‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 116 sur 178 · DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

DE TRAVAIL

dablc jour de ce terrible compte qu'il faudra enfin que tous aillent rendre de l'emploi des talents qui leur avoient été confiés, et de la lumière qu'ils auront ensevelie sous le boisseau? Car, enfin, M. de Marolles n'a guère changé de train de \ie, jusqu^à l'âge passé de quatre-vingts ans qu'il avoit lorsqu i} mourut, savoir le 6 mars 1681.

Quoique je n'aie pas eu l'occasion 'd'aucunes liaisons fort étroites avec feu M. Chevreau, il est très vrai néanmoins que dès plus de vingt-cinq ans avant que lui et moi nous nous vissions, il y avoit dans mon esprit de très grandes dispositions à une forte estime pour lui. Ses premiers ouvrages, comme par exemple : son Tableau de la Fortune^ et sa traduction des Con* iidérations fortuites de Joseph Hull, m'avoient inspiré ces sentiments-là, et autour de ce même temps, savoir en l'année 1 655, il étoit arrivé par je ne sais quel hasard que les brouillons manuscrits de ses petits opuscules traduits du Testf, du Camoënsj etc., m'étoient tombés entre les mains sans que son nom y parût, nique je susse de quelle main étoient ces écrits. Je fus charmé de la naïve beauté de ces petites pièces, ce qui augmenta mon estime pour M. Chevreau, quand en l'année 1663 je vins à connaître par la toute récente impression de ces pièces, qu'elles étoient de lui. Je ne saurois, à mon avis, donner une idée plus naïve du mérite de ces petits ouvrages que par l'exemple d'un seul que j'ai dessein de rapporter ici, ce que je fais d'autant plus volontiers que l'édition dont je parle a été absorbée, et qu'on n'en a pas, que je sache, refait une seconde. Cet exemple roule sur le malheur qu'eut une jeune beauté de la connaissance du Tesd, de se noyer dans une fontaine. Voici comme ce fameux pofitc traita en sa langue ce tragique

96 It* CHEVREAU

Lsggi l'incUe note

O tu ehe passif e intatUo

f^ersafior da la man^ da gli occhi pianéo

Lidia sepolta è qui : per dura sorte

Caddê in quest^ onde, e vi beuvè la morte.

Fu vaga e bella tanto

Che dir si pud : né facque

Una Fener moriy s* un* altra nacque.

Et voici comme M. Chevreau le rendit en français :

Ici Lidie a fait sa sépulture :

Arrosez*la pour le moins de vos pleurs; A pleioes mains répandes-y des fleurs, Passants, qui dans ces vers lisez son aventure. En tombant dans cette eau par un funeste sort, Cette merveille y but la mort; Mais voyez l'étrange puissance Et le bizarre effet de l'eau :

Une Vénus y prit naissance, Une autre y trouve son tombeau.

Cette favorable préoccupation d'estime pour M. CbevrM me fit assez aisément prêter Foreille à la proposition qu'il ne fit faii*e par une amie commune de lui dire mes sentiments sur son grand ouvrage de Y Histoire du Monde qu'il étoit sur le point de faire imprimer. Conclusion, que nous nous vimes, et cela chez lui, c'est-à-dire dans Tappartcment ({ue le marquis de Dangeau lui avoit généreusement offert dans son iiôtel deii place Royale, ^'ous eu vînmes bientôt au fait, M. Chevreau et moi, parce que, comme il s'attendoit à ma visite, son ouvrage étoit étalé seul eu deux grands in-folio, sur sa tablc^ sans aucun autre, ni livres ni papiers; de sorte que je vis bien que ces deux gros volumes manuscrits n'étoient là qu'afin que je les ouvrisse. Ayant donc feuilleté le premier de ces deux tomes en quatre endroits différents : « Monsieur, dis-je à M. Cbe- « vreau, vous jugez bien que ce que vous me faites 1* honneur <t d'attendre de moi, ne sauroit réussir de la manière que voos << l'entendez, par une simple inspection passagère, telle qu one

SON BMTOllil DU MONDE. 90

« visite de demi*hcure ou environ la pourroit permettre ; ainsi, « tout ce que je puis faire pour le présent est de vous deman- « der une légère instruction sur votre plan, et principalement « de savoir de vous si vous vous êtes fait un système particulier « de chronologie, ou si, comme plusieurs des plus grands maîtres « ne s'en sont pas fait une affaire, vous vous êtes contenté, à « leur exemple, d'en adopter un de ceux qui ont déjà été éta- « blis, comme vous paraissant le plus plausible et le mieux « fondé. » Cette question me parut embarrasser celui & qui je la faisois, et je tirai de 1& un augure presque aussi certain que si j'eusse eu le loisir d'examiner l'ouvrage plus ù fond. Pour ne pas tirer ceci à une plus ennuyeuse longueur, je fis voir à M. Chevreau, que faute de s^étre réglé parla période Julienne, dans la distribution de toutes ses diverses années, il étoit tombé dans plusieurs variations de principes et autres bévues, qui, lorsqu'on en est capable , font voir qu'on n'est pas cbronologiste. H. Chevreau reconnut si bien l'importance de mon avertissement, que la presse qui, pour le dire ainsi, rouloit déjà comme je l'ai insinué, fut arrêtée tout d'un coup, et le Monde de M. Chevreau, qui étoit prêt à écloro, rentra encore dans son chaos pour plus de six ans, l'auteur ayant été obligé, sur mes ^remontrances, de refondre presque toute sa matière, redressant les principaux de ses calculs, non pas sur le pied de la période Julienne, comme je lui en avois donné le conseil (parce qu'à moins de retourner à l'école en fait de chronologie dont il ne savoit pas les moindres et premiers éléments, cette voie de véritable reformation lui étoit absolument fermée), mais en se réglant sur quelques conciliations chronologiques, puisées çà et là comme il put, ce qui ne le mettoit nullement en état de hire une correction parfaite , mais le réduisit au triste abandonnement d'un reste presque infini de bévues dont les connaisseurs s'apercevront assez d'eux-mêmes sans que je m'embarrasse d'en étaler ici une conviction plus entière. Si je passe jusqu'à la montre de quelque léger échantillon de ce que j'a-

100 l'histoire du monde

vance, ce n'est qu'afin d'ôter tout prétexte au procès qu'on me pourroit intenter de ne faire le critique qu'en termes généraux et vagues ( chose du monde la plus aisée ) sans donner aucune preuve particulière de mes accusations. Voici donc une de ces preuves dont je parle.

M. Chevreau parlant de la Chronologie de Funccius (t. I, p. 337 et suivantes), parait ne pas donner à cet auteur d'autres années du monde que celles qu'il suit lui-même dans tous ses cinq tomes, savoir celles de Bucholcère ; cependant il y a sept ans de différence d'un système à l'autre, Funccius commençant le monde à 3963 ans avant Jésus-Christ, et Bucholcère à 3970. C'est donc là un terrible abus sur le compte du sieur Chevreau, n'y ayant personne qui ne juge (à la vue de sa susdite page 337 et des suivantes) que les années du monde dont il parle en cet endroit, comme pour le compte et au nom de Funccius (sans aucun avertissement préliminaire de différence entre les deux systèmes), sont les mêmes années du monde qui régnent dans tous ses propres cinq tomes (1). Je crois qu'on trouvera ce petit écart plus que suffisant pour ma prétention, de sorte que je m'y arrête sans aller plus loin.

Pour dire la vérité et à parler net, Y Histoire du Monde de 51. Chevreau est un pur salmigondis auquel on ne comprend rien ^

(l) Prouvp iiulubitablc que Chevreau, dans sa Table chronologique de funtàw, a confondu les deux sysU^mes.

C'est qu'à la pa^e 35 du 1"^ de ses 5 tomes, ligne 23, la 1" année du rêgiwilo Nimrod pai'aît appliciuûjà l'an du monde 1708 (1); d'où résulte qu»» la 15' anivV de ce prince toml)o en 1803, ce qui est aussi ce que dit Chevreau, pa^e 337 du même 1" tom«*, ligiu'S 11 et 13.

Or, ce calcul est selou 1«' systèmr» de Chevrrnn et de Bucholcère: jKir consé<iU'?îit. j'ai raison de dir«î (jue Chevreau, dans sa Tahle chronologique de Funccius, a confondu les deux systèmes, au lieu qu'il les falloit distinguer. Car tK)ur dater Nu»rod suivant les véritables années mundanes de Funccius, au hou dr 1708 (i) «'ti»; 1803, il falloit mettre 1795 et 1810. [Sotede routeur.]

(1) Il faut que dans ces deux dates mon père ait tooIii marquer 1788, au lieu de ITIMI; aitrment on ne saurait trouver la différence de 15 ans dont il parle entre cette année d i^ [Sott du fili de l'auteur.]

(9) Même observation qu'à la note ci«detsa«.

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