SA TRAVERSÉE
à peu près un caractère et un tour d*esprit comme le men, grand» ferme, universel, capable des plus grandes entreprises, et surtout aisé et naturel, en un mot, qui coule de source pour rapporter chez vous des termes qui en sortent. Voilà, mademoir selle, quant à mon premier point; ainsi ce qui va suivre est en foveur de mademoiselle \otre tante, quoique je continue Um« jours à vous adresser la parole.
« Pour bien traiter Thistoire de mon voyage, il faut remaa*ter jusqu'à mon départ de Paris, et là-dessus. Mademoiselle^ vous ne manquerez pas de vous imaginer qu'un homme qui vous avoit tant promis de choses, ne vous laissa point sortir de sa mémoire? Bien moins que cela. Je suis de bonne foi. La pre* miëre chose que je fis fut de vous oublier. A quoi bon se faire un magasin d'ennui par des réflexions terrassantes sur le mal* heur de ses pertes? Mais, hélas! que cette précaution fut inutile ! Vous revîntes bientôt à mon imagination que vous aviez si bien remplie,, et cette triste idée de votre absence, jointe à une pluie continuelle qui ne me quitta point depuis Beaumont jusqu'à Abbeville, fut la punition de Tatteutat commis contre vos droits. Le passage de Calais à Douvres augmenta encore mon supplice, et la vue de ce terrible élément dont j'avois tant ouï dire de choses, me saisit de crainte, car je ne Favois jamais vu; je pense, Mademoiselle, qu'il en est ainsi de vous ; et en ce cas, vous ne serez peut-être pas fâchée que je vous en fasse une petite peinture. C'est un grand corps, qui \a, qui vient, qui est tantôt doux, tantôt furieux, et avec qui on ne sait quelles mesures prendre ; sourd du reste et inexorable aux prières, comme les rochers qu'il renferme, et qui, non plus que vous, n'a aucune pitié des cœurs. Ce n'est pas que je ne puisse dire que je tins assez bon contre ses insultes ; il ne fit pas assurément sur moi ce que je le voyois opérer sur d'autres, et si quelque chose me fit mal dans le plus fort du trajet, ce fut la pensée de ce qu'il me séparoit de vous. Au reste, ma surprise ne fut pas petite sur la différence que sept heures d'intervalle firent paraître à moae^-
SON ARRIvéE A LONDRES. 121
prh entre des ligures également hnmaines; le lundi à dix heures du soir j'entendois tout le monde et tout le monde m'enténdoît ; le mardi à cinq heures du matin, je trouvais bien des animaux faits à peu près comme le reste des hommes, mais ils m'é-" toient barbares comme des Iroquois ou des Topinamboiis ; moii oreûle distinguoit des sons, mais ma raison ne découVroit point de sens; c'étoit, en un mot, Timage de ce bouleversement qui surprit autrefois les architectes de la tour de Babel, dont vous savei si bien Thistoire. Quand je pensois demander un verre de vin, on me donnoit une cane de bière, et pour dessert une pipe de tabac. L'étrange chose que de changer ainsi tout d'un coup de langage, de mœurs, de vivre, de relations et d'habitudes! Bien me prit, mademoiselle, de n'avoir pas été accoutumé à de trop grandes aises pendant ma vie ; je conçois aisément qu'il est dangereux de se délicater trop, et qu'un homme qui n'aoroit jamais été nourri que de mets exquis et de vins délicieux, seroit bien surpris de se voir borné sur une route, à une grosse viande mal cuite et àla petite aile. Je ne puis mieux vous expliquer cela qu'en disant que c'est à peu près comme qui se trooveroit réduit à la compagnie des bétes et des arbres, après avoir goûté la délicatesse de l'entretien de mademoiselle des Forges.
« Après m'étre reposé à Douvres quelques cinq heures et dîné deux, (car les traites de panse sont longnes en ce pays) je pris la poste sur le midi. Mon dessein et celui de mes camarades étoit d*aller coucher le même jour àLondres, quoi qu'il y ait près de vingt-cinq de nos lieues ; mais la fatigue des cinq journées précédentes sur des chevaux de messager, le trajet de la mer pendant toute la nuit, et une pluie épouvantable qui ne cessa point depuis les quatre ou cinq heures, nous forcèrent de demeurer à Gravesend. Ainsi ce ne fut que le lendemain sur les huit heures du matin que je jouis de la vue de cette superbe ville qui après avoir été ruinée de fond en comble en huit jours, par d'impitoyables flammes, est renée plus magnifique que jamais
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de SCS propres cendres en l'espace de deux ans. J^aurois mille choses à tous dire de la campagne d'Angleterre qui est un jardin perpétuel, chaque héritage étant partagé par des haies Tives dont la verdeur des feuilles et Fodeur de la noble épine et des rosiers de buisson, joints au chant de plusieurs oiseaUx, récréent tout à la fois deux ou trois sens. Mais je suis appelé à la description d'un autre spectacle, savoir : dix ou douze mille mâts qu'on aperçoit sur la droite six lieues avant que d'arriver à Londres, et qui sont portés par autant de vaisseaux qui couvrent la Tamise depuis là jusqu'au pont^ faisant comme une espèce de forêt sur les eaux, qui la rendent toute flottante, ce qui, joint à tout le reste de l'attirail maritime, comme les voiles, les banderoles, les cordages, l'artillerie et la charpente, donne une idée assez agréable de toute cette pompe de la mer qui, comme dit Toiture, est si belle quand on ne la voit que du rivage.
« Je ne fus pas plutôt arrivé à Londres, que changeant les crottes et la barbç de six journées de voyage contre un rafiralclassement de toutes choses, j'allai déjeuner avec deux anciens amis que j'avois d'abord fait avertir de ma venue. Je passai la matinée avec eux à confronter du vin de Canaric avec plusieurs autres de toute sorte; raprcs-dîuée fut employée eu la visite de deux ou trois belles de la connaissance de mes amis, a>ec qui j'allai à la comédie que j'entendis aussi peu que j'avois fait toute leur conversation, et je passai les deux jours suivants à écrire quelques lettres ou à rendre les visites que je devois à M. de Buvigny le fils et à milord Sunderland. Le samedi septième de mai, j'allois voir la synagogue des juifs, où je vis l'ordinaire de leurs cérémonies. Ce qui me parut déplus singulier est que tous les hommes jusqu'aux petits garçons qui sonthôrs de ce que nous appellerions la bavette, se voilent la tête, dès qu'ils ont pris place, d'une graude ta vayole blanche, qu'ils mettent par-dessus leur chapeau, lequel ils n'ôtent ni en entrant ni en sortant, tioti plus par révérence à Dieu que ][Mur civillK
LBS C( COACRES » Otl tkBMBLBliRS. 123
pour les hommes, ayant sans doute pour cela quelque autre mode, et que le chant de leurs psaumes ou de leurs hymnes se fait par de grands cris sans harmonie, du moins à mon oreille, mais dans une vitesse si précipitée, qu'on croiroit qu'ils se moquent au lieu qu'en effet ils sont là au plus fervent de leur dévotion. Une espèce de sermon prononcé par un gros rabbin à grand front, et qui avoit la mine de n'être pas sans savoir ni sans cer-< velle, suivit de près cette mélodie, et quand il eut parlé environ une heure, le tout en portugais (ce qui me fit comprendre quelque chose à son discours, à cause de la conformité de cette langue avec l'espagnole), deux scribes qui étoient auprès de lui, allèrent ouvrir une espèce d'armoire eu guise d'autel, d*ofc ils tirèrent deux gros rouleaux de bois doré, sur lesquels étoit entortillé un grand morceau de satin ou de vélin, qu'ils développèrent en Tair à la vue de tout le peuple, lequel y témoigna une grande vénération ; car c' étoient les Tables de la Loi, k ce que me dit un jeune juif italien, auprès dequi j'étois, et qui m'expliqua en sa langue une partie de tous leurs mystères, voyant que j'en témoignois de la curiosité. Le dimanche j'allai à l'église française, au sortir de laquelle je passai à celle des Coacres ou Trembleurs (1). Ce n'est point une fable que ce que vous avez ouï dire de leurs enthousiasmes et autres bizarres égarements. J'en ouïs deux ou trois se succéder Tun à l'autre dans leurs sermons, selon qu'ils se prétendoieut inspirés de Fesprit d'en haut. Ilsn'ôtent le chapeau à personne, à Féglise, à la maison ni dans les rues, tutoieroicnt le roi lui-même s'ils avoient quelque chose ft lui dire, mais sont d'une fidélité de pa-
(I) Ln (fétails qui suivent sur la secte des quakers, tirés d*un mémoire sur réfftf de la religion en Angleterre, en 1659. peuvent donner lieu à un rapprochenMAnC eofiettz :
« Les Quacres ou Trembleurs sont les derniers qui n'ont fait corps que depuis « trois oa quatre ans; on leur a donné le nom de Trembleurs, parce que dans leurs m premières assemblées, ils trembloiont Vt frémissoiont (jonnne des enthousiastes, •c disuit qu'il falloit faire son salut avec crainUî et tremblement.» — « L*;s Trem- « Meurs a£fi9C(ent ane plus grande probité et simplicité de mœurs et 4'habit8 que « tous les âdCRS sR^ail^s^ et ce qu'ils ont de plus particulier divins l'extérieur.