‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 37 sur 178 · MM. DU BOIS ET GRANDIN · texte numérisé non relu

MM. DU BOIS ET GRANDIN

tombé entre leurs mains, ils affectent deux personnages différents, Tun se montrant bon, pendant que Tautre est tout mauvais. De mes deux, docteurs, qui pouvoient fort bien passer pour être à peu près de ce caractère, je n'avois encore passé que par les mains du bon ; mais alors je me trouvai entre celles de son antipode : en un mot, autant que M. Pirot m'avoit paru un bon ange, le sieur du Bois me parut comme un diable incarné. « Que prétendez-vous de moi? me diMl d'un air tout renfrogné. « Je vois bien que je ne suis pas connu de vous, ni guère plus « de ceux qui vous envoient à moi ; en un mot je ne veux point « prendre connaissance de Touvrage d'un hérétique, et je n'ai « que faire du cahier que vous me montrez là. » Je fus fort étonné de cette réception, ou, pour parler plus juste, de ce traitement, qui étoit bien plutôt une réjection; je lui représentai que ce n* étoit pas de ma tête que je m'étois rendu auprès de lui; qu'il avoit pu voii' par mon début que je venois de la part de M. rarchevéquo ; ainsi que je lui avois déclaré d'abord, que je serois tenu de lui rendre compte de tout ce qui seroit résulté de ma visite, et qu'encore qu'il ne m'eût pas obligé par la manière de son accueil à garder de grandes mesures auprès de lui, j'étois pourtant bien aise de savoir s'U consentoit que je rapportasse mot pour mot à M. l'archevêque tout ce qu'il venoit de me dire? Le grand sang-froid de ma demande le fit comme rentrer en lui-même. « Oh! me dit-il d'un « air moins échauffé, cela n'est pas tout à fait nécessaire; don- «• nez-moi votre papier, et quand je l'aurai vu, j'en dirai mon « sentiment à qui il appartieinira. Cependant vous n'avez qu'à « revenir dans deux jours pour ravoir votre cahier. » Il me le rendit effectivement autour de ce temps là, mais sans entrer davantage en aucun raisonnement avec moi; et depuis cela je ne l'ai pas revu.

Je viens présentement à ma comparution devant M. Grtndio; ce qui se passa entre lui et moi fut encore une toute autre Bcène. Il ne me garda mon papier que deux jours, et me dit, lor8f|iir

DOCTEURS EN SORBONKB. 107

je Tallai reprendre au bout de ce terme, qu'après tant de réirisioQB précédentes, il ne falloit pas s'étonner s'il n'ayoit pas troayé là grand sujet de critique. « Seulement, me dit-il, je ne « comprends rien à deux dates qui se contredisent dan» votre « ouvrage, et je ne conçois pas comment ces messieurs qui « m'ont précédé ne vous on ont rien dit. — Monsieur, lui ré^ « pondis-je, sans la considération de ce silence dont vous parlez « par rapport à ces messieurs , votre objection me mettroit « dans une terrible peine, puisque je serois très mortifié de me

• voir surpris en contradiction; mais encore, Monsieur, s'il « vous plaît, ayez la bonté de me faire voir eu quoi donc je puis « m'étre contredit? — Ehl Monsieur, me dit-il, vous faites 4 mourir saint Denis vers l'année de Jésua-Christ 91, et près « de 160 ans depuis cela, savoir en 249 et 250, vous le faites

• évéque de Paris! » J'avoue que ce fut un grand bonheur pour moi, qui ne suis pas toujours maître de mes premiers mouvements, de ce qu'il nem'arriva pas d'éclater de rire. Nonobstant ma confiance en ce que ces autres messieurs ne m'avoient rien dit sur la matière, je ne laissois pas d'être un peu en peine; mais quand je vis à quoi tout cela aboutissoit, le calme se remit dans mon esprit, et je me contentai de hausser les épaules en moi-même, puis prenant la parole : « Véritablement, Monsieur, « dis-jc à M. Graudin, je ne vous attcudois pas là; j'avoue que

• vous m'aviez un peu alarmé, mais me voilà tout remis. — « Comment l'entendez-vous donc? me dit-il, et par quelle dé-

• faite pourriez-vous sauver la contradiction dont je parle? Un « homme 4 qui vous n'attribuez aucun miracle de résurrection, « peut-il être évéque 1 60 ans après sa mort? — Non , sans « doute^ lui difi-je, cela ne sauroit arriver à un seul et même « homme; mais vous ne me nierez i)as, je pense. Monsieur, que

• cela ne soit très possible à Tégard de deux hommes diffé- « rents? Le saint Denis que je dis mort en l'an 91 de Jésus- « Christ était Denis l'Àréopagite, et ce^ui que je tais évéque de « Paris n'avoit aucune relation avec Athènes et S4>q Aréopage.

108 msucck^ nvs nÉNARcnKs

« — 'Oh ! mais, me répondit M. Grandin, nous sommes en pos- « session de croire que le premier évoque de Paris était saint « Denis TAréopagite. — Monsieur, lui dis-je, je ne veux point •« alléguer de prescription contre votre possession; mais je vouii « dirai seulement qu'afin que des possesseurs puissent évîtei* « la prescription, il faut que leur possession soit de bonne foi^; « or^ vous savez bien que ce ne sont pas ceux de ma religion « seiiiement qui sont de Tavis que je soutiens, et que des plus « habiles de vos propres docteurs, comme par exemple M. de « Launoy et une infinité d^autres que je pourrois nommer, « tiennent hautement ce parti. » Nous nous séparâmes là-dessus sans pousser la chose plus loin, parce que sans doute M. Grandin n^avoit fait naître cet incident que pour me tendre un piège, et voir si je ne serois point quelque homme aisé à déferrer. En quoi j*eus le bonheur de lui faire sentir qu'il n*avoit pas tout à fait trouvé son compte dans l'entretien qn*il avoit en avec moi.

Pendant que nous agitions tout ce que dessus, MM. les examinateurs de Sorbonne et moi, M. le duc de Montausier, à qui j^avois fait savoir toutes ces diverses allées et venues, me fit r honneur de m' écrire pour me témoigrncr Timpatienee où il étoit de voir Teffet que tout cela produiroit. Voici sa lettre :

« Ce 28 novembre 1677, à Saint-Gerinnin.

« Je suis bien aise que M. Tarchevéque de Paris ait trouvé •« bon que vous missiez vos Tables entre les mains des docteurs « préposés à Texamen des ouvrages, pour les corriger. Je no •» doute pas qu'après la correction elles ne soient fort utiles au « public. Ainsi je souhaite que vous ayez bientôt l'approbation « dont vous avez besoin et la permission de donner votre ou- « vrage; et je désire encore plus de vous témoigner solidement « quelle est la considération que j'ai pour vous.

« Montausier.

« P. S. Je vous prie de me faire savoir le succès de votre « affaire quand la correction sera faite. »

DE l'archevêque DE PARIS. It9

Ce succès fut fort différent de ce que M. de îiontausier et moi en attendions. J'avois rendu compte à l'archoêque de tout ce qui s^étoit passé entre les examinateurs et moi. Il me dit qii*il les appelleroit incessamment auprès de lui, ensuite de quoi il ne manqueroit pas de parler au roi, et qu'il feroit sayoir à M. de L'Angle tout ce qui en seroit résulté. Je dis cela dès aussitôt à cet illustre ami qui, au bout de deux jours, ne manqua pas de l'aller voir ; et au sortir-de l'archevêché il vint cjbez moi qu'il trouva à table avec ma femme. Dès en entrant, son air triste me fit connaître, avant qu'il parlât, que toutes nos espérances étoient perdues (1), et rien n étoit mieux conjecturé. « M. Farchevêquc parla hier au roi, me dit M. de

• L'Angle, mais Sa Majesté lui a paru inflexible. Montausier, « lui dit ce prince, m'a déjà impoi'tuué plusieurs fois à ce sujet-

• là; c'est une affaire quia trop fait de bruit pour pouvoir être « r'habillée, quelque pièce qu'on y pût coudre ; qu'on ne m'en « parle plus. » Ha femme, là-dessus, comme bien moins disposée que moi à tout événement, s'abandonna aux pleurs. M. de L'Angle la consola autant qu'il put, et s'en retourna chez lui, un peu remis de la douleur que les cris de ma femme lui avoient causée, par la considération du parti plus raisonnable qu'il voyoit que je prenois, et dont il me témoigna sa satisfaction. Ainsi je songeai à prendre d'autres mesures.

M. Claude (2), qui fut des premiers à qui je fis savoir le mécliant biais que mon affaire avoit pris, s'en entretint peu de jours après avec M. le marquis de Buvigo} , à qui il étoit allé rendre visite tant pour d'autres sujets que principalement pour celui-là, qui lui tenoit fort au cœur. J'avois déjà, depuis quelque temps, Fhonneur d'être connu et aimé de M. de Ruvigny (3) ;

(1) N. B. Toutes les apparences sont que l'arche vôque nous avoit joués, ^ï, de L'Angle et mo^. [Note de rauteur,]

(2) Jean Qaude^ Tadversairc bien connu de Bossuct. (Voir sa biographie dans la France ptùieMimie de MM. Haag.)

(1^ Il doit être question ici du premier marquis de Ruviguy, nommé par le roi, en i65S, député général des ^liscs réformées de France et ambassadeur de

110 ROU DEVIENT GorVKRKElll 1»R LORD SPENCER

CCS deux messieurs conviurent qu'il me falloit procurer quelque poste sortable en Angleterre; et comme il n'y avoit guère que M. le comte de Sunderland ayoit prié M. de Buvigny de lui choisir quelqu'un pour être gouverneur de milord Spencer, Falné de ses fils, 31. de Ruyigny lui écrivit aussitôt pour m'obtenir cet emploi. Une affaire proposée par une personne telle que M. de Ruvigny ne pouvoit pas manquer; ainsi j*eus bientôt commission pour passer la mer, et me rendre à Whitehall, où le comte et la comtesse faisoieut leur demeure ordinaire par une politique de cour, laissant toute leur famille et le gros de leurs domestiques dans leur belle terre d'Althrop (1), province de Northampton, et h 50 milles de Londres. Ce lieu seigneurial est fort ancien, mais le bâtiment est à la moderne, du moins pour ce qui regarde le château ; car en y mettant les ouvriers, on conserva tous les édifices de la basse cour. Ce fut le dernier comte de Sunderland (Robert Spencer, IP du nom), si distingué par son esprit et sa politique sous les rois Charles et Jacques seconds, qui, après la mort de son père Henri, et ne faisant que sortir de dessous la tutelle de sa mère ( Dorothée

Louis XIV h la cour de Jacques II, on Angrlcteire. (Voir Benoît, Histoire de tBdii

de Naiitc*', T. 111, p. l«l.)

(l) Ixi terre «l'AIthorp appart«»Tiait X la famille d«'s Si>cnc«T depuis le règne de Henri VII ; KnlnTl I", lord S|M'ncer, en avoit éxé l»* premier proprii^tain»; son fil» (luillaume lui suc^'(Hla en l(>i7, et la t^rre passa quelques aimAes plus tard, à son iM'tit-lils, Henri SjwnoT. Ce diTuior fut vrvc comte de Sunderland, après la Uitiill»» d'FJIpreliill en \i\H; mais il ne jouit jru^re de son nouveau titre, car la iu(>nie aiuicM' il lut tué au combat de Newbury. I); s<in mariage avec Dorr>Uiée Sydn«'y, lilli» dt; UoIm-fI, comte «le Lrici'ster, naquit KoI>erl H, comto de Sunderland, dont il l'st question dans ces MémoirL'S.

Robert II lit plusieurs fois i)artio du conseil, sous les rois Charles II et J«icqui>s II. L'histori«'u an^^Liis llumo laerusi' d'avoir fait prt^uvc ù'mw* graude souplt^sse de canictèn* et d'avoir j»lit'* Sii c<»ns4'i»MJce iMjlilijpm aux e\i^eiic<*s du moment. Il mourut en 170i. Siu Si-nuid (ils ('.har]«v< lui sucrtMa «M «''(lousa une des tu les du c/'lebre duc de MallK»roucrh ; Charles Sp»»ncer, diMixi^m** du noni, tils de Cliarlis I ', d>'viut, au droit d«> sa mcre, duc d<> MallMimugh. 1^ terre d'AIllioq» fKissa iiniu^ branrh*^ «•ad'ftli-: J«tlni Spi^uc«T, cn'^^^ en 1765 comti» Spencer rt vicouit*» d'Aitliori». en »''tait li» {Mtss^'sspur h cette (^jKxpie. {Bntnnnia, or a chorttfftfifihirai tlvsrri/ttion nf tkr ftnurishinrf Kittgdomê of Engiand, Scoiinmd tmd Ireiand, by William Camdcn. Edition de 1789.)

ET PART POUR l'aNGLEIERRE. 111

Sidney), fit abattre Fancien château, pour en construire un autre à la manière d'aujourd'hui. Afin d'avoir plus tôt fait, il y fit mettre le feu pendant toute une nuit, ne se pouvant donner la patience d'une démolition ordinaire, qui auroit retardé sa satisfaction d*une quinzaine de jours. Il fut même lui seul Farchitecte de son nouvel édifice, comme étant un seigneur qui avoit orné son esprit de plusieurs belles connaissances dans les plus nobles arts, et c'est de lui-même que je sais qu'il dressa le plan dont je parle.

Après avoir donc eu l'honneur de saluer le comte et la comtesse à Withehall, dès le moment de mon arrivée à Londres, je fus au bout de deux jours conduit par. un de leurs gens à Althrop par la diligence de Korthampton ( 1 ) , où j'arrivai le soir asseï tard, de sorte que je ne vis Althrop que le lendemain; mais comme il y avoit pour une bonne heure de chemin, j'y arrivai avec mon conducteur, vers les neuf heures du matin, sur deux bons chevaux qu'on avoit eu le soin de nous faire venir. Je nç saurois mieux décrire ce que je trouvai à Althrop et la manière agréable dont j'y fus reçu, que par une lettre que, dès le lendemain de mon arrivée, je me donnai l'honneur d'écrire à madame la comtesse, et que je rapporte ici pour éviter des redites.

« Madame, « Je manquerois à mon devoir si je tardois plus longtemps à TOUS rendre compte de tout l'honneur que j'ai reçu à Althrop. Ce ne sauroit être. Madame, qu'un effet de quelque forte recommandation renfermée dans la lettre dont vous m*aYlez chargé, et je vous en rends mes très humbles actions de grâces. Je crois aussi. Madame, ne vous devoir pas de moindres témoignages sur les beautés de votre maison. Elles sont telles que j'ai cru voyager dans quelque Uc enchantée, et me trouver au pays des métamorphoses, à plus forte rai-

(1) Eipèoe où carrasse de poste, faisant &0 lieues ^ic) de France (lar jour. [Note de tmdeur.]

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