LA GAZETTE DE HOLLANDE . 3B
A MoTuieur de La FonSj etc.
« Monsieur ,
« Si j*eusse eu une voie commode, ou plutôt si je n'eusse pas « craint de vous foire coûter un port bien cher pour un ouvrage « que je reconnais moi-même ne mériter pas cette dépense, il y « auroit déjà longtemps que je me serois acquitté du remerciment - que je vous dois pour la grâce que vous m'avez faite, et tdUs « aurois donné des marques de Festime que jd fais avec tous les « honnêtes gens, de votre mérite et de votre esprit. Je ne vous « dis ceci. Monsieur, ni par affectation, ni par intérêt, et si
• jamais vous revoyez notre illustre ami, M. fiumpf, il vous té- « moignera combien de fois nous nous sommes agréablement « entretenus de vous. Je n'avois pas besoin, a la vérité, de son « Buffirage pour vous estimer du cdté de la délicatesse , du bon « sens et de Téloquence ; vos ouvrages, qui sont avidement
• courus de tout le monde, m'avoient assez instruit de ces qua-
• lités publiques; mais il a achevé de vous gagner mon cœur
• par tout ce qu'il m'a dit de votre sagesse, de votre savoir et
• de votre vertu, qui sont des parties qui ne peuvent être con- « nues que de ceux qui ont le bien d'être auprès de vous. Je « vous supplie. Monsieur, de me vouloir compter au rang de
• vos amis, comme je vous mets en celui des personnes que
• j'honore le plus ; d'être persuadé de mon estime et de ma re-
• connaissance, et me croire, etc.
« P. S. Je ne sais. Monsieur, si vous approuverez la liberté ^ que je prends de vous demander une grâce. Nous avons perdu «^ ici l'illustre M. Gonrart ; comme j'avois des obligations toutes "« particnlièrcs à ce grand homme et que je voudrois contribuer ** quelque petite chose à l'honneur de sa mémoire , j'ai dressé ^ une vingtaine de lignes que je serois bien aise qui parussent *« dans votre première gazette : vous trouverez peut-être l'ar- ^ ticle an peu long ; cependant mon zèle et la dignité du sujet
40 MORT DE CONRAHT.
« ne m'ont pas permis de le faire plus court, et j'ose même « vous prier que le petit caractère où vous pourrez réduire « quelques-uns de vos articles pour faire place à celui-là ne « tombe pas sur lui. Le voici :
M. Conrarl, conseiller el secrétaire du roi et de TAcadémie française , mourut ici lundi 23 du courant (1). On n'a guère vu d'illustres, qui pour une vie particulière aient acquis une réputation si générale et si peu contredite; aussi n'étoit-ce pas par quelques t)elles qualités séparées quil aToit fait bruit dans le monde, mais par un assemblage de toutes. La piété, la probité, le bon sens, la sagesse, la fermeté d'âme, l'esprit, la délicatesse, la justesse et l'humeur bienfaisante étoient les vertus par lesquelles cet homme rare s'étoit attiré le cœur et l'estime de tous les honnêtes gens, tant dedans que bien loin hors du royaume. Sa chambre étoit le rendez-vous ordinaire de tout ce qu'il y avoit à Paris de plus trié et de plus poli , et elle a été souvent honorée de la visite des plus grands seigneurs, même de princes et de princesses. La langue fran^^ise perd en lui , pour ainsi dire, son réformateur, l'Académie son père, et tous les plus célèbres auteurs en général leur maître ou leur conseiller (2). On remarque de lui une chose qui toute seule fait un grand éloge, c^est qu'au lieu que de tout temps les manières de penser et d'écrire ont été très différentes, le commun consentement de tous les plus beaux esprits à recourir depuis plus de 40 ans à son jugement et à s'y conformer, a produit une uniformité de goût dans l'empire des lettres, qui fait que de longtemps on ne pensera et on n'écrira en France, que du goût et comme par l'esprit de ce grand homme , qui ainsi , tout mort qu'il est, vivra autant par la comihunication qu'il nous a laissée de Si's propres lumières, que par la bonne odeur de sa mémoire et de sa renommée.
Ce qu'il y a de divertissant à savoir sur cet article, est l'embarras où se trouva toute la parenté de M. Conrart, lorsque cette gazette vint à être répandue dans Paris. On ne pouvait-
(I) Il était cVré de soixante-quatorze ans. [Soie de r auteur,
(i) « Conrart n'était pas util»^ seulement aux suivants de son teinj», en cqii'i ' examinait leurs ouvrages. Il était pour ainsi «lire le lien i\m les unissait enir*^ eux; il était l'àme qui les animait; il était le centre auquel eux et leui-s «juvroiT**^ .iboutissaienl. C'était lui qui les faisait ronnaltre l«s uns aux autres et qui, par i^ bien qu'il en disait, leur domiiiit envie «le contracter ensemble une honnête an»*" lié. (.V/tO//oire.v amtenitinl les r/^.v et /ev ouvrages de plusieurs' inodernea ^WM/''» dau^ In re'puhlique des lettres, par Charles Ancilloii.)
L'histoire de la vie de Jean Rou semble confirmer la justess»^ de co jucomeni
SON KLOGE. 41
comprendre, comment d'un côté les étrangers pouvoient être
si particulièrement instruits de tant de singularités de cette nature, et de Fautre, se faisoient une si grande affaire de les étaler avec tant d'affection, et même d'affectation ; le dernier même de ces deux égards portoit l'embarras dont je parle, jusqu'à une espèce de chagrin ; car les plus graves d'entre ces messieurs appréhendoient qu'on n'accusât la famille de s'être fort remuée de son chef pour s'attirer elle-même tant d'encens. On cherchoit donc de tous côtés quelques éclaircissements dans cette sorte de ténèbres. Est-ce vous ? se disoit-on. Ne seroit-ce point un tel? et ainsi du reste. Gomme on étoit dans cette peine, on en fut enfin tiré par M. Tessereau. Il étoit entré dans mon cabinet justement lorsque après avoir mis au net les bronillons de tout ce que dessus, j'allois cacheter mon paquet pour prier M. Rumpf de l'enfermer dans le sien ; je suspendis mon cachet, et développant mes papiers je lui témoignai être bien aise puisqu'il se rencontroit là si à propos, de le rendre juge d'une pensée qui m'étoit venue, afin que, soit qu'il la condamnât en général, soit qu'il y trouvât du n^oins quelque changement à faire, je me réglasse sur ce qui tai paraitroit de meilleur à suivre. 11 approuva entièrement i>^on dessein, et même m'y confirma par quantité de louanges, ^t dès le soir, étant à la veillée chez M. Claude, il lui en fit ^^nfidence, et le trouva dans les mêmes sentiments d'appro- J^^tion qu'il a voit déjà conçus.
Ces deux messieurs se contentèrent pour lors de garder
^i3Ltre eux ce qu'ils savoient de cette affaire ; mais quand l'éclat
**ïiva au bout de quinze jours, M. Claude s' étant rencontré
<lciiis une compagnie où des plus intéressés de la famille Con-
^^'ïirt se trouvoient mêlés, et où l'on raisonnoit sur l'embarras
^ÏUe je viens de dire, il tira tout le monde de cette peine en
Nommant le véritable auteur, et disant comment la chose s'é-
toit passée. Ce qui résulta de là fut qu'au bout de deux jours,
^ate la maison du défunt vint chez moi, comme en robe
42 OPINION nu DUC db montausier
détroussée, pour me faire ses remetclments. Ces messieurs mémo exigèreut de moi un pcÛt o£Bec qUi renferme uiie palv ticidarité, dont sans doute les curieux ne seront pas £àehéi d'être instruits. Gomme ils ayoient recueilli d'une partie de notre conyersation, que je devois aller inccssanunent à la eotur, à cause des fréquentes relations que j'ayois a^ec M. le dac de Montausier, ils me prièrent que, comme apparemment nous ne manquerions pas, ce seigneur et moi, dans la conjoncture d'une si récente mort de l'illustre défunt, de faire quelque honneur à sa mémoire, c'est-à-dire de nous entretenir de ses excellentes qualités; ces messieurs, dis-je, tne prièrent de saToir de M. de Montausier, ce qu'il jugeoit à propos qu'on fit de plusieurs pièces qu'on avoit trouvées parmi les papiers di défunt, et s'il approuvoit qu'on les donnât au public? « Qu'ik « s'en donnent bien de garde, me dit aussitôt M. de Hontai- « sièr, ce seroit tout perdre. Yous savez, et ils le savent aum » bien que vous, combien j'aimois et considérois èeloi doat « nous parlons. La plupart de nos amis communs rendront « témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui sortoit « de sa plume, parce qu'en effet il y a voit en tout cela bien do « prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise, est " allée si loin que, quand tout ce qu'on pourroit publier de Ini « auroit été dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de " soutenir la dignité d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'cd " faut tenir là ; des oracles même no paraltroient que des ro- <« galons. Il y a de certaines conjonctures qui sont si fatale:^ « à la réputation des plus grands hommes qu'on les peut com-^ « parer à ces constellations bénignes qui font toute la félicita « des naissances les plus heureuses; c/a été sous une coustel-^ « lation de cette nature que la réputation de notre ami e«C. » née, il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur qor « c'est le meilleur conseil que je leur puisse donner. »
Je borne ici toutes mes digressions, et reprends le fil de mes Mémoires que j'ai laissés à Tan 1693.
SUA COIIAART. 48
g la 1 2 février de cette année-là il me Tint dans Tesprit ^rendre une traduction de Thistoirc d*Espagne du célèbre ut qu*il y avoit vingt-cinq ans que j*avois commencée en 3f puis abandonnée à Toccasion de mes Tables qui vinlors à se saisir de tout mon temps. Cet ouvrage ayant hevé au bout de trois ans, savoir sur la fin de 1895, été imprimé dès Theure sans la méprise qu'un libraire (1) avoit engagé à ce travail, se trouva avoir faite sur la e de ses forces, lorsqu'il fut question de conclure; i-dire qu'il u avoit pas assez essayé, suivant le conseil ice,
ce que SCS deux épaules
PouYoient ou ne pouvoienl porter.
(Art poétique^ vers 39 et 40.)
i mot, il se trouva avoir trop légèrement compté sur sociation, où il échoua contre son attente, et cependant le seul qui pùtis de cet abus, tout innocent que j'en étois, que les confrères de celui qui m'avoit manqué, prétenriompher à mes dépens du faux bond qui m'avoit été fait, la résolution de ne vouloii' seulement pas rechercher d'entre eux, de sorte que l'ouvrage, tout en état qu'il paraître, croupit encore parmi mes papiers (2). Il avoit
8t sans nul dontc le libraire Lcers^ de Rotterdam, dont il est question dans
t lettres de Bayle à Rou^ au sujet de la traduction de Mariana.
I rapport de Prr^per Marchand, voici quel devait être le titre de cette tra-
Dire générale d'Espagne, traduite tant du latin que de l'espagnol, de Jean iana, jésuite; avec des notes historiques^ chronologiques, géographiques êslegiques* et une préface dans laquelle on f^t la critique et Tapolegie de la; par Jean Rou, interprète des états généraux à la Haye; » non im-
T Marchand ajoute : a Cette traduction, touchant laquelle feu M. Bayle a «tes fois consulté, et que Tautcur avait fait annoncer au public dès l'année i faite avec licaucoup do soin et do recherches. Le manuscrit, très proet très exactement écrit de Tauteur, après avoir passé par les mains de t libraires, se trouve aujourd'hui dans ceUes de François L'Honoré, à Am- . Cela devait être vers l'année 1730.» [Dictionnairfi hfrfon'qftp iV' Propivr k). Article Peregrinut, notes sur Mariana.)
44 KOI* PAÎl INE TRADl'CTIOX
cependant été annoncé d'une manière assez honorable par feu M. de Beauval (1), et M. Bayle, pareillement défaut, n'en aïoit pas conçu une idée moins avantageuse, à cause de quelques remarques critiques que je lui avois communiquées sur quelques endroits à reprendre selon moi dans ce fameux historien nonobstant toute sa réputation ; et comme ces morceaux ont paru assez curieux à bien des gens très capables qui les ont vus, peut-être ne sera-t-on pas fâché de les trouver ici.
DISSERTATION! CRITIQUE SIR h'HUtvire dCEspaçne^ de Mariana.
Je me suis fort longtemps étouné de ce qu'après tant de belles tradactioas que les Français ont données au public de tout ce qu'il y a de plus excellents originaux dans toutes les parties des belles-lettres, personne ne s'étoit encore avisé de travailler sur un historien d'aussi grande téputation qa'est Mariana, jusque-là qu'un très grand homme n'a point fait difficulté de le mettre en parallèle avec Mézeray, ce qui n'est pas un petit éloge; car Je c(»mpte pour rien deux versions de cet auteur que l'on me dit avoir été faites, parce que de la manière dont de très bons juges en parlent, rooei'a pas été Jugée digne de l'impression, et que l'autre est depuis longtemps trop surannée. Mais l'étonnement dont je viens de parler a de beaucoup diiBiMé depuis, lorsque ayant formé le dessein de travailler moi-même à ce que J'fsae bien voulu voir entreprendre par d'autres (i) , J'ai découvert dans l'exéoi-
(1) « Lo pul)lic ne stTa pas filché d'apprendre que M. Roux {Hc) secrétaire rt i nU-rprètP des lanj^^uos étrangrôres de MM. les Etats gén^^raux, bien connu dait» U république des lettres et en particulier par ses Tables chronologiques , qiù lui ont attiré des chagrins honorables, travaille à une traduction française de yahiiu On sait cpie cet auteur espagnol a d'abord écrit son llûioire cTEsjtagne on latin «< d'un style fort concis et fort serré. Il l'a traduite lui-même en espagutil; il est uo peu plus diffus dans sa langue, et même il pousse le cours de son histoire bia plus loin que dans le latin. M. Roux, dans son travail, compare le latio et !*«?•• gnol, afin de mieux rendre le sens de son auteur ; il l'enrichit de réllexioiis f^^i* tiques, de notes de critique, de remarques de géographie, d'histoire et de cbivi»logie et de diverses particularités qui concernent la vie des hommes illuslrsk B alin que Ion ne soit point embarrassé dans la narration par le changeiupnl àa noms, M. Roux a dressé lui-même avec une extrême exactitude une clrt^^ *»>• graphique, pour le parallèle entre la géographie ancienne et moderne, H y vm aussi un indici» très amj>le. » (Histoire des ouvrages des savants, yàr Basuj^e «fe lU'auval. Novembre 1693.)
(i) Quinzi» ans apivs la mort de Rou, il jKirut un»» traduction fnr»i:A>c Jwrt «'oiiqili'U' d«» V Histoire d'Espagne de Mariana, parle père Ghan-nton ;»"''< vtik qui d'î nos jours ««ncore p.'uait êtn» la plus usité<\ En voici le titre : Bif^^*r ; *rifi/r du ftèrr Jean de Morinnn^ df In compagnie de Je'Mtés; Innim:'^ '*' '-ci. ■*•.
DE l'hISTOIHE d'eSPAGNë DE MARIANA. 45
de cette entreprise d'aussi grandes diflicultés que celles qui se sont ivées sous mes pas, à mesure que j'avançois dans la carrière. Je ferai !Z connaître toutes ces difficultés dans la suite de cette dissertation, r n'en pas faire présentement un plus long article. Chacun sait quel est ige dont je viens de parler, et qui est d'autant plus considérable qu'il i d'une personne qui est elle-même au-dessus de tout éloge, je veux celui de M. le chevalier Temple, dans la préface de sa belle Introduction Histoire d* Angleterre.
aâs si, laissant là le témoignage de ce grand homme , vous entendez er les Espagnols eux-mêmes, ce sera encore bien autre chose. Le moins Is vous diront, c'est que pour l'histoire d'Espagne il n'y a non plus de salut ; de celle de leur Mariana, que le célèbre M. de Vaugelas n'en trouvoit > de celle de Coëffeteau pour la romaine , et tout cela , comme on voit, t pas un médiocre panégyrique. Cependant que dira-ton lorsque j'avani, pour l'aplanissement des difficultés dont je parle, que j'ai trouvé dans leur dont je donne aujourd'hui une nouvelle traduction, un aussi grand ibre d'achoppements que ceux d'une petite partie desquels je ferai bientôt ste, et dont quantité de gens très habiles, mais qui n'étoient pas obligés regarder de si près, ne se sont pas aperçus ; en sorte que, si ce que je M>se se trouve appuyé sur de bons fondements, ce ne sera plus un . d'histoire aussi singulier qu'il l'est jusqu'à cette heure, que la remarque brede M. de Méiiriac sur le Plutarque d'Amiot, savoir qu'il s'y pouvoit pCer plus de deux mille fautes, puisque à proportion de la taille de ces i auteurs, peu s'en faut que je ne dise que je pourrois bien ici me rendre leur d'autant de chefs d'accusation contre les originaux de i^Iariana, que le Méziriac faisoit contre la traduction d'Amiot. Au reste, je ne prétends
dcM notes et des cartes, par le père Joseph-Sicolas Charenion, de la même oagme, (Paris, chez Le Mercier et autres, 1725^ 5 vol. in-4<'.) iHmnt Prosper Marchand, « la méthode de cette traduction, le caractère des I qni raccompagnent et le dessein de la préface qui la précède^ ressemblent rt à la méthode, au caractère et au dessein de la traduction^ des notes et de •éUee de M. Rou, qu'on serait tenté de croire qu'un des auteurs aurait eu ({ue communication du travail de l'autre, ce qu'il serait d'autant plus aisé de •nuader que le manuscrit de M. Rou a éié assez longtemps entre les mains des plus zélés faciendaires dos jésuites en ces provinces. » [Dictionnaire hUtor de Prosper Marchand, article Peregrinus, notes sur Mariana.) H» devons cependant dire qu'en comparant les extraits que Rou nous a donnés k^ de sa traduction de Mariana, avec les passages corresi)ondants de la traioo faite par le père Charonton, nous n'avons vu rien qui justifie à nos yeux oioo émise par Prosper Marchand.
1 lit dans le Journal des savants (juin et novembre 1725) que la traduction du Gharenton eut tant de succès qu'elle empêcha la publication de deux autres ions françaises. Tune de Leroux, ([ue Gosse allait imprimer à la Haye, et rc de Tabbé de Vairac, dont le prosiMjctus était répandu depuis deux uu$.
46 blS:^ERTATION CRITIQIE
pas, par tout ce que je viens de dire, rien diminuer de la gloire et de Testime que Mariana s'est si pleinement acquise auprès de tous les savants; cette gloire est juste, et si j'étois en état d'y contribuer moi-même encore quelque chose, je me ferois un honneur et un plaisir de mêler ma voix au concert de ses louanges et d'ajouter de nouveaux fleurons à sa couromif. Si j'ai remarqué quelques faibles dans Mariana, et si même ces faibles piraissent en assez grand nombre, pour un défaut il a mille beautés et ooe infinité d'endroits éclatants. J'ai cent fois admiré sa grande el curieuse littérature, sa pénétration, son bon sens, sa fécondité, son esprit, Taboodance de ses riches matériaux et le judicieux choix qu'il en a fait pour b construction d'un si grand édifice ; mais enfin, si tout ce que je viens de dire est bien fondé, comme je le prétends, ce que j'ai avancé en premier liei n'est pas moins incontestable. Tout ce qu*on sauroit inférer de l'un et de l'autre, c'est que la perfection ne se trouve point dans tout tx qui se passe sous le soleil ; le soleil lui-même n'est pas sans défaut, et si l'on en croK quelques nouveaux philosophes, il a ses \ides et ses taches. Tous ceux qii sans trop outrer la critique liront avec une sérieuse application les plis célèbres ouvrages dont on ait jamais eu connaissance , avoueront à la eonfusion de l'orgueil humain , que rien n'est plus capable d'établir avec sdidilé le pyrrhonisme historique, et prouver en même temps l'insuflisance des plis laborieuses veilles, que les bévues fréquentes et même quelquefois grossières qui se découvrent dans les ouvrages des auteurs de la plus gnade réputation. Tout ce que je prétends donc ici, c'est de faire sentir l'espèce de nécessité qu'il y avoit de voir une histoire d'un si grand prix revètae des faibles lumières que j'ai tâché d'y répandre , persuadé qu'il y aura pea de ])ersonncs qui, après avoir jeté les yeux sur les remarques dont je vids ineltrc ici la liste, ne préjugent (juehiuc chose de favorable pour mon tra«il. el ne se promettent quel(|ue utilité et quelque pluisir de cette traductiuB. Voici, pour me borner au plan le plus succinct qu'il m'est possible, huit o« neuf classes de difficultés que j'ai découvertes dans ce fameux auteur, et desquelles je ferai autant d'articles.
4 . — Mariana est quelquefois si concis qu'il en est obscur , en sorl^ qu'il faudroit presiiue courir au devin pour attraper sa pensée, et quelquefois si prolixe, et son style si embarrassé de parenthèses et môme de parenthèses enclavées l'une dans l'autre, à peu près comme ces boîtes de Dieppe dont MM. de Lisieux et Costar ont fait une comparaison des plus naïves, que le poumon manqut^ avant ({u'uii soit au bout de ces sortes de |)ériude$.
2. — Mariana est reuïpli d'expressions douteuses et qui font un se» louche, ce qui vient du fré(|uent usage de plusieurs termes équivoques qù lui sont fort familiers. Voici ce que j'ai à dire sur ce défaut. Il consiste on dans les termes ou dans les phraars. Les iernits, comme rerancptf exemple, qui veut dire, selon notre auteur môme, tantôt printemps et lanlOt ('tc; San Francisco, qui veut dire ou Irs CordclierSy ou tèglise de Saint- Frarnols'j Santa-Maria , i\n\ Mirnifie ou yotre-Dame ^ ou Veylise de
.SI a L*msroiiiE d'kspagne i>ë mariana. i7
Saktê'Marie ; car îl y a des lieux appelés Saint-François et Sainte-Marie.
et non pis les Cordeliers et Notre-Dame^ et d'autres appelés les Cordeliers
ei Noire-Dame^ et non pas église de Saint-François et église de Sainte •
Harie. Les qui faisant confusion entre lequel, laquelle, lesquels et lesquelles.
Ustfievn^, currunt, etc., qui font qu'on ne sait s'il faut rendre ces sortes
d'endroits par on dit, on court, ou i)ar ils disent, ils courent; en un mot, apporter cela ou à quelques personnes auparavant désignées, ou l'appliquer généralement au public.
Pour ce qui est des phrases, on en a un exemple dans le XXX* Livre sur b fin du chapitre XXil, où en disant du château de la Lanterne, qu'il tomba en la puissance du Doge, etc. , l'on ne sait pas si ce fut le château qui se donna loi-méme, ou bien s'il fut pris de force, ou s'il fut vendu, soit par le gouverneur, soit (lar quelqu*un des habitants. Autre exemple, chapitre XXIII duménie livre, où les originaux s'expliquent avec tant d'ambiguïté qu'on ne sanroit dire lequel fut noyé de deux animaux dont il s'agit en cet endroit, savoir V éléphant ou le rhinocéros; je mets le rhinocéros, mais peut-être fttl-ce Véléphant. Voici encore un troisième exemple tiré du VIII« livre, diapltre XIV : on ne sait là si les moines élisent un évéque ou un abbé, et ainri de plusieurs autres.
Pour cent exemples de défauts de cette nature, dont j'eusse pu faire une crilique raisonnable, je n'ai voulu parcourir ici que ces deux ou trois et encore bien légèrement, parce qu'ils ne regardent que le style et la diction , et d'ailleurs ce ne seroit guère par Ciîs endroits que Je voudrois prouver qne Mariana n'est pas fort aisé à traduire; mais en voici six autres qui regardent l'essentiel des matières, et qui par cette raison sont bien d'une plus grande conséquence.
3» — En troisième lieu, Mariana est sujet à de grandes méprises et confond
aouvent en un les lieux et les temps , les personnes et les choses, c'est-à-dire
qii'U pèche également contre la géographie, contre la chronologie, contre la
généalogie et contre l'histoire; à quoi Ton peut ajouter les fautes qui se
trouvent aussi contre le blason. Voici quehfues exemples sur chacun de ces
cinq articles.
Bévues contre la Géographie.
$4 .Confusion des deux caps, le Non et le Boïador. — Mariana (I, 89, i8 et 30) parlant du cap A'on, dit positivement que c'est le même qu*on nomme prénntement Boîadob ; après quoi il ajoute immédiatement que, néanmoins <i'autres estiment que le Non et le Boïador sont deux caps différents, ce fol montre que quant à lui il n'est pas de l'avis de ces derniers. Cependant ces autres-là ont raison , et selon tous les g(^ographes d'aujourd'hui, ce n'est Pfts le Ecuador qui est vis-ft-vis de l'île de Palme, et à 28 degrés de latitude, comme le dit notre auteur (ligne 30), c'est le cap Non\ et le Boïador est ^a-à*YÎ6 de la grande Canarie, et ù ^6 degrés. Cela est si vrai, que Mariana