X INTRODUCTION
la bibliothèque privée du Stathouder ; ces volumes furent transférés de là, vers 1830, aux Archives de TEtat.
Jean Rou est un type assez élevé du tiers état protestant à cette époque ; il nous paraît en même temps bien {>ersonnifier cette classe de réfugiés, qu'un exil volontaire et un emploi honorable à l'étranger ont préservés de sentiments d'aigreur contre leur ancienne patrie. Sans avoir étélui-mômc en évidence, il s'est trouvé en relation avec des hommes importants de toute sorte ; et quoiqu'il n'ait pas joué un rôle très considérable comme savant ou homme de lettres, ce fut une mésaventure littéraire qui décida de sa destinée.
Il naquit en 1638 : son père, procureur au parlement de Paris, et des plus estimés dans sa profession, fut assassiné, la robe sur le corps^ en revenant du palais, par deux scélérals, qu'il avait fait condamner pour vol (1).
Fidèle aux traditions paternelles, Jean Rou avait d'abord étudié le droit et s'était fait recevoir, en 1659, avocat au parlement de Paris. Cette profession lui plaisait peu, et il ne tarda pas à quitter le barreau pour s'occuper de travaux littéraires; il traduisit d'abord quelques pièces du théâtre italien et se mit ensuite à étudier l'espagnol.
En 1668, il traduisit le Prince politise et chritienj de Savédra, qui oblint un certain succès et eut deux éditions; vers la môme époque, il commença sa traduction de VHis^ toire (TEspagney de Mariana, terminée plus tard.
Tels furent ses premiers débuts dans la carrière des lettres: son esprit méthodique, son goût i)0ur l'histoire le poussaient
(1) Du c<Mé malcrnel, Jo.àn Rou descendait de Jean Toutin, orfèvre du roi, n a'lêhre cfjinme inventeur de la {NMiiture sur émail (V. t. M, p. 88). Il s'allia plu lard il une famille de {leintrt^s bi«'n connue , en éfiousant une flllcî de Pierre Êll«' Ferdinand, A (|ui l'on d(»ii le Immïu |K>rlralt de Uayle, fait \ Konen en 1C75.
INTRODUCTIOÎf. XJ
cependant dans une autre voie, en sorte que, quittant Tétude des langues, il entreprit le grand travail de sa vie, ses TabUUeê hiiiorigues et chronologiques.
Suivant la Biographie universelle^ Rou serait lô premier, qui aurait eu l'idée, si souvent appliquée depuis, de présenter en une suite de planches divisées en colonnes le tableau synchronique de l'histoire de tous les pays, dcipui» le commencement du monde.
Nous ne savons cependant si l'on peut lui attribuer la priorité de* cette invention; car dès 1648, le religieux reuillanl D. Pierre de Sainte-Catherine, avait fait graver quelqued Tablée chronologiques et historiques (1). Elles n'ont, il est vrai, que l'avantage d'une publication antérieure; 9om tous les autres rapports, elles ne peuvent soutenir la comparaisoil avec celles de Rou. Dureste» le seul mérite que revendiquait ce dernier, était, pour emprunter ses propres expressions , « l'artifice de Téconomie, qui a plu à tout le a monde, et qui est certainement de mon invention, d
Nous ne devons pas anticiper sur les récits de l'auteur : nous le laisserons raconter lui-même les premiers succès do son œuvre laborieuse, elcommont il fut, bientôt après, enferme ù la Bastille, sur l'accusation d'avoir avancé des faits contraires à la religion dominante. Vainement offrait-il de les prouver, par le témoignage d'hisloriens appartenant pour la plupart au clergé. C'était en 1675. L'évêque de Meaux, dont l'in-
(1) Les jéfluiu» do Rouen avaient commencé vers 1090 la publicalion do quelques Tnhletttt cfironoiogiqUeSf imprimées bous lo nom de TnnquertL Getto sociéti} rcligimifle n'était pas alors en faveur auprès du parlement de Rouen^ qui fit saisir li*urs Tnbies sous le prétexta qu*olles renfermaient des faits contraires à la véritr dr> rhistoire et aux lois et bonnes maximes de l*Elat^ et ordonna par ses arrèu^ des 97 septembre et 20 décembre 1030^ que les planchoi) et les caractères en Bcnticnt ntmpns. (Voir V Appendice, p. 815.)
fluence était déjà puissante à la cour, se déclarait « mécontent ; » et de quoi d'ailleurs pouvait-on s'étonner, en fait de mesures arbitraires, dix ans avant la révocation de TEdit de Nantes? (i
Les premières épreuves des Tables chronologiques ei hisiofigues furent presque toutes détruites; et afin qu^elles ne fussent pas entièrement perdues pour la postérité, le conservateur des médailles du cabinet du roi, Pierre Rainssant, dut demander à M. de Louvois la permission d'en faire tirer à part six exemplaires.
Bayle écrivait le 3 octobre 1 682, à son frère cadet :
« Les cartes de M. Rou ne se trouvent point, parce V qu'elles n'ont pas été réimprimées ; vous pouvez mander a à M. Dusson qu'il ne doit pas espérer de les trouver nulle c part! »
Quelques années plus tard il informe ses lecteurs, dans la République des lettres (janvier 1686), que les Tables de Rou avaient eu en France un succès extraordinaire.
On lit dans Lenglet du Fresnoy :
« Ces Tables, qui sont d'une extrême rareté, ont une très a grande réputation. Gxnme l'auteur était protestant, il n'a « pu s'empêcher d'y fourrer quelques-uns des préjugés de « sa religion. C'est ce qui les fit supprimer avant même
(1) n est curietix de conférer les passages incriminas des T&bles de Jean Roa avec ce qo'nn auteur catholique a^ait pu écrire impunément au si\)et de la reli^on protestante, quelques années aupararant et dans un ouvrage tout semblable. Voici ce qu'on lit dans les Tables du religieux feuillant D. Pierre de SainteOuberine : « XVI* siècle. Martin Lutiker, Saxon, religi«-ux augustin, irrité que la prédication
• fie la crotfade contre les Turcs fût commise aux jacobins» prescba contre les
• indulgences Tan 1S97, de quoy estant exconununié par le pape Tan 16i0, il pu- *> Uia d'antres béréâes, tronquant les livres sacrés et le nombre des sacrement*:; ' il Oimbattit lliouueur deu aux saints, la mesHe, les bonnes opuvres, la confes- •■ k^n hnex^xif!, W* pa|»>, la possibilité d«*s commamlements, le franc arbitrt\etr.
-^^ (irirkcipaux «H^plf^ furent Zwinirt*^, JEcok^mpaile, cbefs des soi^nunan-
INTRODUCTION. XllJ
« qu'elles parussent. Le peu d'exemplaires qui sont échapce pés s'est vendu jusques à 50 écus chacun (i). »
De Bure en parle ainsi :
« Les Tables de Rou ont été supprimées , parce qu'elles « contenaient plusieurs passages concernant la religion procc testante, dont l'auteur faisait profession. Cette suppres- « sion les avait rendues fort rares, et comme elles étaient « d'ailleurs très estimées, la valeur des exemplaires en « était motatée à un prix assez considérable. Mais depuis « plusieurs années la réputation de cet ouvrage étant beauci coup diminuée, les exemplaires ont en même temps perdu a la meilleure partie de leur ancien prix et sont rentrés « dans la classe des livres ordinaires. Quoiqu'il y ait peu de «t curieux qui les recherchent actuellement, on ne doit ce- « pendant pas moins les regarder comme un bon livre de « bibliothèque (S), si
Ajoutons que Rou n'avait pu emporter en Hollande qu'un seul exemplaire de ses Tables.
Malgré cette rareté» son ouvrage n'a pas encore complète^*
« taires Jean Brentius^ ubiquitaire^ Thomas Muuzer^ anabaiitisie^ et Philippe « Mélanchton^ demy-luthérien.
'T Jean Calvin, né et chanoine à Noyon, chassé de France pour ses salietez, suivit « les erreurs de Luther, 1524, et y a^jousta celles des iconoclastes^ sacraman- « taires, Vaudois^ etc.
" XVU* siècle. Théodore de Bèze, disciple de Calvin^ ministre impur et boUffon, <« a4|ou8ta aux hérésies de son maistre, mort en 1605. En somme on peut dire «« des ministres luthériens et calvinistes que ce sont autant dliérésiarques, cha- « cun d^eux aiant erreur différente de son compagnon. Les hérésies de Luthci , <( Calvin et leurs sectaires furent condamnées au saint Concile de Trente (années « 1545, 48 et 60) et quelques-unes par le pape Innocent X,le 81 may 1658. » (>rtes, Rou n'avait rien écrit qui fût comparable à de pareilles diatribes!
\insi (lu'on le verra ci-après (T. I, p. 97-101), il avait simplement relaté les faiUî
a?ér6* «le l'histoire et avec une entière bonne foi. (I) l>înî,^lct du Frcsnoy, Méthode pour étudier rhintoire, édition Uruu*jl, Pari»-,
i) De Bure, Traité de la connaissance des livres rare».
XIV JTCTRODUCTIOX.
mont disparu : noiifi en avons trouvé deux oxomplaircs à la Bibliothèque impériale, deux à celle do rArscnal, un à la Mazarine, et nous en connaissons un sixième qui se conserve au Brilish Muséum. En les parcourant, il est facile de constater tout ce qu'il a fallu d'études, d'efforts persévérants, de ifacrifices pécuniaires, pour exécuter un travail aussi considérable; et Ton comprend que le souvenir de la confiscation de êOA planches ait pu, dix ans après, lui arracher les lignes suivantes dans une lettre adressée au duc de Montausier :
9 Je ne vous cèle pas, Monseigneur, que la perte de mes a Tables m'est sensible : o'étoit le doux fruit de plusieurs lac borieuses veilles, l'épuisement de mon bien et de mon a esprit, le seul morceau de pain, en un mot, que je pensois « laisser à mes pauvres enfants. »
La protection du duc de Montausîer le fit sortir de la Bastille, mais il ne put obtenir la restitution de ses planches. Forcé do se livrer à d'autres travaux, il se voua pendant plusieurs années à renseignement, et fut tour à tour précepteur de lord Spencer, fils aîné du duc de Sunderland ; du duc de Northumberland, fils do Charles II, roi d'Angleterre, ol do la duchesse de Gleveland; et des enfants de la marquise de Witgensteîn.
Quelques années avant la révocalioo de l'Kdit de Nantes, Hou se retira en Hollande, pour remplir la place de gouverneur des enfants de madame de Sommerdick. Brouillé au bout d'uu an avec elle^ et dégoûté de l'enseignement, il chercha et obtint une place de clerc au greffe des liltats généraux, qui le nommèrent plus tard leiu* secrétaire-interprète.
« Dix ou vingt mille réfugiés, écrii^^il dans ses Mémoires,
no se peuvent dire, au même titre que moi, adoptés par ces bienheureuses proviaces, comme par une seconde pairie. Naturalisé par une charge noble, je n'ai point de compagnon en cela. »
En effet, cette place avait alors dans la vieille République batave une assez grande importance : elle avait été remplie avant Rou par le célèbre Abraham de Wicquefort, puis par Gérard van der Meulen. Les translateurs des Etats généraux étaient chargés de la traduction et quelquefois de la rédaction des pièces officielles ; aussi dans le serment qu'ils prêtaient en entrant en fonctions, étaient-^ils obligés de promettre, qu'ils ne communiqueraient à personne les pièces dont ils feraient la traduction. A la mort do Van der Meu- Icn^ de nombreux et redoutables concurrents se présentèrent, et il fallut la protection hautement avouée de la princesse d'Orange et toute l'influence du greffier Fagel, pour que Rou obttnt la préférence.
C'est dans cette charge honorable que Jean Rou mourut à la Haye, le 3 décembre 1711, laissant plusieurs enfants, dont un fils, qui a revu le manuscrit de son père, en y ajoutant quelques notes. Les recherches que nous avons faites, pour savoir ce que devint sa famille, n'ont abouti a aucun résultat satisfaisant (1), Lorsqu'il fut nommé secrétaire-interprète des Etats généraux, il était père de cinq eu- Tants; à sa mort, quatre d'entre oux^ Jean-Henri, Marie (2), Louise (3) et Elisabeth, signèrent une pétition adressée
'1) « Jo remarquerai, par occasion, que leagcns de lellres réfugiés dans les pays p étrangers pour leur religion, ont presque tous été si négligents touchant la vie « ot lo« écrits de Ipurs confrères, que c'est un grand hasard quand on peut se voir •ï ifiifjrmé de quchjue particularité qui les concerne. » {Dictionnaire critique et historique de ProsjKîr Marchand, T. Il, p. Î51.)
(i) Née à Paris le 14 août 1080 ; elle s'appelait Marie-Elisabeth. (Voy. T. I, p. 162.)
<3) Kée à Paris le W février 168Î. (V. T. l, p. «06.)