‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 134 sur 178 · S L« MARQU · texte numérisé non relu

S L« MARQU

« de loi, à regard de la tonte-puissance de Dieu et de notre lift berté ; en sorte, que j'y ai déclaré le moyen dont Dieu nous « gouverne sans faire préjudice à cette liberté, ce qu'on n'avoit « pas encore imaginé ; et tout cela si naturellement, que je ne « crois pas qu'on le puisse mettre en doute, et que les catholi- « ques-romains le puissent nier. Un de mes amis, ayant trouyé « un yieux bouquin de livre, où il y avoit un Traité, touchant « la manière de bien écrire des lettres, m'a obligé d'y fiEÛre os « commentaire qu'il a trouvé assez joli pour l'estimer plus que « le sujet du commentaire même. Je m'aperçois trop tard que « mon papier et mon encre ne valent rien ; mais je les estime- « rai tout autant que s'ils étoient bons s'ils ne vous font point « renoncer à notre commerce, et si j'en puis obtenir on détafl « de votre vie et de ce que vous feites ; mais je vous prie de ne « m' écrire point à la hftte, et que je sache si vous troavex, où « vous êtes, des Beeks, des De Sèves ^ des Bordiers etla liqoeor « de la Péret, Je suis toujours persuadé que vous n'y trouverei « jamais personne qui vous honore tant que moi; et commait, A Monsieur, aviez-vous pu vous imaginer que je ne songeois « plus à vous et que je vous négligeasse ? Je vous assure que « j'en ai écrit tant de fois et à tant de gens, qu'on ne peut vous « assurer davantage par là que je suis votre très humble et « très obéissant serviteur,

Lakget. •

Trois mois après la réception de cette lettre, j'en reçus une autre du marquis, par laquelle il me paraissoit être dans une grande désolation au sujet de M. son fils, ce qui ne l'empéchoit pourtant pas de passer à d'autreç matières, dont je lui avois écrit en réponse de la lettre qu'on vient de voir, et , entre autres, mes remarques sur un sermon , lesquelles on a ^nes dans b deuxième partie de ces Mémoires. Voici cette deuxième lettre de moi au marquis de Langey :

DE LANOBT. 183

A M. le marquis de Langey.

«Le ... septembre 1 684 ,

« Monsieur ,

« Je ne me suis pas donné rhonneur de tous répondre plas tôt, parce qu*en même temps que je reçus yotre dernière lettre j*appris, par une de ma femme, qu'il vous étoit arrivé quelque déplaisir au sujet de M. votre fils, sur quoi je m'at* tendois d*étre instruit par vous-même ; et depuis cela, je n'ai rien appris de part ni d'autre. Cela fait que je ne vous en dis rien davantage. Yous savez en tout cas , Monsieur, que tout ce qui vous regarde me touche jusqu'au cœur. J'aurois, Monsieur, une joie parfaite si je pouvois vous rendre ici quelque petit service ; mais, à tout le moins, je m'estimerai heureux si notre commerce peut contribuer en quelque chose à votre divertissement. Je ne puis vous dire de grandes particularités de l'Histoire de Charles le Sage^ parce que ces sortes d*ouvrages veulent être vus dans leur entier. Il en est de cela comme des machines dont les pièces séparées ne font aucune figure hors de l'assemblage de leur tout. Au défaut de cette production, je vous en envoie ici une par laqueUe vous ju* gérez à peu près de quelle manière ma plume est taillée présentement. C'est une petite critique sur certain sermon qui fut prononcé ici il y a quelque temps, pjar un prédicateur de réputation^ mais à qui il arriva, du moins à mon avis, comme à ces beautés contraintes qui plaisent d'autant moins qu'elles ont plus d'ajustement. Si ce morceau ne vous déplaît pas , je me servirai de cette espèce de surcroît étranger pour recompenser le défaut de matière qui pourra quelquefois arriver à mes lettres. Mais je ne songe pas. Monsieur, qu'il y a de rimprudence à vous fatiguer de mes apprentissages, quand Totre lettre me donne si beau jeu à parler de vos chefs-d'œurre. Je ne doute point que la Table cartéfiienne ne soit '

" quelque chose de fort curieux , et je n*ai pas une moindre « opinion du Commentaire épistolier. Mais que direz-YOos, « mon illustre Monsieur, de la présomption que je vous vas » faire {)araitre ? Sans vanité, j*aurois bien mieux réussi que « vous si j'avois eu à illustrer le petit Traité des Lettres; car, « sans davantage d'amplification , je ne voudrois que proposer « le modèle de tout ce que je garde précieusement des vôtres. « Je passe, Monsieur, au détail de ma vie, que vous me de- « mandez si obligeamment. Elle ne peut être fort agréable id, « ne f&t-ce que parce qu'on ne sauroit espérer de vous y voir. « Joignez à cela qu'on n'y trouve pas non plus cette liqueur « de chez la Féret^ qui détrempe si bien le ciment nécessaire à » l'union des cœurs et des esprits; c'est ce qui fait qu'on y « trouve aussi peu des De Sèves^ et autres bons frères de cette « trempe ; car, comme vous pouvez juger, quel esprit peut-on « tirer d'une canne de bière ou d'un pot de vin blanc qui pue « le soufre? l'un ne peut que donner le scorbut, et l'autre eih « gendrer la gravelle. Mais ce qui me parait de plus extrava- « gant, c'est. Monsieur, la bizarrerie de la propreté flamande. D << y a tel cabaret (si même un nom si auguste est dû à des trous « où l'on ne vend que de l'eau bouillie), il y a, dis-je, tel caUa- " rot où l'on vous feroit volontiers quitter vos souliers, de pour « d'eu salir le plancher, pendant qu'on servira votre tal)lesans « nappe et sans serviette ; et fussiez-vous vingt en un repas, « vous buvez tous dans un même verre , quoique chaque vache « ait sa crèche dans une étable, et chaque cocliou son auge vi " son têt. Je finis par une remarque, qui vous surprendra sans " doute : j'ai vu, au pied de la lettre, des servantes descendre « les tuiles d'une maison. Tune après l'autre, les laver et le> « frotter avec des décrottoircs, puis les remettre sur les lattes <^ où elles ne tiennent qu'avec un clou , sans aucun niaoon- « nage, afin d'être ainsi dérangées et remises sans peine deux « ou trois fois par an. Pour les vitres , on a des seringues de » bois, qui, du milieu des rues portent de l'eau jusqu'aux fenè-

DE LANGBT. 185

u ires du second étage; et telle cuisine est si propre, qu'il y

« en a une seconde pour manger et pour boire, afin d'épargner

« la première. Ou emboîte, à peu près pour la même raison,

« le pied des tables dans une espèce d'étui, fait tout exprès,

« de peur que les souliers ne les crottent ; et les crémaillë-

« res sont si fourbies, qu'elles peuvent servir de miroir aux

» cambrouses (1). J'achèverai ma description au premier ordi-

« naire, si ce commencement ne vous déplaît pas, et suis , Mon-

n sieur, etc.,

Je viens présentement à la lettre de désolation du marquis

de Langey.

« Do Mimbré, ce 43 novembre 1681.

« n n'y a point de jour, d'heure, ni de moment, Monsieur, « que le meilleur ami que vous ayez au monde ne fonde en ft larmes; et jamais père affligé ne l'a tant été que celui qui

• vous écrit. J 'a vois prié mademoiselle Rou de vous le faire « savoir, et comme j'avois vu qu'elle appréhendoit que mon « commerce ne vous fit du tort, j'avois cru. Monsieur, devoir « attendre de vos nouvelles avant que de vous écrire. Chaque « pays ayant ses maximes, je m'en étois fait une loi pour vous

• comme pour moi. Je m'émanciperai donc; j'interromprai le « cours de mes larmes , et je suspendrai la continuelle atten- « tion que j'ai aux douleurs que Dieu m'envoie, pour me dé- « tourner de mes péchés, qui ont si fort irrité Dieu , que vous « voyez où j'en suis, pour vous remercier de la part que vous « prenez au malheur qui m'est arrivé (2). Quand je serai tout

(I) L'hyperbole qui paraît dans cette folâtre description vient de ce qu'alors n'étant pas encore bi(?n instruit^ je prenois pour tuiles du haut des maisons ce qui n'étoit que tuiles d'anvont do boutique^ lesquels auvents sont dispos<^ de sorte que d'en bas on n'en sauroit voir le dessus, ce qui est tout au rebours de ceux de Paris. Quand j'ai aussi parlé ci-dessus des cabarets d'une manière si méprisante, c'frt que je n'avois pas encore vu les bonnes auberges, où l'on est traité aussi somptueusement qu'à Paris. [Sole de rauteitr.]

(f ) On lit en marge de la main de l'autour : Cest à Voccasion de son fils.

« à fait converti à Dieu, et que j*aurai tout à fait tourné mon « esprit de son côté , ce me sera une grande joie de voir que « vous ne m'abandonnez pas, que je peux toujours fiiire fonds « sur vous , et vous trouver partout où vous serez. Bien Idn « de désespérer de vous voir, je T espère si bien que j'y con- « tribuerai de mon côté de telle façon , qu*il ne tiendra pas à « moi que vous n*en voyiez bientôt des effets. Je vous prie de « ménager le mariage dont vous me parlez , s'il y a du mérite, « de la naissance et du bien. Yous savez que ces choseslà se « réduisent à la coutume du pays, et que je les entends ainsi. « Tout ce que vous me mandez est le mieux pensé et le mieux « dit du monde. S'il n'y avoit pas bien d'autres charmes dans « le pays, ceux de la bonne chère ne m'y attireroient pas, à en « voir le tableau que vous m'en envoyez , toutes mes pensées « étant présentement tournées d'un autre côté, encore que je « n'aie pas perdu le goût mais le désir. Vous voyez. Monsieur, « que je suis plus disposé que vous ne croyez à vous aller voir, « et vous ne devez pas douter que je n'aie une grande joie de » vous embrasser ; mais je ne sais si, ne vous menant rien de ^ chez la Féret^ je serai le bienvenu; je ne laisserai pas de m'y « hasarder , dussé-je entendre le même sermon dont vous m'a- « vez envoyé une critique si judicieuse et si délicate que je ne " crois pas qu'on y puisse répondre. Il ne faut plus prêcher « devant vous, ni devant ceux à qui vous en aurez fait part , » s'ils Font bien étudiée; je vous suis extrêmement obligé de «« m'en avoir envoyé une copie. Pour moi, je nesaurois faire poar « vous ce que vous avez fait pour moi; mon Commentaire est « si petit qu'on n'eu sauroit faire d'abrégé, lui-même étant un « abrégé, à considérer la grandeur de l'ouvrage et sa nature. Les " lettres, qui doivent être fort courtes, ne peuvent pas donner » une matière extrômemeut étendue , et Ton donne en très peu « de mots l'idée de ces sortes d'ouvrages, pour ne les pas con- « fondre avec toutes les autres matières d'écrire. D est vrai ^ que c'est un Commentaire, mais il l'est d'un si petit ouvrage

DB LANGET. 187

« qu'il ne peut être pins grand sans être monstrueux. Si yous « Toulez achever le mariage que vous me proposez , il faut me « mander ce que c'est, et que mademoiselle Rou en parle à « mademoiselle de la Suzc, en même temps que tous m'en écri* « rez. Ce n'est pas par air de dévotion ce que j'en fais; mais « elle a tant pris de part en mon affliction , et s*est tant donné « de peine à me fournir des consolations , que je lui en serai « obligé toute ma vie, et, par reconnaissance, je ne ferai jamais « rien que je ne lui en demande avis. Je tous prie, Monsieur, « que je reçoiTe souTent de tos nouTelles, et, de mon côté, je « TOUS écrirai aussi et tous ferai réponse ponctuellement. Hais « TOUS ne trouTeriez pas TOtre compte dans des lettres comme « celle-ci, à donner des règles pour bien écrire. Je prends cela « aussi comme je dois, et comme la personne du monde qui est « daTantage TOtre très humble et très obéissant senriteur,

« Langey. »

A peine deux mois s'étoient-ils passés depuis cette lettre écrite, que le flls atné du marquis que (dans la Tue de le dépayser) il aToit mis en Toy âge pour l'Angleterre , après l'a- Toir tiré des griffes, pour ainsi dire, du duc de NaTailles, fut comme déTalisé par un homme qu'on croyoit lui donner seulement pour compagnie et pour aide, et tellement dépouillé de toutes choses, que, se trouTant enfin arriTé à la Haye, où il me saToit établi, il ne crut pas trouTer une plus prompte ressource, dans son pitoyable état, que de se jeter entre mes bras, dans Tespérance que, tu les grandes liaisons qu'il saToit être entre M. son père et moi, je ne lui refuserois pas le secours dont il aToit besoin.

La bienséance ne me permettant pas de faire ici un étalage de tout ce que je fis^ dans cette occasion, pour le fils de celui i qui j'étois si fort déToué, je me contenterai de mettre ici une copie de la lettre de rcmerciment qu'il jugea à propos de m'en faire, et que Toici :

• De Mimbré, ce 25 janvier 4683.

« J'ai su, mon très illustre ami, tout ce que vous a^ez fût « pour moi; j*en ai toute la reconnaissance imaginable , et si « les choses ne fussent allées comme mademoiselle Rou me les « mande, madame la marquise de Langey, qui est à Paris, eût « fait ce qu*il eut fallu faire d'un côté, mais du côté du cœur ; il est « tout à TOUS, comptez sur cela, mais comptez j d*une manière « que jamais il n'y en a eu si fort à vous que tous les nôtres. Je « ne sais si vous avez reçu toutes les lettres que j'ai écrites où « il y ayoit toujours un bon morceau pour vous; je ne sais « même (puisqu'on me mande que vous avez fait une généalou gie dont une des branches regarde notre maison) si quel- « ques-unes de mes lettres vous ont fait penser à Marguerite de « Téligny, sœur de Charles^ qui étoit gendre de M. ramiral, « dont la yeuve, après qu'il eut été tué à la Saint-Barthélémy, « épousa Guillaume I"^ prince d'Orange,

» Je sais bien, pour revenir à mon premier sujet, qu*il ne « s'est rien remué, ni rien fait, dont vous ne soyez le premier « moteur, et s'il faut dire l'agent universel; mais, encore que « cela soit, ne trouvericz-vous pas à propos que j'écrivisse une ' lettre de remercîment à M. le prince d'Orange, quoique en « vous mettant en état, comme il a fait, de me faire tant de « bien, il semble, quant à lui, s'être voulu cacher? Mais, cc- « pendant, je ne puis le méconnaître; enfin, voyez ce qu'il y •< a à faire et me le mandez en grande diligence, alin que je ne « tarde pas à mon devoir ; car vous me donnerez par là un «» grand soulagement, n'y ayant que vous qui me puissiez con- « tenter sur un sujet de cette conséquence. Je vous écris fort à « la hûte, j'épargne même le papier, et qui plus est je passe « par-dessus la bienséance, étant plus que personne du mondt*

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Lakcey. »

Depuis toute cette affaire, et après que j'eus, par mes soins.

DE LANOEY. 189

mis le jeune marquis de Mimbré (1) en état d'exécuter le dessein de son passage en Angleterre, il se passa un assez long temps, sans qu'occupé comme j'étois dans mon poste au greffe des états, je fusse absolument obligé de continuer avec le marquis un commerce aussi lié que celui que j'avois entretenu jusque-là, et le terme étant venu d'appeler ma femme auprès de moi, la connaissance qu'il en eut le porta obligeamment k m'écrire la lettre que voici :

«De Mimbré, le 9 juin 1683.

« J'ai su, Monsieur, que mademoiselle Rou vous va trouver

- avec votre famille, et je prends cette occasion pour vous as- « surer qu'encore que vous m'ayez oublié jusqu'au point de n'a- •< voir pas daigné me faire savoir votre établissement, etqu' ainsi « je sois le dernier à m'en réjouir, néanmoins j'en ai plus de <« joie que qui que ce soit, et d'une manière qui vous fait un peu « reproche d'avoir ainsi négligé le meilleur de vos amis ; mais « c'est pourtant avec la même tendresse, que si c'étoit à moi à « qui vous l'eussiez mandé le premier. Et quoique ma fortune « ne soit pas grande, et qu'elle ne puisse jamais l'être ici, je « puis dire à M. Bon, que je n'oublierai jamais M. Bon, quel- « que chose qui arrrive, c'est-à-dire du côté des biens de la « terre ; car pour les célestes, les cieux et la terre peuvent « changer, mais la Parole de Dieu ne changera jamais.

« Que vous êtes heureux. Monsieur, si vous jouissez de votre • bonheur comme vous devez, d'avoir le pain céleste en abon-

- dance et à souhait^ comme vous l'avez ; car pour votre em- « ploi, je ne vous en parle pas, n'y ayant aucune proportion « entre des choses si différentes. Jouissez donc de votre bou- « heur, mais en priant Dieu pour toute ma maison, elle en a

(1) Ce marquis de Mimbré porte atgourd'hiii le titre de marquis de Langey, ce qoi ne devroit pas être, son père, qui s'est toigours tiffecté cfl uern, vivant encore ; mais c'est le roi qui, chaîJrrin et irrité do sa résistance sur le fait de rclip^ion, l'a, jiar nn effet de ressentiment, voulu rcpardor comme mort an monde, et a commandé au fils de prendre son nom et son titre. [Note de Couleur, ]

< grand besoin ; j*en reviend toujours à notre éloignement : « quelque résigné qu*on soit à la volonté de Dieu, il faut poiu^ ^ tant ayouer, Monsieur, qu*on a bien de la peine, et qu^on <« souffre beaucoup quand on songe qu*on ne verra peut-être « jamais ses bons amis. Où est le cœur qui pût soutenir si long- « temps une si rude et si longue séparation sans chagrin? Dieu « TeuiUe pourtant nous assister et nous en donner les moyens; « je TOUS assure, Monsieur, qu'il n*y a rien que je ne ûmt « pour cela. Je vous prie de me donner de vos nouvelles; je « vous en ai donné des miennes par un de mes bons amis qui « m*a mandé vous être allé voir... Si je vous voyois on mo- « ment, que je vous dirois de choses, et que vous me soulage- « riez par vos conseils et vos avisi Mais on n*a plus personne « et je suis seul comme un ermite, c*est-à-dire réduit i penser; " mais quelque chose qui arrive, je penserai toujours à vous, (c comme votre très humble et très obéissant serviteur,

« Lakgey. »

Je finis ce long déduit des principales lettres que le marqiûs de Langey et moi nous sommes écrites pendant un assez long cours d'années ; et je n'y suis entre que pour la justification de ce que j'ai avancé tant de fois de la grande liaison et de l'étroite confidence dont cet illustre seigneur m*a toujours honoré.

Je reviens donc présentement à ce qui ne regarde que la suite particulière de ses affaires. Comme elles étoient fort délabrées par la persécution sans relâche de ses ennemis, le duc et la duchesse de Navailles ne conçurent pas de petites craintes qu'une famille si nombreuse et dans la dernière des incommodités, ne vînt (leur étant si proche) à tomber, comme on dit, sur leur dos, et à leur être tout à fait à charge. Dans ces inquiétudes et se trouvant considérés et ménagés par les premières tètes du parlement, qui avec tout le public étoient depuis longtemps plus que convaincus du peu de fondement

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qti^aTOit ci-deyant ea ce suprême tribunal à casser le premier mariage du marquis, le duc et la dnchessct dis-je, se Toyant en si grand crédit, pensèrent qu'il ne leur seroit pas impossible d'obtenir par une requête civile la révision de tout Fancien procès. Effectivement, ils Fobtinrent, et afin de ne point traîner ceci à une plus grande longueur, cet auguste corps du premier parlement de France, se donnant pour ainsi dire un démenti à soi-même, cassa tout d'une voix le jugement inique et mal entendu qui avoit séparé des conjoints qui, selon Dieu, ne dévoient jamais avoir été désunis.

Ce dernier jugement si singulier et si inouï apporta quelque petit amendement aux fâcheuses affaires du marquis, mais ne fut pas capable de les rétablir tout à fait; et enfin, au bout de quelques années, cet autre terrible et jamais assez déploré arrêt de la Révocation de TEdit de Nantes ayant été signé et scellé à Fontainebleau, le 18 octobre 1685, et tous les plus distingués d'entre ceux de la religion qui ne voulurent pas obéir aux ordres du roi en désobéissant à ceux de Dieu, ayant été ou emprisonnés, ou enfermés dans des couvents, ou relégués en divers endroits du royaume, le marquis de Langey en son particulier fut confiné à la Bastille, et au bout d'environ cinq mois (savoir, le 24 mars 1687), transféré à Fabbaye de Saint-Victor, où il resta quelques dix-huit mois, mais d'où enfin, sa fermeté se soutenant jusqu'au bout, il obtint permission de sortir du royaume (1). H me fit aussitôt l'honneur de m'en avertir et de

(i) Nom lisons dans la France protestante (article Cordouan) : « Fermement attaché à la religion de ses pères^ le marquis de Langey fut jeté^ eo iB9B, dans les prisons de la Bastille^ avec son flls^ qui ne tarda pas à se convertir; sa femme fut enfermée dans le couvent de Panthemont^ et sa ÛUe aux Récoilettei. Madame de Langey suivit bientôt l'exemple dt son iUs, mais le marquis et sa fille restoient inébranlables. En 1687^ M. de Langey fut transféré dans le courent de Saint-Victor et sa Ûlle dans la maison des Miriamionnes. Toujours opinlitnyil ftit envoyé à Mons en 1688 ; cependant il parait qull finit par céder » (le témoignage de Rou, que la fermeté du marquis de Langey se soutint jusqu'au bout^ peut nnos faire espérer le contraire) ^ a tandis que sa femme parvint à fuir et se retira en Hollande. On lit en effet dans les additions aux Mémoires de Dangeau, par

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me dire qu'ayant choisi la Hollande pour son lien de refuge, il me prioit de lui chercher logis à la Haye, tant pour lui qae pour mademoiselle de Langey, sa fille aînée, qui ne \oaloit pas r abandonner , le tout en attendant que madame la marquise son épouse, après quelque ordre mis à leurs aflEedres, pût venir aussi elle-même, comme elle fit depuis (1).

Le marquis de Langey arriva donc à la Haye le 19 mars 1688, et d*abord se rendit chez moi, où après lui avoir donné un fort léger repas, je le conduisis en un appartement que sur sa lettre d'avis je lui avois retenu dans mon voisinage.

Dès les premiers jours de son arrivée, il ne manqua pas d'aller saluer leurs Altesses royales, M. le prince et madame la princesse d'Orange ; et bientôt le prince lui obtint une pension de Lemft Hautes Puissances, mais qui ne pouvant suffire qœ fort modiquement à Fentretien d'une maison de ce rang4i, les enfants du marquis y suppléent (2).

Les malheurs de son premier mariage me remettent en mémoire ce que je lui ai ouï dire plusieurs fois à lui-même de certaine horoscope à lui faite dès son jeune âge et dont voici toot ce que j'en puis dire. Comme il étoit un jour à se divertir avec plusieurs amis de sou père et de sa mère dans une de leurs

b'iMOiilcy, sousIîidaUî du 8 septembre i7li : Madame Lnntjeais (Laii|?»'y), s^rwde martanic de Nooillcs (Navaillcs), réfugiée en Hollande ^ avait /iZ/tv dp (quatrelinfjts utis lorsfjuclle perdit son mari f/ui était resté en Franre (f). Daii^r'aii jyout-' qun SCS Olifants obtinrent la i>ornussion do la faire revenir dans s;i |»atrio, et qu'dk' se convertit. Qu'on jnpî de la sincérité de s«»niblabl(^ conversions I En r/c««ipens»* de son aiM)slasi«% Louis XIV accorda à la marquise de I^n^roy un.' |»eu>io: de ^,000 livres. Sa lille Juditli en obtint une autre de 2,000, c«' qui prouve •lu'^Hl'? aussi avoit fini par succomber. »

(I) Nous tnuivons en efl'et sur les refjistresde IT^rlisc walloim»» de la Haye !•• nom di* Diane d»^ Montault-Navailles, marquisi^ do Lanpey; elle fut ailmise. k :îo s*-pi«'mbro 1088, ;\ la communion, après avoir rétracté Tact»? d'abjuntwo OM '-Ile avoit sij^né en France.

ftf Dt'pnis la mort du n»i Guillaume, à qui ils avoient Thonnour d'ap|»an«iir

|Mi II maison de Chat^aubriant, dont ils desccndoient, ainsi que le roi Gaillaani"'.

i ir f« ffiiiK's oi par l'alliance de Louis«î de fioli^mv, veuve de Chiirl»?sde Teli^niy,

." i- t:u .irond'»s nocps du .irrand Guillaume, prince d'Orange. [Sote dt ff^tt-

DE LANOKY. 193

principales terres où bon nombre de parents et amis les étoient venus voir, il se trouva, soit de hasard, soit du dessein de quelqu'un de la troupe, un de ces diseurs de bonne aventure qui se fourrent si librement dans toutes les assemblées de plaisir, lequel après avoir exercé tous ses talents auprès des plus enjoués de cette belle compagnie, s'adressa enfin au marquis de Langey, âgé seulement alors de quinze ou seize ans, et lui demanda sa main. Tannée, le mois, le jour et Theure de sa naissance, pour lui donner quelques lumières sur sa future destinée ; le jeune marquis, après quelque petite résistance, ayant enfin satisfait à la demande du tireur d'horoscope, lui dit que tout le temps de sa belle jeunesse seroit heureux et florissant, mais qu'il seroit à jamais malheureux par une fenuiie. Il est aisé d'en faire Tapplication. Je rapporte l'horoscope telle que je la tiens du marquis de Langey même, que je ne vois jamais dans l'état où il est présentement, que je n'en sois également et mortifié et tout attendri ; car quand je confère ce corps admirable, autrefois si dodu et si bien nourri, et qui présentement n'a pas sur soi dix onces de chair, ce front, ces joues, ce teint en un mot si frais et si uni, tout cela, dis-je^ riolé aujourd'hui et piolé comme une chandelle des Rois ; cette chevelure de la beauté et du sicle de celle d'Absalom, convertie à l'heure qu'il est en une perruque mal tressée ; ces jambes et ces cuisses, autrefois si agréablement partagées entre gros et menu à la manière d'un sceptre, et présentement plus bâtons encore , nonobstant leur tremblement et leur débilité, que les deux béquilles dont il a bien de la peine à se soutenir ; quand, dis-je, je compare tout cela avec cet air majestueux et cette riche taille que je me souviens d'avoir tant admirée et dont la grande Mademoiselle, fille de Gaston, avoit accoutumé de dire qu'elle ne connaissoit que le roi en France qui put disputer de bonne mine avec le marquis de Langey, et que peut-être encore l'éclat de la couronne ne contribuoit pas peu au soutien de la comparaison ; tous ces merveilleux avantages, dis-je, si opposés à l'état où ce pauvre

scigncui* parait aujourd'hui font que je cherche le marquis de Langey dans le marquis de Langey môme ; et que c'est pour moi comme un songe qui, me fascinant autant Tesprit que tes jeux, fait que je ne le reconnais plus du tout, et m'écrie :

Ilei mihiï qualis nuncl quantum mutatus ab iUo!{\)

Je n'ai plus qu'un mot à dire, tant sur l'ancienneté de la maison de Cordouan, que sur ses grandes alliances dont j'ai déjà cité celles des Langey et des Lavardin, et sur le blason de ses armes.

Le quatorzième aïeul du marquis de Langey, nommé Pierre de Gordouan, et mis au rôle de la chambre des comptes de Paris, paipii les chevaliers du règne de Philippe-Auguste, roi de France, vivoit en l'an 1200 de Jésus-Christ, et le prince de Condé d'aujourd'hui se trouve, aussi bien que le marquis de Langey d'à présent, avoir également pour sixième aïeul maternel, le grand-père du fameux Anne de Montmorency, connétable de France et grand-maltre de la maison du roi (2).

Les armes de Gordouan sont d'or, à la croix engrèléc de sable , cantonnée de quatre lionceaux de gueules , armés et . lumpassés de sable.

Diane de iNavaillcs, femme aujourdluii du marqui>, est lillo de Philippe de Montault, duc de Bénac, premier baron de Bêarn et deBigorre, et de Judith de Gontaut-hiron, héritière deSainl- Geniez et dame de Badefol. La marquise de Langey avoil pour

(1) llchis! 4uel chan^'oinont

Ali! combien aujourd'hui iiio parait-il jliv«'i> De co charmant Lanir<'y, l'amour tlo riniivt'i*s !

{\'a/«? innnjinnle ilf tnidrur.

(2) S. B. qu' c'est ilaiis la li^'iiP collai «Talc ilc (luhU'<(lr Teitf/ui/, |.riMni"Trav (Ir L/juise de ('oliyuy, \\\\<^ il • lamiral, (\\w se trouvant aussi los prinr-'s tl OnAfr»"' Mar^icrit^, sœur dutlit Charles ot son héritiiTo, ayant éi^ju^} le fauit-ux b\ .V»' Bnvi de Fer, bisaïeul de notre mar(|uis;.

V^oyez, art. Chàtillon (France protestante), une note où rst indiquée U»k-^'d^ncc de Louise de Colijjny jusqu'au comte do Paris, tils de la princesse Hcli'Vû' MeeklemboarfT-SchwtTin, duchesse d'Orb ans.

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frère Philippe II de Moutault-Bénac, duc de NavaiUes, pair et maréchal de France, chevalier des ordres du roi. Leurs armes sont: « écartelé,au premier, contre- écartelé d'or et de gueules, « qui est de Goutaut-Biron; au deuxième, de Navarre ; au troi- « sième, de Foix pur, savoir d'or à trois pals de gueules ; au « (juatrième, de Béarn, qui est d'or, à deux vaches passantes « de gueules, accornées, accollées et clarinées d'azur. Et sur « le tout, écartelé, aux premier et quatrième, d'azur à deux « mortiers d'argent mis en pal Vun sur l'autre, qui est de Moii- « taulty parti de Cominges, qui est de gueule k quatre otelles «^ d'argent posées en sautoir : aux deuxième et troisième, à « deux lapins d'or eu forme^ qui est de Bénac. »

Je viens à reprendre la suite de mes Mémoires, ou, pour mieux dire, de mes Opmcules, puisque, désormais, je n'ai plus gaère à traiter ([ué de cela. La première matière qui se présente est un examen que je fus prié de faire d'un manuscrit de piété, entrepris par un excellent serviteur de Dieu pour la consolation et raffermissement des pauvres réfugiés et pour la censure des tièdc^s qui avoient de la peine a se venir mettre à couvert contre la persécution , eu quittant leurs commodités temporelles et leur chère patrie. Yoici comment cet ouvrage, dont l'auteur m'étoit absolument inconnu et qui ne me l'avoit adressé que par le conseil de quelques-uns de ses amis, me tomba entre les mains.

Vers la fin de l'année 1685, un gentilhomme que je ne connaissois point , m'apporta un assez gros paquet comme de lettres, mais de la taille d'un petit livre. J'y trouvai, en effet, huit ou dix feuilles manuscrites dont on pouvoit faire un raisonnable volume ; et, parmi ces feuilles, une lettre si obligeante, que je me donnerois bien de garde de la produire, si je ne me trouvois pas comme obligé de rendre un compte

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fidèle et naturel de toute ringénuité des circonstances qui ^ardeut Touvrage que je publiai, au bout de quelque temps, à la prière de Fauteur. Voici donc cette lettre :

« 4" août.

<• Vous ne vous attendiez pas à cette corvée, Monsieur, n'en ^< accusez cependant que votre mérite. Si vous n'aviez pas aa- « tant de lumière, de pénétration et de discernement que vous » avez, Ton ne se seroit pas avisé de vous prier de vouloir exa- » miner cet écrit. Ce sont des objections que Ton m'a faites à « peu près en France, et ce sont ces illusions qui en retîen- « ncnt un grand nombre dans l'apostasie. Si vous croyez, Mon- « sieur, que cet écrit puisse être de quelque utilité, je vous « suppUe d'avoir la bonté de le lire avec soin, et de le corriger « sans flatterie. Les égards que l'on a pour les enfants, à cause « des pères, m'obligent à taire mou nom. Ainsi, je vous prie « d'éclaircir ce qui est obscur, de fortifier ce qui est faible, de •( rectifier ce qui approche de l'égarement , et de mettre les « choses dans leur jour; augmentez, diminuez, l'on vous en « croira par la haute opinion que l'on a de vos lumières. Je « vous prie de mettre vos remarques sur une feuille de papier. " et de marquer la page et les sections. I.e gentilhomme qui « vous délivrera cet écrit le reprendra au temps que vous lui « marquerez, et je vous prie, eu le lui rendant, qu'il soit ca- • cheté. J'espère, Monsieur, que vous aurez cette bonté, et comme Ton doit tout attendre d'un homme habile et pieux. " j'ai cette eonliunce que vous entreprendrez ce travail en faveur de votre très humble et très obéissant serviteur. ■ Je suis persuadé qu'on trouvera quelcjue chose de si iih>deste et de si chrétien, et en même temps de si naïf et de ?* sincère dans cette conduite, qu'on ne s'étonnera pas quej'ai*' facilement acquiescé à ce qu'on exigeoit de mes soins, et qui' j'aie sollicité la publication d'un ouvrage où Ton ne pt'a* manquer de voir régner de si beaux caractères. Quoique cVn

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