A MA MÈRE
OUioulet, 22 octobre 1781.
Ce n’est qu’en relisant une seconde fois votre dernière lettre, que j’ai pu déchiffrer ce que vous me disiez de l'aimable Antoinette. Je suis plus satisfait que personne qu’elle soit entièrement rétablie, et vous ne pouviez pas me donner une nouvelle qui me fût plus agréable. Sans doute, vous ne m’avez pas oublié auprès de ma tante Fabre et auprès de M. Dallct ; je ne sais si mes dernières lettres contenaient des compliments pour eux , ainsi que pour ma tante Roson ; ce qu’il y a de certain , c’est que mon intention était de leur en faire de bien affectueux, et vous l’aurez remplie, cette intention, si vous avez suppléé à une petite absence de mémoire.
Plus je lis vos lettres, et plus je vois que vous ne m’entendez pas, et que vous ne rendez pas justice à mon pauvre cœur.
Pourquoi chercher à mal inteqiréter mes desseins, lorsque je ne cherche qu’à vous rendre heureuse? Y a-t-il de la folie à faire usage des talents que la nature nous a départis? Dois-je enfouir ceux que m'a donnés le Créateur, lorsqu’il se présente un beau champ pour les faire valoir? Je ne cherche pas les places qui viennent me chercher, et lorsque vous priez le bon Dieu de me faire désister de tous mes projets, il me favorise dans mes recherches de la manière la plus éclatante. J’ai fait la semaine passée une découverte par laquelle ma pauvre petite campagne va renchérir tout à coup de dix mille francs, et cette découverte, qui va épargnèr au Roi près d’un demi-million toutes les années, me rendra au moins six raille livres de rente , si l’on me met à la tète de l’établissement que je projette, ce qui semble assez naturel, puisque je
DOCUMENTS INÉDITS, sais l'inventeur et que je ne manque pas de protections. Si je ne suis pas nommé, j'aurai fait le bien de mon pays, et je n’aurai rien perdu , puisque ma campagne vaudra toujours dix mille francs de plus. Si vous étiez capable de raisonner de sang-froid, comme j'ai raisonné avec le médecin Burel , je vous prouverais que tous mes projets sont pesés avec sagesse, et que leur réussite n’est pas douteuse, par cette seule raison qu’ils sont tous avantageux et trèsavantageux à l’Étal.
Vous me comparez à mon père ; je dois du respect à sa mémoire, mais, au fond, que faisait-il, et quelle était l’éducation qu’il avait reçue? Je dois à celle que vous m’avez donnée et à un travail constant de connaître bien des choses inconnues à la plupart des hommes. On serait bien malheureux, si la science ne servait à rien ; l’homme qui en a doit en profiter pour s’élever plus haut que les .autres. A.u reste, d’après le nouveau plan que j’ai formé, mon séjour sera toujours à Marseille ; si je vais à Paris, ce sera l’affaire de trois mois, et, comme vous le peusez bien, ce ne sera pas de ma bourse que je tirerai l’argent pour le voyage.
Quand je vous ai dit que le ciel me favorisait, je n’avais pas tort ; mon voyage à Ollioules va me valoir un héritage. Vous ne devineriez pas comment ; le voici : il y a depuis quelque temps à Ollioules un nommé Barbaroux, avec lequel nous ne sommes pas parents. Ce Barbaroux est entiché de laisser son bien à quelqu’un qui porte son nom ; il a pris une belle amitié pour moi, et, pour tout dire, il a déclaré hier à ma grand' mère qu’il allait faire un testament en ma faveur. Cet homme honnête peut avoir de biens fonds douze à quatorze mille francs. Mon voyage me vaudra cet héritage , et , comme vous voyez , mes pas n’auront pas été perdus. Dites maintenant que je ne suis pas heureux ; je le serai peut-être au point de faire faire à madame Ganteaume un tour pareil ; je vais la voir cette semaine, et je ferai tout pour l’enchanter. Ne lisez pas à
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tout le monde cet article de ma lettre. Le temps , qui me presse un peu, me force de tinir ici ma lettre ; croyez, ma bonne maman, que je sais trop bien ce qu’est ma mère pour ne pas l'aimer à l’idolâtrie ; criez , clabaudez contre moi, je n’en serai pas moins le plus tendre des fils, et, quand le ciel, qui me protège, m'aura mis à ma place, je vous dirai : ma mère, vous ne vouliez pas cela, j’en savais bien la raison , mais je feignais de la méconnaître. Ce que je suis, je vous le dois, et c’est vous qui m’avez donné les petits talents auxquels je dois ma fortune.
Votre fils, B.
Mes compliments fi mon beau-père, à M. Dallet, à Roson, à Mion et à toute la famille.
15 novembre 1787.
Je n’ai point oublié votre commission, mon cher beau-, père, et, le second jour de mon arrivée, j’ai été voir M. Bcaussier à son château de Montauban. Malheureusement, ce n'est point ce M. Beaussier qui doit aux hoirs de Bernard Nicolas. C’est M. Beaussier de la Chantasse, dont le château est à la Seine. Lorsque les temps toujours pluvieux auront changé, je ferai quelques courses aux environs, et j’irai voir le débiteur des hoirs Nicolas. J'ai reçu de la part de son cousin, M. Beaussier de Montauban, des honnêtetés infinies. 11 m'a fait dîner a son château, où se trouvent de fort aimables Marseillaises ; nous avons parlé de ma mère, et j'ai beaucoup de compliments à lui faire de leur part, ainsi qu’à ma tante Roson, qu’il se rappelle avoir vue, le soir que nous vînmes coucher, de la campagne du médecin Burel, au château de Montauban.
Les temps ne me favorisent pas dans mon expédition , cependant, malgré la pluie, j’ai été voir à Toulon le médecin Burel. Il faut que je vous dise que le jour même de mon arrivée , je fus coucher à la campagne. Le perruquier François, qui m’accompagnait, m'apprit qu’il était venu la
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veille un homme de considération et d’utj grand mérite, que le médeciu Burel accompagnait partout ; ce savant était venu visiter les volcans d’Ollioules, par ordre du ministre.
Je crus que sa connaissance pourrait m’ëtre utile, et en homme actif, j’expédiai dans la maison de l’oratoire une lettre au médecin Burel. La réponse m’apprit que ce savant venait de partir ; elle était remplie d'honnêtetés, et finissait par une invitation, le premier jour que j’irai voir Toulon. J’y fus avant-hier; le médecin Burel est un homme de beaucoup de mérite ; nous nous enfermâmes dans son cabinet, où nous eûmes une conversation de quatre heures. Je dois dire qu’il fut plus que content de moi, puisqu’il voulut que le jour même je prisse la poste pour aller joindre à Nice M. de Tbouveoel, qui est le savant en question. 11 me disait, pour m'encourager, que M. Thouvenel me verrait avec satisfaction , que je l’accompagnerais dans le voyage qu’ii va faire à Naples avec la duchesse de Brissac, et qu’il ne m’ en coûterait rien. Je lui dis que je n’avais ui linge ni argent ; il me répondit en m’offrant vingt-cinq louis, ajoutant qu’il rendrait à M. de Thouvenel un service essentiel, et que certainement il recevrait de sa part de grands remerciements. Je fus combattu quelques instants; mais, pensant ensuite à la peine, au chagrin même que donnerait à ma famille un départ si précipité, je refusai ses offres obligeantes. M. Burel in’a promis pour Paris des lettres importantes, il m’y accompagnera peut-être. C’est à lui que je voudrais que ma mère s'adressât, pour savoir si je fais une folie. Il m’a présente à ce qu’il y a de mieux à Toulon, et j’ose dire que je m’en suis fait un bon ami.
J’ai reçu la lettre de ma mère ; il est possible qu'Arbaud et Gabrieilis aient pensé comme elle; mais il faut entendre les deux sons ; si ma mère veut, nous les prendrons pour juges , et certainement ils ne seront pas de son avis après m’avoir entendu. Je dis plus : il u’est pas un homme raisonnable qui puisse dire autrement, car, enfin, je suis dans mou bon sens, et je n’ai pas la fièvre.
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J’ai dit à ma mère que je ne voulais pas être procureur, cet état me ferait trop souffrir, et je n’y ferais pas fortune, très-certainement. Je suis avocat, je dois rester tel ; mais, je vous en fais juge : que sont nos avocats dans notre ville? rien, ou du moins il faut longtemps avant qu’ils puissent parvenir. Voyez Gignoux, est-il bien riche? cependant il a passé toute sa vie à travailler péniblement dans son cabinet; je n’aurai jamais son mérite, et je gagnerai encore moins : irai-je à Aix? mais cent de mes confrères me passeront sur le corps, il me faudra vingt ans avant de les atteindre, et puisque la nature, si avare d'ailleurs à mon égard , m’a donné un talent déterminé pour les sciences, puisque ces sciences peuvent conduire à la fortune par un chemin plus rapide, pourquoi ne le suivrais-je pas? Ma mère me cite pour exemple le Chevalier, mais c’est un militaire, et les militaires sont peu récompensés en France. Je lui cite, moi, les Grognar, les Gaulion, et tous les ingénieurs dont elle a vu elle-même commencer la fortune. Lorsque l’homme aime l’étude, qu’il travaille, et que, d’ailleurs, il a quelques talents, il est toujours certain de réussir. Si j’étais poète, on pourrait craindre que je mourusse de faim, mais ce n’est pas là mon métier, et, d’ailleurs, voici une raison qui doit tranquilliser ma mère.
J’ai vingt ans, et, à cet âge, peu d’hommes ont fait ce que j’ai fait; que peut-on craindre de moi? que je perde mon temps? à cet âge, il est permis d’en perdre ; que je. mange mon bien? oh ! c’est une autre affaire; il me faut de l’argent, si l’on veut que je travaille, et, si l’on est forcé de m’en donner, je ne mangerai pas le mien. Après tout, un voyage à Paris est nécessaire pour former un jeune homme. Si j’ai le talent de me faire payer le voyage et de ne pas dépenser un sou, ne doit-on pas me louer? ce n’est pas une fredaine que je fais, c’est une spéculation. Au reste , la réussite est certaine dans mes projets , et elle l’est tellement, que je viens d’écrire au chevalier qu’il
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peut se préparer à venir me rejoindre. Je ne suis pas tout à fait un enfant, je sais ce que je fais. Encore un mot.
Pour vous prouver, à vous et à ma mère, que je ne suis pas égaré , voici mon plan : je vais retourner à Marseille avant la fin du mois. Je vous demande une place dans votre étude, et les mêmes appointements que j’avais. Je travaillerai vivement, cela me retardera , n’importe ; je prendrai sur mon sommeil pour travailler à autre chose. Je plaiderai, je ferai des mémoires, et ce n’est que lorsque j’aurai de l’argent et payé mes dettes que je partirai pour Paris. Cet argent dépensé, on m’en donnera encore, ou, si l’on ne m’en donne plus, je reviendrai à francs étriers, et j’aurai le plaisir d’avoir tait un voyage aux dépens du Roi , sans avoir perdu mon temps , car alors j’aurai vingt et un ans , âge où l’on est encore au collège. Le temps et le papier ne me permettent pas de vous en dire davantage; quand vous m’aurez entendu vous serez de mon avis, et, malgré vous, malgré ma mère, je vous ferai passer une vieillesse bien heureuse. L’argent ne vous coûtera rien, et je le gagnerai pour vous, sans qu’il m’en coûte beaucoup.
Votre beau-fils, Barbaroex.
■24 mai 1 "88
Ma ut' re ,
Je suis à Lyon depuis deux heures, et je n’ai rien de plus empressé , ma bonne maman , que de vous annoncer mon heureuse arrivée , car je prévois que vous devez être beaucoup en peine. — Les deux rivières , la Durance et l'Isère , m’ont épargné ; j'ai traversé le Rhône pour aller voir à Tournon mon ami Aubert de l’Oratoire qui m’a fait mille amitiés. J’en ai reçu à Aix , à Valence , à Vienne, de la part de quelques savants que je connaissais de réputation , aussi mon voyage a été très-peu dispendieux , et il aurait été infiniment agréable si j’avais pu me livrer à la joie ; mais en quittant une bonne et tendre mère , en quit-
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tant sa famille, ses amis, tout ce qu’on a de plus cher, peut-on ne pas verser des larmes'? Vainement l’idée d’une fortune brillante vient me bercer dans mes rêves, la doulenr est au fond de mon âme, et si j’avais l’esprit faible, je crois que j’aurais le inal du pava.
Une chose m’a navré de douleur en arrivant à Lyon : j’ai couru à la poste, point de lettre de vous, point de lettre de Bertrand ! Ma mère , mes amis veulent donc m’oublier? Il vous eôt été si aisé de m’écrire! le courrier arrivant plus tôt que la diligence, je saurai maintenant comment vous vous trouvez, et en quel état se trouve ma pauvre tante, car je ne vous cache pas qu’en partant j’ai prévu un orage , j’ai vu qu’il était près d’éclater, et je suis parti avec un double regret , celui de vous quitter et celui de vous laisser dans l’affliction. La peine où je me trouve est aujourd’hui extrême , et malheureusement pour moi , vous ne pouvez plus m’en tirer qu’à mon arrivée à Paris. Je compte partir dans deux ou trois jours ; votre réponse, si vous m’écriviez , ne me trouverait pas à Lyon , et si vous aviez quelque chose d’intéressant, de consolant à me marquer, adressez votre lettre directement à Paris, à M. Barbaroux, avocat en la Cour, poste restante, à Paris.
Mes amis Bertrand et Castelin sont chargés chacun de faire une revue dans ma chambre, M. Bertrand pour mes papiers, et M. Castelin pour mes minéraux. Ils vous débarrasseront de tout ce qui remplit ma chambre, laissez-Ieur emporter ce qu’ils voudront , excepté ce qui est dans mon armoire fermée; il y a cependant quelques objets que Castelin peut prendre pour me les envoyer quelque jour, et pour abréger ce détail , vous pouvez leur laisser faire tout ce qu’ils voudront, je leur ai déjà écrit sur cet objet, et ces deux bons amis ne s'écarteront pas de la mission que je leur ai donnée.
Castelin me fera tenir mes caisses par la voie de M. Chalvet , le commissionnaire. Recommandez-les-lui bien. Il sait comment s’y prendre. Quant à la caisse qui contient le
thon, et le paquet des religieuses, comme ils ne pèsent pas cent livres , l’ami Castelin sera obligé de les mettre ensemble dans une caisse avec d’autres choses que je lui ai indiquées. — Si le paquet des capillaires embarrassait, vous le rendriez aux religieuses. — Aujourd'hui je ferai toutes leurs commissions pour Lyon.
Je vous recommande singulièrement de mettre dans vos lettres un article relatif à ores tantes. Assurez bien la tante Roson qu'en travaillant pour moi je travaille pour elle , et que le jour le plus beau de ma vie sera celui où je pourrai lui rendre ce que je lui dois. C’est dans sa maison, auprès de ma bonne grand’ inère, que j’ai reçu les principes de la bonne morale ; elle m’a fait ce que je suis , et ce n’est pas par les sentiments seuls de la reconnaissance que je dois lui payer ses bieufaits. L’amitié que j’ai pour elle s’étend sur toute ma famille. Désirez bien fortement que je réussisse , et vous verrez de quoi votre fils est capable.
Je vous charge de dire mille choses agréables à mon beau-père ; je ne lui écrirai que lorsque je serai rendu à Paris. Si vous avez quelque chose de particulier à me dire , ou qni soit assez peu important pour ne pas mériter une lettre de votre part, vous n’avez qu’à le dire à Bertrand, qui en deux mots me le marquera dans ses lettres. Ayez soin de ne pas employer du gros papier. Bertrand est mon procureur fondé pour toutes nies affaires , et vous pouvez vous adresser à lui quand vous aurez besoin de savoir quelque chose.
Vous recevrez sous ce pli une lettre pour M. Ramel , médecin à- la Ciotat, qu’il faudra faire jeter à la poste, le plus tôt possible ; vous en recevrez , je crois , la réponse dans peu, il faudra la remettre à l’ami Bertrand qui l’ouvrira, et s’il y a quelques lettres de recommandation avec celle-là, Bertrand les arrangera proprement et me les enverra à Paris, avec le résumé de ce que contiendra la réponse de M. Ramel. Je fais cela pour éviter des frais de poste.
Ne manquez pas de voir M. Brochier, allez même chez lui pour qu’il écrive aux personnes qui doivent me donner des lettres ; malgré sa bonne volonté , comme je le crois fort occupé, il pourrait se faire qu’il m’oubliât, ou du moins qu’il néglige d’écrire.
A Paris je dois porter de grands coups, il faut préparer mes batteries, et tous mes amis doivent agir à la fois. Rappelez-vous cette commission; voyez, je vous le répète, le père Brochier, et ne lui donnez de repos que lorsqu’il vous aura remis les lettres pour M. de Montmorin et pour les autres personnes de considération qui peuvent m’étre utiles à Paris. Que ces lettres soient bien fortes!
Il ne faut pas que vous oubliiez les dames Chapus, pour les remercier de ce qu’elles ont fait pour moi auprès de M. de Peynier et de M. de Saint-Jacques. La boite qui est sur la cheminée est pour papa Arnaud, auprès duquel vous m’excuserez beaucoup.
Vous disiez que je n’aurais pas soin de mon linge, cependant je n'ai sali qu’une paire de bas , un mouchoir de cou, deux chemises et un mouchoir à moucher. J’en ai tout le soin possible, parce que je sens la nécessité de le conserver; demain j’en ferai une revue générale.
Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ma bonne tante Roson et Mion bonne. Des compliments à mon beaupère, à M. Dallet , à ma mie Isabeau, des caresses aux enfants. Je vous aime de toute mon âme.
Lyon, le 24 mai 1788.
Barbaroux.
Reboul était chargé de retirer de chez madame Pache le beau polypier que vous vouliez mettre sur votre table de marbre; si vous le voyez, dites-lui de remplir cette commission le plus tôt possible.
Si le paquet que M. Ramel m’enverra était volumineux, vous me le feriez dire par Bertrand , et je lui indiquerais une adresse franche pour me le faire parvenir.