‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 67 sur 178 · A DEMEURER FERME · texte numérisé non relu

A DEMEURER FERME

« légère celte petite rétribution de tous les tiens, et il ne tien- « di-a même qu'à toi de t'en faire un sujet de bénédiction et de « grâce, c'est-à-dire, si tu la diriges au bon usage d'une pa- « tience chrétienne, et surtout d'un sérieux amendement de « vie. Songe pour cet effet, que comme Dieu, dans notre régé- « nération, ne demande pas le déracinement entier de nos 1 passions, mais seulement leur rectification et leur réduction « à un bon emploi^ tu dois, aussi bien que tous les autres hom- « mes, ramener au but de ta conversion toute la nature de ton « tempérament, et que, comme les avaricieux doivent faire « servir leur amour pour les trésors à la seule acquisition de la « perle de grand prix; les ambitieux, leur désir des honneurs « à la recherche du royaume des cieux ; et enfin les timides et « les lâches, leur crainte des périls et des maux passagers à la « fuite des peines éternelles; tu dois, à plus forte raison, toi à « qui la nature a donné du courage et de la force, sanctifierton « impétuosité par l'entreprise courageuse de la milice spiri- « tuelle et de la lutte avec le Seigneur, afin qu'après avoir « perdu dans les assauts de ce salut combat la hanche du pé- « ché, enfin, à l'aube du jour, c'est-à-dire lorsque Dieu aura « arrêté l'heure de ta délivrance, avec eUe tu remportes sa bé- « diction. Tu as fait voir plus d'une fois, dans des occasions ■ qui n'étoient pas de l'importance de celle-ci, que les hommes, «i quels qu'ils fussent, n'étoient pas capables de t'intimider ni « ni de te faire fléchir, et tu as toujours soutenu ce que tu as « cru être de tes droits et de ton honneur, au péril de tout ce

• qui pouvoit arriver. Ahl mon cher frère, qu'il ne soit pas dit « qu'en qualité d'enfant de ce siècle, tu aies été plus généreux

• et plus fort qu'en qualité d'enfant de lumière. Mets plutôt en « nsage, pour la conservation de ton âme et Tacquisition de

• ton salut, cette intrépidité que tu as montrée en tant d'au- « très occasions^ et ne refuse pas à Dieu un zèle que tu as ao- " cordé quelquefois à l'idole de quoique passion humaine; ce

• sera relever, par le secours de la gràcci ce qui étoit en toi

222 AFFAIRE DE lit. DE VHILLAC^

un défaut de la nature, et dépouiller TEgypte d'an trésor étranger dont Dieu voudra bien que tu honores son sanctuaire.

€ Je te demande un peu d'indulgence pour ce petit sermon , il mérite quelque excuse par cette seule raison que tu n*en peux plus entendre d'autres; la circonstance d'ailleurs est extraordinaire; mon esprit n'est pas libre et mon cœur est fort chargé, c'est lui qui parle ici au tien ; Dieu veuille, s'il lui plaît, que nous nous entendions. Je ne sais si tu seras encore à Tournay quand cette lettre y arrivera ; si cela est, et que tu croies y être encore assez pour recevoir de moi la pite de la veuve, afin de la joindre au pain du roi, fai54e moi savoir en m'indiquant une voie par le moyen des mêmes personnes qui facilitent le commerce de nos lettres, et j'y satisferai aussitôt, car je ne connais personne à Tournay, ni aucun d*ici non plus, qui ait de la relation là (1).

« Je t'embrasse et suis, etc., « Rou. »

Voilà pour ce qui concerne l'affaire de mon frère. Je viens à ma dispute avec M. de Meaux, dont voici l'occasion : Le sieur de Vrillac (2), bailli de La Ferté-au-Col (3) et mon ami depuis

(1) U est proY)ablo que Saloiiion Rou flnit^ cominc tant d'autres, par rachctiT sa liberté, en signant son abjuration ; car nous voyons figurer son nom, h la dali* du 80 septembre 1C88, panni œn\ des |)crsonnes admises à la sainte cène, dans l'église wallons de la Haye, après avoir manifesté leur repentanc«' du péché qu*rllt's avaient commis en reniant leur foi. (Registres de C Eglise wallone de la Haye»)

(i) Quoiqu'il y ait plusieurs de Vrillac qui sont devenus successivement liaillis de La-Ferté-au-CiOl, nous pensons qu'il doit être question ici de Pi«^rre de Vrillac, avocat, bailli de La-Ferté-au-Gol, fils de Pierre de Vrillac, sieur de Marsain (nr), et de Jacqueline de Koque,qui en décembre 1664 épousa Marguerite de BcsseU (Registres de mariages du temple de Charenton.) Son frère, Jacijues de Vrillât^, épousa deux ans après Catherine de Besset, sœur de Marguerite. Nous voyons, d'après une intéressante notice sur Iti» registres de l'ancienne Eglisi? réformée de La-Fené-sou»- Jouarre, insérée dans le bulletin de la Société de fkistoire du prolestamiisme fonçais, t. U, p. 411-415, (pie la famille de Vrillac était alliée aux LeSueur, et que Pierre de Vrillac signa, en qualité de bailli de la ville, les registres dos haplàoies et mariages de l'Eglise réformée de I^-Ferté-au-Gol, pour l'année 1676.

(S) Ville de Brie sur la Marne, autrement dite La-Fcrié'SouS'JvuatTc. [ \<»/e de CêuUur*}

BAILLI DE LA VBKTÉ-Ali-GOL. 223

longtemps, s'était sauvé ici (à la Haye) des persécutions qu'on lui faisait en France, laissant et son bien et sa femme, de qui à cet égard il avait encore plus à souffrir que de tout le reste des persécuteurs. Je fus un des premiers de sa connaissance qu'il chercha en arrivant à la Haye; et peu de jours après cette arrivée, il reçut une lettre de M. de Meaux, enfermée dans une de sa femme, laquelle il me communiqua, mais eu me témoignant qu'il se trouvait embarrassé sur la manière dont il devait tourner sa réponse. Enfin il me pressa instamment de vouloir bien la lui dresser moi-même, et je ne pus m'en défendre. Voici donc et la lettre de M. de Meaux (1) et la réponse que j'y fis pour M. de Vrillac, mais sous son nom :

Lettre de M. Vévéque de Meaux à M, de Vrillac, ci-devant bailli

de La Ferté-aVr-Col.

* A Meaux, ce M octobre 1685.

« Monsieur,

« Autant que j'eus de joie quand M. le baiUi de la Ferté (2), « votre parent, me vint dire de votre part que vous vouliez « rentrer dans l'Eglise, autant fus-je surpris et affligé, quand « j'appris qu'au lieu d'exécuter ce pieux dessein, vous étiez *« sorti du royaume. Est-il possible que vous ayez cru qu'on ne - put se sauver dans une Eglise, où vous êtes forcé d'avouer « que vos pères se sauvoient avec les nôtres avant votre réfor- « mation? Ce seroit une malheureuse manière de réformer « TEglise, si, avant qu'on pensât à la réformer, tous les chré- « tiens pouvoient se sauver dans l'unité, et qu'après la Réfor-

(1) OXUR Icttm et celle du 8 avril 1686 qui va suivre ont été publiées parmi les leOrcs diverses de Bossuet (Ed. de 1846, in-l2, t. XXVl). Mais l'éditeur, Umi en indiquant qu'elles provenaient du volume intitulé : Lti Séduction éludée, parait avoir ignoré ([ue Rou était l'auteur d«^s ré|K)ns<;8 d(î M. de Vrillac. S'il l'avait su, il n'aurait sans doute pas attactié tant d'iniportance au langage plein de courtoisie que Rou employait babitucllemcnt dans toutes ses corres{)ondanccs, et à plus forte raison en écrivant à Bossuet.

(S) Le bailli, parent de Vrillac, avoit été mis eu Sii place {lar punition de ce qu'il n'avoit pas voulu abjurer, au lieu que son iKirunt n'avoil pus été si dilAcile. XSoitdeCauteur.]

iSrt SA CONTROVERSE

luation on uc puisse plus se sauver que par le schisme. Mais - je ne veux point me jeter sur la controverse, je vous écris *i seulement pour vous inviter à revenir et à ramener ceux que « vous pourrez, même M. Le Sueur (1); vous me trouverez <» toujours les bras ouverts, et je n'oublierai rien de ce que je <* pouiTai faire pour votre ser\ice. Je joins mes prières avec les « laimes de mademoiselle de Yrillac ; vous avez assez donné à « vos anciens préjugés, revenez à la Pierre dont vous avez été « séparé, et songez qu'il ne faut point se complaire quand on «c souffre persécution, si Ton n'est bien assuré que ce soit pour « la justice. Vous trouverez dans FEgliseicatholique avec Dieu « et Jésus-Christ tout le bien spirituel que vous pouvez sou- « haiter; vous y trouverez Funité et l'autorité de l'Eglise uni- « versclle, et vous éviterez des maux que Dieu ne vous comp- « tcra pas, pour ne rien dire de pis. Revenez donc, encore une « fois, je vous en conjure ; je ne cesserai de vous rappeler par « mes vœux et par mes prières, étant cordialement et avec « l'esprit d'un véritable pasteur. Monsieur, votre très affec* " tienne serviteur,

« Jacques Békigine, évequede Mcaux. »

H&ponse à la lettre précédente,

« Monseigneur,

« Si l'on ne m'avoit point rendu si tard la lettre que vous « m'avez fait l'honneur de m' écrire, je me serois donné plutôt < celui de vous en remercier et d'y répondre. Le motif, Mon- « seigneur, qui vous a fait prendre cette résolution, est chari- « table, et il ne se peut rien de plus obligeant que la manière « dont vous l'avez exécutée. Mais comme les bonnes inteu-

(3) François \j' Sueur avait ét<' adjoint à son père Jean Iaî Sueur, Tauteiu» bien connu (le Y Histoire de V Eglise et de C Empire, comme pasteur de l'Eglise de La- Ferté-au-Col. Lorsque Jean Le Sueur mourut en janvier 1681, il le remplaça déÛnilivcmenl. (Voir le Bidlefin de la Société de V Histoire du protestatitisme français, t* 11, p. 'ilSi) — Nous avons déjà eu occasion de remarquer dans une note précé* dente que la ramillc Le Sueur était alliée aux de Vrillac.

AVEC HOSSl ET. 2fi5

• lions ne suffisent pas toujours pour donner du poids aux « desseins, j'espère que vous ne trouverez pas mauvais, Mon- « seigneur, que je vous déclare dans toute la liberté qu'un « grand respect me peut permettre, que votre générosité n'a « touché mon cœur que d'une profonde reconnaissance, sans " que vos raisons aient eu la force de le persuader. Je ne me « jetterai pas sur la controverse non plus que vous, Monsci- « gneur, mais par un autre principe. Vous n'en avez été « retenu que parce qu'avec raison vous n'avez pas jugé à propos « de descendre jusqu'à moi; je m'en abstiens par le respect qui « me fait connaître que je ne dois pas m' élever jusqu'à vous. « Après vous avoir donc protesté d'abord. Monseigneur, qu'on « s'est mépris lorsqu'on vous a voulu faire croire que j'avois « donné quelque parole, je me contenterai de presser un seul

- point sur lequel vous avez insisté particulièrement, afin de

- vous faire connaître que si j'ose vour résister, ce n'est par

• opiniâtreté, et sans savoir que vous dire ; c'est, Monseigneur, ' cette surprise où vous paraissez être de ce que nous croyons^

- dites-vous, qu'on ne peut se sauver dans une Eglise où nous ' sommes contraints d'avouer que nos pères se sauvoient avec les ' vôtres avant notre réformation. J'ai, Monseigneur, deux choses " à dire là-dessus ; l'une que l'état de nos pères étant différent " du nôtre, il ne s'ensuit pas que ce qui pourroit les justifier,

• nous put justifier de même; l'autre, que sans avoir égard à ' cette raison, nous ne demeurons pas d'accord absolument et

• dans une idée générale, qu'avant la Béformation nos pères '■ se sauvassent avec ceux de MM. de la communion romaine ;

• nous disons seulement qu'il n'est pas impossible qu'un pe-

• til nombre d'hommes entre tous ceux qui vi voient alors,

• aient trouvé grâce auprès de Dieu, c'est-à-dire ceux qui pro-

• testant hautement contre les eiTCurs sous lesquelles la véri-

• té étoit ensevelie, et poursuivant par toute sorte de moyens ' et d'efforts une réformation dans le culte et dans la doctrine ' sans avoir pu être écoutés, ont du moins renoncé quant à

2S6 GONTROVERSB

« eux aux faux dogmes de ce temp84à; il n'en est plus de même « aujourd'hui que cette réformation qui ayoit été refusée à « nos pères par Fendureissement des hommes» nous a été ac-

< cordée par un effet de la miséricorde de Dieu et par un mi- « racle de sa puissance. Avant que Dieu eût préparé une arehe « pour garantir sa famille élue du déluge des superstitions et « de la corruption de toute chair, on pouvoit comme Noé se « sauver par foi, encore qu*on fût mêlé parmi la foule des mon- « dains, gardant sa pureté dans son cœur, et son cœur & Dieu ; « mais depuis que cette arche a été une fois bâtie, il a été « d*une nécessité indispensable de s'y retirer, et il n'y a point « eu de salut hors d'elle. Or il en est de notre réformation « comme de l'arche de Noé. Après cela, permettezHoioi, Non- « seigneur, pour passer & un autre endroit de votre lettre, de « vous dire qu'il n'y a pas de communion où les préjugés que « vous me reprochez aient moins de lieu que dans la nôtre, et « que, si quelques-uns de nos auteurs l'ont défendue par cette " sorte d'armes, ce n'a été qu'en récriminant et par une espèce « de rétorsion (1). Pour ce qui regarde la persécution à « laquelle vous m'exhortez de ne me point complaire, je m'y • plais en effet si peu, que c'a été pour l'éviter dans les lieux « où elle règne, que selon le précepte de rEvaugilc, je me suis « enfui dans d'autres. C'est là, Monseigneur, que par la faveur « du ciel, je jouis d'un repos d'esprit que la conservation de

< quelques commodités temporelles au prix de mon salut m'eût « entièrement fait perdre, et s il rejaillit encore sur moi quel- « ques étincelles de ^embrasement dont je me suis sauvé, j*ai ^ au moins cette consolation d'être fortement convaincu, que « je ne souffre que pour la justice, puisque la première et « souveraine justice est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. « Mais laissant là, 3lonseigueur, mes intérêts particuliers, « j'avoue que pour ceux de votre cause, vous faites fort bien

(1) O iimt m» s»' Inmvr iMÙiit dans Ips ilictionnain^. mais il «st ilifTiciit* <i<» s'«»ii paMer^ et jr connois de prands purisU> (|ui Ir hasardent. , Sote de tauteur, ]

AVEC B0S8UET. 327

4b qie détourner des préjugés dans le même temps que vous me représentez les souffirances de la persécution ; car rien ne seroit plus préjudiciable à la religion romaine, que si €ei)x qui professent la nôtre se conduisoient par cet espritlà ; nous ne pourrions en ^ffet juger que très désavantageusèment d'elle, par votre propre aveu, et la regarder que comme une fausse Eglise, si en prêtant Toreille aux préjugés, nous jetions les yeux sur Finhumanité dont elle tyrannise les ppnsciences, et impose un joug au cœur contre les lumières de Tesprit. Tout le monde demeure d'accord que la douceur est le Yéritable caractère du christianisme, que la religion se persuade, mais qu'elle ne se force point ; et dans tous les siècles, il se trouvera bien que les fidèles ont été persécutés, mais jamais qu'ils aient été persécuteurs. Yous m'exhortez, llonseigneur, à retourner et à ramener ceux que je pourrai^ même H. Le Sueur ; Dieu me garde, s'il lui plaît, d'une telle prévarication ; si j'avois jamais à remettre le pied en France, ce seroit pour en emmener ce que j'y ai de plus cher et de plus aimable, bien loin d'y remener personne, et je suis assuré en tout cas que M. Le Sueur ne voudroit point être de ce nombre. Vops me dites que je revienne à la Pierre dont j'ai été séparé; je vous répondrai, Monseigneur, mais en suivant l'Ecriture un peu plus à lettre que vous n'avez fait, que j'ai seulement à me bien tenir à cette pierre dont f ai été tiré^ et que je n'ai pas besoin d'y revenir, puisque par la grice de Dieu, je n'en ai jamais été séparé. Il n'est donc pas nécessaire, Monseigneur, que j'aille chercher l'Eglise de Bome pour trouver Dieu et Jésus-Christ, l'unité et l'autorité de l'Eglise universelle, afin de me servir de vos termes ; je doute que j*y trouvasse Dieu qui n'est point partout où n'est point la vérité, la bonne foi, la douceur et la justice ; et pour Jésus-Christ, je suis fort assuré du moius que je ne le trouverois jamais sur les autels de TEglise romaine. Je chercherois aussi vainement l'unité dans cette Eglise, puisqu'elle

228 et IMRO VERSE

•< est autant diyisée en' sectes qui se décliirent, qu^auconc « autre branche du christianisme, cette bienheureuse unité ne « se devant espérer sur la terre que dans le temps de Taccom- « plissement de toutes choses, et lorsque Dieu sera tout en « tous. Pour ce qui regarde Fautorité, je n*en reconnais point » d'autre que celle de T Ecriture sainte, ({ue TEglise romaine « combat et renverse dans tous les points de doctrine qui la « séparent d'avec nous. Vous me dites. Monseigneur, que Dieu » ne me comptera pas les maux auxquels je m'expose, et vous « tâchez de me faire craindre quelque chose de pis ; ma religion » contraire à la présomption du mérite, n'a garde de me faire « attendre des récompenses de Dieu ; et pour ses châtiments en H tant qu'homme, et par conséquent pécheur, même le premier «< des pécheurs, je sais que je n'ai que trop de comptes à rendre « à mon juge, mais non pas sur ma résistance à changer. Bien « loin d'appréhender rien de la justice de Dieu de ce côté-4à, « je suis persuadé au contraire que c'est ce qui m'attirera «> sa miséricorde sur tout le reste de ma conduite. Vous me « parlez enfin, Monseigneur, des larmes de ma femme que vous « avez la bonté d'accompagner de vos prières ; je vous rends « grâces de votre charité, et à ma femme de sa tendresse, mais « quelque grande que soit la mienne pour elle, ses larmes ne « me toucheront point, à moins qu'elle ne fasse comme saint « Pierre, c'est-à-dire, qu'elle ne sorte dehors pour pleurer son « péché amèrement.

« Voilà, je crois, Monseigneur, tout ce que contient votre « lettre, et à quoi je vous supplie de ne trouver pas mauvais « que je n'acquiesce point; le reste sont des vœux que je rc- « garde à la vérité, selon que j'ai déjà dit, comme quelque « chose de généreux et de fort obligeant, et que je reçois aussi, « non pas comme de mon pasteur, mais comme d'un prélat « illustre que Dieu (dont V immense libéralité n'a non plus « d'égard à l'apparence des religions qu'à celle des personnes) « a orne et enrichi d'une infinité de merveilleux dons, pour

AVEC ROSSUET. 2^9

« lequel aussi j*ai une vénération toute particulière , et de qui « je suis, avec un profond respect, Monseigneur^ le très humble « et très obéissant serviteur. « N. »

M. de Meaux ne répondit pas positivement et directement à cette lettre ; mais il en écrivit néanmoins une seconde que voici , et à la fin de laquelle on verra , par une remarque qui la suit immédiatement, comment et pourquoi elle n'est qu'indirectement une réponse à celle qu'on vient de voir.

Deuxième lettre de M. Vévêqne de Meaux à M. de VriUac{\).

'( A Meaux, le 3 avril 1686.

« Monsieur,

« Je continue à vous écrire sans me rebuter de la réponse « que vous avez faite à ma première lettre; j'y ai ti'op reconnu « un caractère étranger et un style de ministre pour vous l'at- « tribuer ; en un mot, j'ai senti qu'elle ne venoit pas d'un esprit

• comme le vôtre; mais, quand elle en seroit venue, je ne ces-

• serois pas pour cela de vous inviter au retour. J'ai vu, dans

■ une lettre que vous écrivez à mademoiselle de Vrillac (2) , « que la vraie Eglise ne persécute pas. Qu'entendez-vous par là,

■ Monsieur ? entendez-vous que l'Eglise par elle-même ne se

• sert jamais de la force? Cela est très vrai, puisque l'Eglise n'a

• que des armes spirituelles. Entendez-vous que les princes,

• qui sont enfants de l'Eglise, ne se doivent jamais servir du

■ g^ive que Dieu leur a mis en main pour abattre ses ennemis? ' L'oseriez-vous dire contre le sentimentdevosdocteurs mêmes,

• qui ont soutenu par tant d'écrits que la république de Genève

• avoit pu et dû condamner Servet au feu pour avoir nié la

• ^nnité du Fils de Dieu ? Et sans me servir des exemples et

(1) Otie deuxième lettre de Boesuet se trouve insérée dans la première des ^^^Wïw pMtorales de Jurieu. (Voir !«» Rpmarqiif»8 dont elle est l'objet dans la *• Wttre pmorale.)

W Vi^^tla Remarque qui est à la fln de la présente lettre. ; Isnie de tnutêut,]

230 rOKTROVBtlSF

« de rantoHté de tos docteurs^ dites-moi en quel endroit de « l'Ecriture les hérétiques et les schismatiques sont eiceptés « du nombre de ces malfaiteurs, contre lesquels saint Paul a " dit que Dieu même a armé les princes? Et quand vous ne « voudriez pas permettre aux princes chrétiens de venger de " si grands crimes en tant qu'ils sont injurieux à Dieu, ne pour- » roient-ils pas les venger en tant qu'ils causent du trouble et « des séditions dans les Etats ? Ne voyez-vous pas clairement « que vous vous fondez sur un faux principe? et s'il étoit » véritable, c'étoit donc les ariens, les nestoriens, les péla- » giens, qui avoient raison contre TEglise, puisque c' étoit eux « qui étoieut les persécutés et les bannis, et que les princes «( catholiques étoient alors ceux qui persécutoient et qui ban- " nissoient ; et à présent encore , les catholiques, qu'on punit » de mort en Suéde et en tant d'autres royaumes, auroient raî- « son contre ceux qui se disent évangéliques , et chacun à son » tour auroit raison et tort : raison en un endroit et tort en un » autre; et la religion dépendroit de ces incertitudes. Hais <( c'en est trop sur cette matière pour convaincre un aussi bon " esprit que le vôtre; connaissez seulement que lorsqu'il plaît «< à Dieu de nous abandonner à nos propres pensées, les meil- « leurs esprits sont touchés par les moindres apparences. La « crainte que vous avez, qu'on ne vous fasse adorer du pain, « a dans votre prévention plus de vraisemblance ; considérez « cependant , sans entrer dans cette controverse qui passe les « bornes d'une lettre, considérez, dis-je, que c'est une crainte " pareille qui faisoit dire aux ariens et aux disciples de Paul •' de Samosate, qu'ils ne vouloicnt pas rendre les honneurs « divins à un homme, à un enfant, à une créature, pour par- « faite et privilégiée qu'elle fût. C'étoit la raison humaine, c'é- « toientles sens, c' étoit ta prévention qui leur inspiroient ces « vaines terreurs. Prenez garde que votre religion n'ait, à leur « exemple , trop appelé les raisonnements et les sens humains à son siKTours, et que votre peine ne vienne de l'habitude de

ATR<: BOSSL'ET. S31

les suivre. Quoi qu'il en soit, vous Voyeï que vos réformateurs n'ont fait autre chose que renouveler des querelles terminées il y a déjà six cents ans, quand Bérenger les émut ; et, si vous révoquez en doute le jugement qui a été rendu contre lui, les autres douteront avec autant de raison de tous les conciles précédents^ et nous voilà à examiner de nouveau tout ce qui a été décidé, comme si nous commencions à être chrétiens, et que tout ce que nos pères ont résolu ne servît de rien. Cela veut dire, en un mot, que si les chrétiens, quand ils ne seront pas d'accord sur le sens de l'Ecriture, ne reconnaissent une autorité vivante et parlante, à laquelle ils se soumettent, l'Eglise chrétienne est assurément la plus fiiible de toutes les sociétés qui soient au monde, la plus exposée à d'irrémédiables divisions, la plus abandonnée aux novateurs et aux factieux. C'est à quoi vos ministres, avec toutes leurs subtilités, n'ont jamais pu trouver aucune réponse, et ils se contentent de nous apporter des exemples où ils prétendent que les conciles n'ont pas toujours bien décidé, tous exemples ou faux ou mal allégués. En un quart d'heure de temps, vous qui avez de l'esprit, vous en seriez convaincu, et vous recevez ces choses avec trop de crédulité , sans les avoir jamais pu examiner. Mais sans vous jeter dans ces discussions, considérez seulement s'il est vraisemblable que Bien, qui a permis qu'il y eût tant de profondeurs dans l'Ecriture, et que de là il soit arrivé tant de schismes entre ceux qui font profession de la recevoir, n'ait laissé aucun moyen à son Eglise de les pacifier ; de sorte qu'il n'y a plus et remède aux divisions, que de laisser croire chacun à sa fantaisie, et conduire par là insensiblement les esprits à l'indifférence des religions, qui est le plus grand de tous les maux. Songez , Monsieur, songez à cela ; écoutez votre bon sens et non pas les subtilités des ministres, qui, à quelque prix que ce soit, veulent défendre leurs préjugés et ne passer pas pour des docteurs de mensonge. C'en est assez» pesez ces

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