‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 38 sur 61 · IG · texte numérisé non relu

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» Barère et Itobespierre qui sont connus pour les plus grands poltrons de la terre ?

» A mon sens, l’astuce est le caractère distinctif de Harère.

» Itobespierre n’est pas moins perfide que lui ; niais ce qui le distingue, c’est que dans le danger il perd la tète, il découvre malgré lui la frayeur qui le tourmente, il ne parle que d’assassinats, que de liberté perdue, il voit la République tout entière détruite dans sa personne, au lieu que Barère, plus dissimulé, sans être moins lâche, est toujours froidement atroce et conserve jusqu’à la fin l’espoir de réussir.

» Danton n’est pas plus courageux que ses deux collègues, mais rien n’égale son audace dans la prospérité ; il a une sorte d’éloquence populaire propre à enflammer les esprits et à les porter à des mouvements.

» Il est bon de lui donner dans ses discours toute la jactance d’un Catilina. Mais il est bon aussi que lorsqu'il croit le danger prochain, il forme un à parte avec un affidé intime, un projet d’évasion dans Je cas où les affaires tourneraient mal.

» Cela est d’autant meilleur que cela est dans la vérité la plus exacte.

» Hérault de Séchelles se trouve être un personnage intéressant, et c’est un des plus méprisables qu’offre l'histoire de la révolution.

» Pourquoi lui donner une passion vraie pour une femme vertueuse? Il était bien plus naturel et bien plus adroit de la faire brûler d’une flamme criminelle; cela était aussi bien plus conforme à son caractère connu. Qu’il cherche à abuser et à corrompre une fille jeune et belle, rien n’est plus dans ses mœurs ; qu’il feigne de l’intérêt pour elle, qu’il joue la vertu pour parvenir à ses fins, c’est la marche que suivent les hommes de son espèce.

» Cela ne nuit pas même aux scènes qu’il a ensuite avec lUffet. Il y a seulement quelques changements à faire

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dans l’esprit de ces scènes, changements qui loin de nuire à l'intérêt de la pièce pourraient l’accroftre, et qui surtout tourneront au profit de la vérité.

» Qu'on fasse de Raffet un honnête homme, rien de mieux. Qu’il connaisse Hérault de Séchelles, la vraisemblance n’est pas choquée. Qu’il soit son ami, c’est ce qui non-seulement n’est pas nécessaire, mais c’est ce qui n’est pas à propos.

» Ma is Haffet n’ignore pas qu’Hérault de Séchelles est un intrigant adroit toujours prêt à quitter le parti que la fortune abandonne, et à se ranger du côté du plus fort sans examiner le plus juste.

» D’après cette donnée, rien de plus facile à faire que le dialogue entre Haffet et Séchelles. ltatfet doit d’abord par bienséance lui parler justice, humanité, affecter de croire que ces sentiments ne sont pas tout à fait éteints dans son cœur, mais toucher ensuite la corde la plus sensible, celle de l’intérêt, et ici il ne manque pas de moyens. C’était l’instant où tous les départements paraissaient se lever et où il y avait lieu de croire que la perte des oppresseurs de la France était certaine.

» Séchelles se laisse d’autant plus facilement entraîner, qu’il nourrit toujours dans son cœur le projet de séduire Charlotte Corday, et qu’il se flatte de passer pour son libérateur si la contre-anarchie s’opère.

» Je ne voudrais pas alors ici, ni dans aucun cas, que Séchelles s’expliquât aussi clairement et aussi fortement contre les gens du parti auquel il paraît tenir, parce que ces explications ne sont pas naturelles à un homme de sou caractère ; il parle tou jours de manière ù se ménager une issue.

» Je ne ferais point périr Hérault de Séchelles à la manière de Séide dans Mahomet; '"pour mieux dire, je ne le ferais pas périr du tout. Ce fait est par trop opposé à l'histoire* . et je doute qu’on passât jamais cette licence à aucun auteur dramatique. Je suppose qu’on jouât la pièce, et que

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Séchelles fût présent au spectacle, coinbieo elle serait choquante ! Et d'ailleurs à quoi bon? Au premier coup d'œil, c’est un crime de plus à imputer aux scélérats qu’on se propose de rendre odieux. Mais ici ce ne sont pas les crimes qui manquent, et l’intérét que doit constamment inspirer Charlotte Corday, l'héroïue de la pièce, semble affaibli. Son sort glorieux est partagé par un homme indigne d’elle.

» (Ju’il y ait des mouvements à l’occasion de la mort de cette femme sublime 1 ; que les scélérats tremblent que ces mouvements ne tournent contre eux, que cette craiute soit sur le point de se réaliser, que le spectateur soit incertain de savoir si la victoire se déterminera pour le crime ou pour la vertu ; que les passions soient remuées par des tableaux auimés; que l’indifférence, l’égoïsme des gens

1 Ce mot peut paraître de la part de Pétion une sorte de réparation à l'égard de Charlotte Corday. Petion l'avait vue à Caen , et s'était conduit envers elle avec cette fatuité de bel homme qui est un des traits distinctifs du personnage.

On raconte, en effet, que pendant un des trois entretiens que Charlotte Corday eut avec Barbaroux dans le salon de l'hôtel de l'Intendance, Pétion entra et adressa en plaisantant quelques mots à la belle aristocrate qui venait voir des républicains. • Vous me jugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion, • répondit celle-ci oHcnsée; » un jour vous saurez ce que je suis. ■

Elle avait la conduite de Pétion sur le cœur. Dans sa lettre a Barbaroux écrite la veille de sa mort, le second jour de la mort de Marat, le second jour de la préparation de la paix, elle écrivait :

* J’avoue que ce qui m’a décidé tout à fait c'est le cou-

rage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés dimanche 7 juillet. Vous vous souvenez combien j’en étais charmée , et je ute promettais bien de faire repentir Pétion îles soupçons qu’il manifesta sur mes sentiments. « Esl-ce que vous seriez fâchée s’ils ne partaient pas? ■< me dit-il. Enfin, j’ai considéré que tant de braves gens venant pour avoir la mort d’un seul homme, qu’ils auraient manqué, ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de citoyens, il ne méritait pas tant d’honneur : suffisait de la main d’une femme. »

APPENDICE. 247

tle bien laissent le crime audacieux et fertile dans scs moyens de triompher, que la catastrophe avance d’une manière terrible, et que Charlotte Corday expire, il peut y avoir dans tous ces morceaux vivifiés par le sentiment et i’énergie , diriges avec art , nu grand intérêt que la vérité agrandit encore.

» Les personnages présentés ainsi avec leur vraie physionomie me paraissent produire beaucoup plus d’effet et remplir le spectateur tout à la fois d’indignation et de mépris. Le but de l’auteur est mieux atteint : plus ses personnages seront odieux et vils, plus ils seront vrais.

» Je ne sais pas aussi comment l’auteur a oublié un trait principal qui les caractérise ainsi que tous les scélérats ; c’est que ces hommes doivent avoir l’un pour l’autre le plus profond mépris, qu’ils doivent aussi avoir l’un de l’autre une défiance que leur immoralité inspire, que chacun doft craindre d’étre renversé par son rival , et que chacun doit vouloir une domination qui ne soit pas partagée.

» C’est dans des à parte, dans des confidences, qu’ils doivent réciproquement crayonner leurs portraits hideux aux yeux des spectateurs.

» L’auteur, à mon avis , n’a pas tiré de la mort de Marat le parti qu’il devait. Il me semble que Danton, Robespierre et Barère doivent en particulier s’en réjouir, mais combiner les avantages qu’ils en pouvaient tirer , convenir de lui faire décerner des honneurs divins , d’en faire le héros, le martyr de la révolution et le chef de leur parti.

» Voilà, au premier aperçu, les observations principales ; il en est de moins importantes et qu’on ne doit pas négliger.

» Plusieurs tirades ont une longueur démesurée , et par cela même manquent tout leur effet. A la représentation, il est nécessaire de leur dtmner une coupure plus dramatique, et cela n’est pas difficile.

» L’exposé que fait Barère de la situation de la France,

à l’ouverture de la pièce , est un exemple frappant de cette longueur qui serait fatigante pour le spectateur.

» Cette tirade néanmoins est généralement bien versifiée et remplie de beaux vers.

» FjC style n’est pas toujours assez élevé, et nous engageons l’auteur à faire , à cet égard , une révision sévère de sa pièce.

» Quand il aura fait les changements et corrections qu’il trouvera raisonnables, nous le prions de nous la faire repasser de nouveau , pour en faire un dernier examen très-attentif. »

En marge de ces observations , écrites de la main de Pétion, d’une écriture fine, sur un papier qui porte dans le haut quelques taches, on lit :

m Salut à nos amis que j’embrasse. »

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