AU DAUPHIN
« après avoir présenté à monseigneur le Dauphin son ouvrage « chronologique en tables. Je Taurois présenté au roi s'il avoit « voulu lui faire le même présent. Prenez la peine, s'il vous plaît, « Monsieur, de savoir si c'est son intention ; en ce cas-là, il m 'a « laissé de ses Tables en satin , quiseroiant bonnes pour donner « à Sa Majesté, et il suffiroit pour moi qu'il m'en donnât de papier « collées sur de la toile. Pour peu qu'il veuiUe donner son ou- « vrage au roi, qu'il ne fasse point de façon de reprendre ces « Tables sur du satin ; car je les aime même mieux collées et « en papier. Je serois bien aise de lui pouvoir faire plaisir en « quelque chose, puisque vous le considérez ; car il n'y a point « de meilleures recommandations que les vôtres , pour tout ce « qui peut dépendre de moi, n'y ayant sans doute personne « qui vous honore et vous estime plus sincèrement que je fais. « A Saint-Germain, ce 13® février 1671.
MOKTAUSIER »
On peut croire que je ne différai pas longtemps un second voyage à Saint-Germain, où je fis porter aussi un second exemplaire de mes Tables dans la simplicité de forme dont les deman* doit M. de Montausier, à qui je présentai aussi cette deuxième lettre de M. Conrart, en forme de simple billet.
« Puisque c'est par mon entremise. Monseigneur, que M. Kou a eu l'honneur d'être connu de vous et d'en recevoir des gréées les plus obligeantes du monde , il est bien juste que je prenne part à sa reconnaissance, et que je vous assure que je n*en suis pas moins touché que si vous me les aviez faites à moi-même. Il est revenu de Saint-Germain comblé d'honneur et de joie, et il s'y en retourne dans l'espérance que ce voyage ne lui sera pas moins heureux que le premier qu'il y a fait. Comme il est homme laborieux et de grande application, et qu'il est propre à toute sorte d'études, si vous le jugez capable de travailler à quelque chose, pour le service de monseigneur le Dauphin, ou pour votre satisfaction particulière, je vous assure, Monseigneur, que vous ne sauriez j
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« employer personne qui ait plus de soin, de fidélité et de zèle « que lui pour toutes les choses qu'il vous plaira de lui ordon- « ncr, ni qui s'en acquitte plus exactement. Il aura Thonneur « de vous faire voir quelque chose de ses desseins pour la « chronologie, et il recevra avec respect les avis que vous au- « rez la bonté de lui donner, et chérira encore plus vos cen- « sures que vos louanges; car, avec toutes les autres bonnes « qualités , il a une modestie et une docilité qui ne sont pas « ordinaires à tous les gens de lettres, et qui augmentent le « mérite de leur savoir quand elles s'y trouvent jointes. « Je suis. Monseigneur, etc. Coiïrart. »
M. de Montausier n'eut pas si tôt su de moi que j'étois venu exprès pour me ranger à l'obéissance de tout ee que marquoit sa réponse à la première lettre de M. Conrart, qu'il fit porter avec lui , par un de ses pages , les quatre tables en satin qu'il me rendoit, afin d'être présentées au roi, chez qui, de ce même pas, il me fit l'honneur de me mener. Comme à la cour les moments sont compassés, à peine étions-nous arrivés dans l'antichambre du roi que Sa Alajesté parut, sortant de chez la reine, pour aller à la petite chasse ; il étoit précédé par ses principaux gentilshommes, qui d'abord me dérobèrent sa vue; mais comme, à l'aspect de M. de Montausier qui lui avoit parlé de moi, il s'arrêta tout d'un coup comme pour savoir ce que nous lui voulions, tous les gentilshommes s'ouvrirent en un instant à droite et à gauche , de sorte que je ne fus pas peu surpris de me voir immédiatement en face de ce grand prince. « Quel est, « me dit-il aussitôt, l'ouvrage que vous tenez là? » Sur quoi ayant répondu en deux mots que « c'étoit un détail assez com- « mode de tout ce qui s'étoit passé de plus considérable dans « le monde depuis sa création jusciu'à la naissance de Jésus- « Christ. — Et le reste? » me dit aussitôt ce prince. Sur laquelle demande 31. de Montausier, qui prit là comme au bond une occasion obligeante de me rendre office, en m' épargnant d'ailh'urs l'inconvénient d'une réponse où je n'eusse osé mar-
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quer mes besoins de secours. « Sire, dit-il au roi, celui qui « a rhonneur de paraître ainsi devant Vptre Majesté est tout « disposé à la continuation de son travail ; mais il y a fort lieu « de douter qu'il ait les reins assez forts pour une charge de « si grands frais, s'étant comme épuisé à ceux de cette pre- « mière partie. — Eh bien! dit le roi, qu'il poursuive tou- « jours, on y avisera. » Sa Majesté nous quitta là-dessus, et fut jointe par Monseigneur, qui venoit au-devant d'elle pour raccompagner jusqu'à l'endroit où elle devoit monter à cheval. M. de Montausier, ne voulant perdre le moment de me dire un mot de conseil , me fît l'honneur de me prendre par-dessous le bras, et tout sur les talons du roi que nous étions , « Tous « avez bien entendu, me dit-il, ce que le roi nous a dit : Vous « ne pourriez pas recevoir un ordre plus positif; et Sa Majesté, « me continua-t-il à l'oreille, s'est comme enferrée d'elle- « môme. Retournez-vous-en, et ne perdez point de temps à la « poursuite de votre ouvrage ; de mon côté, j'aurai l'œil à « tout. » Je remerciai ce généreux seigneur comme je devois, et m'en retournai à Paris.
Cependant, comme les diverses gazettes, tant de France que de Hollande, répandirent quelque bruit par toutes les provinces, et même hors du royaume , touchant le succès de mon entreprise, je reçus des félicitations de tous côtés et en grand nombre, dont néanmoins je n'ai garde de charger ces Mémoires. J'avoue cependant qu'une, entre autres, que je reçus environ deux mois après la présentation dont je viens de parler, de la part du célèbre M. Bouhereau (1) (à qui le public est redevable de cette excellente traduction d'Origène contre Cel- 8us ) , me chatouille trop pour n'être pas tenté par l'honneur qu'elle me fait de la produire ici.
(1) EIm* Bouhereau, de La Rochelle, se retira en Anprletorre à la révocation de l'RJit de Nantes ; il devint plus tard le premier conservateur de la bibliotlièque Marsh à Dublin. {Bulletin de la Soc. de flM. du Prof, Franc, T. Il, p. 407.)
Voir aussi le compte-rendu de sa traduction du Traité d'Origène contre Oise, qui parut dans les Nouvelles de la Bépuhlique des Lettres, en janvier 1700.
50 RLIB BOUHSRBAU.
« Monsieur,
« Après Tapprobation que Sa Majesté , Monseigneur le Daur « phin, BI. le duc de Montausier, M. Conrart, et tout ce qa*il « 7 a de grand et d'illustre dans Paris, ont donnée à tos TaUes « chronologiques, il semble que les remercimcnts d'un parti- « culier de la province vous doivent être fort indifférents. Mais « quelque indifférents qu'ils vous puissent être, il faut lôen, « Monsieur, que Ton vous les rende. Je ne dois pas ici regarder « aux sentiments que vous pourrez avoir, mais à ceux que U « reconnaissance m'inspire. Il est impossible que je 1a ren- « ferme toute dans mon cœur ; et si vous en trouvez les témoi- « gnages au-dessous de vous , ne vous en prenez qu'à vous- « même , qui avez répandu vos bienfaits trop bas. Je croyois « à peine avoir l'honneur d'être encore dans votre souvenir, « et vous m'avez fait voir que j'y suis presque dans le même « rang que les têtes couronnées, et que les juges souverains « des belles choses, en me régalant du même présent que vous « leur avez offert, et qu'ils ont si bien reçu. Je n'ai encore pu « que parcourir ces belles Tables; mais je suis déjà tellement m charmé de leur netteté, soit pour l'impression, soit pour les « matières , que , dès que le libraire me les aura mises dans « l'état où elles doivent être, j'en ferai le plus agréaUe et le « plus ordinaire divertissement de mes yeux et de mon esprit. « J'en ferai aussi très souvent mon étude la plus sérieuse, et
• j'y apprendrai plus en un clin d'œil que je ne ferois en feuil- « letant plusieurs gros volumes. Que sera-ce donc. Monsieur, « si vous y retouchez encore, comme on m'assure que vous « en avez le dessein? Après cela, il sera aisé de se passer de « tous les vieux historiens, et l'on se passera aussi, quand il « vous plaira, de tous les modernes. Je souhaiterois que M. Tes- « sereau, qui s'intéresse fort dans votre ouvrage, et qui à un « homme qui aurait eu besoin de second, lui en auroit pu ser-
• vir mieux que personne, vous pût porter à la continuer jus-
ÊLIE BOUHSREAU* fil
« qu'à notre temps. Je lui en aurois cii mon particulier beau- • coup d'obligation , comme je lui ai déjà celle de vous avoir « rafraîchi en ma faveur des idées que j'avois tout lieu de « craindre que le temps n'eut effacées. Je ferai à l'avenir tous « mes efforts pour ne vous les laisser pas perdre, et je tâcherai « même de vous les imprimer encore plus vivement, en cher- « chant avec soin les occasions de vous témoigner que je « suisi etc.
M BOUHEREAU.
« A la Rochelle, le 7« d'avril 1672. »
J'épargnerois volontiers à mes lecteurs, si j'ai jamais à en avoir, la fatigue que leur pourra donner la réponse que je fis à cette obligeante lettre de M. Bouhereau. Mais comme deux circonstances que j'y touche de Thonneur qu'il s'est procuré dans le monde savant, lui sont trop glorieuses pour ne nie pas rendre excusable de ce que je les fais connaître à tous ceux qui sans moi les pourroient ignorer, je ne fcindi^ai point dans cette unique vue de m' abstenir de sa suppression. Voici quelle étoit ma réponse à M. Bouhereau :
« Monsieur, « J'ai reçu avec tous les sentiments de reconnoissance dont « je suis capable^ les obligeantes marques qu'il vous a plu me « donner de votre souvenir. Je sais bien que mou ouvrage ne
• méritoit pas cet honneur ; mais vous ne voulez pas être rede- « vable à un homme comme moi pour si peu de chose, et ayaut « vu que j'avois été le premier à vous faire un don, l'intérêt de « votre cœur vous l'a fait acquitter d'une manière ù n'en crain- « dre plus aucune revanche. Vous voyez bien, monsieur, que « je veux parler de la précieuse offre que vous m'avez faite de « votre amitié, qui, sans doute, a plus de solidité que le meilleur - accueil de la cour et que le plus fort encens de l'académie ; « aussi est-ce de tout ce que vous m'avez écrit la seule chose « où je m'arrête, puisque vous me permettrez bien, s'il vous
• plaît, de ne regarder vos éloges que comme une honnêteté
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« qui, pour m'avoir élevé uu peu trop haut, ne m'a pourtant « pas ôté la connaissance de ma bassesse. C'est vous, monsieur, « qu'il faut appeler le juge souverain aussi bien que l'ouvrier •« des belles choses ; car vous ne devez pas présumer assez peu •c de la réputation que vous vous êtes acquise, pour douter que « je sache, qu'au sortir d'un état où les hommes ne font encore ' « qu'apprendre, vous avez mérité de ceux-là même de qui vous « veniez tout fraîchement d'être disciple, des témoignages pu- « blics qu'ils commençoient à se reconnaître les vôtres (1). Ko « croyez pas non plus que jlgnore que ceux qui ont la gloire « d'être les seuls arbitres de la délicatesse des auteurs du m temps (2), vous ont choisi pour être l'organe de l'éloquence m des premiers Pères de l'Eglise. Je vous donnerois bien en- « core. Monsieur, d'autres marques de ma connoissance en ce « qui vous touche, puisqu'il y a plus d'un endroit par où vous « admirer. Mais comme d'ordinaire ceux qui méritent le plus « de louange sont ceux qui s'y plaisent le moins, de peur de « vous être importun, je me contenterai de vous rendre très « humbles grâces de l'obligeante part qu'il vous a plu de me •« donner en votre amitié, mais en vous protestant que je m'en
(1) Le professeur Tanneguy Le Fèvre^ de Saumur, doit avoir dédié un de ses ouvrages à Elie Bouhereau.
(2) M. Conrart est au, pied de la lettre^ celui qui engagea M. Bouhereau à la traduction d'Origène. [Sote c/e t auteur.]
Traité trOn'gène contre Celse, ou Défense de la Religion Chrétienne contre les accusations dea Payens, Traduit du grec par Elie Bouhereau. A 'Amsterdam, chez Henri Desbordes, 1700, iri-i", 480 p. — Voici ce qu*on lit au si^l de cet ouvrage dans les Souvelles de la Hépublique des Lettres (janvier 1700) : « Il y a « plus de vingt ans, que M. Bouhereau commença cotte version d'Origène à la sol- « licitation de feu M. Conrart, qui prenoit plaisir à donner de pareilles tâches ti ses « amis. Après sa mort, M. Bouhereau, qui avoit déjà avancé son ouvrage, crut « être quitte de son «Migaj^emonl, et tourna ses occupations d'un autre c<')té. — Il tf continua cependant cet ouvnige, à s«^s heures de loisir, mais après l'avoir fini à « divers<^ reprises, il le l^ssa là entre ses papiers oubliés. Le bruit qiù se répandit « ensuit'' qu'il allait |)araitre à Paris une autre version de ce même traité « d'Origène, lit que s<*s amis le prt^sscrent dj donner la sienne, afin qu^on put « comparer U^ d'ux versions, surtout dans les endroits (fui [leuvent avoir quelque « rapport aux disputes mo<.lern«'S; et il s«» rendit à leurs sollicitations.»