CAPRICE A MES AMIS
Mou esprit est plein de folies,
Il est inconstant et léger.
Jadis dans ses tendres oryics Il ne parlait «pie de s'aimer;
Aujourd’hui de beaucoup moins sage,
U se mêle de le jurer.
Mais jurer est-il bien d’usage?
Ce mot peut-il se proférer?
Eli! (pie m’importe le langage!
C’est le cœur seul qui doit parler;
Et malgré le Vatican même.
Malgré scs foudres cl scs cris.
Moi... je jure à mes bons amis Que de tout mon cœur je les aime.
Barbaroux n’aurait pas osé jurer à une belle, mais il jure hardiment à ses amis qu’il les aime. On voit que, dés cette époque, il affectait de traiter l’amour bien légèrement. C'est le langage à la mode.
Veut-on connaître les occupations studieuses , la présomption aimable du jeune étourdi ? Voici des vers a M. S... sur une dispute, « faits en impromptu, » ne manque pas d’ajouter Barbaroux. Défions-nous des impromptu de poète autant que des improvisations d’orateur. Au surplus, le badinage qui suit n’a pu coûter beaucoup de peine :
Dans un traité d'astronomie J’avais égaré mon bon sens.
Le ciel voulut qu’en compagnie On parlât du calme du temps.
Je voulus, selon ma manie,
Faire voir que j’étais savant,
Et j'avançais fort méchamment Que Mercure était aphélie,
Alors qu’il doit être autrement, ün abbé, pétri de génie.
De raison et de sentiment ,
Qui folâtre avec la saillie Comme Iris avec son volant ,
Mc dit assez loyalement Que j’errais dans ma scolie,
Et je n'en convins nullement.
Je poussai même la folie Jusqu'à vouloir qu'auparavant On consultât l'astronomie De mon bon ami Faulian.
Sur quoi l’on remit la partie A jour certain et compétent.
Moi... pendant ce temps de férié,
Laissant tout ouvrage savant ,
Je consultais mon seul génie;
Et lors le cas embarrassant
JEUNESSE DE B A R 8 A ROUX
Devint pour moi plaisanterie ,
Et je m'en voulais grandement D’avoir en bonne compagnie Attaqué l’abbé sottement.
EnHii le jour (lu jugement Arrive, et déjà ma partie Requiert justice au parlement.
J’entre; mai» jamais «le ma vie Je n avais été si tremblant;
Enfin I a uf* liste académie Me condamne unaoimement .
Et laisse à notre abbé présent I.e soin de punir ma folie.
Il s’en acquitta joliment ;
Car, oubliant l’étourderie Que j’avais faite en lui parlant ,
U prit mon cours d’astronomie Et m’eu mit un de sentiment.
Moi qui croyais qu’en Arcadie Mon jufje serait m’exilant.
Je lui jurai que pour la vie Je serais sou ami constant,
Et rappelant ma poésie,
Je fis ces vers légèrement.
Pour preuve de l’étourderie.
Du pardon et du sentiment.
Nous nous rendrons à la prière que Barbaroux adresse à M. de Villeneuve, le suisse du temple de l’Amitié; nous excuserons les négligences de ces vers, bien loin d’en faire un crime à un jeune poétereau dont la muse est trop souvent facile pour être bien correcte. — PoETERK.tr veut dire mauvais poète, observe en marye Barbaroux.
Il n’était pas possible, en tout cas, d’y mettre plus de rondeur, moins de pédantisme et de prétention.
Dans le dossier que nous avons sous la main, précieuse» reliques de cette ardente et courte vie, les impromptu se mêlent aux épftres, les épltres aux couplets.
Il ii y a ni effort ni originalité. Il faut que le passe-temps ne devienne pas le travail , et que la muse accorde bien
DOCUMENTS INEDITS.
vite ce qu'on exige d’elle, image des rapides et fugitives amours. Notre poète écrivait à un certain Lefebvre, qui parait avoir été un des maîtres ou des conseillers de sa jeunesse :
...Pour moi, je vous aime toujours De l'amitié la plus sincère.
Et je fiiis pour vous tous les jours La prière à Dieu mon père.
Or, devine/ quel est ce Dieu,
Ce Dieu digne de mon hommage;
Ce n’est pas celui qu’en ce lieu On adore dans une image;
C’est le Dieu qui créa l’amour.
Les jeux, les ris et la tendresse.
Le Dieu qui forma ma maîtresse Plus belle que le plus beau jour;
Je le connais dans ses ouvrages.
Dans les beaux yeux de ma Cliloé,
Et dans les cœurs tendres et sages Des bons amis qu'il m*a donnes;
Je le connais dans ce que j’aime Comme dans tout ce que je sens.
Je le vois dans un beau visage Eblouissant par sa blaneheur,
Sous une gaze un peu volage Je reconnais le créateur.
Je sens la présence divine De ce Dieu juste et bienfaisant Lorsque sagement j’examine Ce qu i] a fait de séduisant , etc. , etc.
Ces citations ne sout pas inutiles pour faire connaître l’esprit et le caractère du jeune homme. Mais de ce que Barbaroux célébrait en vers la morale épicurienne de Voltaire, il ne faudrait pas conclure qu’il se soit laissé absorber par elle. Sa vie est, dès cette époque, singulièremeut remplie, comme elle le fut jusqu’au dernier momenl. Il donne ses journées à l’étude du droit, il travaille chez un procureur, son beau-père, M. Glial vet ; ses soirées, il
ÎCO
les consacre au* sciences, vers lesquelles il se sent porté par une puissante vocation : à la minéralogie, à la physique, à la philosophie.
n C’était le temps où les phénomènes de l’électricité venaient d’étre expliqués par Franklin. Barbaroux en étudia les effets dans la médecine, inventa un électromètre, et correspondit à dix-sept ans avec les auteurs du Journal de physique. Plusieurs mémoires de lui, contenant des observations justes et des découvertes intéressantes, furent insérées dans ce recueil.
s Sa bisaïeule lui avait laissé en héritage une petite terre située au village d’Ollioules, près de Toulon. Ce village est adossé à de hautes montagnes, célèbres sous le nom de Vaux d’Ollioules. Ce sont de grandes masses calcaires terminées par trois montagnes volcaniques. La propriété de Barbaroux était située sur le penchant de l'une d'elles. La beauté pittoresque du site, l'admirable vue qui s'v déploie, l’inspirèrent, et ses plus beaux vers furent écrits à Ollioules, ou inspirés par le souvenir de ce beau lieu. Mais, à cet élan rapide, succédèrent les réflexions de l’observateur. Barbaroux, qui avait été conduit à l’étude de la minéralogie par la recherche des effets de l’électricité sur les verres naturels et les pierres, parcourut ces volcans éteints, les décrivit d’une manière plus exacte que ne l’avait fait M. de Saussure, et publia ses observations dans le Journal de physique. »
La reproduction de ce morceau , qui a paru dans le Journal de physique, où on peut le lire, n’aurait ici aucun intérêt, mais il n’en est pas de même de l’Ode sur l’électricité, à laquelle M. O. Barbaroux fait allusion plus haut, en disant que le séjour d’Ollioules inspira à son père ses plus beaux vers. L’Ode à l’électricité répondait à une double attraction de la jeunesse de Barbaroux : l’amour des sciences , le goût des vers. L’enthousiasme de la nature enflamma l’enthousiasme de la poésie. Dès que ce sujet se fut emparé de l’imagination de Barbaroux, il la
passionna, il l’exalta. L’impression fut profonde, et énergique fut la volonté de ne pas laisser une trop grande distance entre l’idée et les mots appelés à l’exprimer. Barbaroux a écrit son Ode plusieurs fois; la première fois probablement pendant son séjour à Marseille, avant les événements qui le jetèrent dans la carrière de la politique A cette première rédaction se trouvent jointes de nombreuses variantes, toutes de sa main. La dernière fois, ce fut en Bretagne, pendant sa convalescence de la petite vérole. A moitis'de supposer que le proscrit en avait conservé sur lui une copie, ce qui est bien peu vraisemblable, il faut croire qu’il écrivit de mémoire l’Ode dont Cambry a eu connaissance et qu’il a publiée dans son Voyage dans le Finistère, tome II, p. 30Î). Au moyen des manuscrits de Barbaroux qui nous ont été confiés, nous avons pu compléter cette production poétique, la meilleure peutêtre qui soit sortie de la plume d’un Girondin. La strophe a du mouvement ; la chaleur n’y est pas toujours seulement dans la forme, dans l’exclamation et l’interjection; la flamme jaillit çà et là de la pensée elle-même. Quelques images sont dignes de la grandeur du sujet. Quant aux autres, elles trahissent sans doute quelquefois l’ambition du poète; mais une ode vaut bien un sonnet, et puisque le sonnet vaut à lui seul un long poème, il fout bien du temps pour l’écrire. Ce temps a pu manquer à Barbaroux. Quant à ses efforts, ils sont attestés par les nombreuses variantes que nous reproduisons.