sous ses ordres. Les commissaires traitèrent avec lui, mais sans beaucoup de mystère.

traître, les royalistes qui le calomnient cil l’appelant charlatan <lc tréteau, les montagnards qui lui ont coupé la tête. Que penser de lui? Dernièrement une lettre bien authentique de Beysser passait dans une vente, écrite «le l’Abbaye à Merlin de Douai, et destinée à être communiquée au comité de salut public ; on y trouve l'ac cent d’un soldat et d’un honnête homme. Keysscr, soldat impétueux, mauvais général, s’est battu bravement ; il donne pour preuve de sa loyauté la blessure reçue à ce combat où il a été défait, dont il souffre cruellement et dont il n’aura pas le temps de guérir. Il ne démande pas la vie, il est résigné à mourir. « Si l’erreur de mes jug«as était telle «pie je fusse condamné à perdre la tête, dit-il en terminant, je la porterai sur l'échafaud avec le courage d’un soldat soumis, et sous la hache fatale, je encrai encore: Vive la République. » Le fait est que ce Beysser, un des plus beaux hommes de France, esprit cultivé et élégant, dédaigneux de la vie et peut-être de tous les systèmes politiques, alla au supplice avec une contenance fière, mais sans proférer une parole. Après sa condamnation il avait composé le couplet suivaut, où se peint son indifférence sceptique :

Amis, U marche va «'ouvrir,

Ah ! plus de regards eu arrière.

Déjà d'autres oui «u courir Avant nous la même carrière.

Sous la faux cnietle du temps,

Tombent le* vertu* et les crime*,

Et noua sommes aux mêmes instants,

Spectateurs, acteurs et victimes.

— Nous avons donné dans notre Introduction quelques renseignements sur ce Bougon , dont il est parlé plus haut , que Pétion est bien près d’accuser de défection.

MÉMOIRES DE PKTION. 17*

Il les méprisait assez pour leur dire qu’ils étaient les commissaires des scélérats, que s’il avait dix mille hommes à ses ordres, il les culbuterait; mais puisque cela n’était pas, il voulait bien de nouveau prendre de l'emploi. Deux de nos collègues étaient présents à cet étrange colloque, et comme ils étaient habillés en gardes nationaux, messieurs les comédiens commissaires les prirent pour des fédérés.

Les meneurs de l’intrigue crurent que pour forcer la commission à rester au moins quelque temps, il u’y avait pus de moyen plus sûr que celui de la terreur; des citoyens, des députutions des sociétés populaires se portent au lieu de ses séances et la pressent, mais en termes très-peu mesurés, très-impératifs, de rester. On agita aussi le peuple sur les subsistances. Ce moyen produisit sur la commission un effet tout contraire à celui qu’on espérait. OfFensée et bravant les menaces, elle arrêta de partir et fixa le jour de son départ et de la force départementale.

La commission eut l’attention et le bon procédé de nous envoyer en députation deux de ses membres pour nous prévenir de sa résolution, pour nous engager à suivre son exemple, et nous promettre asile et sûreté dans leurs départements.

On conçoit que nous ne fûmes pas longtemps à nous déterminer et que nous acceptâmes ce parti. Ce que j'ai besoin d’ajouter, c’est que plusieurs d’entre nous étaient d’avis, à l’avance, de ne pas rester plus longtemps à Caen , quand bien même il y serait resté un noyuu de force départementale, et cet avis serait peut-être devenu général après l’avoir communiqué.

Voici comment nous raisonnions. Nous disions : Ou la faction des scélérats qui nous persécutent réussira, ou elle succombera. Dans le premier cas, nous sommes au

I7(i M É MOI II 1ÎS DE PKTIO.V

milieu de gens qui ne se feront pas le moindre scrupule de faire leur paix à nos dépens, ils nous livreront. Dans le second cas, nous connaissons le projet de Wimphen ; nous paraîtrons les vils instruments du parti anglais; nousjustifieronslesapparences, les calomnies desliommes pervers qui s’attachent à notre perte, et nous serons déshonorés. Ainsi nous n’avions pas d’autre parti à prendre que celui de quitter Caen.

Mais ce parti ne devenait plus un problème; il était forcé dans les circonstances on nous nous trouvions. Il n'était pus douteux que Caen était pour nous une ville ennemie ; il n’était pas douteux que nous y eussions été arrêtés, si la force départementale n’eût pas été là pour nous protéger. Aussi nous ne nous dissimulâmes pas que nous n’avions desûreté qu'au milieu d’elle, qu’elle seule faciliterait et assurerait notre départ.

Le citoyen .... ', du Finistère, venait nous voir tons les jours. 11 nous était très-attaché; il est impossible de voir un homme plus sincèrement obligeant, plus attentif. Il fut le premier à nous offrir de nous prendre dans le bataillon, de nous mettre sur les rôles, de nous armer, de nous faire avoir l’étape ; il prenait tout sur son compte ; il s'exposait à tout, et 1a conduite qu’il a tenue à notre égard est au-dessus de tout éloge.

1 Potion ne le nomme pas. Meillan dit de lui : « Nous avions heureusement l'appui de l'armée, et le commandant «lu Finistère, le même «pii nous avait sauvés le 10 mars à Paris, nous donna une f;arde«le sûreté. » Mc moires de Meillan. — Meillan ajoute dans une note : « Il *c nomme Foucliet la Ilrcmaiidièro. J’apprends à l’iiiHtaut «pie ce brave homme a échappé à la fureur des tvrnns. *

Mole A. ( Voyez In page 105.)

On trouvera, dans notre introduction, l'analyse d’une Vie de Pétion publiée en 1702 , dans laquelle Pétion , alors maire de Paris, est sérieusement compare à Jésus-Christ. L'admiration de Régnault, l'auteur de cet éloge enthousiaste, dépasse un peu les bornes. Il ne serait peut-être pas raisonnable de s'en rapporter exclusivement à son témoignage pour juger le degré de popularité dont Pétion a joui. Nous allons prendre une autre biographie presque aussi curieuse, écrite après la proscription des Girondins. On verra que l'honnête auteur de cette I ie politique avait partagé les illusions de Régnault sur Pétion. Régnault avait dit dans son Préliminaire : » Jusqu'ici Pétiou a mérité des couronnes de toute la France; si, ce que je frémis de dire, s'il faisait un faux pas, un seul faux pas dans l'arène qu’il parcourt, après avoir été le panégyriste de ses triomphes, je serais le dénonciateur de ses échecs, et le censeur amer et inexorable de sa fragilité. » Après le faux pas du 2 juin, Régnault, l'ancien adorateur, devenu le censeur amer et inexorable, aurait donc pu écrire ce qu'on va lire.

Ce libelle lèche les mains des triomphateurs de la Montagne. Il ameute la populace, il la lance à la poursuite de la victime, sans haine, sans colère, ramassant tous les outrages, acceptant toutes les calomnies, accréditant toutes les rumeurs de la rue. Pas une preuve, pas un argument contre elle. Pétiou était hier une idole et méritait d'être adoré, parce qu'il était le meilleur défenseur du peuple ; aujourd'hui il est exécré, on demande à grands cris son supplice, parce qu’il est un traître, l'ennemi du peuple, Vami des scélérats de la Plaine contre nos bienfaiteurs de la Montagne. Il n'explique pas ce prétendu changement de Pétion, encore moins le prouve-t-il. Ce sont des axiomes qu'il énonce. Il nous apprend aussi, cet inepte et meurtrier libelle, que Marie-Antoinette était la maîtresse de Pétion, que Pétion conserva les bonnes grâces du tyran et de son épouse; que si l'appel au peuple sur la condamnation de Louis XVI avait été adopté, ■ la France efil été dépeuplée, les travaux de vingt siècles eussent été perdus, des colonies étrangères seraient arrivées des quatre coins du globe pour occuper ce superbe sol « . L'histoire de la calomnie est celle de la sottise des peuples ; ne la privons pas de ses plus riches matériaux.

VIE rOUTIQI'E UK JÉRÔME rrTIOR , CI-OEVAST MA1BE DK PARIS, EX-DÉrnÉ A LA CORVEÜTIOH SATIORALK, ET TRAÎTRE A LA RÉPI'BLIQrK t'RAXÇOISE.

Discours ftretiminaire .

Ami lecteur, j'ai cru intéresser ta curiosité, et décourager les ennemis de ton bonheur et de ta libellé, en m’étant occupé à recueillir les détails de la vue politique de Jérôme Pétion, qui a joué un si grand rôle dans l'Assemblée constituante, dans l'administration municipale, et récemment dans la Convention nationale, du sein de laquelle ses intrigues antirépublicaines l'ont écarté et le livreront sans doute au glaire de la loi. Il est important, il est nécessaire à tout fidèle patriote, de connoître les replis du coeur humain ; j’en ai pour preuves les artifices, les ruses, les moyens dont s'est servi Jérôme Pétion pour ramener le peuple sous le joug du tyran et lui forger des fer» qu’il ne pourroit (dus secouer, s’il n’étoit éclairé sur les odieuses et infernales manoeuvres des traîtres qui ont joui de sa confiance.

Jérôme Pétion est mi de ces hommes qu'il est cTautant plus utile d’approfondir, qu’il a en plus d'art pour nous séduire et nous tromper. Sa conduite tortueuse et longtemps énigmatique suffit pour nous apprendre qu’il font étudier les hommes en place a'vant de leur prodiguer des éloges extravagants et de leur’ accorder les témoignages d’une admiration précoce. C’est le reproche mérité qu'on foil aux François de s’extasier sur les talents, les actions et les vertus de» hommes en place... L'expérience nous a démontré tant de foi» les inconséquences de notre ridicule enthousiasme et de nos louanges fondées sur l'espoir incertain qu’un homme s'en rendra digne.

...Vous avez exalté, chanté, divinisé Jérôme Pétion comme Mirabeau ; vous les ave* regardés comme vos défenseurs, vos amis, ros bienfiiiteurs ; n’ avez-vous pas aujourd’hui de grands motifs pour déplorer votre illusion?

Quanluut metalio aliillo! (Vmc.)

... Jérôme Pétion, fils d’un procureur de Chartres, ville capitale de la Ilcauce , reçut de la nature tous lea avantages, bon père , homme avide et intéressé jusqu’à la friponnerie , comme l'ont été tous les hommes de sa profession dans l'ancien régime, et comme le sont encore ceux qui leur ont succédé sous d'autre* dénominations1, ne

1 llfsl triste et douloureux d'observer tpi* dans tout le* phi, que dans ions temps, les hommes qui oat interprété, prononcé las lois , ont csé des imposteurs,

des fripons , cl qu'on u'ail point encore trouve un remède atu abus attaches à ce malheureux état. (Vole de fauteur de ta Vie politique.)

NOTES

négligea rien pour l'éducation de non filé. Il U Ht étudier d'abord et passer successivement par tous les degrés d'instruction qui achèvent de pcrièctionuei' un esprit laborieux et naturellement intelligent. A la lin de ses études, Jérôme Pétion prit le parti du barreau et exerça avec disliuctiun la profession d'avocat à Chai très, l.e père, restreint aux frauduleuses formes de la pratique et de la basse chicane, voyait avec une satisfaction mêlée de quelque auiour-propre cl de vauilé son Hls commenter éloqncinuietil les Cujas, les bariole, les Loiseau, et tant d’autres légistes renommés seulement dans les cubiueU (les jurisconsulte* modernes, mais embrouillés, verbeux, et aussi méprisés partout ailleurs qu’eu effet méprisables. La triste science que notre jurisprudence, a la faveur de laquelle tes coquin* astucieux trouvent des moyens pour ruiner les honnêtes -eus, pour dépouiller le fbible et le |iauvre, pour opprimer la veuve et l'orphelin ! Doctrine funeste au (J ci ire humain, qui a usurpé l'empire de là raison et de la vérité. (Jue de maux tes cavülations , tes explications obscures , inintelligible* , u’ont pas faits sur la taire !

Le père Pétion, ipd u’étoit que procureur, regardoit un avocat connue uii liouuuc trcs-éclairé, un persounage respectable et utile. Il étbit loin de se douter qu’uu avocat réduit à la simple conuoisxauce , à la seule étude des auteurs juridiques , est uii être stupide et borné, uii ennuyeux babillard, un acteur insupportable, s'il ne répare point l'aridité, la sécheresse de sa profession, par les grâces de lYincutiou, les fleurs de la littérature , la conuuissance de l'iustoire, le* lumières de la philosophie, l'énergie du sentiment , un heureux concours de talents naturels fortifié» d une aimable et profonde érudition. Un avocat doit être rhéteur, lugicien, poète coloriste, et surtout un orateur doué d’un bel organe, d'une voix sonore et d'une Hgure majestueuse. Il ne doit pas courir après les expressions , les inversions; il faut pour intéresser qu’il écrive comme Klic de lieaumout. et qu'il parle comme parloicut Cochiu et Gerlncr. Sans ces attributs précieux et l ai es, il euuuic, il assomme, il endort, et uous abuse en nous volant. D'après ce tableau, qu'il y a peu de bous avocats , et que c'est à juste titre que les hommes de sens et de goût les méprisent !

Mais Pétion, sans posséder tous ces avantages, n'étoit pas saut mérite. Il parle asscs bieu, écrit passablement, sent vivcuiout, est pénétrant et délicat. Il n'a rien à regretter pour le plivsiquc sa taille, sa figure, «a douceur, son urbanité, préviennent en sa faveur. C'est uii liouuuc aimable et très-aiiuable. Pourquoi faut-il qu'il soit pervers ! Je soutire en le blâmant, en l’accusant; jriurois beaucoup de plaisir à le louer.

A l'instant de la convocation des états généraux, les Chartrain* jetèrent les veux sur Pétion et le députèrent pour leur représentant. Ils avoient oublié les écarts de sa jeunesse, ses friponneries dans P exercice de son état ; ils étoicut seulement frappés de sa petite éloquence, et en cette considération ils le préférèrent à tous ses rivaux.

Pétion, arrivé à Paris, à l’assemblée des états généraux, qui prit bientôt le titre d'Asseinblée constituante, se montra fort bien. Il servit avec chaleur les intérêts du peuple, il combattit éloquemment les ci-devant grands seigneurs, la défunte noblesse et le clergé ambitieux. Il affecta une popularité enebauteresse, plaida sans cesse contre les concussionnaires, sangsues de la France. Comme il étoit sans fortune et qu’il n’en avoit point à espérer de son père, <pii vit encore, mais qui a su divertir le fruit de ses rapines, il travailla pour s’en procurer. Il se jeta à corps perdu dans le parti des plébéiens, et se rendit redoutable au ci-devant monarque et à toute la cour. En coopérant à la confiscation des biens du clergé, à l’expulsion des moines, des évêques et des prêtres insermentés, il se fit aimer du peuple et détester des ambitieux fortunés.

Pétion fit sa fortune par un chemin tout opposé à celui (pi on prend ordinairement pour s’enrichir. C’est un raffinement de ruse et de politique de sa part. I.es autres ont cajolé les matadors opulents, en leur faisant bassement la cour, en devenant leurs pensionnaires, leurs gagistes, leurs parasites. Ce réde dégradant leur cause, leur attire souvent des mortifications et des humiliations, mais cette sorte d’adulateurs sont cuirassés et n’ont point d’âme; ils sont habitués à dévorer les affronts, enfin ils écoutent; ils reçoivent avec complaisance une injure, un outrage pour un écu. Cette manière d’exister leur devient une habitude, ils en fout un état, un commerce.

Ce principe n’étoit point celui de Pétion, (pii est né sensible et glorieux. Ce législateur sentit que pour s’engraisser sans ramper il falloit qu’il se fît craindre du tyran et de ses acolytes dorés ; il affecta un patriotisme sérieux, il porta des coups violents à tous les ci-devant fortunés, qui pour faire taire leur ennemi n’entrevirent pas d’autre moyen que de le séduire par l’appât de l’or. Pétion se montra d’abord difficile, résista à la séduction, pour se vendre plus cher et tirer un parti plus avantageux de sa trahison. Cette astuce lui réussit à merveille. U se fit compter des sommes prodigieuses, il puisa dans toutes les bourses, et pour toute reconnoissance il se tut, ne monta que très-rarement à la tribune, encore étoit-cc pour y prononcer de ces motions inconséquentes, inexplicables, sur lesquelles tous les partis ne peuvent rien déterminer.

paire qu’ils ne les conçoivent pas, ou qu'ils peuvent s’en faire tous une application favorable et conforme à leurs opinions. Par la ressource de ce dol, quand Potion parla, il parla pour ne rien dire; mais il sentoit qu’il falloit qu’il parlât, pour 11e pas laisser pénétrer aux patriotes qu’il les abandonnait , et pour faire croire aux royalistes qu’il étoit de leur parti.

Cette conduite raisonnée et intéressée est bien celle d’un tourbe qui trompe tout le monde, pour voler tout le monde, et conserver sa réputation. Potion, fin et adroit, se ménagea dans tous les esprits; il vovoit les grands qui le eoinbloicnt d’accueil et de bienfaits : il (Huit leur convive, leur ami; il étoit aimé, applaudi du pauvre peuple, pour lequel il sembloit s’apitoyer. Ces deux classes différentes étoieut satisfaites, c’en étoit assez.. Il étoit en outre membre des clubs patriotiques, dont il étoit l'observateur et l’espion. Les patriotes, qui étoieut de bonne foi, le regardoient comme leur meilleur ami, et se félicitoient de le posséder sur leur bord. Ils ne se dontoient de rien, Pétïon jouissoit de leur pleine confiance.

A l'époque du 21 juin 1791, quand le ci-devant despote s’évada clandestinement et nocturnement «le Paris, avec sa famille, et bit arrête à Varennes, Potion étoit l'idole «le l'Assemblée constituante et des Parisiens; aussi fut-il, par une suite «le la confiaimc qu’on avoit en lui <*t de la prédilection «pi’on lui portait , proclamé un «les deux députés 1 envoyés à Varennes pour ramener ce roi transfuge et s^i famille. Ou s'ivnaginoit «ju’il useroit dam cette commission d'une rigidité qui auroit «;té l’effet «le la flnnune patriotique.

Pétion et son collègue firent tout le contraire; ils nuroient bien voulu favoriser les fuyards dans leur évasion; mais ne le pouvant, ils firent une cour galante à Marie- Antoinette. Ils étoieut dans le fond du coeur ses amants rivaux; sou imbécile, son grossier mari, à «pii la perverse Autrichienne a tant «le fois fait éprouver le sort «le Vulcaiu, ne vovoit rien, ne se doutoit «le rien; il buvoit et dormoil pendant le temps de la route. Je ne tais aucun reproche aux Parisiens et à toute la France d’avoir pris le change; car il faudfoit «pie je commençasse par me l'adresser à moi-même ; j’ai été trompé comme tout le monde ; il n'y avoit «pic les initiés dans le mystère qui savoieut le fin mot.

On pressent bien «pie la coquette, «pie la fine Antoinette eut beaucoup d'avantage à subjuguer les c<riirs et les esprits «le ces «leux A«lonis, qu’elle leur promit beaucoup, pour en tirer «les promesses «l’un résultat différent. Cette ci-devant reine de France, et

1 I/autre «lrpulr éloit ce petit Rarnavc, également traître à la patrie. (.Voir itf r auteur.)

ensuite des Français, leur tint exactement parole; elle leur fit de superbe* cadeaux et leur prodigua l’or et l'argent. Pétion et Barnave ne purent effectuer leurs promesses ; il* etoient observés de ai près que la chose étoit trop difficile. Barnave, iui|>atierit , étourdi, ne put conserver son masque plus longtemps, il montra sa figure naturelle; il découvrit scs véritables opinions, s'afficha royaliste avec d’autant plus de précipitation, cjue, libre encore de tout engagement matrimonial, les frères de Lameth, seigneurs fortuné* et courtisans, lui promirent de lui faire é|M>uscr leur sœur unique, de cpii il recevroit asm* fortune au-dessus de scs prétentions et de ses espérances. Mademoiselle de Lameth étoit jeune et jolie ; que de raisons puissantes pour décider un amant ambitieux ! Je tne rappelle a ce sujet ecs deux vers de Voltaire :

La fortune el l’amour

Sont deux aveugle* mis qui ftmtvernent le monde.

Barnave fut présenté à mademoiselle de Lameth par ses frères ; il en frit reçu comme un amant protégé dont on veut faire promptement son mari. La bénédiction nuptiale ne tarda pas à cimenter leurs baisons amoureuses. Ces deux cœurs etoient pressés de jouir, et soufboient du besoin d’aimer. Barnave, devenu riche, et honorablement allié, montra un mépris outrageant pour le peuple, le maltraita dans scs motions, ses discours. Ce n’étoit plus ce fier, ce courageux votant pour les intérêts des villes et des campagnes, qui, ferme patriote, se mesura plusieurs fois contre Cabales, aristocrate forcené, et avoit terminé ses discussions oratoires en se battant avec lui. Barnave avoit embrassé l’ennemi qu’il avoit blessé, l’harmonie de la paix, la conformité d’opinions les avoient réunis; en un mot, Barnave, ci-devaut maire de Grenoble, n’avoit plus que les sentiments de sa nouvelle famille, il étoit Lamétisé, Ca/alisé, Maurysé ; mais plus léger, plus inconséquent que Cazalé s et l'abbe Matiry, plus paresseux aussi et plus attaché a scs plaisirs, il s’eunuvu de pérorer eu faveur de l'aristocratie qu’il aimoit, eu sa qualité d’aristocrate adepte. Il s’étoit attiré la juste indignation du peuple par son odieuse perfidie, il en craiguoit la vengeance; dans cette circonstance il disparut pour voler dans les bras de sa jeune épouse.

Pétion n’avoit pas le même rôle à jouer; il étoit lié, il avoit femme et enfants ; il usa de finesse et voulut toujours plaire aux deux partis. C'étoil le seul moyeu pour tirer d’uu sac deux moutures. Il se conserva l'amitié d’Antoinette, peut-être même son amour, et captiva l'estime des patriotes. Les grands le gratitioient, il étoit secrètement l'âme de leur conseil , de leurs correspon-

NOTES

dances ; il amusoit le peuple en s'affichant son ami, son protcclcur. Je n’ai jamais été la dupe des polit casses, de l'affabilité de balayette, j’ai toujours démêlé sur sa figure la perversité d’un courtisan; mais Pétion m’a trompé.

Au moment que l’Assemblée constituante se sépara, pour faire place à la seconde législature, Pétion disparut; mais il ne fut point oublié. Il avoit en le talent de se faire aimer si généralement, qu’on se ressouvenoit de lui, et qu’on le regrettoit. Quelques disgrâces vraies nu imaginées, dont il se plaignit publiquement dans certaines affiches, enflammèrent le cœur des Parisiens de l’ardeur de le venger. Le noir, le fans, l'avide Bailly, étoit forcé de céder les rênes de la municipalité. Alors on ne s'occupa plus (pic du désir de lui donner Pétion pour successeur; il fut, malgré les intrigues de quelques ambitieux , proclamé à grands cris maire de la capitale de France, à la grande majorité des électeurs choisis par le peuple.

Il le fout avouer , Pétion monté snr le trône municipal affecta une popularité qui détmisit toute la mauvaise impression que Bailly avoit laissée après lui. Bailly étoit généralement détesté ; on savoit qu'il étoit dur par caractère, qu’il avoit coopéré an massacre des patriotes au Champ de Mars, à Vincennes, etc., de concert avec Lafovette ; on n’avoit pas oublié qu’il avoit été le premier à démontrer la nécessité de déployer le drapeau ronge et à foire proclamer la loi martiale. Il avoit foit commettre et toléré des assassinats de tout genre. Les cendres de ses victimes fuinoient encore, et l’accnsoient éloquemment ; les mânes plaintives des citoyens égorgés, leurs pères, leurs épouses, que dis-je? les éponsea même massacrées , implomient a grands cris, de la nation entière, une jnstc vengeance. Des familles désolées inaudissoient Baillv et Lafovette; le nom de ces deux assassins coalisés contre les patriotes étoit en exécration. Mais l’Assemblée constituante, aveugle sur ces deux monstres, étoit restée sourde à toutes les imprécations des Parisiens ; le mal étoit violent, le remède étoit désespéré ; le règne de Bailly et de Lafovette avoit duré trop longtemps , et les avoit mis à portée de porter des coups d’autant plus incurables qu'ils a voient été clandestins, et que les auteurs de nus blessures avaient trouvé les moyens de se disculper, et d'être même applaudis et protégés par la législature et la cour.

Le peuple parisien ne désiroit que le renouvellement de ces deux officiei's indignes de leurs places. Dans ces circonstances épineuses, Pétion parut comme un soleil bienfaisant apres un orage affreux. L’espérance renaît dans tous les coeurs. L'amabilité de Pétion prévient, tout le monde est bien accueilli, le premier et le dernier s’en retournent contents. 11 ne foisoit aucune acception de personnes.

Il doniioit une audience affectueuse aux plus pauvres connue aux plus fortunés. Jl je déclarait ouvertement l’aini des 8au*-cu)otte« , <jui, JMI i eprésailles y 1 aimoicnt et I exaltaient jtis(|ii aux nuet».

On doit convenir que Potion se conduisit très-populairement dans son extérieur. On doit le louer d'avoir ménagé le sang du peuple, et de n avoir jamais voulu faire usage du drapeau rouge et promulguer la loi martiale. Il eut le secret de se faire chérir et rtsju cter au |>oiut qu il alloit seul et souvent de nuit apaiser fies séditions, des querelles populaires; il lui suffisoit de se montrer pom êtie écouté, ohéi. Il parloit avec une douceur enchanteresse, il persu.uloit, et les mécontents, dociles à ses remontrances, à ses ordres, se retiraient paisiblement en lui faisant des excuses et lui demandant pardon.

Telle est la conduite, tel est le caractère du peuple françois, qu'il révèle jusqu a I idol.-itrie ceux qu’il a rendus dépositaires de son autorité, quand il croit fermement qu’ils méritent sa confiance. Mallicu- ■ cuseincnl pour lui, c est qu’il la donne trop vite; voilà pourquoi il est si souvent trompe.

On se souvient que Pétion, jalousé par le département de Paris, fut suspendu de ses fonctions municipales, ainsi que Manuel, alors procureur de la commune. C’étoit quelques jours avant la célébration de lafete nationale au Champ de Mars le IV juillet, sous les yeux de la seconde législature. Pétion s’adressa directement à l'Assemblée nationale pour être relevé de son interdiction, l.es législateurs forcèrent le ci-devant Roi à donner sous vingt-quatre heures son assentiment ou son improbation à cette suspension. Ce monarque, toujours mal environné, mal conseillé, applaudit le departement du coup qu’il avoit porté au maire de Paris, et vint luimeme a l'Assemblée nationale confirmer la suspension île Pétion. h assemblée des législateurs suprêmes n’eut aucun égard à la décision du monarque : Pétion fut réintégré sur-le-champ, reparut le même soir à la ville, à côté de son père et de ses amis qui pleuraient de joie et d attendrissement. I.c département enrageoit, Bourbon Capet jurait, mais en vain.

L Assemblée nationale agit très-sagement dans cette circonstance. C’étoit le lendemain la fête annuelle de la Révolution : si Manuel et surtout Pétion n’avoient point été réintégrés, la fête n 'aurait pas eu lieu. I.es députés de tous les départements, accourus pour se joindra aux Parisiens, auraient sans doute signalé leur mécontentement. Quelques sections de Paris avoient déjà crié, menacé île ne point se rendre au Champ de Mars sans le rappel de Pétion, cpii éloit adoré; il serait arrivé ce jour-là îles événements funestes qui auraient pu occasionner une subite eoutrc-révolutinn que le

inonanpie et ses adhérents désiraient , mais «pic la prudence de l' Assemblée nationale sut prévenir.

De ce<|ite Louis XVI n'a pas, à l’époque de l'interdiction de Pétion, démontré pour lui une protection particulière, il n’en huit pas conclure qu’il ne l’aimoit point, il étoit son courtisan secret; mais la circonstance étoit favorable pour hâter la secousse de la domination du peuple et pour reprendre la verge du despotisme, en profitant de nos divisions intestines et armant tous les bras de ses protégés, de ses amis, qui fbnnoieut une classe très-nombreuse, l’étion n'en resta pas moins dans les bonnes grâces du tyran, qui après la mémorable affaire du 10 août 1792, et au moment d'être transféré de la cour du Manège au Temple, lui emprunta une somme considérable. Pétion la lui porta généreusement et osa la réclamer ensuite devant la Convention nationale, qui commit une grande faute en la lui faisant payer parle trésor national, c'est-à-dire par le peuple.

Après que la royauté fut abolie, que sur ses ruines furent jetés les fondements de la République, Pétion qui venoit de quitter la mairie, l’étion qui étoit regretté dans cette place éminente, qui y étoit rappelé par tous les scrutins et les ballottages, malgré scs refus prétextés «pii forcèrent le peuple à se choisir un autre citoyen pour maire; l’étion, dis-je, resta toujours l’ami du Roi, de la Reine et de leur famille. Il alloit les voir étant élu député à la Convention nationale comme quand il présûloit les municipaux. Il coutinuoit de faire sa cour. La chronique a publié qu’il étoit à Marie- Antoinette quelque chose de plus que sou confident. J’en sens bien la possibilité, mais pourrois-je l'assurer? Eu galanterie on peut très-rarement affirmer, on ne peut «pie douter et conjecturer ; pour certifier un fait, il faut l’avoir vu, et en amour les acteurs évitent très-soigneusement les témoins. Les ap|iarences et les suites ont seulement prouvé «pie Pétion est tombé dans les filets d’Antoinette et de son mari, qu’ils avoicut séduit son esprit sans doute par de magnifiques promesses, qui l’ont encouragé à les servir au point de se compromettre.

En effet, Pétion, malgré tous les ressorts de sa finesse, commença à se dévoiler et à se perdre quand il fut «piestion «l’articuler à liante voix son opinion pour le jugement du gros Capct. L’appel nominal avoit été décrété, tous les députés étoient contraints de monter successivement à la tribune et de prononcer clairement leurs arrêts.

Manuel, alors secrétaire du président delà Convention, vouloit comme Pétion sauver le Roi «le 1 infamie «lu supplice, niais il s’y étoit pris trop gauchement cil dénaturant les opinions et multipliant trop grossièrement les votants pour la réclusion du inonanpie «*ri-

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minci ; ces vol an tu qui avaient opine pour la mort, reconnurent à la simple lecture l'artifice de Manuel, artifice qui -causa «a disgrâce et qui le décida â se rat irer spontanément de Y Assemblée nationale, sons «les prétextes aussi mauvais qne ses ruses avoicnt été peu réfléchies. La mine étoit éventée, alors on eut recours à un secontl appel nominal , qni fut plus encart et plus fidèle.

P «H ion par un autre «loi bien mieux voilé, vota pour la mort de Louis XVI, mais soutint que ce n’était point à la Convention de juger le monarque; que la nation entière en avait le droit, qne toutes les assemblées primaires du peuple «levoient être convocjuées à eet effet. Cette ruse «Huit adroite et profonde. Comme tous les départements, toutes les municipalités ne se seroient pas trouvés «l'accord, «pie beaucoup «le corporations «liflérente# anroient pu être gagnées par la pluie «l’or qui subjugua Panne, il en s«»roit résulté, si le sentiment «le Pétion efit été suivi, «pie le fou de la guerre civile aurait embrasé la France entière, «pie les provinces se seroient divisées, que les puissances étrangères coalisées contre nous auraient profité de cette désttnwn, que non-seulement le tyran eut échappé à la peine qu’il méritoit , mais qu'il eut remonté glorieusement sur le tronc, et «pie, cruellement vindicatif, il aurait écrasé sous sa massue despotique tous les répttbluHiim tiançois; «pie la génération présente et la suivante auraient infailliblement été exterminées, qu’on mirait supprimé jusqu'aux mois «le ré f nt t > tique, (T égalité, «le liberté , que pour flter le moindre souvenir «le mitre heureuse révolutifm , on atircift sapé les fondements des obélis«pies, «les monuments qui éternis«»ront le souvenir de notre courage et de notre héroïsme. Des colonies t^rangères s«*rnictit arrivées «l«*s quatre coins de l’univers pour peupler ce superbe sol, dont les enfants légitimes auraient été anéantis et pulvérisés. La lumière eût fait place aux ténèbres : adieu aux sciences, aux arts, aux talents, a l’industrie. Les découvertes, Ie6 travaux de vingt siècles eussent été perdus. L’ignorance aurait régné à côté du tyran et «le ses imbi*ciles courtisans.

Lorsque je réfléchis au plan infernal «le Pétion, «pii en aurait été victime lui-même, et que j'en calcule tes suites affreuses, j’en frémi* d’bfirreur, tous mes sens se glacent.

Oh î que ce monstre est rasé, dangereux et barbare, sous l'apparence «les attributs les plus précieux, «les qualités les plus aimables, SOUS les «lebors de la sensibilité, «le la compassion, «le l’Iiu inanité, de la générosité, «le la douceur et de la bienfaisance ! Est-il possible «pie Je crime puisse ainsi se parer «lu coloris de la vertu ?

Pétion dira-t-il que scs intentions ont toujours été pures, «pic je défigure son portrait, que je lui prêt»* des forfaits imaginaires?

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Lecteur, s’il osait l'articuler, je le coiifaii<lrois à vos yeux ; je lui demanderois pourquoi il ne aiégeoit pas à cote des patriotes, des républicains, pourquoi il avait cesse de se montrer et de parler dans les assemblées des Jacobins. Je l 'interpellerais de me dire pourquoi il s’est déclaré le chef, l'orateur et l’ami des scélérats de la Plaine contre nos bienfaiteurs de la J/ontaytie, pourquoi il était le parasite des opulents aristocrates, des persécuteurs du peuple, des intrigants, pourquoi il étoit le protecteur des traîtres qui ont épuisé leur imagination pour nous cucbaîuer et nous anéantir. Je le sommerois de me déclarer comment d’idole «le la nation française il en est devenu l'horreur, comment il est parvenu à perdre l'estime de ses honorables et vertueux collègues, «|u’il a forcés de le chasser, de l’accuser, de le resserrer, de le poursuivre «piand il a fui clandestinement pour s’aimer contre sa patrie, et je finn ois par lui reprocher tous les crimes qui l’ont forcé de chercher sur une terre étrangère et parmi les ennemis «le sa patrie un asile qu’on n’accorde jamais volontiers à un traître. Quel triste rôle pour un homme «pi’iin grand peuple avoit appelé aux fondions augustes de législateur ! Mais en quelque coin «le la terre qu'il puisse se réfugier, pourra-t-il se dérober à sa conscience? Que pourra-t-il lui répondre lorsqu’elle lui retracera que pour prix de ses forfaits il n’a obtenu que 1* exécration d'une grande nation, qui a voué sa mémoire à l'infamie réservée à tous ceux «pii auront le malheur de lui ressembler ?

ï\olc B. (Voir la paye 124.)

LETTRE DE PKTIOîl AV PHF.SIDEXT DE LA COSVEXTIOX.

Le 7 juin 1703, l'an II «le lu française.

•• Au Président de la Convention nationale.

» La ïtépublhpic est dans le demi. La représentation nationale a été violée, son intégrité n existe plus. La force «les armées a arraché un décret dont la liberté aura longtemps à gémir. Il est temps «le lever celle lettre «le cachet qui tient vos collègues en captivité; il est temps, pour votre honneur et celui de la nation, «le les entendre; si vous gémisses vous-mêmes «Inns cet état d’oppression qui ne permet pas «l’être justes sans «langer, tléclarez-le hautement. Les vains palliatifs ne peuvent plus en imposer; ils ne nous ont «pu; trop nui jusqu’à ce jour, et ils finiront par nous perdre si on continue à en faire usage.

• Je viens «le lire une proposition du Comité «le salut public cpii

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