DÉMARCHES INUTILES AUPRES
vint voir en quel état étoit sa proie. Je fis cependant apporter une bouteille et du pain à mes deux geôliers , qui , moins dégoûtés que moi, s'en accommodèrent, pendant qu'après m' être bien recru le corps en bigarrant ma chambre et ruminant sur mon aventure, je me jetai sur mon lit tout habillé que j'étois, après en avoir tiré les rideaux ; car ma femme , dès le départ du commissaire, s' étoit mise en carrosse pour Saint-Germain » accompagnée de M. Tcssereau, qui, averti de ce qui se passoit chez moi, y étoit aussitôt accouru, et nous voulut bien rendre cet office. Dès qu'ils furent arrivés à la cour, ils virent M. de Montausier, qui les reçut selon sa générosité ordinaire, en témoignant néanmoins quelque mécontentement de ma conduite. Il leur dit qu'il ne m'abandonneroit pourtant pas, mais qu'il falloit qu'ils vissent M. de Meaux , afin de le ramener, s'il y avoit moyen, parce qu'il lui avoit paru être fort mécontent de moi. Mais M. de Meaux ne fut visible qu'à dix heures du soir, de sorte que ma femme et mon ami allèrent chercher chacun une chambre dans l'auberge où ils étoient d'abord descendus. Ainsi je ne les revis que le lendemain, vers midi. Ds me dirent qu'ils étoient plus que satisfaits de la réception de M. de Montausier, mais que 31. de Meaux les avoit fort rabroués : « Com- « ment , leur dit-il d'abord , après qu'ils eurent prononcé mon « nom, prétendez-vous me rendre protecteur d'un hérétique? « Vous vous adressez fort mal. — Monseigneur, lui dit ma « femme, Votre Grandeur a honoré mon mari de son approba- « tion et de sa table , ce qui nous fait espérer qu'ayant paru « être content de lui et de son ouvrage , vous ne l'abandonne- « rez pas dans la persécution que ses ennemis , ou plutôt des « jaloux de toutes les grâces que vous lui avez faites, ont mali- « cieusement intentée contre lui. — Votre mari, repartit-il •• aussitôt, ne m'avoit pas dit qu'il étoit huguenot, et je ne pai^ « lerai jamais pour lui. » Conclusion, qu'on ne put rien gagner auprès de M. l'évéque, et que mon ami et ma femme retournèrent le lendemain matin, avant que de partir, prendre congé
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de M. de 3Ioiitausier, et lui rendre grâces, en même temps que compte du traitement que M. de Meaux leur avoit fait. M. de 3lontausier répéta à ma femme la promesse de ne m'abandondouner point ; mais lui recommanda de ne point faire sonner trop haut, et cela pour notre propre intérêt, la bonne disposition de son cœur; qu'il falloit, dans une telle affaire, se conduire avec beaucoup de prudence, et que seulement on le laissât faire.
Je viens ici à faire une remarque sur cette déclaration si formelle de M. de Meaux, qu'îY ne me connaissoit pas pour huguenot; ce qui est fort contradictoire à cette excuse enjouée qu'il m' avoit faite quelques mois auparavant, et dont j'ai parlé ci-dessus; car cette excuse, qu'on ne s'avisera jamais de demander entre catholiques-romains en occasion de jours maigres, m'avoit été adressée d'un air souriant qui montroit assez qu*on savoit bien à qui on parloit, ce qui fut aussi le sujet de ma réponse. Je retourne à M. le duc de Montausier.
Fort peu après le voyage de ma femme auprès de lui, je me douuai l'honneur de le remercier par une lettre où je touchois deux mots, mais fort en passant, sur ce qui pouvoit servir à ma justification, et voici ce qu'il eut la bonté de me répondre :
« A Saint-Germain, ce 7« décembre 4675. « Vous vous êtes attiré votre malheur par votre conduite ; « mais je ne laisse pas d'en être extrêmement fûché, et je vou- ■ drois bien pouvoir empêcher qu'il ne fût plus grand qu'il « n'est. J'écris à M. de la Reynie, afin qu'il voie s'il y a moyen « de satisfaire aux ordres du roi sans rompre les planches de « vos quatre dernières Tables chronologiques, puisque vous « en pouvez ôter ce que vous n'y deviez pas avoir mis, et je « lui marque que je lui serai obligé d'y apporter tout ce qui • dépendra de lui. Je souhaite que ma recommandation ne vous « soit pas inutile ; car j'ai beaucoup de considération pour « vous, et vous en devez être persuadé.
« Montausier. »•
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le Î7* novembre 1675, sur les onze heures du matin, le commissaire Guinet et son adjoint, T exempt Desgrais, reyinrent chez moi, qui étois toujours gardé par leurs suppôts; ils enlevèrent mes planches et environ 3 5 exemplaires restés sur ma table^ d*environ 50 que j'avois fait tirer depuis quinze jours , et me dirent que pour ce qui me regardoit , ils avoient ordre de me mener chez M. de la Rcynie, par qui je devois être examiné. Nous descendons, et ils me firent monter dans un carrosse, où, après m'avoir enfermé dans le fond, ils se contentèrent d'occuper les deux portières. Je jctois attentivement Fœil sur toutes les rues par où nous passions, et, parvenus en un endroit fourchu par F entrecoupure de deux chemins dont Tuu conduisoit, à la vérité, chez SI. de la Bejnie, mais Tautre en la rue Saint-Antoine , je vis clairement par là quej'aurois l'honneur de coucher cette nuit-là en maison royale. Nous arrivâmes effectivement bientôt à la Bastille, et mes deux conducteurs me menèrent d'abord à l'appartement de M. de Besmaux, qui était pour lors en ville. Son lieutenant, à la vue d'une lettre de cachet qui lui fut livrée, se chargea du reste de ma conduite, et les autres prirent congé de moi, disant que là finissoit leur commission.
Le lieutenant de la Bastille, après plusieurs passages de cour en cour, qui me donnoient déjà une affreuse idée de la prison, me fait entrer dans la cage, où une des deux sentinelles me dit qu'il me falloit lui laisser mon épée, et qu'on m'en rendroit bon compte. Conclusion, qu'après m'avoir encore, de là, fait passer deux autres cours, dont la première, qui est la plus grande, m'a paru depuis (si j'ose faire une telle comparaison) être comme le parvis des Gentils dans la structure du tabernacle juif, et l'autre, plus réservée, comme le lieu saint , parce que c'est là que sont cachés les plus abstrus mystères de cette vénérable maison. Enfin, on me mit dans une tour plus enfoncée encore que tout le reste, comme si c'eût été le saint des saints.
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Ici cloche fort ma comparaison ; car au lieu que , dans Fancîen tabernacle, cette partie, la plus reculée des trois, étoit la plus richement garnie, dans la chambre qu'on me donna, je ne trouTai pour tout meuble qu'une petite chaise de paille , et la seule fenêtre par où entroit le jour étoit une double grille sans la moindre vitre ni châssis. M. le lieutenant, nommé La GrU zolley m' ayant introduit dans ce beau domicile, me dit que j'a- Tois la liberté, mais pour cette seule fois, d'écrire chez moi, afin de me faire venir un lit , une table et quelque vaisselle , parce que le roi me faisoit bien , à la vérité , la grâce de me nourrir et de me loger, mais qu'il falloit que je me meublasse; et qu'après ces petits besoins spécifiés à ma femme, il ne m'étoit pas permis de joindre aucune autre particularité dans ma lettre. Aussitôt il me fit apporter encre, papier et plume, et ayant vu ce que portoit ma lettre , il me quitta en me disant qu'il l'alloit envoyer sur l'heure ; qu'au reste, le garde-clefs m'apporteroit incessamment à manger, et que de temps en temps il auroit soin , quant à lui , de me rendre de petites visites pour me désennuyer.
Après qu'il m'eut laissé ainsi seul, je m'abandonnai aux réflexions sur l'état où je me trouvois, chose à quoi, jusque-là, cent sortes d'autres objets m'avoient ôté le temps et les moyens de penser; et la première chose que je fis fut de me jeter à genoux, les coudes appuyés sur cette petite chaise, mon unique meuble dont j'ai parlé. On peut croire que ma prière fut accompagnée d'une fort sérieuse et très soumise attention : c' étoit assurément plus le cœur que la langue qui exhaloit ses soupirs; mais cependant il me parut, ou, pour mieux dire, je sentis que ce cœur se trouvoit insensiblement tout soulagé ; et comme si, dès lors, ma prière eût été tout à fait exaucée, je me relevai l'esprit dans une assiette fort tranquille. Biais à peine eus-je fait deux pas pour me promener dans ma chambre, que j'ouïs une voix qui m'appeloit, dont je fus fort étonné, parce qu'outre que cette voix avoit quelque chose de fort creux et éloigné, je
(0 s^ys wxndsOjnmvEsj
%oTCN7^, et da c6té de ma double grille, et do cété de ma porte fort i'(>ai:>se, que ce n'étoit d'aucun de ces endroits4à que cette \oi\ fiartoit. Aussitôt je me mis dans Tesprit que peut-être Dieu, que je Tenois de prier si ardemment , me vouloit favoriser de quelque vision ; mais, revenant bientôt de cette erreur, et me traitant moi-même et tout seul de visionnaire , il me vint une autre pensée, savoir, qu'il n'étoit pas impossiUe que ce ne fut là quelque stratagème de Bastille, à peu près comme ceux qu'on nous dit être si ordinaires dans les lieux d* Inquisition; en un mot, des moyens artificieux pour tirer les vers du nez aux malheureux prévenus, et les faire d'eux-mêmes donner, comme on dit, dans le panneau. • 3Ionsieur, Monsieur, me disoit donc « cette voix, approchez votre chaise trois pas à droite, vous « serez à portée de notre ouïe, et peut-être quelques mots d'en- « tretien vous soulageront-Us. » Je reconnus alors que c'étoient des gens d*une chambre au-dessus de la mienne qui me parloient, et qui étoieut là prisonniers aussi bien que moi ; ils me dirent de monter sur ma chaise, et que je m'apercevroîs d'un petit trou, qu'ils avoient fait au plancher qui séparoit nos deux chambres, et qu'ils me désignèrent encore mieux par un brin de paille pris de leur lit; tout cela sur le petit bruit qu'on avoit fait en ouvrant la forte serrure de la porte par où l'on m'avoit introduit là, et ensuite sur tout ce que le lieutenant La Grisolle m'avoit dit jusqu'au moment où il me quitta. Comme je ne savois si tout ce qu'on me disoit n'étoit point quelque piège que les geôliers me tendoient, je dis à ceux qui me parloient (car ils le faisoient comme au pluriel) que je me sentois oncore comme tout étourdi du bateau, et que je les priois de me donner un peu le temps de reprendre mes es;>rits. Ils se doutèrent à peu prés de mes soupçons, et me dirent que je reconnaîtrois bientôt qu'il n'y avoit point lieu de me défier d'eux , qu'ils s'intêressoient en moi plus que» je ne cro} ois, quoique nous fussions également inconnus les uns aux autres; mais que je m'étois de moi-même donné un peu plus à connoltrc à eux. « Nous avons
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« VU, Monsieur, continuèrent-ils, ce que vous venez de faire, « et voyons clairement que vous êtes un homme de bien : pliit « à Dieu qu'il en fût de même en ce qui nous regarde! car nous « n'en avons pas fait autant en pareil état; mais, désormais, « nous tâcherons d'en faire notre proflt. Dieu vous bénisse! « Apparemment, vous ne pourrirez pas ici; car vous ne sau- « riez être un grand criminel. Nous vous laissons , de nous- « mêmes, en repos comme vous l'avez demandé; car voici « rheore qu'on va vous apporter à manger, aussi bien qu'à « nous, et il ne faut pas qu'on nous surprenne en pareille con- « versation. Vous avez là ces rondins de falourde qu'on vous a « apportés pour faire du feu ; prenez-en un, et quand vous Boi- « rez, donnez-en un coup au haut de votre plancher : ce sera « un signe que vous buvez à notre santé; et, de notre part, « nous ne manquerons pas à vous faire raison en frappant du « pied : ce sont là les petites consolations dont on peut se sou- « lager dans un état comme celui où nous sommes, vous et « nous. »
Nous dînâmes en effet chacun dans nos chambres, et selon notre engagement saluâmes réciproquement nos santés ; après quoi, La Grisolle, suivant sa promesse, me vint rendre une visite. Tout prévenu que je pouvois assez légitimement être contre lui par rapport à l'espionnage (car je ne trouve pas d'autre terme), il me parut entrer assez sincèrement dans mes intérêts, et à dire le vrai, cela ne venoit que de ce que j'étois fort particulièrement recommandé au gouverneur de la Bastille et par M. de la Reynie et par M. le duc de Montausier. Enfin, dans une seconde visite que me rendit le même jour le lieutenant La Grisolle, il me dit que mon billet avoit été répondu par ma femme, laquelle m'envoyoit les meubles et ustensiles que je lui avois demandés, et qui effectivement furent aussitôt apportés dans ma chambre. Cétoit principalement un papillon qu'on tendit aussitôt, et dans lequel je me couchai vers les onze heures du soir de ce même jour. Je passai cette
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nuit assez tranquiUaDcot, et je me leTai le lendemain en assez bon état pour apprendre dans l'espace de ce deuxième jour de ma détention le^ dix premières pauses du psaume CXIX, dans un petit volume de l'impression de Sedan in-64 sic)^ lequel je {lortois toujours dans mon bourson et qui m'étois conmie une CHpècede vade inecum. La nuit qui suivit ce deuxième jour-là fut fort fâcheuse [>our moi, à cause d'un veut et d'un froid extraordinaire, qui par le défaut de vitres de mon ouverture grillée ne parvinrent que trop aisément jusqu'à moi; un violent rhume me saisit aussitôt, eu sorte que, quand je pensai me lever lorsque l-heure en fut venue, je me trouvai fort défait. La Grisolle me vint voir sur les neuf heures et pensa me méconnaître ; nous nous promenâmes quelques pas sans rien dire, et lui enfin ouvrant la bouche pour apprendre quelques raisons du changifuient de situation où il trou voit et mon corps et mon esprit (car j'étois encore en un déshabillé fort peu séant) : « Qu'est- •« ce que c'est, 3lonsieur, me dit-il, je vous trouve tout autre que « vous ne me paraissiez hier; vous trouvez-vous mal? il u a pas <i fait un trop bon temps cette nuit, seroit-ce cela qui vousauroit « dérangé? — Monsieur, lui dis-je, le temps dont vous parlez n'a « pas en effet été fort propre à me divertir, mais ce n'est pas •« de là que vient mon plus grand mal. — Quel mal donc, « Monsieur, continua-t-il, pourroit si fort vous travailler? — « Monsieur, lui dis-je (et cela le cœur tout gros et les yeux
« prêts à débonder), je puis bien dire comme le bon Jacob »
Et en même temps deux ou trois soupirs se donnèrent l'essor, de sorte que ji» ne pus achever; il me voulut donner le temps de me remettre par quelque petit silence qu'il garda, après quoi reprenant la parole : « £h bien, Slonsieur, que disoit «donc le bon Jacob? — C'est, répondis-je, que les jours « de son pèlerinage a voient été courts et mauvais. » £t en même temps nY'tant plus maître de mes yeux je leur laissai la liberté de montrer toute leur faiblesse. « Monsieur, me dit enfin La • Grisolle, il y a pour vous deux sortes de jours; les bons, s'il