‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 39 sur 61 · OBSERVATIONS DE BIZOT · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE BIZOT

S» non, bis utere mecum.

•• Mon ami ,

» Vous aurez aussi de moi quelques petites observations.

« J’ai lu d’abord votre ouvrage avec le plaisir que je trouve à tout ce qui se rapporte à nous ; chacun de nous le verra de même; mais si vous le destinez au public, il faut le refondre en entier, car il ne lui convient pas tel qu’il est.

. » Je ne m’attacherai point aux détails, pas même à la versification , ce n’est pas cela dont il s'agit, je porte mes observations sur le fond de la pièce.

» Famam se/juere : c’est le précepte d Horace; dans votre pièce, vous ne pouvez pas vous en écarter ; que signifient donc et les amours de Séchelles et la conjuration de Raffet, et le péril où se trouvent les oppresseurs de la

APPENDICE

France, et plus encore l'attendrissement de ce vil peuple de Paris? Rien de tout cela, mon ami, car rien de cela n’est vrai: que penserait Charlotte Corday, si elle se voyait représentée presque amoureuse de Hérault de Séchelles?

» 11 suffit de dire ce qui est, pour intéresser par le sujet de votre pièce.

» Je voudrais d’abord que votre scène se passât dans un cachot; on peut supposer que les commissaires de la Convention viennent l’y interroger, et sans beaucoup nuire à l'unité de lieu, on peut placer à la Conciergerie tous les changements de scène que vous croirez propres à donner du mouvement, de l’intérêt et de la chaleur à l’action de votre pièce , mais la scène ne peut pas être au Comité de salut public; encore moins Raffet et Séchelles y venir conspirer.

» Vous voulez faire une pièce en cinq actes, et pourquoi, si naturellement elle ne peut être qu’en trois? Mais il me semble que le lieu de la scène, étant à la prison même, vous fournirait des incidents plus intéressants, et plus nombreux, pour remplir votre objet.

» Surtout point d’amour: dans une pièce de ce genre, il n’est jamais bien , comme agent secondaire , dans une action théâtrale; mais bannissez-le surtout de la vôtre, il v est petit , il en dépare les beautés. L’inconvenance saule aux yeux.

» Je ne voudrais pas non plus «l’un grand nombre de personnages; l’intérêt se trouve trop partagé. Il ne doit y avoir de grand dans votre pièce que Charlotte Corday, rien de beau que ce qu’elle dit; et il faut avouer que vous n’avez pas suivi celte règle. Lisez le dialogue entre Danton et Charlotte, et vous m’entendrez bien.

» Vous ne vous êtes pas assez attaché aux caractères de vos différents personnages : cette partie doit être bien retouchée. Jugez Danton par ce qu’il est aujourd’huy.

» Mais surtout, je ne pense pas que l’action de Charlotte doive produire l’effet que vous imaginez sur les meneurs

de la France; la vérité est qu’elle leur a été fort utile, et qu’instruits par un premier exemple , celui de Le Pelletier, ils en ont su tirer un grand avantage; croyez que le meurtre de Marat a très-bien servi la cause de Robespierre, Barère et Danton, qui, d’ailleurs, ont été délivrés d'un rival très- dangereux, ou du moins très nuisible à leur ambition personnelle.

» Enfin , car je ne veux pas vous fatiguer de mes observations , je finis par vous en livrer une qui me parait tenir à l’art théâtral en général, et sur laquelle je serais bien aise d’avoir votre avis.

» J’ai entendu beaucoup blâmer les défauts prétendus de Shakespeare ; les Français surtout lui préfèrent les pièces de Racine, et cela doit être. Et pourquoi? C’est que celles de Shakespeare sont populaires, tandis que les autres ne le sont pas. L’exemple des Grecs ne détruit pas mon observation ; le peuple grec , extrêmement poli, avoit le goût épuré des gens du monde, pour lesquels était fait le Théâtre français de Paris. Quelle comparaison peut-on faire â cet égard entre la population de Paris et le peuple d’Athènes? Si celle-ci n’allait pas aux François, ce n’était pas que les places y fussent chères au parterre , mais les Boulevards lui plaisaient et devaient lui plaire davantage

» Cela posé , je demande : La pièce que vous faites estelle ou non populaire? Si oui, je vous engage à imiter celles de Shakespeare; elle fera le plus grand effet; montrez les hommes à nud; ne craignez pas de les introduire dans différentes conditions , tels qu'ils sont en effet. Les incidents se multiplient sans nuire à l’unité d'intérêt ; quant aux deux autres*, Shakespeare n’eût pas manqué de les sacrifier à la première.

» Vous jugerez ce qu’il vous plaira de cette observation que je vous abandonne, mais je tiens aux précédentes, car il faut la vérité en toutes choses.

1 Voir la note à la fin de l’Appendice, page !53.

* Unités, sans doute.

APPENDICE

» Adieu , je vous embrasse de tout mon cmur, ainsi que noire ami.

» P. S. Après avoir lu les observations de nos deux amis , j'ai voulu jeter au t'eu mou insignifiant billet , mais ils veulent que je vous l’envoie, et je cède avec plaisir. Si les autres vous font penser, j’aurai peut-être l’avantage de vous faire rire , et je ne sais lequel vaut mieux dans l’état où nous sommes. »

Telles sont les observations des trois amis sur la pièce de Salle.

Le ton, le point de vue en sont differents. Un endroit i>urtout est à noter: celui où ils parlent de Danton. Pétion ne voit en lui qu’un Catilina se ménageant une issue pour fuir au cas où les choses tourneraient mal. Buzot signale avec un mépris profond son attitude à la Convention, où il semble maintenant s’effacer devant Robespierre. C’est aussi le sentiment de Darbaroux. Ils avaient cru à la supériorité de Danton, et en le voyant se retirer peu à peu du gouvernement, ils laissent échapper un cri de colère et de déception qui [trouve que la défaite de Robespierre par Danton leur aurait ouvert une espérance que la victoire de Robespierre leur fermera. Danton était donc ou tond pour eux une chance de salut. La critique de Barbaroux est plus spécialement littéraire ; on sent daus celle de Pétion , cet homme si froid , si calme autrefois , les colères du proscrit ; il voudrait avant tout voir ses ennemis odieux. La critique de Buzot est celle d’un esprit judicieux, instruit, austère et triste. Un mot montre la hauteur de son àme. « Surtout point d’amour dans une pièce de ce genre; il n’est jamais bien, comme agent de conduite, dans une action théâtrale ; mais bannissez-le surtout de la vôtre; il y est petit, il en dépare les beautés. L in-

convenance sanie aux yeux. » N’est-ce pas bien là l’homme île l’amour héroïque?

Ht il a honte, dans sa situation, de porter son attention sur un tel sujet, d’exprimer des opinions si minces, si futiles, sur une oeuvre de fantaisie purement littéraire. Lui, le proscrit , lui , qui ne la reverra plus , qui n’a plus qu’une tombe à creuser pour y précipiter ses ennemis ou pour qu’elle l’engloutisse lui-méme, est-il possible qu’il se soit livré à ce badinage ! En vérité , il se trouve risible ; parce qu’il a cessé , pendant le temps nécessaire pour écrire ces trois pages, de se déchirer la poitrine avec ses ongles, il lui a semblé qu’il avait dit faire rire ses amis!

Depuis l’entrée de Barbaroux dans la vie politique, sa destinée s’était trouvée liée à celle de Pélion et de Buzot. Les mêmes efforts, les mêmes idées, les mêmes ennemis les avaient précipités dans la même ruine. Proscrits tous trois le 2 juin, tous trois se retrouvèrent à Caen, puis coururent les hasards qui les réunirent à Saint-Emilion. Désormais, ils ne devaient plus se séparer : la mort même allait les réunir presque le même jour.

Cette communauté de doctrines et de destinées nous a paru un motif pour joindre aux Mémoires de Buzot et de Pétion les Mémoires de Barbaroux.

Les Mémoires de Barbaroux ont été publiés pour la première fois par M. Ogé Barbaroux, en 1822, dans la collection des Mémoires sur la Révolution, de Berville et Barrière. Ils comprennent les cinq chapitres de la deuxième partie : chapitres H à vi inclusivement. — La première partie avait été écrite en Bretagne, à Quimper, où Barbaroux, Hiouffe et Louvet avaient trouvé un asile chez M. de la Hubaudière. C’est là que Barbaroux «'tait tombé malade de la petite vérole.

Cette première partie des Mémoires a été perdue ; avant d’essayer d’y suppléer le mieux qu’il nous sera possible, nous allons reproduire des fragments d’une lettre écrite

A PPEMDICE.

jiar M. de la Huliaudière aîné et que M. Ogé Barbaroux a publiée, en 1822, à la suite de sa Notice sur son père, M. de la Ilubaudière raconte comment, au milieu de quelles circonstances cette première partie a disparu.

« l’ne lettre écrite de Bordeaux par Duchâtel à mon père, fut interceptée et imprimée. Ce fut notre perte. Mon père, obligé à son lourde prendre la fuite, » — Barbaroux et ses amis s’étaient embarqués de Brest pour Bordeaux, — « ne tarda pas à devenir également la victime de ses ennemis. Moi-méme je fus forcé de me sauver deux fois dans la haute Bretagne, et je ne dus probablement mon salut qu'au 9 thermidor.

» C’est pendant ces absences que ma mère , effrayée des visites domiciliaires que l’on faisait 1 sans cesse, confia à un ami de mon père , ingénieur en chef du département , les M. ■moires de Barbaroux , qu’il avait eu grande partie rédigés pendant son séjour chez nous, et que je lui ai souvent entendu lire avec le plus vif intérêt.

» Nous croyons avoir sauvé ce manuscrit précieux. Mais cet ami avant aussi eu des craintes pour lui-méme , et pouvant payer de sa tète le dépôt qui lui avait été fait, si on l’eilt trouvé chez lui, se décida, dans un moment de crise, à le briller. Nous dénaturâmes aussi, par le conseil de nos amis, quelques effets restés chez nous, et que je n’avais pu portera votre père au moment où il s’embarqua. »

1 Non» avons adopté dans ce volume l’orthographe courante, bien que Pétion , Ituzol eussent l'habitude d'écrire l'impartait avec un o : étoit. alloil, plaisoit, devoit. Mais les manuscrits de cette époque se partagent pour ainsi dire entre les deux orthographe» C'est ainsi que dans la lettre de Montesquiou qu'on trouvera plus loin (page» 288 et suivante») l'imparfait est toujours écrit avec un a: était, allait, etc. Nous avons donc pu, pour la commodité de la lecture, adopter ici cette orthographe, qui est aujourd'hui celle de tout le monde, sans commettre un anachronisme grammatical.

FR A GMEjNTS POÉTIQUES.

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