SUR LE MÊME SONNET
<( Pendant que nous coulons sur le Rhône, j*ai encore à vous » dire, mon cher Monsieur, que quelque certaine, judicieuse
• et bien fondée que soit votre critique sur la ridicule extrac* « lion de ce nom Rodano du verbe rodere; il me semble néan- « moins que vous prenez Pétrarque un peu trop au pied levé « sur Tadoption qu'il a faite de cette fausse étymologie. Il n*a « pas fiait cela par ignorance, mais a seulement eu en vue Fopi- « nion vulgaire des Italiens palatins (1], qui, ne se servant « point de la lettre A, écrivent Rodano au lieu de Rhodano, <« comme ils écrivent Rodopé pour Rhodopé, Réno pour Rhéno, « et Roda pour Rhodii. Ces Italiens palatins-lk ^ donc, étant « accoutumés à ne voir Rodano écrit en leur langue, que par ce « retranchement à! h, se sont mis dans Fesprit (ne sachant pas « le latin) que Rodano veuoit de rodere; et c'est en s'accommo- « dant à leur ignorance^ et comme voulant bien bégayer avec « eux , que Pétrarque , qui d'ailleurs , en qualité de poète, •« étoit bien aise de prendre (fût-ce à la légère) F occasion d'un « bon mot, et se faire honneur d'un trait d'esprit, a donné « comme tant d'autres, dans cette usurpation mal entendue.
t Ce que je dis là de cette fausse usurpation des Italiens pala-
• tins n'est pas de ma tête ; j'ai pour garant de ce que j'avance
• le savant Alunno, le meilleur de tous les interprètes de Pé- « trarque. Rhodano, dit-il, detto da Rhoda; ancor che altri di-
• cano dal rodere délie rive dove passa. Si on vouloit si sévèren ment ôter aux poètes cette innocente liberté de se donner " carrière, en profitant des plus légères occasions de rire, et « en prenant, soit de bon, soit de volée, tout ce qui se présente « à eux, on leur trancheroit toutes leurs parties nobles.
« Je n'ai plus que le desioso scendij et le Forse, o che spero, etc. , « sur lesquels j'ai encore un mot à dire, et dont le premier est
(i) On a ici en vue ce joli endroit de M. Ménage^ dans sa Requête de* Dictton-
noires :
Cm griAdt tl faneai ptUUni,
EtrtBf trt toi p«y« Utlni, etc.
\Noie de tayieur,]
S80 RBSfARQllS DE HOU
« pareillement fondé sur ce que je viens de vous représenter « du trop grand tort qu'on feroit aux poëtes, si on les prenoit « si fort à la rigueur; vous semblés, mon cher Monsieur, par « ces mots formels de votre lettre : Ce dedoso ne me plaiipÊi m trop, vous semblez, dis^e, reprocher à Pétrarque d^avoir « donné des désirs au Bhône, qui étant un corps inanimé, est « par conséquent incapable de passion et de mouvements d'es- « prit; mais, comme j'ai dit au précédent article, cda est trop « sévère; car si les choses vont ainsi, que deviendront tontes « les apostrophes et les prosopopées si feimilières non*aeole- « ment h tous les poètes, mais si fort en usage dans le style « prophétique même? Que deviendra ce joli endroit de Saint- « Amant :
Adieu, ruisseau, reprends ton cours, Qui noo plus que moi ne repose ; Que si par mes regrets J*ai bien pu t'arrèler, Voilà des pleurs pour te Mter.
« Que deviendra le début d*EsaIe : Vous, deux, écorniez; ei M,
« terre, prête l'oreille; et comment excusera-t-on ces paroles da
'< psaume XIX :
Les deux en chacun lieu, I^ puissance de Dieu Racontent, etc.
» et généralement toutes les aspostrophes du CXLVIIP? Ici, » mon cher Monsieur, vous ne manquerez pas de me dire, que ce je donne moi-môme bien à gauche, et me forge gratis des « monstres tout exprès pour avoir le plaisir de les combattre, <« en un mot, que vous ne pensez rien moins que tout ce que je « vous fais dire; je le sais bien, et vous ne m'apprenez rien « par là, je ^uis trop convaincu de la justesse de votre esprit « et de rétendue de vos lumières pour ne m'être pas moi-même " représenté toutes ces réponses de votre part en vous entre- • prenant ainsi sur cet article : mais, quoi qu*il en soit, votre » remarque tombe à terre si ce que je prétends, pour votre