CHAPITRE III
L’Assemblée constituante, après avoir offert au monde le spectacle sublime d’une réunion de sages travaillant au bonheur des hommes , venait de se déshonorer par la révision de la constitution. L’intrigue et la peur avaient fait perdre la plus belle occasion de fonder la république sans effusion de sang, lorsque le Roi, parjure à ses serments et prisonnier du peuple à Varennes, n'uvait plus aucun cœur qui fût à lui. L’hUrigue et la peur rédigèrent , après le massacre du Champ de Mars, cette constitution qui donnait au peuple le désir, au Roi le moyen de la détruire, et qui, par conséquent, devait crouler sous les efforts de tous les deux. C’est encore la peur qui venait de faire décréter la réunion d’une législature, lorsque la politique des réviseurs semblait présager une plus longue durée du corps constituant. Il n'est pas un seul événement dans la révolution auquel les passions basses n’aient concouru comme les vertus fortes, et celui-là connaissait bien le peuple français qui, pour l’armer contre la tyrannie, imagina le conte des brigands et lui fit peur.
L’Assemblée législative, dès son début, indiqua la mesure de sa faiblesse : après avoir décrété qu’on ne donnerait pas au Roi le titre de majesté , elle rapporta son décret le lendemain. L'indignation nie fit écrire quelques feuilles dans lesquelles je prouvais par la eon-
MÉMOIRES DE RARBAROÜX.
stitution que le seul titre de Roi des Français appartenait à Louis XVI. Cet écrit m’est cher, parce qu’il fut l’occasion de ma connaissance avec François de Neufchâteau. Je viens de lire que les dominateurs l’ont fait enfermer à l'Abbaye avec Champfort et Barthélemy Ils proscrivent donc tous les talents. Les vertus aimables de ces trois philosophes , les infortunes et la frêle santé du premier, le patriotisme attachant du second, qui, certes, avait fait plus d'une conversion, et le Voyage d’Anacharsis, ouvrage immortel du troisième, n’ont pu leur faire pardonner le malheur d’avoir de l’esprit et une raison clairvoyante.
Bientôt il s’éleva, entre Martin, député des Bouchesdu-Rhône, et Mourailles, qui lui succédait à la mairie
1 Coite déclaration semblerait devoir nous donner la date approximative de l'époque où cette partie des Mémoires a été écrite. L'arrestation de François de Neufchàteau bit annoncée dans la séance de la Convention du 3 septembre 1793. La veille, Barthélemy avait été conduit aux Madelonnettes (et non à l’Abbaye), comme Chamfort. C'est donc dans la première moitié du mois de septembre que Barbaroux aurait pu écrire ces lignes. — Mais deux indications qu’il fournit lui-jfléine doivent faire rejeter cette date.. D'abord il dit expressément (p. 301, N. B.) que la première partie des Mémoires et le premier chapitre de la seconde ont été composés en Bretagne et ne sont plus en sa possession. Si cette deuxième partie avait été composée également en Bretagne, elle y serait évidemment restée dans les mains sûres dépositaires de la première. Barbaroux dit dans le chapitre vi en parlant de son fils :
■ Une année presque entière a* est écoulée sans que j’aie pu savoir ce qu’il est devenu- Vit-il encore! etc. » Il avait quitté Paris dans le courant de juin 1793; depuis, il n'avait pas eu de nouvelles de son fils. En supposant qu’il écrivît ces lignes au mois d'avril, il s’était écoulé près d’une année entière. — Faut-il admettre que le deuxième chapitre des Mémoires a été composé au mois d’octobre ou de novembre 1793, le sixième au mois d’avril 1794? L'aisance du style , l'égalité du ton , la liaison des faits, semblent pourtant indiquer que les Mémoires sont l’œuvre d’un seul jet, qu’ils ont été écrits sans interruption.