A LA BASTILLE
« plait & Bien, ne finiront pas si tôt, et pour les mauvais, si le « traitement que tous avez reçu ici est ce qui a contribué à les « rendre tels, les Toilà dès à présent terminés. Habillez-youSt « le roi vous donne la liberté de la cour, et je ne suis venu ici « que pour vous mener joindre la compagnie de plusieurs mes^ « sieurs, qui yérltaUement sont arrêtés ici aussi bien que vous, « mais avec une entière liberté de communiquer les uns avec « les autres, et d'être même visités de tous leurs amis. J'ai « même déjà envoyé chez vous annoncer cette bonne nouvelle» « et sans doute que vous verrez bientôt ici ce que vous avez « de [dus cher. »
Nous sortîmes donc, M. de La Grisolle et moi, de cette chambre, où j'avois passé une si mauvaise nuit, sans que je passe prendre congé de confabulateurs à travers trou, et des^ quels je n'ai jamais oui parler depuis.
Ce seroit ici le lieu de parler des nouvelles connaissances qne je fis au sortir de mon espèce de cachot , par ma jonction avec messieurs les bastillards (car ainsi appeloit-on tous les malheureux détenus en cette triste demeure, toute royale qu'elle étoit ) ; mais, comme la peinture que j'ai à faire, u.: peu en détail, de quelques-uns des principaux d'entre eux, soit pour le mérite réel de deux ou trois, soit pour le ridicule des autres, m'arrêtera quelque temps ; je passerai- d'ici à la réception de ma femme, qui ne tarda pas beaucoup à me venir voir, accompagnée de quatre ou cinq de nos plus chers parents et amis. Ce fut une entrevue fort consolante pour nous tous ; mais elle ne put être de longue durée , à cause de la grande brièveté des jours de la saison, et je restai enfin en la seule compagnie de mes nouveaux consorts.
Ces consorts , si je puis les qualifier ainsi , étoient environ quinze , de fort diflérents caractères , aussi bien que de différente qualité, mais dont je n'en spécifierai que six sur le pied de singularité, savoir : le marquis de Poménary le chevalier i^Atgremontj le père Ancheman, les deux Montandré père et fils.
6i LE MÀRQnS DK POHÉNAR.
et une espèce de demi-fou qu*on ii*a jamais, au moins de ma connaissance, appelé que le prophète. On s'étonnera sans doute de cette disparité d'assortiment; mais c'est que le premier et le plus considérable est celui de qui j'aurai le moins de choses à dire , et le dernier et plus indigne, celui sur qui (nonobstant cette indignité) il y aura à faire le plus de remarques dignes d'une singulière attention.
Le marquis de Poménar (1) avoit beaucoup d'esprit, mais étoit un athée de profession. Il étoit détenu là pour quelque mécontentement qu'il ayoit donné à 31. de Louvois, homme qui, comme chacun sait, vouloit que tout fléchît devant lui ; le marquis de Poménar n'avoit jamais pu se ranger à cette soumission. Une violente attaque de pierre lui fit obtenir sa liberté environ le temps que j'eus la mienne, et tout ce que j'ai pu savoir de sa fin (car il mourut de l'opération), c'est que, de son lit, on l'entendoit dans les rues crier de toute sa force : « Ah! mon Dieu!... » On ne sauroit dire si c'étoit par simple façon ordinaire de parler que ces paroles sortoient ainsi de sa bouche sans la participation du cœi^r, ou bien si Dieu, lui faisant miséricorde, se servit de l'extrémité de son mal pour l'appeler à lui. Quand, malheureusement, ce seroit le premier de ces deux cas, toujours en résultcroit-il que cette grande et éternelle vérité, qu'î/y a un Dieu, est si convaincante et si forte, que ses propres ennemis sont, malgré qu'ils en aient, contraints de la confesser.
Le chevalier d' Aigrement (2) étoit un gentilhomme des li-
(1) Il est plusieurs fois question, dans les lettres de Madame de Sévigné, ilHiu maniuisde Pomenars, gentilhomme breton. Il avait enlevé mademoiselle Bouille^ fille de Uené de Bouillie, comte «le Cr&iîie», qui, après avoir pass»5 quatorze ans avec lui, s'avisa tout à coup de le |mursuivre pour crime de rapt. Peut-être ert-ce le même p<*rsonnaîfe dont parle notre auteur. (Voir les Lettres de Madame de Sé\igné à M'ulame de Grip:nan, 7 juin, î»; juillet et 11 novembre 1071.)
(î, Il était accusé d'avoir cédé j\ rinllnerice de la dame de Villars en levant des C4ivalii?rs |»our le soulèvement projeté en Normandie. A son interrogaioin», il déclara se nommer Jacques de Guersans, sieur d'.Aigromont, aide de camp dos armé«»8 du mi, wrvant près d«* M. de Na vailles, Apé de vinpt-neuf ans ou environ,
LB CHEVALIER d'aIGRBMONT. 65
siëres de Normandie, qui s^étoit tu embarrassé dans Tafifairc da chevalier de Bohau (1) , à cause de madame de Yillars, dont Aigremont étoit depuis quelque temps devenu amoureux. Il avoit bien été arrêté avec les principaux complices, mais, les preuves ne s'étdnt pas trouvées assez fortes contre lui, à cause que c' étoit de simples billets équivoques, qui, parlant d'intrigues en termes fort généraux, pouvoient à la vérité s'expliquer de pur amour, mais en conjecture d'affaires d'Etat, pouvoient
laifant profession de la religion catholique apostolique et romaine, demeurant ordinairement à Tournebus^ près Gaiilon en Normandie.
Il ré^te d'un autre interrogatoire qu'on lui fit subir, qu'il était à l'armée lorsque le cheTalicr de Rohan fut arrêté, et d'après sa déposition, il s'en retournait à Paris pour donner quelques détails sur cette conspiration à M. de Louvois lorsqu'il fut lui-môme arrêté à Arras.
« Lecture faite en présence dudit de Guersans d' Aigremont, des confrontations respectives faites tant de lui à la dame de Vilars {sic), que de ladite de Vilars à lui, il dit que la dame de Vilars et lui étaient brouillés ensemble, qu'il avait de la jalousie de ce qu'elle voyait le chevalier de Préaux. » (Procès de M'* Louis de Roban et de $es complices fait en Tannée 1674. Mss. de la Bibl. Imp., 68, HABU, fonds Saint-Gcrmain-Harluy.)
(1) Nous rappellerons d'après la Biographie universelle (article Louis de Rohan, l'origine et le but de cette conspiration :
m Perdu de dettes, méprisé à la cour, ne sachant plus quelle ressource se créer et susceptible d'idées vastes, le chevalier de Rohan trouva, dans un certain Latréaumont^ ancien officier^ débauché et ruiné comme lui, un homme capable de Tentrainer dans une conspiration contre la sûreté de l'Etat. Cet ami dangereux, doué de beaucoup plus d'esprit et d'énergie que Rohan, espérait se servir de ce seigneur comme d'un instrument, et rétablir sa fortune, en livrant aux Hollandais Quiliebcuf, pour les introduire dans la Normandie qu'il promettait de faire révolter. Les complices étaient tout à fait dignes d'un complot aussi mal concerté, et que le président Hénault appelle avec raison une folie. C'étaient Préault, jeune ofQder sans expérience^ la marquise de Villiers Bordevillc (sic), femme galante et un maître de pension, établi au faubourg Saint-Antoine, à Paris, nommé Van den Enden, homme qui ne manquait pas de savoir et qui avait enseigné l'athéisme à Spinoea.
Louis XIV ayant eu bruit de l'affaire, l'arrestation de Rohan et de Latréaumont fut ordonnée; ce dernier, en se défendant contrôles gardes chargés de le prendre, fut atteint d'une blessure dont il mourut quelques heures après. — Quant à Rohan, lorsqu'on le conduisit à la Bastille, il s'abandonna à de tels emportements qu'on fut obligé de l'enchaîner, de pour qu'il n'attentât à ses jours. — Le procès fut bientùi instruit : Rohan fut condamné et exécuté avec ses complices, devant la Bastille, le S7 novembre 1674. Van den Enden et la marquise de Villiers {sic) moururent, dit Basnage, avec la constance de philosophes matérialistes, qui croient que tout meurt avec le corps. »
66 LB CBBVAMER d'aIGRRMONT.
amii Ctre ontcuduH criminellcmont. Ces pf*cuvc8, dis-jCi étant iiiMuflisautcH, qp s^^toit couteuté de punir aa moins le préyeqii d'une loMgue et étroite prison. Cette afiuire si intriguée uYoit foit une fort grande échancntrc à Tesprit du cheyalier, qui, quelque temps a[)r6s avoir obtenu sa liberté d% cour, et par là rétabli sfi cervelle ébréchée, s'étoit fait une affaire de s'attacher k moi [)lus (pr^ux autres bastillards, auxquels il dédaignoit de prendre garde. M. de Poménar et lui étant venus à se brofiiUer, et le pèn» Anolienian affectant une grande retraite, j'eus bientôt lieu de connoltre à quel coin il étoit marqué. Deux jours ne se passèrent pas sans qu'il entrât avec moi en de très étroites confidences, dont je ne m'arrêterai qu'à deux articles : son application à la langue espagnole, dont la fantaisie lui prit sur cxi qu'un \alet qu'on lui avoit donné ne parloit presque qoe cette langue; et ses amours avec la dame de Yillars, dont je re* connus bien vite «{u'il avoit été la du|>e, aussi bien qne du sieor Ihrau, qui possinloit tout autrement le cœur de la dame; tons Ips deux le jouènnit afin de le porter plus aisément à les rendre maîtres de sa iH'tite gontilbommière ; ils tenoient en derrière de lui leurs cimférences les plus secrètes, ce qui aussi embourtu k^ |Ju$ ct^ {vauvro malheun^ux dans l'espèce de complicité dont j'ai jvirlè ci-ilessus.
t> que je tixm^ai de singulier dans son attachement à l'espagnol, est qu'encon^ que, jusque-là, il n'eût eu aucune connaissance de ct^tte langue. ce|Hnidant. en moins de deux mois, sans règU^. sans dictionnaire ni grammaire, et seulement à force de parier et de ri'piindre a sini valet, il vint à la parier si fach lement, qnoUe lui étoit ansM à main que le français, et que, n'avant auprès de lui qu'un m^uI li^re eu o>(>agnol, qui étoit la traduction d'un Piiihpprs âf Comimm^ avec des coounentairus, le tout en castillan, il >*rtoit i-nfin rt^ndu ca]\able de parier et 4>criiY* fort raisonnablement en cc^tle langue.
llai>, jionr n venir a Tautn- j^asMon du chevalier, savoir, cdl( fiour la dame de A illar> . ji ne sauixHS oublier sac par
LA HARQUI^B DR Vlt'I'ARS. fjf
lipulavi^ SH^tt WÇ! ^^^\^ ^W« )a d^i^i^re catfustrqpbe de pett^ d^me.
Cpmme tqu8 les eonipUcesi de cette affaire étoient pnfenaés sépar^enf, ^ it^ ppt r4c4A ^^Toir d^ précis touchant Ve^écu* tipi| de^ quatre condfumnés Sdkan^ la Ft7/ar« (1), freau et le Flaimuid l^an (^t« £im4ei mm, sur quelque doute d'inquiétude
(i) n règne une certaine ponfpsion rçlativeipent aux complices de la conspiration du efaeialier de Rohan^ due probablement à ce que les historiens qui en ont pailé n^fot pas «u coi\naig«mce des procès d^ ViitflrMÇ^l^ 4^ T^fiD^re.
Le marquis de La Fare^ dans ses Mémoires^ le président Hénault^ dans foiçi Ahrégé chranohgique de rHistoire de France, et d'après eux l'auteur de Tarticle sur le çlny^lor 4â ^o^^ dfos la Biographie, universelle, adoptent le nom do Yi^ iiers (l^ niarqi^se de Villiers Bordeville) sans être complètement d'accord sur ]^ nom et lliigtiiire du complice Van deif Endcn. Le marquis de Beauveau, qui parait aToir été mieux renseigné tpr ce point, rappelle la marquise de Yillars^ mais il ^ trompe d'un jour pour la date de rexécution des complices, qu'il porte au 28 novembre 1674 au Ûeu du 27 (Voir ses Mémoires, concernant ce qui s'est pa^ de pluf niémorable sot|9 le r^o de Charles IV, dvic de Lorraine et de Bar) .
Dreux du RafUfir s'e^ aperçu ^ç ce désaccord, et a voulu le rectifier danç ses Bécre'idiaifa histopqt^es.
Voici ce qu'il en dit :
c A ré^[ard d^ 1^ <^me complice, que lei; uns appellent Villars et les autres Villien, il est certain que son nom était Villars, ou du moins que ce nom était celui de son mari, q^i s'appelait Jacques de Malorties, seigneur de YUla|[^ BoH((eyiUe (et non pas Ifordevjile), BelleviUe et la Saucelle.
« (Jaoqi^ de liajlorties, sei^ur de Villars Boudeville, etc., iparié à Louise de BeUap de Gortonnei com)plipe dv^ chevalier çle Bohan^ femipe d'un esprit supérieur et d'une bei^té peu commune. Ôfi ne flit ric^ des circonstance^ de sa mort, p^f op qu'elle inourq( prot^t^te.)
« Villars est donc le non^ où il faut s'en tenir, et ceux qui nomment cette dame Villiers ou Bordeville, comme l'ont fai( La FarC;, RébouUet et M. le président Hénault d'après eux, se sont trompés. »
Ce redressement ne nous parait pas satisfaisant, car nous lisons dans les pièc^ de Tinstruction (Interrqg^^tpire de la dame de Villard) :
« A dit le nommer Anne SarraU;^ veuve en premières noces de François de Cagoremont, dçur d'HeùdreyiUe et en secondes noccç de François de Malorty, cheralier sei|peur deyillars, âgée d'environ trente-quatre aups et demeurante ordinairement dans sa terre d'ÎIeudreville, au baillage d'Evreux, et qu'elle e^ catholi(|i])fi^ apostoliqae ^ romaine. »
Dreux du Radier se irompe en disant que la dame de Villars mourut protestante; elle déclare dans son interrogatoire qu'elle est catholique, c'est un prêtre, le père Porcher, qui raccompagne jusqu'à l'échafaud; enfin le procès-verbal dé la pronoociatioa et de rescécutibn de l'arrêt de mort, nous apprend qu'elle aurait dit à la personne venue pour lui annoncer l'arrêt : a Qu'elle le considéroit comme un juste cbàtimeQt î^ i\ea, pyce qu'elle avoij^ été longtem^ d^ VU^e (Sif/xse r^