‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 25 sur 178 · LES TABLES CHRONOLOGIQUES DE ROU · texte numérisé non relu

LES TABLES CHRONOLOGIQUES DE ROU

« croirois moins indigne qu'un autre, si pour la mériter il suffi- « soit d'être plus que personne, etc. R. »

Je reviens à Tordre du roi de continuer mes Tables. J'y travaillai dès l'heure même, et étois enfin parvenu jusqu'à la dernière des quatre modernes, que M. Bouhereau avoit tant souhaitées. Les trois premières étoient toutes remplies ; la dernière, suivant mon plan, devoit être la plus chargée de toutes, à cause que l'abondance des matières, bien plus connues que toutes celles des temps plus anciens , emportoit tout mon terrain, et m'obligeoità beaucoup plus de ménagement de chacun de mes espaces. J'étois d'ailleurs fort talonné par M. de Montausier, qui me représentoit que l'ardeur du roi pourroit se refroidir par trop de longueurs et de retardement. Je lui portai enfin vers le milieu de Tan 1673, le plan de cette dernière Table, où je m' étois contenté de marquer année par année, et chaque chose en sa colonne particulière, les noms des papes, des empereurs d'Orient et d'Occident, ceux des rois de France, ceux des rois d'Espagne en ses quatre diverses parties de Castille, d'Aragon, de Navarre et de Portugal, ceux tout de même des îles Britanniques en leurs trois parties d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande ; ceux du Nord en Suède, Pologne et Danemark, et ainsi du reste ; laissant sur chacun de tous ces noms, des espaces en lacune, pour être remplis plus à Taise lorsque je viendrois à Tcntière exécution. Ce plan qui nonobstant les lacunes dont je viens de parler, faisoit un aspect assez intéressant, plut si fort à mon illustre patron, que dès Theure, sur ce que le roi nous avoit marqué de sa bonne disposition et même de son ordre, il parla à M. Colbert, qui, sur le témoignage de sa satisfaction touchant mon ouvrage, me fit expédier une ordonnance de 1 ,200 livres pour m'être incessamment payée après avoir été signée du roi ; je la touchai le 11* octobre de la même année 1673. Depuis quoi, savoir le *22* août 1075, j'en touchai encore une seconde de GOO livres.

M SAISIE D8 SCS PLAKCHES.

Ayant la perception de cette première somme, lorsqne j*étoi8 déjà comme tout assuré de la receyoir (vu les obligeantes me«* sures prises par M. de Montausier avec M. Colbert) , je fis commcficer la gravure de mes nouvelles Tables, et cette somme ayant été touchée comme je viens de dire, j'en tirai 110 livres pour le payement d'environ une moitié de la première de ces quatre modernes. EUcs furent enfin achevées vers la mi-juin de Tan 1675, et présentées par moi, huit jours après, tant à Monseigneur qu'à M. le duc de Montausier, à M. Colbert et à M. de Bfeaux, dont le dernier me fit Fhonneur de me retenir à dîner avec lui le samedi 19* dudit juin. Je m'arrête un peu à cette circonstance pour une raison que je toucherai ci-après et qui se tirera d'une petite excuse, que me fit obligeamment M. de Meaux, sur ce qu'il ne me régaloit que de poisson, ce qu'il appeloit me faire maigre chère. Sur quoi je ne pus m'empècher de lui dire que si à Thonneur d'être admis à sa table, on étoit assez ridicule pour prendre garde aux mets dont elle étoit couverte, je prendrois la liberté de lui dire que, tant que je verrai sur mon assiette une sole de la taille de celle que de sa grâce, on y vcnoit do mettre, et, tout auprès, des bassins de perches et de truites saumonées, je ne songerois guère à faisans ni à perdrix. Je répète encore une fois que tout ceci n'est allégué que pour la raison que j'ai promise, mais dont ce n'est pas encore le temps.

Je jouis assez paisiblement, pendant près de cinq mois, des revenants-bon de mon travail, dont la réputation augmentoit tous les jours de plus en plus. Jlais enfin, le 25*novembre 1675, environ midi et demi, comme je pensois à me mettre à table pour dîner avec mon épouse , deux hommes, qui étoient déjà venus deux heures aui)nravant comme dans le dessein d'acheter quelques exemplaires de mon ouvrage, mais qui ne m'avoîent pas trouvé au logis, retournèr(»nt à Theure qu'on leur avoit dit qu infailliMement je viendrois dîner. Ils me demandèrent à voir mes Tables, et, après deux mots de réponse à quelques ques-

SAISIB DE SES PLAlfCHES. 55

tions qtf fls me firent, je fus fort étonné de leur toît tont d'nn coup changer de décoration et de figure. Des gens de leur suite^ que je n*aYois point aperçus parce qu'ils étoient demeurés dans Fescalier, entrèrent, sur un coup de pied assez fort qui fut frappé pour signti, et l'un d'eux, ôtant le manteau du premier et lui endossant en la place une grand'robe de palais, pendant que le second ayeignoit de sa poche un petit bâton brisé qui se rembottoit à l'aide d'une vis et d'un écrou, je reconnus bientôt que ceux que j'ayois pris un peu auparavant pour des curieux de belles-lçttres, étoient un commissaire et un exempt.

Ces deux yénérables députés m'ayant exposé leur commission et fait entendre qu'ils étoient là pour saisir mes planches par utt ordre d'en haut, comme m' étant rendu criminel, je leur témoigna mon étonnement, vu que j'étois muni d'un privilège. Ils doutèrent d'abord de la vérité de ce que j'avançois : « Un « privilège ! me dirent-ils ; et où est-il ? — Vous le verrez bien- « tôt, leur rcpartîs-je, en me mettant en devoir de sortir de ma « chambre pour monter en mon cabinet ; mais eux : — Non , non , « Monsieur, vous ne sauriez désormais passer cette porte; don- « nez votre clef à madame votre femme , et l'un de nous mon- « tera avec elle : aussi bien , nous sommes chargés de visiter • tous vos écrits. » Ma femme donc les accompagna, et ils trouvèrent le privilège, qui étoit bien plus dans les formes qu'ils ne s'attendoient qu'il fût; mais ils ne le voulurent pas rendre, et me dirent , après être descendus et s'être aussi emparé de mes originaux, que cette pièce, à la vérité, étoit une espèce de justification pour moi , mais qu'il leur falloit la montrer aux puissances qui les avoient mis en besogne. Là-dessus, le commissaire ( fl se nommoit Guinct ) se retira , laissant auprès de moi l'exempt ( nommé Desgrais ) avec deux gardes qui ne me quittèrent point de tout le reste du jour; seulement, vers la fin, l'exempt se contenta de me laisser à la vigilance de ses deux suppôts , qui passèrent la nuit dans ma chambre ; et pour lui , il s'alla mettre en liberté jusqu'au lendemain matin , qu'il re-

Page 1