AU DUC DE MONTAUSIIR
« aussi vous protestc-je, Monseigneur, que, quand la crainte « de Dieu et le sérieux intérêt de mon salut ne seroient « pas les principaux motifs qui me font ranger à mon devoir, « au moins, ne fût-ce que pour ne me rendre pas indigne de « r honneur de cette précieuse estime dont il vous plait de « m*assurer si obligeamment, je me donnerois bien de garde « de tomber dans une faute qui ne pourroit vous inspirer pour
• moi que le dernier mépris, et me faire déchoir à jamais de « tout rhouneur qu'il vous a plu de me faire jusqu'ici. Ce qui « me fait raisonner de la sorte, Slonseigneur, c'est, d'un côté, " que vous ne sauriez douter que de quelque manière que
- puisse être envisagée ma religion par ceux qui en professent
• une autre, pour ce qui est de moi, du moins, je ne la croie « bonne, et même la seule bonne ; de sorte que l'abjuration « qu on m'en feroit faire, si malheureusement j'en étois capa- « ble , ne pourroit être regardée que comme la plus infâme " apostasie et un renoncement à toute sorte d'honneur, conseil » qu'une personne de votre probité et de la pureté comme de « l'élévation de votre vertu, n'étoit pas capable de me donner
- d'elle-même si l'on n'eût pas exigé cela d'elle avec une par- « ticulièrc instance; et je trouve en effet, d'ailleurs, que vous « ne me touchez cela que d'une manière fort délicate, non par « voie de sollicitation, mais par voie de simple souhait, ce qui « me fait admirer l'obligeant tour de votre ménagement, et
• m*est un nouveau sujet de la plus humble reconnaissance. Je
• ne vous cèle pas. Monseigneur, que la perte de mes Tables « m'est sensible : c'étoit le doux fruit de plusieurs laborieuses « Teilles, l'épuisement de mon bien et de mon esprit, le seul mor- « ceau de pain, en un mot, que je pensois laisser à mes pauvres « enfiints. Le tort qu'on me fait à cet égard est une injus-
• lice criante dont l'étonnement ne peut cesser que parla fami- « liante des exemples dont notre siècle est rempli. Mais, heu- « rcosement, je m'y suis préparé de longue main, et enfin j'ai
• d'autres Tables bien plus précieuses que celles-là à conserver :
oi' sofit les Tables de la Loi, Monseigneur ; et j'ai au moins
•• cette consolation que celles-là ne me seront pas ravies comme
« les premières, parce que la gravure en est dans mon cœur du
t propre doigt de Dieu, au lieu que les autres ne sontqn'nn
« ouvrage de main d'homme sur du cuivre. Je prévariquerois
« trop visiblement contre cette divine loi, si, par un l&che
« esprit d'intérêt, je quittois une communion qui la suit pas à pas
« sans s'en détourner, ni à droite ni à gauche, pour en prendre
« une chargée d'un chaos de traditions humaines, qui, bien
« loin de l'accomplir, l'anéantissent tout entière; en sorte que
♦< rien n'est plus diamétralement opposé à l'esprit de la véri-
<( table religion chrétienne que celle qui se dit aujourd'hui
« catholique. Je vous demande pardon , Monseigneur, de ces
• deux mots : la bienséance d'une explication de ce que je
« viens de dire les a en quelque sorte rendus nécessaires, car
« je vous respecte trop pour entrer en controverse avec vous;
« permettez-moi seulement d'y ajouter ceci, Monseigneur, que
« nonobstant le dévouement entier qui m'attachera éternelle-
« ment à vous, au milieu de toute l'admiration que j'ai pour
« vos éminentes vertus, et malgré la disposition où je me sens
« à vous sacrifier toute sork; de sentiments et d'intérêts,
« excepté ce qui regarde Dieu et mon honneur, je suis peut-
« être l'homme du monde le moins susceptible des impressions
« que les dernières lignes de votre lettre semblent me vouloir
« donner, puisque, par la grdce de Dieu, je sens dans mon cœur
« le témoignage du Saint-Esprit même, d'être éclairé de la
« seule lumière qui conduit au salut. Je laisserai donc à part,
« Monseigneur, ces termes spécieux mais équivoques du giron
« de l'Eglise, et je me contenterai de vous dire, qu'entre tant
« d'Eglises qui se disent toutes la véritable, et dont il n'y en a
« pourtant qu'une qui la soit, la seule marque à laquelle je la
« puis et la veux reconnaître, c'est la conformité de son culte
« aux préceptes et à la parole de notre divin Maître, et cette
- confrontation no sera jamais favorable à la communion
■aine. Pardon encore une fois, Monseigneur; je prie Dieu
U)\r être lui-même le rémunérateur des obligeants
w)iis avez la bonté de lui présenter pour moi. Il
' tant de grâces, que, comme il ne laisse jamais
rf'ait, je ne puis me résoudre à vous regar-
.l'hi (les vaisseaux de son élection. Après quel*
i^ (i un côté, il n'est pas impossible que nous ne
irou\ions en même chemin, et n'arrivions enfin à
iiio but. Dieu veuille, s'il lui plaît, Monseigneur, que nous
iu)us y rencontrions. C'est ce qui fait tous les jours un des
' principaux articles de mes prières; car vous ne partez point
" de mon cœur : il est pénétré de vous, il en est rempli, il en
" est presque animé. Je serai, en un mot, tant que j'aurai un
« souffle de vie, et avec le profond respect et l'humble recon-
" naissance qui vous sont dus, Monseigneur, etc.
" A la Haye, le 27 juin 1686. « Rou. »
Huit ou quinze jours après que cette lettre fut partie, M. Jurieu, qui était venu faire un tour à la Haye pour quelques affaires qu'il avoit auprès du prince, s'enquérant de l'état des miennes , me donna occasion de lui montrer cette lettre, laquelle ayant lue : « Elle est très belle et très bonne, me
• dit-il, mais je voudrois que vous ne l'eussiez pas envoyée.
• — Par quelle raison , lui dis-je ? — C'est que vous risquez - de perdre cet illustre patron-là. — Oh! repris-je, vous « ne le connaissez pas si bien que je fais; je suis sûr qu'il ne
• m'en aimera que mieux, et j'espère, dans quelque temps, de -> vous en donner des marques. Je dis dans quelque temps, « parce que je crois bien qu'il ne m'écrira pas sitôt, et princi- " paiement ne répoudra jamais à ceci; mais, quand les idées
• de tout cela seront comme perdues, souvenez«vous qu'il m'é- " criratout comme auparavant. » Gela ne manqua pas d'arriver, et Toa eu aura bieutôt des preuves en son lieu (1).
<1) Vov. pit«#)tM.
216 LBS TABLES DE M. TALLEhTS.
On a va ci-dessus les deux mots de M. Rainssant sur les Tables anglaises ; M. Bayle, en faisant mention de cet ouvrage dans le Janvier 1 686 de ses Nouvelles de la république des Let^ très (1), prit occasion de ces Tables pour rafraîchir la mémoire des miennes, et, outre ce qu*il en avoit déjà dit dans le journal dont je parle, il m'en toucha encore quelque chose en particu* lier dans une de ses lettres ; mais comme il n'avoit eu cet ouvrage que par emprunt et seulement pour deux ou trois jours, et que d'ailleurs il est dans une langue que M. Bayle n'entendoit pas, il ne put s'apercevoir, non plus que M. Rainssant, que les Tables anglaises ne sont (par rapport à Féconomie) qu'une pure et tonte visible imitation des miennes ; je dis par rapport à r économie, car je sais bien que cet ouvrage, dans le fond, n'est pas une traduction du mien ; mais pour le plagiarisme d'économie, il saute aux yeux (2). Or, tout le prix que je prétends se pouvoir trouver dans mes Tables n'est que l'artifice de l'économie, qui a plu à tout le monde, et qui est uni-
(1) Voici ce qui en est dit :
« A propos de chronolo^e^ nous dirons ici que les Tables historiques et chronologiques de M. Tallents^ membre du collège de la Magdelaine <\ Cambridge, Ronl toujours fort estime. Il a m^^nagé le terrain avec tant d'art qu'il est impossible de le faire davantage^ ni d'embrasser avec plus d'ordre plus de choses diflVVrcntos, ni de faire entrer un plus grand nombre de particularités dans tous lt*s coiniKirtiments des colonnes. Ui gravure est d'ailleurs fort nette, et on a pris soin de marquer les liaisons des Etats, les dépendances des familles, les mariages, etc., par divers traits qui frappent la vue agréablement et distinctement. L'ouvrage a été gravé sur 10 grandes planches de cuivre, et s'étend depuis la création du monde jusipr.\ l'année 1080. Il seroit à souliaiter que pour Tiibitruction de plus de gens il fût mis en une langue connue par toute l'Europe, On sait, sans que j'en renouvelle le souvenir, que M. Rou avoit fait un semblable ouvrage en France avec unsuccè8extrdordinaire,maisque les esprit su)>erstitieux, fléau |)erpétuel dt* la République des lettres, ennemis jurés des s<*ionc^ et des beaux-arts, conspirèn*nt de telle sorte contre cet auteur qu'ils le lirent mettre à la Bastille, et qu'ils ruinèrent ses Tables sans ressource au grand regret de tous les hounètes gens. A peine en a-t-il sauvé un exemplaire quand il est venu s'établir en ce pay»-ci. » {Souvelles de la République des Lettres, yAnsicr 1686.)
(i) Après avoir comparé les Tables de Tallents avec les Tables de Rou, il nous serait im))ossible de ne pas partager l'opinion de l'auteur de ces Mémoires. Tallents fit «'n 1670 un voyage en France, connue préc^-pleur de deux jeuni»s gens dont l'éducation lui avait été confitV. Il y resta deux ans et demi, et ce fut probablement