‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 49 sur 61 · SI · texte numérisé non relu

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<le Marseille, une dispute qui donna lieu à de grandes injustices. Des lettres de Martin, trouvées ou interceptées, prouvaient qu’il soutenait encore le régiment suisse d’Ernest, dont les plus jeunes officiers avaient récemment troublé la ville, et qu'il n’aimait ni les clubs ni Chabot. Cette dernière opinion , si elle était fondée sur la crainte des excès dont il était facile de prévoir que certaines sociétés et Chabot seraient les partisans, était très-juste ; la première ne l’était pas. On jugea l’une par l’autre. Mouraiiles et ses partisans ne virent que la justification des Suisses, les cluhistes que les sarcasmes contre les clubs, et chacun cria. Aux cris succédèrent les persécutions; on persécuta tous les amis de Martin, et il fut impossible à ceux même (pii jouissaient de la confiance publique de rien dire dans une affaire qui aurait dû naturellement se terminer par un accommodement.

Cette brouillerie de Marseille avec son ancien maire la priva d’un défenseur sinon éloquent, du moins trèspropre aux affaires ; aussi ses intérêts commencèrent dès lors à souffrir. Granet ne pouvait rien ; et parmi les autres députés du département, Deperret, étranger à des questions commerciales par son éducation, et Antonelle par ses goûts , étaient incapables de défendre ses droits. On se proposa dès lors de m’envoyer à Paris, en qualité de député extraordinaire, et bientôt les circonstances nécessitèrent cette députation.

Il s’était formé dans la ville d’Arles ùn foyer de contre-révolution : les patriotes étaient fugitifs, les aristocrates retranchés. L’assemblée électorale de 1791 avait bien fait quelques tentatives pour dissoudre ce noyau, mais la cour les avait rendues vaines par des proclamations ; audacieux de leur impunité, les rebelles

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s’étaient empurés de la tour Saint-Louis , seule défense d’une des bouches du Rhône , et de la pouvaient favoriser la descente des ennemis, tandis que les papistes d’Avignon et du Comtat, les fanatiques de Nîmes et les révoltés de Jalés auraient favorisé leurs progrès dans l’intérieur. Marseille s'alarnin de cette coalition et la dénonça ; elle dénonça le directoire du département, qui n’avait rien fait pour l’empécher : elle dénonça les injustices particulières de ce corps administratif sur une foule d’ohjets, et le conseil général de la commune nous chargea, Loys, officier municipal, et moi, de porter ces dénonciations à l’Assemblée législative.

Nous partîmes le 4 février 1792. Loys n’avait pour vertus civiques qu’une grande exaltation : d’abord gendarme, ensuite avocat, puis fou, enfin révolutionnaire, il s’était jeté d’Arles à Marseille dans l'espoir d’y trouver une tribune, des places et de l’argent; tandis que son frère, par le même motif, suivait une carrière contraire et se mettait à la tête des aristocrates arlésiens. Au reste il n’avait aucune opinion politique; mais ambitieux, il avait retenu de ses lectures ce qui pouvait flatter son ambition, et il pensait très-sérieusement il la dictature, au protectorat, au triumvirat, institutions qui, selon lui , convenaient fort à la nation française. Sans les travers de cet homme, mon voyage; quoique très-rapide , aurait été fort ennuyeux.

Le premier jour il ne m’entretint que de son aptitude aux (fraudes places , et me récita tous ses ouvrages sans en excepter un madrigal à une comédienne, et un discours à M. l'évêque. Il me soutint ensuite que la constitution de Rome avec son sénat aristocratique et ses plébéiens délibérant dans les rues et sur les toits, comme au temps des Gracques, était la constitution la plus phi-

losophique, et que le peuple fronçais, pour être heureux, devait foire la guerre o tous les peuples, depuis les Turcs jusqu’aux pauvres Lucquois : je riais encore de toutes ces folies quand nous arrivâmes à Paris.

Nous parûmes à lu barre : Loys lut la dénonciation de la commune, à laquelle il avait joint une dénonciation contre son propre frère. Les uns croyaient que c’était héroïsme, les autres barbarie; ce n’était au vrai qu’un jeu, car peu de temps après, Loys, très-malade par suite de son inconduite , me quitta précipitamment pour aller dans le Midi, où tout fermentait, favoriser l'évasion de ce même frère qu’il avait accusé. Après cette fugue, les Marseillais ne voulurent plus le voir; il ne reparut dans la ville que lorsque l'anarchie y dominait ; il la quitta lorsque l’ordre y renaquit, et, guidé par son impulsion vers la dictature, il vint à Paris se faire membre du comité révolutionnaire du 31 mai, participer à l’arrestation des députés, et s’offrir en otage avec quelques autres brigands pour la sûreté de ces honoruhles proscrits , comme si le crime pouvait jumais répondre de la vertu.

Je restai donc seul chargé des affaires de Marseille. Un premier décret manda le directoire du département des Bouches-du-Rhône à la barre, et sauva le Midi, car la majorité des membres de cette administration favorisait ouvertement les révoltés d’Arles. Un second décret déclara cette ville en rébellion ; mais trop tardif, il ne servait qu’à légaliser l’expédition révolutionnaire par laquelle Rebecqui, membre du conseil général du département , avait détruit ce foyer de conspiration.

Longtemps avant mon départ pour Paris, je n’avais cessé de peindre aux corps administratifs les dangers que courait l’ancienne Provence par la révolte d’r.ne

ville maîtresse de la navigation du Rhône. Depuis mon arrivée, je ne cessais de tenir le même langage dans toutes mes lettres; et certes, il était permis de croire aux projets contre-révolutionnaires des Artésiens, lorsqu’on les avait vus s’emparer de la tour Saint-Louis, et enrégimenter dans leur ville les misérables fanatiques, dévastateurs de Nîmes et des campagnes de Jalès. J’avais publié dèux Mémoires pour dévoiler les attentats de cette faction qu’on appelait la chiffonne , du nom de la maisoii où s’assemblaient ses chefs , ou peut-être parce qu'elle avait adopté pour signe de ralliement un petit siphon , que les pavsans appellent chiffon ; signe que les hommes portaient en or ou en argent à la boutonnière, et les femmes de qualité sur leur sein, au milieu d’un entourage de diamants. D'AntonelIe venait aussi de publier un écrit qui lui fit pardonner son long silence; mais des mémoires ne remédiaient à rien. Rebecqui le sentit et marcha contre Arles.

La révolution n’offre pas d’entreprise plus hardie. Il y avait à Aix un régiment suisse qui pouvait s’opposer au passage des Marseillais, ou se joindre aux troupes rassemblées dans Avignon pour les prendre en queue. On résolut de désarmer ce régiment, et on le désarma. Je ne sais qui conduisit cette première expédition : on assure que les Marseillais n’étaient guère plus de mille hommes. Mais on disposa si bien les canons , on occupa des postes si avantageux, que le régiment suisse d'Ernest, après avoir inutilement parlementé, mit bas les armes, et que ses officiers rendirent leurs épées. Il faut louer Pujet de Rarbantane , qui commandait à Aix , d’avoir empêché l’effusion du sang. Le Roi le destitua , mais applaudi par l’Assemblée législative, il ne tarda pas à reprendre son commandement. Tel fut l’effroi de la

cour à la nouvelle de ce désarmement, qu’on fit marcher de suite vingt-deux bataillons contre les Marseillais. Pourtant M. Gabier de Gerville, ministre de l’intérieur, m’avait assuré peu de jours auparavant que M. de Narbonne ne pouvait lui fournir un seul régiment pour l’envoyer contre Arles rebelle. On a dit que M. Cahier de Gerville était un honnête homme : je le veux ; mais c’était de cette honnêteté qui s’obstine à ne jamais voir le mal, ou qui s’enveloppe de petites formes pour s’excuser de ne l’avoir pas réprimé.

C’était fait des Marseillais si, fiers de leur victoire, ils avaient couru sur les Arlésiens. La prudence les fit retourner dans leurs foyers, où ils emmenèrent le directoire du département. Le conseil général s’était assemblé et s’occupait de la conspiration d’Arles : on nomma Rebecqui et Bertin commissaires pour examiner l’état de cette ville, en les autorisant à requérir des gardes nationales pour leur sûreté. Rebecqui requit quatre mille hommes, cinquante pièces de canon et six barques pour remonter le Rhône, armées de canons de vingt-quatre. Il prétendait que toutes ces forces étaient nécessaires pour la sûreté des commissaires ; et bravant Wigenstein qui rassemblait douze mille hommes au Pont-Saint- Esprit, bravant la forte garnison d’Avignon et ses contre-révolutionnuires, et les chiffonistes d’Arles, et les fanatiques de Nimes, n’écoutant aucun ordre supérieur, ne répondant à aucune lettre, ni des généraux, ni des commissaires du Roi, ni des départements voisins, renversant tous les obstacles, il s’avança fièrement sur la* ville d’Arles et la réduisit. Déjà les ministres croyaient voir Rebecqui aux barrières de Paris, et les ignorants de cette ville, qui sont en grand nombre, demandaient si la flotte arriverait par la Seine.

Cependant je poursuivais, devant lesmomités des rapports et de sûreté générale, la punition des conspirateurs. Le district, la municipalité d’Arles, les commissaires du Roi étaient mandés à la barre; et tous lessoirs, dans les conférences des comités , je me trouvais à coté de mauvais citoyens qui défendaient leur cause par le mensonge et n’étaient que trop appuyés par les députés feuillants, plus exacts aux séances que les autres. Il n’v avait que deux administrateurs du district et trois officiers municipaux dont la conduite fût louable-; je me félicite de les avoir défendus et de leur avoir feit accorder depuis, par la Convention, une juste indemnité : je suis sûr qu'ils ne m’ont pas oublié; mais je- n’en puisdire autunt' des autres Arlésiens connus- sous le nom de Monaidiers. Pour eux j’ai, pendant deux mois, suivi lesconférences chaleureuses des comités, qui se terminaient souvent par des rixes, dans l’une desquelles Grangeneuve, assailli par Jotineau, faillit perdre la* vie: Pour eux j’ai dépouillé plus de quinze cents pièces, j’en ni établi les concordances, et dressé le tableau analytique, ouvrage sans lequel il'était impossible de faire umrapport. Avec eux j’ai entretenu dans ce temps une correspondance,, où je ne leur parlais pas seulement de leuroause, mais de tous leurs intérêts et des moyens de réparer les maux dè lëur gnerre domestique. Je m’étais- attaché à- eux comme un frère à ses frères1, comme un -ami à ses- plus chers amis ; et cependant , lorsque les anarchistes de Marseille m’ont proscrit, il ne s’est pas élevé dans Arles une voix pour- son défenseur, au- contraire Arles a adhéré à la proscription, et, comme si l’on eût craint que je rendisse encore à ce pays quelques services, ses administrateurs ont refusé de me donner des renseignements, lorsque je me suis occupé du dessèchement de

ses marais, de l’exploitation de ses salines, de sa navigation aux bouches du Rhône toujours encombrées par les sables, et d’un projet de canal pour joindre Arles à> Marseille , et les mettre en communication , par les fleuves, avec la mer d’Allemagne. Je me serais vengé de cet oubli en plaidant encore , dans la Convention , la cause des patriotes artésiens, en leur faisant accorder tout ce qu’exigeait la justice. Non , je ne me détacherai jamais de ces Monaidiers que la persécution avait rendus si intéressants. Heureux s’ils ne sont pas devenus euxinémes persécuteurs , et si , dans les agitations de la guerre civile, cette colonie de Marseille que j’appelais la mienne, tant elle m’était chère, n’a pas cessé d’aimer la vertu et de ha'ir la tyrannie.

Marseille désirait que Wigensteiu ne commandât pas l’armée du Midi , je l’obtins du ministre de Grave, et Montesquieu- fut nommé pour le remplacer. J 'étais encore chargé d’une foule de réclamations sur lesquelles j’écrivis des mémoires; mais les comités de l’Assemblée législative travaillaient peu, et, dans la Convention, on ne ne s’est occupé que de Paris et de ses volontés, suns rien faire pour soulager la misère des départements. Marseille, surtout, n’a pas été favorablement écoutée, parce qu’on était jaloux de sa gloire. Ce qu’elle a obtenu, je l’ai arraché, non par la force de la raison , mais par le sentiment de la honte dont je ne cessais de couvrir les éternels adulateurs de la commune de Paris.

Je donnais quelques soins encore à la cause des malheureux Avignonnais. Jamais hommes ne se déchirèrent avec plus de fureur; j’ignore qui commit des excès plus cruels, ou des satellites de Rome, ou des soi-disant patriotes , tous également altérés de sang , et si les massacres du maire de Vaison, enterré vivant, et de l’Es-

cuyer, déchire an pied des autels , offrent quelque chose de moins épouvantable que la boucherie de la Glacière. Une seule pensée m'avait frappé : c’est que pour punir tant de crimes, il fallait couvrir d'échafauds Avignon et le Comtat. L’amnistie était nécessaire; et l’on pouvait d'autant moins se dispenser de la décréter, qu’il ne paraissait pas exact en principe d'appliquer les lois françaises à des attentats commis avant la réunion d’Avignon à la France. Je fis sur ces hases un discours aux Jacobins. Le lendemain, Lasource, Yergniaud, Guadet, parlèrent à l’Assemblée législative dans le même sens , et avec tant d’éloquence, que l’amnistie fut prononcée. Je pourrais me plaindre aussi de l’ingratitude des Avignonnais qui se taisent lorsque leurs défenseurs sont proscrits : mais les guerres civiles ont détruit dans ce pays tous les sentiments généreux et toute idée de morale. Il semblait que les maux d’Avignon devaient finir avec l'amnistie; mais la rage révolutionnaire de ce pays n’était pas éteinte. L’anarchie et les troupes de Cartoux l'ont encore dévoré; les eaux do Vaucluse ont roulé des cadavres. Il n’y a plus sous ce beau ciel de retraites pour les philosophes, ni de bosquets pour les amants; il n’y a plus de Laure ni de Pétrarque : les rochers, les bois, les maisons de plaisance, tout y porte les traces du sang et du feu, tout s’y peint avec les caractères du crime et de la mort. Malheureux Sahathier, auront-ils rcspectéton asile? Poètes, vous n’avez plus rien à chanter sur cette terre; je la quitte pour décrire les événements les plus mémorables de la Révolution.

MÉMOIRES DE BARBAROÜX.

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