‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 5 sur 61 · PROSCRITS A CAEN · texte numérisé non relu

PROSCRITS A CAEN

Les Mémoires de Pétion donnent de curieux détails sur la situation des représentants du penple à Caen, sur la part qu'ils prirent à l’insurrection départementale. Ils

1 Les Souvenirs de t histoire ou le diurnal de la Révolution française, tome I, p. 239.

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ne disent rien d’ailleurs qui soit en désaccord avec ce qu’ont écrit de leur côté Meillan, Louvet, Gardenbas, et, de nos jours, un témoin des événements, M. Vaultier, dont les souvenirs ont été publiés avec des notes intéressantes par M. Mancel '. En résumant leurs relations, et en les rapprochant de celles de Wimpffen , Puisaye et autres, sur certains points suspectes à bon droit, on arrive à ces conclusions :

L’organisation insurrectionnelle du Calvados est antérieure aux événements du 2 juin , et c’est elle qui a décidé les députés proscrits à se retirer d’abord à Caen. Dans la nuit du 30 au 31 mai, le Conseil du département du Calvados, avec l’assentiment de tous les uutres corps administratifs et judiciaires séant à Caen, avait spontanément voté la formation d’une force armée départementale chargée d’assurer à la Convention la liberté de ses délibérations. Le général de Wimpffen , qui avait reçu de celle-ci la mission d’organiser une armée dite des côtes de Cherbourg contre l'Angleterre, accepta le commandement des forces départementales. L’asseinblée d’insurrection envoyait dans le même temps des missionnaires propagandistes chargés de rallier à sa cause les départements voisins*.

1 Nous signalerons aussi deux études de M. Boivin-Cliainpcaux où l'auteur expose avec sagacité des événements qu’il connaît bien : Notices /tour servir à l'histoire de la Révolution dans le departement de (Eure, 186'» , in-8*; — Les fédéralistes du département de f Eure devant le tribunal révolutionnaire , 1865, in-8*.

1 L'insurrection de la Normandie était un fait très-grave, parce que nulle part la classe moyenne n'avait plus de lumières, plus de patriotisme , plus d'intérêt à la conservation de l'ordre et à la stabilité sociale. Puisaye en fait l'observation dans ses Mémoires (t. Il) :

> La Normandie étant un pays très-riche, le nombre des propriétaires y est plus considérable que dans les autre» provinces, ce qui fait qu'on remarque plus de sollicitude dans l'intérêt commun,

ISTHODDCTION.

Survinrent les députés. Le mouvement avait été spontané ; il était propre à la province, indépendant de leur influence personnelle. Ils y entrèrent, ils 1e secondèrent tant qu’ils purent, sans prétendre s’en faire les chefs, sans oser cherchera le diriger, en évitant même avec soin de paraître vouloir le faire servir à leurs vues et à leurs intérêts personnels. On peut trouver cette conduite impolitique , cette réserve excessive et malhabile; mais telle fut l’attitnde prise à Caen par les représentants , comme l'attestent les relations des témoins oculaires et des contemporains bien informés. Ce qui n emj lécha pas la Montagne de taire retentir les clubs de déclamations contre l’armée du roi Bmzot.

M. V aultier, mort en 1843 doyen honoraire de la Faculté des lettres de Caen , qui avait alors vingt-deux.

dans le (prierai, plus de réflexion et d« mesure <fan» te partir uüer, plus de ces principes qui soûl le produit d'une éducation plus soignée... Les assemblées électorales y étaient mieux composées que partout ailleurs... * Mais si les Normands ont plus de moi alité politique, avant pins de lumières, ils ont la tête h -ouïe; le calcul , h réflexion calment vite en eux l’uflervescenee des résolutions généreuses. Hubert Lindet adressait au Comité de salut publie, sur le premier mouvement de l'insurrection, une lettre que nous avons trouvée dans les cartons dés Archives de l'Empire et que nous crovons n’avoir pas encore été publiée. C’est pour ce tnntii que nous l'insérons ici :

> Je fais part au Comité de salut publie que deux citoyens dignes de foi arrivant d'Évreux viennent de inuitoi-mer que le citoyen lio/ol a comparu a l 'assemblée de l'admiuistratioit du département de commissaires do districts et dés autorités constituées ; il a été arrêté qn'on ne ivruimoftroit plus la Convention, qu'on ne race» vroit plus se» décrets, jusqu'à ce que les digues représentants fussent réintégrés, qu'un intercepteroit les lettres, qu’un se saisirait des caisse» du departement , qu'on emprisonnerait ceux qui parleraient en laveur de 1» Montagne, qu’un lèverait quatre mille homme» pour tnareher sur Paris avec les années attendues du Calvados, de la Manche, de l'Orne et de la Seine-Intérieure; oïl a envoyé de» commissaires a ces divers départements ; on sa propose de convoquer les assemblée» primaires pour leur priqioser ces mesures ; ou croit

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ans , et qui prit nne part importante à l’agitation provinciale en qualité de secrétaire d'une dès cinq sections «le la vide , donne la raison de la conduite des représentants d’après les explications fournies par cux-naëtnes : « Ils pensèrent qu’étant parties personnellement intéressées dans l’affiiire , il leur convenait peu d’y intervenir à un autre titre, et que, d’ailleurs, l’ insurrection étant an fait tout populaire et de localité, c’était à la population et à ses mandataires immédiats qu’en devait appartenir exclusivement la direction. »• (P. 18. Souvenirs de l’insurrection normande.)

L’insurrection n’avait ni âme ni tête, n’ayant pas de chefs. L’enthousiasme ne tarda pas à s’affaiblir sensi-

que Buzot parcourt quelques districts ; on attend le citoyen Vallée, fun die nos coffêgue».

• Il n’y a pas lieu de craindre qu'une armée vienne de ce pays où les têtes sont froides, mais les patriotes vont être persécutés. I.e département a à ses ordres et à sa dévotion un bataillon de chasseurs et une partie des dragons de la Manche.

• L'organisation de ces dragons de la Manche a été proposée par le général Wiuiplien, adoptée par le comité central de défense générale et par les administrations des quatre départements de la Manche, dé l’Orne, du Calvados et de l’Eure. Les officiers, choisis par les corps administratifs de fa ci-devant Normandie, sont assez mal disposés. Le commandant de la portion de dragtmn à Évreilx est le citoyen l’uisave; les patriotes ont réclamé contre sa nomination, je crois que ce scruit une bonne mesure de taire annnfer ces nominations et décréter (pic les officiers seront élus par te corps militaire.

« Le département de l'Eure a but acheter à Paris les arme» et l’équipement; une partie est drja arrivée, deux voitures doivent encore partir incessamment; il seroil nécessaire «Ten arrêter le départ ; je ne puis pas fournir de notions sur les fournisseurs; on a à craindre (pie les citreyeun de l'Eure «vient (Mitraillés par de» hordes qui arriveraient de Bretagne et des département» de la ci-devant Normandie.

» Le 9 juin f7Siï, l'an (féuxiémc de la République française » Lisdet, député de F Eure. «

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blement. M. Vaultier parle de la revue passée par M. de WimpfFen sur le Gours-la-Reine , le 7 juillet. J’y étais, dit-il. Nous étions en tout dix-sept volontaires prêts à partir pour Paris. Aussi ne doute-t-il pas qu’il n'y ait une sanglante ironie dans le passade suivant de la lettre de Charlotte Corday à Barbaroux : « J’avoue que ce qui m’a décidée tout à fuit, c’est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés dimanche 7 juillet. Vous vous souvenez comme j’en étais charmée... »

Nous nous souvenons, nous, qu’étant dans une grande ville, à l'époque des journées de juin 1848, dont nous avons déjà parlé plus haut, parce qu’il est impossible de ne pus être frappé de l’analogie du mouvement départemental a ces deux époques, on fit appel aux hommes de bonne volonté de la garde nationale qui seraient disposés à marcher sur Paris. À grand’peine put-on réunir deux cents noms environ. Sur ce nombre il y avait cirtquante défenseurs de l’ordre, cinquante suspects de secréte intelligence avec l’émeute , et cent jeunes gens curieux de se déplacer et d’aller voir Paris. Telle était la province en 1793, telle en 1848; bien moins vivante, bien moins vivace et spontanée en 1848 qu'en 1793, après plus d’un demi-siècle d'étouffement progressif de la vie locale.

Ces événements, Pétion en fut le témoin, et on trouvera plus loin la relation qu'il en a laissée. La société des Carabots dominait la ville. C’est chez elle que les Girondins durent se produire d’abord. M. Vaultier nous donne de curieux renseignements sur cette société, petit club militaire formé au commencement de la Révolution. Voici en quels termes Puisaye, de son côté, raconte dans ses Mémoires (tome II, p. 185), la visite qu’il fit à l’assemblée :

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• ...Nous arrivons à Carn. Je ileniamle d'abord où csl le general. On me conduit dans une êgliar ou était réunie une assemblée populaire appelée les Carabols, nom déjà connu par un double assassinat. Je suis entraîné au bureau, où présidait un des députés fugitifs; on attacha sur la manche de mon habit une pièce d'étoffe sur laquelle était imprimée une tète de mort et des ossements en croix. Je crus voir le crâne du jeune Behunce 1 ou celui de Bailleul ( Ray eux ) qui avaient été mis en pièces quelque temps auparavant par la populace et par les soldats. Je trouve enfin M. de WimpfFcn ; il portait le même signe à son bras. »

H est impossible de s’occuper de l’insurrection du Calvados sans rencontrer le souvenir de Charlotte Corday. Pétion , dans ses Mémoires, exclusivement occupé de lui-même, ne parle pas d’elle; mais il se plaint à plusieurs reprises d’un personnage dont l’importance n fort augmenté pour les biographes de Charlotte Corday , depuis la découverte récente des lettres à lui écrites par l’héroïne. On savait déjà par Wimpffen (voyez p. 229, note citée à la suite des Mémoires de Pétion), «pie ce bougon avait été en correspondance avec Charlotte, et les lettres trouvées sont probablement celles dont M. Vaultier a révélé l’existence (page 91), celles dont bougon avait donné autrefois communication à son collègue Mesnil.

bougon de Langrais, secrétaire général de l'administration du Calvados en 1 791 , plus tard, après le meurtre de

1 Belzunce était un major du répiment de Bourbon, en garnison à Caen, qui, dénoncé par Marat comme aristocrate , fut massacré par la populace avec des circonstances horribles. Une femme lui arracha le cœur, d’autres trempèrent leurs mouchoirs dans son sang, etc. La part que l’opinion donna à Marat dans ce meurtre rendit son nom exécré, particulièrement de la bourgeoisie de Caen, et contribua peut-être à la résolution (pic prit plus tard Charlotte Corday, habituée depuis longtemps à entendre attribuer à Marat les plus hideux excès de la Révolution. — Baveux, procureur syndic, accusé de correspondance avec M. de Lcssart, avait été massacré dans les prisons par le peuple en 1792.

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Bnyeux, procureur général syndic, était un jeune lionmic de manières distinguées et plein d’esprit, dit madame de la Hochejacquelein, qui l’a connu. U présidait l'assemblée fédérée de l’Eure , au moment de l’échnuffourée de Brécourt. Mis hors la loi par la Convention, il se réfugia eu Vendée et s’enrôla dans l’armée royaliste, faisant preuve en cette circonstance d’une singulière instabilité de principes qui justifie presque les méfiances exprimées par Pétion. Cet homme d’esprit, le seul qu’on ait pu soupçonner, avec quelque apparence de raison, d’avoir inspiré à Charlotte un tendre sentiment, n’avait que vingt-huit ans lorsqu’il fut livré à Bennes au vengeur du peuple pour être mis à mort.

M. Vaultier, dans l’ouvrage que nous avons déjà cité, donne des renseignements intéressants sur Bougon et sur quelques-uns des représentants qu’il a connus pendant leur séjour à Caen. Il s’étend principalement sur Barbaroux, duquel l’avait rapproché une certaine confraternité de goûts littéraires, plus encore que la confraternité insurrectionnelle. « Physionomie grecque ou romaine, regard d’aigle; avantages extérieurs de toute espèce (seulement un peu trop d’embonpoint) , talent oratoire plein de vigueur et de solidité, élocution gracieuse, enthousiasme de poésie et de république ; orgueil d’avoir à vingt-huit ans plucé son nom, comme il le croyait, entre ceux de Bruttis et de Franklin; et avec tout cela , franche et naïve gaieté d’un jeune homme du naturel le plus aimable, voilà ce qu’il faudrait développer et les contrastes à taire ressortir. » On voit, par la complaisance avec laquelle il cite les jugements portés par Barbaroux sur ses compagnons, combien vive et profonde uvail été l’impression produite sur M. Vaultier par le (Jirondin, S’agit-il de (iuadet? « homme de bonne taille.

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maigre , brun , teint bilieux , barbe noire , figure des plus expressives, » qui s'étonnait des manœuvres déloyales des montagnards contre les fédérés ; — Barbaroux de dire : toujours orateur, — marquant d’un mot le vice même du parti d’avocats dont ia parole ne pouvait plus sauver la cause; — de Louvet, grêle et fluet? Barbaroux l’appelle : un orateur mesquinement énergique; — de Gorsas? Barbaroux pour exprimer la laideur : il est laid comme Gorsas. Avec son esprit caustique et sa sagacité, il blâmait ses aniis et particulièrement Valady de perdre en de graves lectures le temps qu’il aurait fallu donner à faction : « Pauvre Valady, s’écriait-il, il pâlit sur Deuvs d'Hnlicarnasse! » Et Valady répliquait : « Barbaroux! c’est un étourdi sublime qui daus dix ans sera un grand bomme! » La mort n’a pas permis de vérifier la justesse de la prévision , mais ce mot révèle l’opinion que Barbaroux avait inspirée à ses amis.

Les représentants durent quitter Caen presque précipitamment après l’affaire de Brécourt ou de Vernon. Jamais bataille plus insignifiante n’eut des conséquences plus considérables, jamais déroute militaire n’eutraina une déroute politique plus complète. Ce fut à Brécourt puis à Caen un sauve-qui-peut général.

A qui la faute? Fut-ce à Wimpffen , qui aurait trahi les républicains et qui n’a rien fait pour réparer le honteux échec de son lieutenant? Un historien qui a reçu de lui des communications importantes, entre autres une relation delà bataille que nous avons reproduite plus loin (p. ±28ctsuiv.), Toulongeon, rapporte que « au moment où Custine alla au secours de Coudé et de Valenciennes, toute la ligne des frontières était menacée, partout les ennemis étaient en forces supérieures, et daus ces circonstances l’état des choses, dans l’intérieur de La France (juin

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