ODE
Il tlUait au néant d'enfanter la nature.
Quelle est celte clarté brillante Qui tout à coup frappe mes sens Et qui rapide et vacillante Ne perce l’air que par élans?
Triste avant-coureur d'un orage, C'est un feu qu’un sombre nuage Lance en grondant du haut des airs.
Feu sacré! reçois mon hommage, Ma main va t’en tracer le gage A la lueur de tes éclairs *.
Le Dieu qui forge le tonnerre ,
Qui tient notre sort dans ses mains, Vient-il épouvanter la terre Et punir les lâches humain»?
Non... ce fon qui dans l’air s'élance N’est que le jeu de sa puissance *,
1 Voici des variantes :
C’est un feu qui sort d’un nuage :
Devant lui tout parait trembler.
Feu sacré! lance dan» mon Ame Un trait de ta divine flamme;
C'est de loi que je vais parler.
« Cette première strophe, dit Barbaroux en note, me parait lâche, incorrecte, surchargée de mots inutiles; je ne vois guère que les derniers vers qui méritent d'être conservés, ainsi que la tournure de la strophe nécessaire pour amener celles qui suivent. Voyez le cahier des variantes. ■
* Variante :
Il vient d’éclater à nos yeux,
Et ce Dieu grand semble nous dire :
Mortel, c'est pour que tu l'admires Que je l'ai placé dans les deux.
Ces deux premières strophes sont remplacées dans l’ode que publie Cambry par celle-ci qui nous paraît plus faible que les précédentes :
Le bruit effrayant du tonnerre Ébranle la voûte des airs,
La nuit enveloppe la terre,
Et les vents soulèvcut les mers.
Quel spectacle a frappé ma vue!
L'éclair embrase l'étendue ,
Il agite les cléments ,
Ah! quaud tout s'émeut, tout s’enflamme,
Feu sacré, passe dans mon Ame,
Je te consacre mes accents.
Ce n'est pas la le feu vengeur!
Mortel, vois la main <|ui le guide Et dans ton orgueil stupide Ose douter de sa grandeur.
Des flancs de ce nuage sombre Cent fois plus rapide qu'un trait 1 * * * * * * * L’éclair, suivi d’éclairs sans nombre.
S’élance, luit et disparaît.
Sa course inconstante et mobile9,
De nos jours image terrible ,
A l'instant commence et finit ;
Et déjà la foudre est à terre Quand sou éclat, clans l'atmosphère,
Eu longs roulements retentit.
Tel qu’un serpent que sollicite L’ardente saison des amours Siffle, s'entrelace, s’agite,
Fuit, et revient par cent détours,
Tel, et bien plus rapide encore,
Des rivages où naît l’aurore A ceux où le soleil s’enfuit.
L’éclair dans sa vaste carrière Se peint en longs traits de lumière Sur le crêpe noir de la nuit *.
1 » La foudre vient de la terre, qui est le réservoir commun
de la matière électrique. Cette vérité physique n’était pas connue
ou du moins n’était que soupçonnée avant le Père Ce savant
physicien publia, dans le Journal de physique, un excellent mé-
moire dans lequel il démontre par des faits que la foudre s’élève
plus souvent de terre qu’elle ne tombe du ciel. Ce passage de la
matière électrique m’a paru digne d’étre mis en vers, et si l'expli-
cation que j’en donne n’est pas vraie, on ne peut pas du moins lui reprocher de n’étre pas poétique. « {Note de Barbaroux,)
9 Variante de Cambry :
Sa courte fugitive , errante ,
De not jours image frappante ,
A l'instant, etc., etc.
* Variante de Cambry ••
Tel, dan» la terreur qui l’agite Au son de» instruments guerriers,
O feu subtil, âme du monde.
Bienfaisante électricité,
Tu remplis l'air, la terre, l'onde ,
Le ciel et son immensité.
Tout s'anime par ta présence.
Ahî dis-nous quelle est ton essence?
Es-tu le principe immortel
Par qui tout se nient, tout respire,
Le feu qui m’anime, m'inspire,
Ou le souffle de l’Éternel?
Homme orgueilleux, de la nature En vain tu cherches le secret ,
Est-ce à toi, faible créature,
De savoir tout ce que Dieu sait?
Non, c’est en vain que tu médites :
Le ciel a fixé les limites Où ta raison doit expirer.
Vois... c’est l’ouvrage de ton maître.
Ne cherche pas à le connaître,
Il te suffit de l'admirer * !
Suis-moi dans les plaines du vide.
Mortel! sur le trône des airs,
Vois ce feu moteur: il préside A la marche de l'univers.
Astres, dont une main puissante Sema cette voûte éclatante.
Parlez, qui vous h suspendus?
Ah ! sans cette force immortelle, Roulant dans la nuit éternelle,
Les inondes seraient confondus.
Le cerf bondit, se précipite.
Fuit, revient par mille sentiers;
Tel est, plus fugitif encore.
Des rivages où naît l'aurore A ceux où le soleil s'enfuit.
L'éclair dans sa vaste carrière Sillonne en longs traits de lumière Le crêpe sombre de la nuit.
• Variante de Cambry :
Ce feu soumis à la pui*sanc«*
Échappe à tou intelligence,
Tu dois te taire et l'admirer.
Ces corps qui dans leur course immense Traînent leurs cheveux argentés,
La tner qui revient et s'élance Sur (tous) les bords qu'elle a quittes;
O feu, tout cède à ton empire,
Depuis l’insecte qui respire Jusqu’à Franklin qui t'asservit.
La mort, hélas! c'est ton absence. Reviens, source de l’existence,
Reviens, ou l’univers périt.
O Dieu, l'instant de la vengeance Arrive; déjà l’éclair luit,
La foudre pari, elle s'élance,
Roule, tombe... et s’évanouit.
Que vois-je? quel nouveau prodige?
Ah ! quelle est la main qui dirige Le feu sacré de l’Éternel ?
Ce feu s’éteint, la foudre expire.
Un fil le conduit et l'attire,
Et c’est l’ouvrage d'un mortel !
Ainsi donc la foudre est domptée.
Franklin, tu désarmes les cicux,
Et ta main, nouveau Prométhée, Arrache le tonnerre aux dieux.
Tu dis : que la foudre obéisse A cette flèche protectrice:
La foudre obéit à l’instant ,
Et conduite sans résistance Elle vient mourir en silence Au pied de l'insecte rampant.
Ah ! ne crains pas que de ta gloire Le temps efface quelques traits;
Le temps respecte la mémoire Des hommes grands par leurs bienfaits; Et tandis qu’au sein des ténèbres U plonge ces brigands funèbres Dont le inonde a subi la loi.
Franklin , sa puissance cruelle Ainsi que la foudre éternelle Doit s'anéantir devant toi.
Cependant cet obscur nuage A cessé de lancer scs feux ,
Ce fer a dissipé l'orage Et mis le caluie dans les cicux.
Toute la nature est tranquille.
Et l'air que de son aile agile Le zéphyr pousse mollement,
Tout resplendissant de lumière Se peint sur l'humide paupière En vagues d'azur et d’argent '.
Ailleurs, quel spectacle terrible!
L’éclair enfante des volcans,
La teiTC tremble, un gouffre horrible S'ouvre, et l'Etna vomit ses flancs ;
La lave a percé les montagnes.
Et dans les paisibles campagnes A roulé scs torrents de feu ;
Messine n’est plus... 6 nature!
Tu frappes; — l'homme en vain murmure,
Son trépas pour toi n'est qu'un jeu.
Céleste agent , de ta présence Quand tout ici-bas nous instruit,
Méconnaitrai-je la puissance De l'Etre incréé qui te fit?
Inconcevable météore !
Non, ce n’est pas toi que j’adore,
Loin de moi cette folle erreur ;
Porté sur tes ailes de flamme ,
Je m'élance aux cieux, et mon àme Va rendre hommage à ton auteur.
Cette dernière strophe est l’inspiration de l’exil et du malheur. — Dans le brouillon que nous avons sous les yeux, Barbaroux a consacré plusieurs strophes à chanter les phénomènes de l’électricité, dont la science a su faire un jeu. Ces vers sont évidemment le premier jet de sa veine poétique. Quelques-uns attendent la rime correspondante qui doit les compléter, d'autres sont à peine sur
1 Celte strophe manque dans Cambrv.
DOCUMENTS INEDITS.
leurs pieds. Mais ils ne manquent pas de mouvement et d’éclat dans leur divagation poétique, et nous avons cru, malgré leur incorrection, pouvoir les reproduire.
Esclave, malgré sa puissance,
Le feu vengeur de l’ Éternel Cède, obéit sans résistance A la voix d’un faible mortel.
Nollet, que la Hamme environne,
Aux gens du peuple qu’il étonne.
N’est plus un homme, c’est un dieu. —
Fixé sur un cristal fragile,
Où Matembrok l’a transporté.
Il paraît éteint, immobile,
Ce n’est plus 1* électricité. —
Arrête! quelle erreur te guide,
Mortel, sous le cristal pertide L’éclair repose, il va partir. —
Ainsi Dieu sc cache en lui-même;
Loin de nous, l'Être suprême Existe , et l’ingrat doit frémir.
Ici, dans la main d’Hippocrate,
Il soulage l’huiuanité;
Là , dans une terre ingrate Il porte la fertilité.
De sa puissance bienfaisante La terre à l’aurore naissante Présente un sublime tableau ;
Pénétré de sa douce Hamme,
Ce globe a retrouvé sou àmc ,
Car la nuit était son tombeau.
Tantôt, en Hamme purpurine,
Ce feu sort d’un vase éclatant ;
Tantôt sur la main enfantine Il fait sautiller un volant;
Amusant quand l'art nous l'assure, Grand dans les mains de la nature ,
Sl’>8 JEUNESSE DE BARBAROUX.
Fougueux lorsqu’il est arrêté,
Toujours actif, inépuisable ,
Créateur toujours admirable.
Tel est le tèu que j'ai eliauté.
Nous nous sommes étendu avec quelque développement sur ce côté du caractère et de l’esprit du jeune homme , parce qu’il est le moins connu. La nature avait richement doté Barbaroux ; un corps robuste et de grande taille ; une physionomie charmante, line et spirituelle, dont le portrait, que nous avons fait graver en tête de ce volume, pourra donner une idée; un caractère affectueux, franc, aimable; un cœur plus propre à l’amitié solide et dévouée qu’à l’amour constant; une parole ardente et sympathique; une plume qui tournait aussi facilement un rapport administratif qu’un madrigal ; enfin, un esprit également apte à goûter l’agrément d’un badinage et à s’élever aux plus hautes spéculations de la science et de la politique,... il avait ce qui est agréable et ce qui est beau, ce qui est fort et ce qui est grand, ce qui charme les femmes, subjugue les hommes, entraîne les multitudes.
Mais ces qualités naturelles et ces talents ne portent au dessus des autres hommes qu’autant que l’ambition pousse à en tirer parti et que les circonstances la favorisent.
Barbaroux avait, comme on dirait aujourd’hui, la volonté d’arriver ; mais il cherchait la voie. « Passant successivement de chez son beau-père dans le cabinet de M. Lejourdan, avocat distingué de Marseille, et à l’école de droit d’Aix , il acheva de se former par la connaissance des grands modèles. L’éloquence flatteuse de Pascalis, le discours nerveux de Gassier, l’abondance de Portalis, lui apprenaient chaque jour quelques-uns des secrets de l’art oratoire. C’est à ces études qu’il dut sans doute de paraître sans désavantage, quelques années plus tard, à côté des orateurs de la Convention.
» A peine eut-il fini l’étude du droit qu’il résolut d’achever ce qu’il appelait son éducation. Il sollicita de sa mere
DOCUMENTS INÉDITS. SHU
et obtint la permission de faire un voyage de quelques mois à Paris. Il ne fut point y chercher des plaisirs bruyants, mais des hommes célèbres , et l’instruction qu'on recueille auprès d’eux. « {Note de M. O. Barbaroux .)
Ce que faisait Barbaroux à cette époque , ses goûts , ses projets, ses désirs, ses occupations, nous les connaissons par lui-méme, par sa correspondance avec sa mère. On v voit l’ardeur impétueuse du jeune aiglon qui veut sortir du nid, gagner les grandes plaines du ciel, et auquel bientôt l’horizon paternel ne suffira plus. La mère inquiète ne croit pas que le bonheur soit si haut ni si loin. Mais ses timides raisonnements, ses craintes anxieuses ne retiennent pas le jeune audacieux. Comme son imagination travaille! Quelle fiévreuse ardeur! Tantôt, c’est une invention qui va l’enrichir et enrichir la France entière. Heureuse chance ; astre bienfaisant , fée de son berceau qui conspire pour son bonheur, même contre sa mère! Les places viennent le chercher; un Barbaroux lui tombe du ciel qui va le faire son héritier, parce qu’ils ont le même nom, bien que n’étant ni parents ni amis. Voilà ce que nous apprend une lettre d’Ollioules du 22 octobre 1787. Le jeune homme est radieux. Il est content de lui , content de tout le monde. Son soleil intérieur lui donne le plein épanouissement du bonheur et fait mûrir, du petit domaine d’OIiioules, je ne sais combien de moissons qui l’ont rendu riche ; si riche qu’il se prend à sourire en pensant à l’humble condition de son père. Pardonnons-lui cet éclair d’orgueil : il avait à peine connu celui auquel il ne voulait pas être comparé. Mais un mois plus lard (lettre du 15 novembre) il n’est plus question ni de l’invention merveilleuse, ni du testament. L’effervescence s’est calmée; on est revenu aussi à d’autres idées ; je suis dans mon bon sens et je n'ai pas la fièvre , dit-il. Et encore entendons-nous. La fièvre a passé, la rage d’ambition reste; on ira à Paris, coûte que coûte. « J’ai dit à ma mère que je ne voulais point être procureur. » La lettre est écrite au beau-père le procu-
JEUNESSE DE B A II B A R OU X
reur. On ne veut point être procureur, parce que cet état ferait trop souffrir, mais on veut gagner fardent nécessaire pour aller à Paris. « Je vous demande une place dans votre étude et les mêmes appointements que j’avais; ...je travaillerai vivement , je prendrai sur mon sommeil , je plaiderai , je ferai des mémoires , et ce n’est que lorsque j’aurai reçu de l'argent et payé mes dettes que je partirai pour Paris. » — Le 22 juin, nous le trouvons è Paris. Sa lettre à sa mère est pleine de vives et tendres expressions. Jamais amant n’a trouvé pour sa mattresse des paroles plus brûlantes. Le jeune homme veut devenir riche, puissant , mais ce n’est point pour jouir en égoïste de sa fortune : « Votre image est toujours devant mes yeux; vous êtes, ma bonne mère, l’idole de mon cœur, et quand je serai parvenu au point que je désire, je couvrirai celte chère idole de mille présents et de mille caresses. » Mais que fait-il au juste à Paris? La mère voudrait le savoir; elle demande à être instruite des moindres particularités , des démarches, des espérances, et surtout des résultats. Voilà bien la curiosité importune des mères! L’orgueil du jeune homme se révolte. « Soyez de toute tranquillité sur ma conduite, sur mes actions. Je ne ferai jamais rien qui ne soit bien conforme aux principes de la plus saine morale. » 5 juillet 1788. Sa susceptibilité s’offense de quelques expressions qu’il attribue probablement aux suggestions du beau-père. L’union de madame Pons avec le procureur (lhalvet n’a pas été sans nuage, puisqu’elle fut rompue par le divorce. Sans doute l’homme positif blâmait l'équipée du jeune homme qui avait voulu aller à Paris au lieu de prendre à Marseille une étude de procureur. Barbaroux lui attribuait certain refus d’argent , certaines paroles qui, à ses yeux, contrastaient avec les preuves de tendresse vive et confiante qu'il avait toujours reçues de la mércqu il adorait. Le sang du jeune homme bout dans ses veines ; sa nature méridionale éclate dans la lettre île septembre 1788 : fière nature, vive, emportée, ne supportant
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pas uu reproche ou même un soupçon injurieux, mais honnête, aimante et dévouée. La mère et le fils ne se sont jamais fait d’autres blessures que les deux lettres échangéej en cette circonstance. Il fallait que le cœur du fils eut cruellement saigné pour qu’il en sortit des paroles dont Barbaroux était lui-même étonné, mais ce cœur meurtri n’en restait pas moins à sa mère et il était tout à elle.
La paix fut d’ailleurs bientôt faite. Une lettre du beaupère répara l’effet produit par celle qu’il avait dictée peutêtre à sa femme, et Barbaroux signa la réconciliation et l’oubli, le 18, en exprimant à Chalvct ses sentiments de reconnaissance. Mais il persiste à vouloir passer encore quelques mois à Paris. Il n’y a pas jusqu’à présent réussi comme il l’avait espéré ; il était du dernier mieux avec le neveu de M. de Brienne, il devait avoir une place ou tout an moins un appartement à l’Ecole des mines; mais M. de Brienne n’est plus ministre ; voilà tous ces beaux projets à vau l’eau. N’importe, Barbaroux n’est pas homme à se décourager; d ne veut point s’expliquer; il prétend ne pas soulever le mystère, même pour sa mère et son beau-père, qui couvre ses desseins, mais il a des raisons plus que puissantes pour prolonger son séjour ici. I)u reste, tous deux doivent se tranquilliser, il aime trop la Provence pour que la manie être écrivain puisse le retenir à Paris. Il n’en dira pas davantage. Sans avoir l’humeur bien difficile, M. et madame Pons-Chalvet pouvaient ne point se montrer parfaitement satisfaits de l’obscurité des renseignements et des explications qui leur étaient donnés.
Au surplus, voici ces lettres. Elles sont écrites à l’àge des ardentes passions, au milieu de déceptions qu’on ne veut point avouer; il y a à y faire la part de l’àge et de la souffrance dans certaines expressions trop vives. Mais nous les publions telles qu’elles sont, parce que Barbaroux est un personnage historique, et que l’histoire à laquelle sa vie appartient n'a de valeur que celle qu’elle reçoit de la vérité. I.a lecture de cette correspondance de famille ne diminuera
pas la sympathie qui s’attache au plus séduisant, à l’un des plus courageux champions de la Gironde.