M É MOI II ES DK PETTO N
«léccle une pusillanimité honteuse, et qui précipite la Convention ver» une dissolution prompte et entière; cYst celle par laquelle il demande qu’il soit envoyé en otage dans les départements un nombre de députés égal à celui des députés arrêtés.
• D'abord, ce nYst pas là venger l’outrage fait à la représentation nationale ; ce n’est pas là poursuivre les scélérats qui ont tenté de l’anéantir, c’est moins condamner les arrestations tyranniques des représentants du peuple que chercher d’en prévenir les suites ; enfin, c'est doubler les mouvements au lieu de les diminuer, c’est paralyser «le plus en plus la représentation nationale.
• Et s’il plaisait aux conspirateurs d'exiger «le vous , comme il vous eu «tnt déjà menacés, la détention «le tous les appelants; forcés «l’obéir à cet ordre, «lites-moi. je vous en prie, où trouveriiv.-vous le nombre d'otages suffisants pour envoyer dans les departements, et ce «pie deviendrait la Convention nationale?
« Citoyen présitlent, je demande qu'avant tout la représentatum nationale .soit rétablie dans son intégrité, «pie Pacte arbitraire «pii ma éloigné, ainsi «pie plusieurs «le mes collègues, «le mes fonctions, soit anéanti. Et lorsque les choses auront été remises dans l’état où elles étaient avant le jour où l’Assemblée, prisonnière dans le lieu de ses séances, environnée de baïonnettes, menacée et violentée, a cé«lé à la force en lançant des iléerets d’arrestation, si des dénonciations fondées, si «les plaintes légitimes sont laites contre «piebpies-nns «les représentants «lu peuple, détenus ou autres, je demande «pi’elles soient examinées et discutées dans les formes «pie la Convention nationale s’est prescrites pour les accusations «le ce genre.
• Ce préalable me paraît indispensable, je ne dis pas pour ce qui est personnel à mes compagnons d'honneur et d’infortune, mais pour l’intérêt public. Jusque-là, citoyen Président, vous n'empêcherez jamais qu'on révoque en «loute s’il existe ou non une Convention nationale; si son unité, son intégrité étant attaipiées et détruites, les actes «pii se font sont nuis ou valables. Cette i«lée peut entraîner les plus gramls malheurs.
*• Votre collègue,
* Si*jtul Pktios. »
En marge est t'erit :
licnvoye au Comité de saint public, ce 9 juin 1793, l’an II «le la Itépubliquc.
Sbjné : Poi lais Giuxuprk.
(Papiers inédits trouves chez Hobespù'rre.)
K OTES.
v iYofe C. ( Voir la paye 132.)
On a vu plus haut, note A, clans la Vie politique de Jerome Pétion que nous avons reproduite , que l’ancien inaire de Paris a été accusé « de s’etre laissé déduire par les charmes d'Antoinette et d’avoir été l'heureux amant de la Reine » . On sera moins surpris, après avoir lu l’éloge de la bonne mine de Pétion lait par un écrivain qui réclame son supplice, de trouver sous la plume de Pétion l’expression naïve de l'impression qu’il suppose produite par ses eliarmcs sur Madame Elisabeth pendant le voyage au retour de VarcnneS. Au milieu de la grandeur terrible des événements de ce temps-là, cette fatuité pudibonde de Jérôme Pétion qui lui fait savourer avec orgueil, à Saint-Emilion meme, le souvenir de sa conduite délicate envers les lingères de madame Goussard, amène det incidents profondément comiques; ses confidences atteignent au sublime de la niaiserie. Jérôme Pétion est vraiment bon à étudier; c’est plus qu’un homme, c’est une espèce, l'espèce bel homme.
▼OTAGE DE I*ÉTIOX Al' HKTOV R DE VARESSES1.
» Je fus nommé par Mauboiirg et Rarnave pour aller au-devant du Roi et des personnes qui raccompagnaient.
» Celte nomination avait été faite sur la présentation des comités de constitution et militaire réunis.
» Je ne fis d’abord aucune attention à la manière dont cette ambassade était composée ; depuis longtemps je u’avais aucune liaison avec Rarnave; je n’avais jamais fréquenté Mauhourg.
» Mauhourg connaissait beaucoup madame de Tour/el, et on ne peut se dissimuler que Rarnave avait déjà conçu «les projets. Ils crurent très-politique de se mettre sous l’abri d’un homme qui était connu pour l'ennemi de toute intrigue et l’auii des bonnes mœurs et de la vertu.
• Deux heures après ma nomination je me rendis chez M. Maubourg, lieu du rendez-vous.
• A peine y fus-je entré que Duport arriva, que la Fayette arriva; je ne fus pas peu su pris «le voir Duport et la Fayette causer ensemble familièrement, amicalement. Je savais qu’ils se détestaient, et leur coalition n’était pas encore publique. Arriva aussi un homme «pie j’ai toujours estimé, M. Tracy.
« On s’entretint beaucoup «lu parti qu'on prendrait envers le Roi : chacun disait que « ce gros cochon-là était fort eiubairas-
1 Archives de l'Empire, section administrative, série F, 7, Police.
saut. * L’enfrnnera-t-on? «lisait l'un; répicra-l-il! disait l'autre ; lui donnera-t-on un conseil? ^
• La Fayette faisait des plaisanteries , ricanait ; Duport ne s'expliquait pas; ail milieu d’une espèce d'abandon j'apercevais clairement beaucoup de contrainte. Je ne me laissais point aller avec des gens qui visiblement jouaient serré et qui déjà sans doute s'étaient fait un plan de conduite.
• Karnave se Ht attendre très-longtemps. Nous ne partîmes qu’à quatre Heures du matin.
a Nous éprouvâmes à la barrière un petit retard, parce qu'on ne laissait passer |>ersouue, et je vis le moment où nous serions obligés de rétrograder.
» M. Dumas était avec nous, nous fûmes le prendre chez lui.
» L’Assemblée, également sur la présentation des comités, lui avait confié le commandement général de toutes les forces que nous jugerions utile et nécessaire de requérir.
• Cette nomination n'était point indifférente. M. Dumas était la créature de Lainctli.
• Nous voilà donc partis par un très-beau temps. Les postillons, qui savaient l'objet de notre voyage, nous conduisaient avec la plu* grande rapidité.
• Dans les villages, dan* le* bourg*, dans les villes, partout sur notre passage on nous donnait de* témuiguages de joie, d'amitié et de respect.
• Dans fout le cour» de U route nous n'anétames que le temps néees«aire pour manger promptement mi morceau. A la Fertésous-Jouarre, une procession ralentit un instant notre marche; nous iiumes pied à terre, non* gagnâmes une auberge pour déjeuner. Les officiers municipaux vinrent lions y joiudre; un grand nombre de citoyens nous entourèrent ; non» ne couchâmes point.
» Airiré» à Dormans, où nous nous disposions à dîner, «le* courriers vinrent nous dire que le Roi était parti le malin de Chùlons et cpi’H- devait être près d’Epemay ; d’autres assurèrent «pi'il avait été suivi dans sa marche par les troupes de Rouillé et qu’il allait être «P un moment à l’autre enlevé. Plusieurs, pour confirmer le fuit, soutinrent avoir vu de la cavalerie traverser dans le bois.
• Rico ne nous paraissait phi* naturel que cette nouvelle tentutivr «le M. Rouillé, avec son caractère roniai : « Il voudra, • «lisions-nous , plutôt périr «p»e de l'abandonner. •
« Cependant le Roi avançait «tins l'intérieur; il laissait déjà derrière fin Cliàlons , et il nous paraissait difficile «le tenter un coup de main et surtout de réussir; de sorte qu'en combinant toutes les circonstances nous penchions davantage à croire que M. Rouillé
NOTES. 191
ne hasarderait pas une housarderie semblable, qui pouvait d'ailleurs compromettre la personne du Roi.
■ Nous ne nous donnâmes que le temps de mander debout un morceau, de boire un coup, et nous nous mîmes en marche.
• Mes compagnon» de voyage avaient usé avec moi dans tout le cours du voyage de beaucoup de discrétion et de réserve, nous avions parlé de choses indifférentes. Il n'y avait eu qu'un seul instant qui avait éveillé en moi ipielqties soupçons. On avait remis sur le tapis la question de savoir ce qn'on ferait du Roi. Maubourg avait dit : > Il est bien difficile do prononcer ; c'est une bête qui s'est laissé entraîner: il est bien malheureux , en vérité, il hit pitié. * Barnave observait qn'en effet on pouvait le regarder comme un imbécile. • Qu’en pensex-vous, me «lit-il , Pétion ? • Et dans le même moment il fit lin signe à Maubourg, mais de ces signes d'intelligence pour celui à qui on les hit. et de défiance (unir relui de qui on ne veut pas être vu ; cepcndaut il était possible que, connaissant l'austérité et l’inflexibilité de nies principes, il ne voulût dire autre chose, sinon : l’étion va le condamner avec toute la ngueur de la loi et comme si c'était un simple citoyen.
• Je répondis néanmoins qœ je ne m'écartais pas de l'idée de le traiter comme nn imbécile, incapable d’occuper le trône, qui avait besoin d'un tuteur, «pie ce tuteur pouvait être un conseil national. Là-dessus des objection», des réponses, des répliques ; nous pariâmes de la régence , de la difficulté du choix d’un régent.
» M. Dumas n'était pas dans la même voiture «pic nous. Sortant «te Dormans, M. Dumas examinait tous les endroits comme un général d’armée. « Si M. de Bouille arrive, disait-il, il ne peut prendre que par là ; on petit l'arrêter a cette liautenr et ce défilé ; sa cavalerie ne peut plu» manœuvrer. > Il fit même une disposition militaire -, il donna ordre à la garde nationale d'un bourg de prendre tel on tel poste.
• Ces précautions paraissaient non-senlement inutiles, mais ridicules. Nous nous en divertîmes, et je dois dire que M. Dumas luimême s'en amusait. Il n’eu paraissait pas moins sérieux avec les habitants des campagnes, «pii s'attemlaient sérieusement à combattre.
• Le xèle qni animait ces lionnes geu* était vraiment admirable. Ils accouraient do toutes part* , vieillards, femmes et enfants; les ans avec de# bro«rhes, avec des taux, le* auti-es avec des bâtons, «les sabres , des mauv ais fusils ; ils allaient comme à la noce : des maris embrassaient leurs femmes, leur disant : • Eh bien , s'il le faut, nous irons à la frontière tuer ce gueux, ce j... f.....-là;
Ait ! nous l'aiiions, ils ont beau faire, • Ils couraient aussi vite que la voiture, ils applaudissaient, ils criaient: « Vive la Ration ! ■ J'étais émerveillé, attendri de ce sublime spectacle.
» Les courriers se multipliaient, se pressaient, nous disaient : * Le Roi approche. • A une lieue, une lieue et demie d’Épernay , sur une très-belle route , nous apercevons de loin un nuage de |foussière, nous entendons un grand bruit; plusieurs personnes approchent de notre voiture et nous crient : Voilà le Hoi! Nous faisons ralentir le pas des chevaux, nous avançous, nous apercevons un groupe immense; nous mettons pied à terre. La voiture du Roi s'arrête ; nous allons au-devant ; riuiissier nous précède et le cérémonial s'observe d'une manière imposante. Aussitôt qu'on nous aperçoit, on s’écrie : Voilà les
députes de C Assemblée nationale ! On s’empresse de nous faire place partout ; on donne des signaux d'ordre et de silence. Le cortège était superbe; des gardes nationales à cheval, à pied, avec il ni tonne , sans uniforme, des armes de toute espèce; le soleil sur son déclin réfléchissait sa lumière sur ce bel ensemble , au milieu d’une paisible campagne; la grande circonstance, je ne sais, faisait naître des pensées qui ne se calculent pas; mais que le sentiment était diversifié et exagéré! Je ne puis peindre le respect dont nous lûmes environnés. Quel ascendant puissant, me disais-je, a cette Assemblée! Quel mouvement elle a imprime’ Que ne peutelle pas faire! Comme elle serait coupable de ne pas répondre a cette confiance sans bornes, à cet amour si touchant!
» Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes , des applaudissements de la foule que l'empressement attirait, que la crainte de nous presser altérait , nous arrivâmes à la portière de la voiture. Elle s’ouvrit sur-le-champ. Des bruits confus en sortaient. La Reine, Madame Elisabeth, paraissaient vivement émues, éplorées : «Messieurs, dirent-elles avec précipitation, avec oppression, les larmes aux yeux, messieurs! Ah! monsieur Maubourg! en lui prenant la main, en grâce! Ah! monsieur, prenant aussi la main à Rarnave ; ah ! monsieur , Madame Elisabeth appuyant seulement la main sur la mienne, qu'aucun malheur n’arrive, que les gens qui nous ont accompagnés ne soient pas victimes, qu’on n’attente pas à leurs jours! Le Roi n’a pas voulu sortir de France ! — Non , messieurs , dit le Roi en parlant avec volubilité, je ne sortais pas, je l’ai déclaré, cela est vrai. » Celte scène fut vive, ne dura qu’une minute; mais comme elle me h appe ! Maubourg répondit ; je répondis par des Ah ! par des mots insignifiants et quelques signes de dignité sans dureté, de douceur sans afféterie, et, brisant ce colloque, prenant le caractère
NOTES
de notre mission, je l'annonçai au Roi en peu de mots, et je lui lus le décret dont j’étais porteur. Le plus grand silence régnait dans cet instant.
• Passant de l’autre cêté de la voiture, je demandai du silence, je l’obtins, et je donnai aux citoyens lecture de ce décret. Il fut applaudi. M. Dumas prit à l’instant le commandement de toutes les gardes qui, jusqu'à ce moineut , avaient accompagné le Roi. Jl y eut de la part de ces gardes une soumission admirable. C'était avec joie qu’elles reconnaissaient le chef militaire qui se plaçait à leur tète ; l’Assemblée l’avait d«*signé; il semblait que c’était pour eux un objet sacré.
• Nous dîmes au Roi qu'il était dans les convenances que nous prissions place dans sa voiture. Rarnave et moi nous y entrâmes. A peine y eûmes-nous mis le premier pied que nous dîmes au Roi : - Mais, Sire, nous allons vous gêner, vous incommoder; il est impossible que nous trouvions place ici. « Le Roi répondit : • Je désire qu'aucune des personnes qui m'ont accompagné ne sorte ; je vous prie «le vous asseoir , nous allons nous presser , vous trouverez place. «
■ Le Roi, la R«?inc, le Prince royal étaient sur le derrière. Madame Élisabeth, madame de Tourzel et Madame étaient sur le devant. La Reine prit le prince sur ses genoux, Rarnave se plaça entre le Roi et la Reine, madame de Tourzel mit Madame entre ses jambes , et je me plaçai entre Madame Elisabeth et madame de Tourzel.
•• Nous n’avions pas fait dix pas qu'on nous renouvelle les protestations que le Roi ne voulait pas sortir du royaume, et qu'on n«>us témoigne les plus vives inquiétudes sur le sort des trois gardes du corps qui étaient sur le siège de la voiture. Les paroles se pressaient, se croisaient; chacun «lisait la même chose; il semblait que c’était le mot du guet; mais il n'y avait aucune mesure, aucune dignité dans cette conversation , et je n'aperçus surtout sur aucune des figures cette grandeur souvent très-imprimante que donne le malheur à des âmes élevées.
• Le premier caejuetage passé, j'aperçus un air de simplicité et de famille qui me plut; il n’y avait plus là de représentation royale, il existait une aisance et une bonhomie domestiques. La Reine appelait Madame Élisabeth ma petite sœur, Madame Elisabeth lui répondait de même. Madame Elisabeth appelait le Roi mon frère, la Reine faisait danser le prince sur ses genoux. Ma«lame, quoique plus réservée, jouait avec son frère; le Roi regardait tout cela avec un air assez satisfait , «pioique peu ému <‘t peu sensible.
194 MEMOIRES UE PÊTION.
• J 'aperçus, cii levant les yeux au ciel de la voiture, un chapeau (jalonne dans le filet; c’était, je n’en doute pas, celui ipie le Roi avait dans son déguisement, et j'avoue «pie je fus révolté (ju'on eût laissé subsister cette trace <|ui rappelait une action dont ou devait être empressé et jaloux d'anéantir jusqu'au plus lé(;er souvenir. hivoloiitairemmit je portais de temps à autre mes regards sur le chapeau ; j’ignore si on s’en aperçut.
» .l’examinai aussi le costume des voyageurs. Il était impossible qu’il hit plus mesquin. Le Roi avait un habit brun peluché, du linge tort sale ; les fouîmes avaient de petites robes très-communes et du matin.
• Le Roi parla d’un accident qui venait d'arriver à un seigneur <pii venait d’être égorgé, et il en paraissait très-affecté. La Reine répétait que c’était abominable ; qu'il faisait beaucoup de bien dans sa paroisse, et que ('étaient ses propres habitants qui l'avaient assassiné.
» Un autre fait l'affectait beaucoup : elle se plaignait amèrement des soupçons qu’on avait manifestés dans la route coutre elle : • Pourriez-vous le croire? nous disait-elle, je vais pour donner une cuisse de volaille a un garde national qui paraissait nous suivre avec quelque at tari» cm eut ; eh bien . on crie au garde national : - Jie mangez pas, défiez-vous! • eu faisant entendre que cette volaille pouvait être empoisonnée. Oh! j’avoue que j’ai été indignée de ce soupçon , et a l’instant j’ai distribué de cette volaille à mes enfants, et j’en ai mangé moi-même. ■
<• Cette histoire à peine finie : « Messieurs, nous dit-elle, nous avons été ce matin à la messe à C huions. mais une messe constitutionnelle. » Madame Elisabeth appuya, le (Roi ne dit un mot. Je ne pus pas m’orapécher de répondre (pie cela était bien., que ces messes étaient les seules que le Roi dut entendre; mai s j’avoue que je bis trcs-mécontent de ce genre de pei sifüage et dans les circontances où le Roi se trouvait.
■ La Reine et Madame Klisuhotli revenaient sans cesae aux gardes du corps qui étaient sur le siège de la voiture, et témoignaient les plus vives inquiétudes.
» Quant a moi, dit madame de Tourzel, qui avait gardé jusqu’alors le silence, mais avec un ton résolu et Irèe-sec. j'ai fait mon devoir eu accompagnant le Roi et en ne quittant pas les enfants qui m’ont été confiés. On fera de moi font ce qu’on voudra, mais je ne me roproehe non. Si c’était à recommencer, je recommencerais encore.
• Le Roi parlnit très-peu et la conversation devint plus particulière ; la Reine parla à Rarnave et Madame Elisabeth nie parla,
comme ni on se hit distribue Ica rôles en ne disant : Chargez-vous de votre voisin, je vais tue charger du mien.
* Madame Elisabeth me fixait avec des yeux attendris, avec cet air de langueur (|iie le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt. ~So i yen* se rencontraient quelquefois avec une espece d'intelligence et d'attraction; la nuit se fermait, la Unie commençait a répandre cette clarté douce. Madame Élisabeth prit Madame sur sou genou, moitié sur le mien ; sa tête fut soutenue par mu main, puis par la sien ne. Madame s’endormit, j’allongeai mon bras. Madame Élisabeth allongea le sien sur le lui eu. >ios bras étaient enlacés, le uiieii louchait sous son aisselle. Je sentais des mouvements qui se précipitaient, une chaleur qui traversait les vêtements ; les regards d • Madame Elisabeth me semblaient plus louchants. J'apercevais un certain abandon dans sou maintien, ses yeux étaient humides, la mélancolie se mêlait a nue espèce de volupté. Je puis me tromper, ou peut facilement confondre la sensibilité du malheur avec la seusibihté du plaisir, mais je pense que si nous eussions été seuls, que si, comme par enchantement, tout le monde eût disparu, elle sc serait laissée aller dau» mes bras et se serait abandonnée aux mouvements de la nature.
« Je fus tellement h uppe «le cet état que je me disais : Quoi ! serait -ce un artifice pour m'acheter a co prix? Madame Elisabeth serait-elle cou vernie de sacrifier son honneur |KHir me taire perdre le rnieu? Oui, à la cour rien ne coûte, on est capable de tout; la liciucapu arranger 4e plan £1 puis, considérant cet air de naturel, T amour-propre aussi m insinuant que je pouvais lui plaire, quelle était dans cet âge où les passions se tout sentir, je me persuadais, et j'y trouvais du plaisir, que des émotions vives la tourmentaient , et qu’elle désirait elle-même que nous lussions sans témoins, que je lui fisse ces douces instances, ces caresses délicates qui vainquent la pudeur sans l'offenser, et qui amènent la défaite sans que la délicatesse s’en alarme, où le trouble et la nature sont seuls complices.
» .Nous allions lentement ; un peuple nombreux nous accompagnait, Madame Elisabeth m’entretenait des gardes du corps qui les avaieul accompagnés ; elle m'eu parlait avec un intérêt tendre; sa voix avait je ne sais quoi de fiatlcur. Elle entrecoupait quelquefois ses mots de manière a me troubler. Je lui répondais avec une égale douceur, mais cependant sans faiblesse, avec un genre d’austérité qui n’avait rien de farouche. Je me gardais bien de compromettre mou caractère; je donnais tout ce qu’il fallait dans la position dans laquelle je croyais la voir, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle pût penser, même soupçonner que rien n'altérât
jamais mon opinion, et je pense (pi’elle le sentit à merveille, qu'elle vit que les tentations les plus séduisantes seraient inutiles, car je remarquai un certain refroidissement, nue certaine sévérité qui tient souvent chez les femmes à l'amour-propre irrité.
» Nous arrivons insensiblement à Ponnans. «l'observai plusieurs fins Barnave, et quoique la demi-clarté qui réf «liait ne me permît pas de distinguer avec une grande précision, son maintien avec la Reine me paraissait honnête, réservé ; et la conversation ne me semblait pas mystérieuse.
■ Nous entrâmes à Dormans outre minuit et une heure ; nous descendîmes dans l'auberge où nous avions mangé un morceau , et cette auberge, quoique très-propre pour un petit endroit, n’était guère propre à recevoir la famille royale.
• J'avoue cependant cpie je n'étais pas fâché que la cour connût ce que c'était qu’une auberge ordinaire.
■ Le Roi descendit de voiture et nous descendîmes successivement ; il n'y eut aucun cri «le : Vive le Roi ! et on criait toujours : Vive la nation ! Vive l'Asscmbli'c nationale! quelquefois : Vive Barnave ! vive Pétion ! Cela eut lieu pendant toute la route.
• Nous montâmes dans les chambres hautes; «les sentinelles furent posées â l'instant à toutes les portes. Le Roi, la Reine, Madame Élisabeth, le Prince, Madame, madame de Tourzel souperent ensemble, MM. Maubourg, Barnave, Dumas et moi, nous soupâmes dans un autre appartement ; nous fîmes nos dépêches pour l'Assemblée nationale, je me mis dans un lit à trois heures «lu matin ; Barnave vint coucher dans le même lit. Déjà j’étais endormi. Nous nous levâmes â cinq heures.
» Le Roi était seul dans une chambre où il y avait un mauvais lit d'auberge; il passa la nuit «lans un fauteuil.
» H était difficile de dormir dans l’auberge ,' car les gardes nationales et tous les habitants des environs étaient autour â boire, à chanter, à danser des rondes.
• Avant «le partir, MM. Dumas, Barnave, Maubourg et moi, nous passâmes en revue les gardes nationales ; nous fumes très-bien accueillis.
» Nous montâmes en v«»iturc entre cinq et six heures, et je me plaidai cette fois entre le Roi <*t la Reine; nous étions fort mal â l’aise Le jeune Prince venait sur mes genoux, jouait avec moi; il était fort gai, et surtout fort remuant.
• Le Roi cherchait à causer; il me fit d’abord de ces questions oiseuses pour entrer ensuite en matière : il me demanda si j'étais marié, je lui dis que oui; il me demanda si j’avais des enfants, je lui dis que j’en avais un qui était plus âgé que son fils. Je lui di-
NOTES
ui« de temps cil temps : « Regarde/ ce» paysages comme ils sont beaux! • Nous étions en effet sur des coteaux admirables, où la vue était variée, étendue; la Marne coulait à nos pieds. - Quel beau pays, m'écriai-je, que la France ! Il n’est pas dans le monde de royaume qui puisse lui être comparé. « Je lâchais ces idées .i dessein, j’examinais quelle impression elles faisaient sur la physionomie du Roi, mais sa figure est toujours froide, inanimée d’une manière vraiment désolante, et, à vrai dire, cette niasse de chair est insensible. Il voulut me parler des Anglais, de leur industrie, du génie commercial de cette nation. Il articula une ou deux phrases, ensuite il s’embarrassa, s’eu aperçut et rougit ; cette difficulté à s’exprimer lui donne une timidité dont je m’aperçus plusieurs fois. Ceux qui ne le connaissent pas seraient tentés de prendre cette timidité pour de la stupidité; mais on se tromperait, il est très-rare qu’il lui échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas entendu dire une sottise.
» Il s’appliquait beaucoup à parcourir des cartes géographiques qu’il avait; il disait : « Nous sommes ici dans tel département, dans tel district, dans tel endroit • . La Reine causa aussi avec moi d’une manière unie et familière ; elle me parla aussi de l’éducation de ses enfants. Elle en parla eu mère de famille et eu femme assez instruite. Elle exposa des principes très-justes en éducation. Elle dit qu’il fallait éloigner de l’oreille des princes toutes flatteries, qu’il ne Aillait jamais leur dire que la vérité. Mais' j’ai su depuis que c'était le jargon de mode dans toutes les cours de l'Europe. Une femme très-éclairéc 111c rapportait qu’elle avait vu, et assez familièrement, cinq ou six princesses qui toutes lui avaient tenu le même langage, sans, pour cela, s’occuper une minute de l’éducation de leurs enfants.
• Au surplus, je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que tout ce qu'elle me disait était entièrement superficiel, et il ne lui échappait aucune idée forte ni de caractère; elle n’avait, dans aucun sens, ni l’air ni l’attitude de sa position.
• Je vis bien cependant qu’elle désirait qu'on lui crût du caractère : elle répétait assez souvent qu’il fallait en avoir, et il se présenta une circonstance où elle me fit voir qu elle le faisait consister en si peu de chose, que je demeurai convaincu qu'elle n’en avait pas.
" Les glaces étaient toujours baissées ; nous étions cuits par le soleil et étouffes par la poussière ; mais le peuple des campagnes , les gardes nationales nous suivant processioniiellement,. il était impossible de faire autrement, parce qu'on voulait voir le Roi.
• Cependant la Reine saisit un moment pour baisser le store. Elle
mangeait alors une cuisse «le pigeon. Le peuple munniire, Madame Elisabeth fui pour I»? lever, la Reine s’v oppose en disant : - Non, il faut tlu caractère. • Elle saisit l'instant inathématûpie on le peuple ne se plaignait plus pour te ver Hfcvmèm* le store, et pour faire croire qu'elle ne le levait pas parce qn'on l’avait demandé; elle jeta parla portière Los de la misse de pigeon, et elle répéta ses propres expressions : « Il finit avoir dit caractère jtiftqwau bout. -
» Cette circonstance est minutieuse, mais je ne puis pas dire combien elle m’a frappé.
* A l'entrée de la Kerté-sous-Jouarre, nons trouvâmes un grand concours de citoyens qui criaient : «Vire ht Nation! rive l’Assemblée nationale f vive Ramave! rive Pétion. » J’apercevais qne ces cris faisaient une impression désagréable à la Reine, surtout à Madame Élisabeth. I.e Roi v par.rissait insensible, et l' embarras qui régnait sur leurs figures m ’ embarrassait moi-même.
* Le maire de la Eerté-sous-Jouarre nom avait fait prévenir qu’il recevrait le Roi. et le Roi avait accepté cette offre. La maison du maire est extrêmement jolie, la Marne eu baigne les mors. Le jardin qui accompagne cette maison est bien distribué, bien soigné, et la terrasse qui est sur le bord de la rivière est agréable*.
» Je me promenai avec Madame Elisabeth sur cette teiTasse avant le dtner, et la je lui parlai avec tonte la franchise et la vivacité de mon caractère ; je lui représentai combien le Roi était mal entouré , mal conseillé ; je lui pariai de tous les intrigants, de toutes les manoeuvres de la cour avec la dignité d'un homme libre et le dédain d’un homme sage. Je mis de la force, de la persuasion dans l’expression de mes sentiments, et l'indignation de la vertu lui rendit sensible et attachant le langage de la raison ; elle punit attentive à ce que je lui disais; elle en parut touchée, elle se plaisait à mon entretien, et je me plaisais à l'entretenir. Je serais bien siii’pris si elle n'avait pas une belle et bonne âme, quoique trèsimbue des préjugés de naissance et gâtée par les vices d’une éducation de cour.
* Harnuve causa un instant avec la Reine, mais, à ce ipi’il me parut, d’une manière assez indifférente.
» Le Roi vint lui-même sur la terrasse nous engager à «lîner avec lui. Nous conférâmes, MM. Maitbnufg , Barnnve et moi, |»our savoir si nous accepterions. «Celte familiarité, dit l'un, pourrait paraître suspecte. — Comme ce n’est pas l'étiquette, on pourrait croire que c’est à l'occasion «le sa situation ni al 11 eu reuse qu’il lions a invités. «* Nous convînmes de réfuter, et nous fumes lui «lire que nous qvions besoin «le nous retirer pour notre correspondance , ce «jiii nous empêchait «le répondre à l’honneur qu'il nous faisait.
florrcs.
» On servit lo Roi nim«i «pu? sa famille (Itinx nue anlle séparée ; on nous servit dan» une autre*. Le» repas forent splendides. Nous nous mîmes à cinq heures en marche. El» sortant «le la Ferte, il y eut du mouvement et du bruit autour «le la voiture. Les citoyens forçaient la fpirde nationale, la garde nationale voulait empêcher d'approcher. Je vis un «le nos députés, Kervelrgat» , qui perçait la foule, qui s'échauffait avec le» gardes nationaux qui cherchaient à l'écarter et qui approcha «le la portière en jurant, eu disant : » Pour une brute comme celle-là voila bien du train. * Javamai ma tète hors de la portière pour lui parler; il était très échauffa, il me dit : ■ Sont-ils tous là? Prenez gar«le, caron parie encore de les enlever; v«»us êtes la environnés de fret?» bivi* insoleirts. « Il se retira, et la Reine me dit iFiwr air ft*ès»p*qné et un peu ethravé : » Voici un homme bien malhonnête ! • Je hn répondis «ju’il se fâchait contre In gardp qui avait afp brusquement à son égard. Elle me parut craindre, et le jeune Prince jeta «fou* ou trois mis «fe fraveitr.
» Cependant nous cheminions tranquüfonrrent; la Reine, à côté de qui j’étais, m'adressa- fréquemment la parole, et j’eus «occasion «h? lui dire avec toute franchise re «pie l’on pensait «le la «rosir, ce «pie l’on «lisait de tous les intrigants qui ft*éqn entaient le château.
w .Nous pariâmes de P Assemblée nationale, du côté droit, du «ôté (porche, de Malon«*t, de Maure, de La/.alês, mais avec cette aisance que l’on met avec ses amis. Je ne me gênai en aucune manière ; je lui rapportai plusieurs propo» qu’on m» cessait «le tenir â la cour, qui devenaient publics et qui indisposaient beaucoup le peuple; je h»i citai les journaux que lisait le Roi. Le Roi qur entendait très-hier» toute cette covtvcntftfion, me «lit : « Je vous assure «jue je ne Iis pas pins CAmi tht Hni «(ne Marat. •
» La Reine paraissait prendre le plus vif intérêt â cette- discussion ; elle l’excitait, elle l’aniuiaît , elle faisait «tes réflexion» assez fines, assez méchantes.
- Tout cela est fort bon, me dit -elle; on blâme beaucoup le Roi, mais on ne sait pas assez dans quelle position il se trouve; «in Ini fait à chaque instant des récits «pii* se contredisent, H lie sait «pie croiiT ; «m lui «tonne successivement «les conseil» <p»i se croisent et se détruisent ; il ne sait «pie faire; comme on le rend malheureux, sa position n’est pas tenable; or» ne I* eut ret font , en même temps, «pie «4è malheurs particuliers , «pie de meurtres ; c’est tout cela qui l’a déterminé â quitter Paris, su capitale. La couronne, ajout a-t-elle, est en suspens sur ta tête. Vous n’ifpiorez pas qu’il y a un parti qui ne veut pas de rot , que ce parti grossit «le jour en jour. »
» Je crus f rès-divt inertement apercevoir l’intention de la Reine
en laissant échapper ces derniers mots; pour mieux dire , je ne pus ine méprendre sur l'application qu'elle voulait en faire.
> Eli bien ! lui dis-je , madame , je vais vous parler avec toute franchise, et je pense que je ne vous serai pas suspect. Je suis un de ceux que l’on désigne sous le titre de républicains, et, si vous le vouiez, un des chefs de ce parti. Par principe, par sentiment, je préfère le gouvernement républicain à tout autre. Il serait trop long de développer ici mou idée, car il est telle ou telle république que j'aimerais moins que le despotisme d'un seul. Mais il n’est que trop vrai, je ne demande pas que vous en conveniez, mais il n'est que trop vrai que, presque partout, les rois ont fait le malheur des hommes; qu’ils ont regardé leurs semblables comme leur propriété , qu'entourés de courtisans, de flatteurs, ils échappent rarement aux vices de leur éducation première. Mais, madame, est-il exact de dire qu’il existe maintenant un parti républicain qui veuille renverser la Constitution actuelle, pour en élever une autre sur ses ruines Y On se plaft à le répandre pour avoir le prétexte de former également un autre parti hors la Constitution, un parti royaliste non constitutionnel , pour exciter des troubles intérieurs. Le piège est tiop grossier. On ne peut pas, de bonne foi, se persuader que
i le parti appelé républicain soit redoutable ; il est composé d'hommes sages, d’hommes à principes d’honneur, qui savent calculer, et qui ne hasarderaient pas un bouleversement général qui pourrait conduire plus facilement au despotisme qu'à la liberté.
• Ah ! madame , que le Roi eût été bien conduit s'il eût favorisé sincèrement la révolution! Les troubles qui nous agitent n'existeraient pas et déjà la Constitution marcherait , les ennemis du dehors nous respecteraient ; le peuple n’est que trop porté à chérir et idolâtrer ses rois. •
> Je ne puis dire avec quelle énergie, avec quelle abondance d’àmc je lui parlai; j’étais animé par les circonstances et surtout par l'idée que les germes de la vérité que je jetais pourraient fiuctifier, que la Reine se souviendrait de ce moment d'entretien.
• Je m'expliquai enfin très-clairement sur l'évasion du Roi. La Reine, Madame Elisabeth répétaient souvent que le Roi avait été libre de voyager dans le royaume, que son intention n'avait jamais été d'en sortir.
• Permettez-moi, disais-je à la Reine, de ne pas pénétrer dans cette intention. Je suppose que le Roi te fût arrêté d'abord sur la frontière ; il se serait mis dans une position à passer d’un instant à l’autre chez l’étranger; il se serait peut-ctre trouvé forcé de le faire, et puis, d’ailleurs, le Roi n’a pas pu se dissimuler que son absence pouvait occasionner les plus grands désordres ; le moindre
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inconvénient (le son éloignement de I* Assemblée nationale était d’arrêter tout court la marche des affaires. *
- Je ne inc permis néanmoins une seule fois de laisser entrevoir mon avis sur le genre de peine «pic je croyais applicable pour nu délit de cette nature.
» A mon tour, je mis quelque affectation à rappeler le beau calme qui avait existé dans Paris à la nouvelle du départ du Roi. Ni la Reine, ni Madame Klisabcth ne répondirent jamais un mot sur cela. Elles ne dirent pas que rien n’était plus heureux ; je crus même apercevoir qu'elles en étaient très-piquées, elles eurent au moins la bonne foi de ne pas paraître contentes.
» Nous arrivâmes à Meaux. Le Roi, sa famille et nous, nous descendîmes à l'évêché. L'évêque était constitutionnel, ce qui ne dut pas beaucoup plaire au Roi; mais il ne donna aucun signe de mécontentement. Des sentinelles furent posées à toutes les issues.
• Le Roi soupa très-peu, se retira de bonne heure dans son appartement. Comme il n'avait pas de linge, il emprunta une ch emise à l'huissier qui nous accompagnait.
» Nous nous fîmes servir dans nos chambres; nous mangeâmes à la hâte un morceau et nous fîmes nos dépêches. Nous partîmes de Meaux â six heures du matin.
• Je repris iua place première entre Madame Elisabeth et madame de Tourzol, et Rarnave se plaça entre le Roi et la Reine. Jamais journée ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur fut extrême, et des tourbillons de poussière nous enveloppaient. Le Roi m’offrit et me versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes douze heures eutières en voiture sans descendre mi moment. Ce qui me surprit, c'est que la Reine, Madame Elisabeth et madame de Tour/.el ne manifestèrent aucun besoin.
• Le jeune Prince lâcha deux ou trois fois de l'eau. C’était le Roi lui-même (pii lui déboutonna sa culotte et «pii le faisait pisser dans une espèce de grande tasse d’argent. Rarnave tint cette tasse une fois. On a prétendu que la voiture renfermait des commodités â l’anglaise. Cela peut être, mais je ne m’en suis pas aperçu. Une chose que je remarquai, c’est que Mademoiselle se mit constamment sur mes genoux, sans en sortir, tandis qu’auparavant elle s’était placée tantôt sur madame de Tourzcl, tantôt sur Madame Elisabeth.
» Je pensai que cet arrangement était concerté; qu’étant sur moi, on la regardait comme dans un asile sûr et sacré que le peuple, en cas de mouvement, respecterait.
• Nous marchâmes tranquillement jusqu'à Pantin. La cavalerie
qui nous avait accompagnes depuis Meaux et un détachement de celle de Pans nous servaient d’escorte et environnaient la voiture.
» Lorsque la garde nationale a pied nous eut joints un peu audessus de Pantin, il y eut un mouvement qui menaçait d’avoir des suites.
- Les grenadiers faisaient reculer les chevaux, les cavaliers résistaient, les chasseurs se réunissaient aux grenadiers pour éloigner la cavalerie. La mêler devint vive; on lâcha «le gros mots; on allait en venir aux mains; les baïonnettes roulaient autour «le la voiture dont les glaces étaient baissées. Il était très-possible qu'au milieu «le ce tumulte «les gens mal intentionnés portassent quehpies coups à la Reine. J'apercevais «les soldats qui paraissaient trèairrités, «pii la regardaient «le fort mauvais œil. Rientflt elle hit
apostrophée : » La b de g...., la p...., * criaient «les hommes
«•chauffés, ■ elle a beau nous montrer son enfant , on sait bien «ju’il n’est pas «le lui. " Le Roi entendit très-distinctement ce propos. Le jeune Prince effrayé du bruit, «lu cliquetis «les armes, jeta quelques cris d'effroi ; la Reine h* retint, les larmes lui roulaient dans les yeux.
* Rarnave et moi, voyant que la chose pouvait devenir sérieuse, nous mîmes la tête aux portières; n«ms haranguâmes, on nous témoigna de la confiance. Les grenadiers nous dirent : » Ne craignez rien, il n’arrivera aucun mal, nous en répondons, mais le poste d’honneur nous appartient. - C'était, en effet, une «pi «‘relie de prééminence, mais «pii pouvait s’envenimer, et «pii aurait pu conduire à des excès.
» Lorsque ce s postes furent une fois remplis par le* grenadier*, il n’y eut plus «le «lisputos : nous marchions sans obstacles , à la vérité très-lentement. Au lieu d’entrer dans Pans par la porte Saint-Denis, nous fîmes le tour «les murs et nous passâmes parla porte «le la Conférence.
« Le concfmr* du peuple était immense, et il semblait que tout Paris et ses environs étaient réunis «lans les Champs-Elysées. Jamais un spectacle plus imposai»! ne s’est présenté aux regards des hommes. Les toits des maisons étaient couverts d'hommes, de femmes et dYiifunts ; les barrières en étaient hérissées, h*s arbres en étaient remplis; tout le monde avait le chapeau sur la tète; le silence le plus majestueux rognait, la ganle nationale portait le fusil la crosse en haut. Ce calme énri-gicpie était quelquefois interrompu par les cris : Vive ta Nation ! Le nom de Rarnave et le mien «:taient quelquefois mêlés à ces cris, ce qui faisait l’impression la plus douloureuse à Madame Elisabeth surtout. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que nulle part je n’entendis proférer line
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parole <lcs«»bligeaiite contre le Roi; on se contentait «le crier : Vive la dation !
» Nous passâmes sur le pont tournant qui fut ferme aussitôt , ce «pii coupa le passade ; il y avait neanmoins beaucoup «le monde dans les Toileries, «le garde» nationaux surtout. Une partie des députés sortit de k salle pour être témoins du sjwctatle. On remarqua M. d’Orléans, ce «pii parut au moins inconsidéré. Arrivés en face de la grille d'entrée «In château, et au pied «le la première terrasse, je crus qu'il allait se passer une scène sanglant**. Les gardes nationaux se pressaient autour de la voiture sans ordre «*t sans vouloir rien entendre. Les gardes du corps qui «Paient sur 1«* siège ex«ntaienf l'indication, la rage «les spectateurs. On leur présentait des baïonnettes avec les menaces et les impr«:cations les pins terribles. Je vis le moment où ils allaient être immolés sous nos yeux. Je m’élance de tout mou corps hors de la portière; j’inrotpic la loi; je m'élève contre l’attentat afftyux «pii va <l«;»hnnorcr des citôvens; je l«*nr «lis qu'ils peuvent dejwendre ; je b* leur commande.* avec un empire «pii en impose ; on s en empare assez brus<prenient , mais on les protège et il ne leur est fait anrnn mal.
» Des députés fèmlerrt la foule, arrivent, nous *e«*ondcnt, exhortent , parlent ail nom de la loi.
» M. de la Favefte, «Inns le même moment , paraît à cheval au milieu «les baïonnettes, s’exprime avec chaleur; le calme ne sc rétablit pas, mais il est finale de voir qu’il n’existe aucune intention malfaisante.
» Orr ouvre les portières ; le Roi sort , on garde le silence ; la Reine sort, on murmure avec assez «le violence: les enfants sont reçus avec bonté, même avec attendrissement ; je laisse passer t«iut le monde, les députés accompagnaient; je clos la marche. Déjà la grilh* était fermée, je suis très-froissé avant d«* pouvoir entrer. Un garde nie prend au collet et allait me donner une bourrade, ne me connaissant pas, lorsqu'il est arrêté tout à coup; on décline mon nom , il me fait mille excuses. Je monte «lans le» appartements. Le Roi et sa famille étaient la dans la pièce «pii précède la chambre à conclier «lu Roi, comme de simples voyageurs fiitigués, assez uial eu ordre, appuvés sur «le» meubles.
• Une scène très-originale «*t très-piquante, c’est que Corollaire1 s’approchant «lu Roi, et prenant le ton doctoral, mitigé cepen- «lant par un peu «le bonté, le réprimandait comme tm écolicr : « N’avez-vous pas fait là, disait-il, une belle «guipée? Ce
1 On lit dans la marge, ces mot* d’uuc autre écriture : «C’est sans doute Corollcr du Moustoir, député de la province de Bretagne. ■
MÉMO! H ES DE l’ÉTION.
que c’eut cTéti*c mal environnp! Vous été» bon, voua êtes aime; mais voyez quelle affaire vous avez là! « Et puis il s'attendrissait ; ou ne peut se faire une idée de cette bizarre mercuriale ; il faut l’avoir vu pour la croire.
» Quelques minutes écoulées, nous passâmes, Muuhourg , llarnave et moi, dans l'appartement du Roi; la Reine, Madame Elisabeth V passèrent également. Déjà tous les valets y étaient rendus dans leur costume d'usage. Il semblait que le Roi revenait d’une partie de chasse ; ou lui Ht la toilette. Eu voyant le Roi, eu le contemplant, jamais ou n’aurait pu deviner tout ce qui venait de sc passer; il était tout aussi flegme, tout aussi tranquille (pie si rien u’eùt été. Il se mit sur-le-champ en représentation ; tous ceux qui l'entouraient ne paraissaient pas seulement penser qu'il fût survenu des événements (pii avaient éloigné le Roi pendant plusieurs jours et qui le ramenaient. J’étais confondu de ce que je voyais.
» Sous dîmes au Roi qu'il était nécessaire qu’il nous donnât les noms des trois gardes du corps; ce qu’il Ht.
» Comme j’étais excédé de fatigue et (pie je haletais de soif, je priai Madame Élisabeth de vouloir bien me faire donner des rafraîchissements, ce (pii fut fut à l'instant. Nous n'eûmes que le temps de boire deux ou trois verres de bière. Nous nous rendîmes ensuite auprès des gardes du corps que nous mîmes en état d’arrestation. Nous donnâmes ordre à M. de la Fayette de faire garder à vue madame de Tourzel; nous confiâmes à sa garde la personne du Roi. Il nous dit qu'il ne pouvait répondre de rien, s’il ne pouvait mettre des sentinelles jusque dans sa chambre. Il nous Ht sentir la nécessité que l’Assemblée s’expliquât clairement , positivement, à ce sujet . Nous le quittâmes en lui disant que c’était juste, et nous fûmes sur-le-champ à l'Assemblée pour lui rendre un compte succinct de notre mission. •
Note D. (loir paye 144.)
BULLETIN DES AUTORITÉS CONSTITUEES HEU. MES A CAEN, CUEF-LIEÜ DU DÉPAR- TEMENT DU CALVADOS. SÉANCES DES 22 et 23 juin 1793, l’an deuxième