U GREFFE DBS ÉTATS-GÉNÉRAUX. SOI
cour de Hollande, j'en fis ayertir Son Altesse, qui, dès le lendemain, me la procura. Je prêtai serment de ce petit poste le 20 novembre 1682, et m'y fis si heureusement distinguer, que le greffier Fagel m*ayant voulu essayer par la révision d'une pièce que le translateur d'alors n'avoit pas, à son avis, mise dans an assez bon état, les corrections que j'y fis lui plurent assez pour le déterminer dès l'heure à me faire à l'avenir repasser de la sorte toutes les autres pièces qui suivroient celle-là.
Peu de temps après il se présenta encore une plus favorable occasion de me faire connaître, savoir le besoin qu'on eut au greffe d'une lettre de créance à Monseigneur le duc de Bourgogne, en faveur du sieur Heinsius , alors pensionnaire de Delft, que l'Etat avoit fraîchement député en France en qualité d'envoyé extraordinaire au sujet des affaires de la principauté d'Orange. Cet habile ministre de Leurs Hautes Puissances étoit parti pour cette fonction vers le commencement de l'année 1683, muni de toutes les lettres de créance qui lui étoient nécessaire^, tant pour le roi que pour les principales têtes de sa cour; mais lorsqu'on croyoit à la Haye recevoir des nouvelles de son audience, on fut bien étonné d'apprendre que cette audience avoit été reculée par le défaut d'une lettre pour le duc de Bourgogne, à qui l'on n'avoit pas songé pour cette cérémonie, ne l'ayant regardé que comme un prince qui, lors de la délibération prise pour l'expédition de ces lettres, n'avoit pas encore cinq mois; et le sieur Heinsius, en prenant langue, fut averti de ne se pas présenter avant que d'avoir parmi ses lettres celle qu'il falloit pour le prince nouveau-né. L'Etat, averti de cet inconvénient, résolut aussitôt d'envoyer la lettre requise; mais celui qui la devoit dresser, le sieur Van der Heulen, ne trouvant dans l'espèce de protocole qui se garde dans le greffe aucun modèle de lettre pour une occasion de cette nature, cela fit d'abord quelque petite peine. Le greffier, là-dessus, pensa à moi et en parla à l'assemblée, qui le chargea
iN IL B0T CHARGi
de fiatoir de moi si je pouyois entreprendre la composition de cette lettre ; je répondis qu'aTant qu'il fût nne heure on mu* roit si je serois en état de contenter mes maîtres, et effeetiTementt le terme qoe j'avois pris n'étoit pas encore expiré que jé portois au sieur Fafiel le projet de lettre que j'ayois dressé, lui disant que les deux ou trois mots de distinction qu'il trouTO* roit insérés dans le dispositif ordinaire me paraissoîent sufisants, par la raison qa'il ne s'agissoit pas là de faire un grand étalage de style oratoire, et il se trouva être de mon aris, qui fut aussi goûté par TassemUée, de sorte que je fus chargé de mettre moi-même cette lettre au net, afin d'être incessamment envoyée, comme elle le fut, et écrite de ma main ; et depuis cela, il ne fut plus expédié de lettres au greffe que de ma flacon, quoique mon prédécesseur dans le poste que j'ai aujoui^ d'hui vint & vivre encore plus de six ans, comme on verra dans la suite. Cependant comme je fus obligé d'aller rendre mes respects de reconnaissance à Son Altesse pour l'obtentioil de mon premier poste, ce prince eut la bonté de me dire que Je ne devois regarder ce petit début de ses bonnes* intentions pour moi que comme un iniérim, et que, lorsque je me serois plus fortifié dans la langue, je n'aurois qu'à l'avertir de la première charge compétente qui viendroit à vaquer, et qu'il ne m'y oublieroit pas. On verra ci-après les effets de cette obligeante parole ; mais avant quoi il est bon de voir de quelle généreuse manière M. de Montausicr se prit en France pour m'obtenir du roi la permission de faire venir à la Haye ma femme et mes enfants (1), ce qu'en effet cet Ulustre patron m'obtint par un brevet tout singulier, de quoi ayant été averti, je lui en écrivis cette lettre de remerclment :
« Monseigneur, « Je ne sais d'où vient la peine que je trouve qu*il y a pour
(1) J*eD aToU alors deux à cause da voyage qac ma femme avoit fait ici et ittâi lesi. Voy. t>age ic de cette i« partie. [Noie de t auteur.]
ïïl I^ RIEdACTION DBS DvâCHBt. SM
« moi à vous remercier; naturellement je suis sensible aux « bienfaits» et le dernier que j*ai reçu de yous est de lui-même « une ample matière de pensées et de paroles ; cependant ja-* m mais je ne me sais vu si muet, et plus je pense^ moins je « trouve de quoi m^exprimer. Acheyez, s'il vous platt, Monséi* « gaeur, ce que tous ayez oommençé si obligeamment, c'est^ « dire agréez jusqu'à mon silence, et ayez la bonté de le prendre « pour la plus grande marque que je vous pui$se donner de ma « gratitude. Si mon cœur avoit été en dé&ut de ce oôté-là, il « auroit été bien fortifié depuis deux jours par les grands sen- « timents que quelques illustres amis que j'ai ici ont fait pa- « raitre en Votre faveur, sur le bruit qui s*est répandu de ce « que yous avez fait si généreusement en la mienne. Ces per- « sonnes, Monseigneur, qui sont fort distinguées, les unes par « la naissance (1), les autres par d'éminentes charges (2), et « tooB généralement par la solidité de leur piété et de leui^ « vertu, vous ont à Fenvi donné mille bénédictions, et j*en « connois même de capables d'avoir, en leur particulier, poussé « d'ardentes prières au ciel pour la conservation d'une vie qui « fait un si grand honneur à notre siècle, et tant de bien aux «malheureux qui sont dans l'affliction. Pour moi, Monsei- « gneur, je ne suis pas un moment sans penser à tout ce que je « vous dois; je le fais dans ma retraite, je le fais dans mes oc- « cnpations publiques etparticulières ; je le faisois, par exemple, « il n'y a encore qu'un quart d'heure, en préparant une cham- « bre à la chère moitié que je puis dire que vous m'avez ren- « due, puisque le premier meuble dont je l'ai ornée a été votre « portrait. Je l'avois apporté ici dès que je partis de France,
• comme un trésor qui est inséparable de moi ; mais j'en ai « encore un antre qui vous ressemble infiniment mieux, c^ést
• celui que je porte gravé dans le cœur, avec le vif ressenti-
(1) Le prince et la princesse , tnaaemoiselle de Bréderode, et madame de Sommerdick, (f) if. Alwyn, M, de Bleeswyck, etc. [Note de t auteur,]
IM HADAMB ROD ARRIYB K LA HATB.
« ment de tous vos bienfaits ; il y demeurera tant qne je serai
« an monde> et après moi il passera dans celui de mes enfants^
« que j'élèverai dans une extrême vénération pour vous, et
« avec lesquels, aussi bien qu'avec leur mère, la plus grande
« joie que je me fasse de me voir rejoint, c'est pour nous unir
« tous ensemble dans la reconnaissance du repos et des biens
« dont nous vous sommes redevables, et qui, en paiticulier,
« me feront être toute ma vie,
« Monseigneur, etc.
« Bou.
« A la Haye, ce P' juillet 1683, »
Faute des gazettes de ce temps-là, lesquelles je n*ai point, depuis ma sortie de France jusqu'au 27 août 1691, qu'elles ne me manquent plus jusqu'à présent, je ne saurois dire à queUe occasion la cour de France se trouvoit à Verdun (1), lorsque M. de Montausier y reçut cette lettre que ses gens lui envoyèrent de Paris ; mais enfin il fialloit que du moins le Boi et Monseigneur le Dauphin y fussent, puisque c'est de là qu'est datée la réponse dont cet obligeant seigneur m'honora et que voici :
« A Verdun, ce 12 Juillet 4683.
« Vous m'avez écrit une si belle lettre, qu'un service beau- « coup plus grand que celui que je vous ai rendu en seroit bien « payé. Vous pouvez vous assurer que j'ai été fort aise de faire « donner à Mademoiselle Bon le passe-port dont elle avoit be- « soin pour vous aller trouver, et que, quand je pourrai vous « faire plaisir, je vous témoignerai toujours que je le désire « fort, et que j'ai beaucoup de considération pour vous.
« MOKTAUSIER. »
Ce fut le 18 août 1683 que ma femme arriva en Hollande avec les deux seuls enfants que nous eussions encore alors, qui étoicnt nos deux filles Marie et Louise^ dont la dernière
(1) Louis XIV fit alors un vora^ en Alsace et en Bourgogne, et il passa psr Verdun. (Sismondi, L XXV, p. 44t. )
REVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 205
D*avoit que dix-huit mois, étant seulement née à Paris le 12 fé- Trier 1682. Deux ans après cette arrivée, jour pour jour, la célèbre, mais honteuse. Révocation de VEdit de Nantes fut mise an sceau, savoir le 18 octobre 1685, ce qui fut comme un tocsin sonné par toute la France pour la fuite de tout autant de fidèles zélés, qui purent échapper à la barbare vigilance de mille satellites mis aux aguets par toutes les frontières du royaume , dont la sortie n'avoit été laissée libre qu'aux seuls pasteurs, par la politique raffinée qui faisoit craindre que la présence de ces fidèles bergers, en afiermissant tous leurs troupeaux, ne fût un trop grand obstacle au pernicieux dessein qu*on avoit de les réduire.
Parmi ces pasteurs, il- s'en trouva ici un que j'avois déjà commencé, il y avoit environ cinq ans, de connaître à Paris, mais seulement pendant huit ou dix jours qu'il avoit à passer dans cette ville pour la soUicitation de quelques afTaires de son Eglise de Boussy à la cour de France. Cet exceUent serviteur de Dieu étoit M. Du Vivier (I), qui, dès deux ou trois jours après son arrivée (vers Pâques de Fan 1686), m' ayant rencontré à la sortie de l'église, me joignit obligeamment, et me rappela les idées de l'entrevue que nous avions eue ensemble cinq ans auparavant, comme j'ai dit. Depuis ce jour ou fort peu d*autres suivants, ce qui n'avoit été entre nous qu'une simple connaissance, devint bientôt une amitié parfaite, ce qui ne pouvoit pas manquer de nous arriver, parce que, de sa part, il se trouva beaucoup de mérite et des qualités peu commones; et de la mienne, beaucoup de sensibilité à des talents aussi considérables que sont encore aujourd'hui les siens.
Quelques mois après cette arrivée de M. Du Vivier, qui fut avant Pâques de l'année 1686, comme on vient de voir, j'appris denx choses, l'une par lui-même, l'autre par le sieur Bay le. La première fut que mon dit sieur Du Vivier, se trouvant à
(i) Voir dans la France protestante la notice que MM. Haag ont consacré à Àhakam Couet Du Vmer.
i06 M. M tOVTOIS AUTORISI tB mUA
Ptrlfl avec les sieurs Benoit et la Placette on peu derant la ré- Tocation de TEdit de Nantes, ils allèrent, par cnriosité, Toir le eabinetdes médailles du roi, dont H. Rainssant ( 1 ) aToit la garde, que là ils furent fort étonnés de voir mes TaUes fort enriensement tendues, regardant ce malheureux ouvrage comme trioni' I^ant M pays même d'inquisition; sur tpioi le sieur Bains^ sant leur avoit ingénftment déclaré comment cet étrange phé* nomène paraissoit lA, savoir que lui Bainssant ayant su tout le fracas arrivé au sujet de cet ouvrage, dont il fgAssKM un tout autre Jugement que les ignorants et les faux zélés, il atoH regretté les fâcheuses suites d'un si grand malentendu. Que pour ce sujet, profitant un jour de la visite que M. de Louvois étoiC Teftu fiûre dans la bibliothèque du cabinet des médaflles, il lui atvoit parlé d'un grand tort qu'on BYoit fàît au puMic par la proscription d'un ouvrage qui lui pouvoit étte utHe, et dont, en son particulier, il fidsoit un très grand cas ; qu'il y «voit cependant «n très innocent moyen de ramener le roi là-dess«, et que, si mon dit sieur de Louvois lui vonloit laisser un bUlef pour le sieur de la Beynie, portant pouvoir de faire transport ter dans la bibliothèque les planches de cet ouvrage avec un ouvrier et une presse pour tirer seulement deux ou trois exemplahres, dont un seroit donné à quelcfues docteurs de Sorbonne pour en faire la correction, laquelle ne pouvoit aller qu'è quelque peu de mots par-ci par-là ; il y avoit tout sujet d'espérer que le roi rcviendroît de lui-même de la prévention où on l'avoit jeté. Que là-dessus M. de Louvois avoit accordé lé bfflel requis, sur lequel six exemplaires (2) avoîent été flrés, éùtâ
(1) Pierre fUinssant^ né à Reims vers 1640 , étudia d*abord la médedoe rr«c beaucoup de s\icct*s. Nommé directi'ur du cabinet des Médailles du roi, il fat admis l'un des premiers «^ l'Académie d«>s inscriptions, qui portait aICMY le titre d'Académie des Médailles». Un jour qu il 86 promenait seul dans le pare de Vtr* sailles, il se laissa Ujiiiber dans la pièce d'eau dite des Suisses et s'y noya k ? juin 1689. {Biographie uttiierselle,)
(i) 11 est probable «|ue les t) exemplaires des Tablettes de Rou, tirés à la Bibliothèqœ do roi, ne forent pas les seuls qui échappèrent au oaufl^age, car nooi en connaissons déjà 6 exemplaires (i à la Biblioth^uc impériale^ fâ VAneaU, I â 11
DE SIX KXEMPLAIIU» DIS TaSLBB DB HOU. 90^
M. de LoQTois en avoit gardé deux poor sa curiosité particu^ lière, qa*an troisième avoit été destiné à la bibliothèque, le quatrième laissé au sieur Baiussant comme pour son droit d'avis, et que les deu^^ autres avoient été livrés aux docteurs afin d'y faire leurs remarques; et que c'étoit là Tunique raison pourquoi cet ouvrage étoit là ainsi étalé. Qu'au reste lui Bainssant ayant déjà obtenu des docteurs les corrections nécessaires, il ne doutoit pas que son dessein ne réussit, parce que monsieur le chancelier à qui il s'en étoit ouvert, en devoit incessamment parler au roi. Voilà pour ce qui regarde le premier des deux avis de ci-dessus, savoir celui de M. Du Vivier (1 }.
L'autre me fut donné par le fameux M. Bayle, de qui, pour abréger, il suffira de rapporter les trois ou quatre biUcts que voici :
A M. de Mareilly, etc.
• Le 27 juillet 1685.
« J'ai cru. Monsieur, que vous seriez bien aise que je n'atten- « disse pas la commodité d'un ami pour vous envoyer l'incluse « que j'ai reçue ce matin ; ainsi, je vous l'envoie par la poste. « Vous dire2 s'il vous plaît à M. Bon, quo lui écrivant, il y a « deux jours, j'oubliai de lui marquer que M. Baiussaut me de- * mandoit s'il étoit vrai qu'il ftt regraver ses Tables, et qu'il « njonUAt qn*il avait fait coller les siennes sur de la toile, et
biMtotfièqitie Usatarim, 1 an Eritish Maseum^ et il nous en a été signalé 1 ou 1 màitt «semplures sur des catakn^es de vente. i>n rcste^ Roh nous apprend luimême (page 58) que sur une cinquantaine d'exemplaires qui ue trouvaient chez lui kn de la saisie de ses planches^ on en avait pris 35. On pourrait supposer que les 15 autres furent sauvés; mais alors comment expliquer ce qu'il dit plus loin^ qu'il 10 piil emponer «vee lui en Hollande qu'un seul exemplairo. — > L'auteur de l'artkls sur Roo^dtns to topplément de la Biographie universelle, nous apprend qu'il futlail an doupUire de sm Tables dans la bibliothèque de Vabbé Rive^ achetée en ïin fm GhaoMard et Golomby.
(1) Tool l0 délai! à-dessus n'est pas tiré de M. Du Vivier seul ; il Test aussi de II. Benoit, qui m'en fit instruire par mon frère dont j'ai la lettre du V mars 1G§0. Or, II. Benoit, comme U a été dit, aoeompagnait M. Do Vivier dans cette visite cheaE II. Raimwant» [No/e de Fauteur, ]
808 TElfTATlTES INUTILKS POUR OBTBmR
« étendues dans sa bibliothèque, qui est le cabinet des Mé- • dailles du roi.
« Je suis, etc. « Batu. »
Voici Tarticle même de M. Bainssant :
« On m*assure que M. Bon se dispose à faire graver de nouveau ses Tables chronologiques. Il en aura sans doute vu de certaines qui ont été depuis peu imprimées à Londres et écrites en anglois. On dit qu'elles sont fort bonnes et fort amples. Pour moi, je suis très content de celles de M. Bon, et je les ai fait tendre sur de la toile dans ma bibliothèque, qui est celle du cabinet des médailles du roi. « Ce juillet 1685. « Baiussaiit. »
Autre billet du même M. Bayle au sieur JRou.
• 10 avril 1686.
« Yoici, mon cher Monsieur, ce que M. Bainssant me répondit « le 19' de mars dernier. Je n'ai reçu la lettre que ce matin, « parce qu'elle étoit sous le couvert d'un homme qui n*étoit « pas à la Haye lorsqu'elle y arriva.
Extrait de la lettre de M. Rainssant (1).
« Il y a environ huit jours que je parlai au roi de l'ouvrage « de M. Bou, dont je lui montrai même une planche, lui faisant « entendre le mérite de cet ouvrage et le sujet qui en avoit « causé la suppression. Il m'ordonna d'en parler à H. le chan- •( celier, chez lequel je fus dès le lendemain ; il nomma en même « temps un docteur de Sorbonne pour revoir ces planches et y
(1) Ot extrait a été imprimé textuellement dans le recueil des lettres choisie de Bayle avec des remarques par Dcsmaizeaux et Prosper Marchand. Edition de 1714, 1. 1^ p. 210-211. — Ou lit en note : « Ce qu'il y a de certain, c'est que les pUncbes sont U)i^ours restées à Paris, et (juc M. Rou a revu et augmenté un exemplaire de ses Tables, qu'on se dis{)osc à faire ^rraver en ce pays-ci. Elles sont en bîea meilleur onlre encore que n'étaient celles de Paris. »
Rien ne nous a appris qu'il ait été donné suite à ce projet