INSÉRÉS PAR OCCASION MES PRINCIPAUX OPUSCULES, ETC
Comme en prenant la plume pour mettre en ordre cette espèce de Mémoires, je n'ai nullement en vue d'en fatiguer le public, et que je ne les entreprens que par complaisance pour quelques-uns de mes enfants qui les ont demandés, je me trouve heureusement dispensé de cette recherche si affectée de tant de fausses raisons, dont on tâche ordinairement de prévenir un lecteur dans une préface insipide, n y a si longtemps qu'il n'en est plus la dupe, ce judicieux lecteur, que je m'étonne que du moins, à son invitation, les auteurs eux-mêmes Dc s en soient pas corrigés. Quoiqu'il en soit, je suis, pour mon compte, fort à l'abri de cet inconvénient ; et je n'aurois même pfts eu pour le plus cher de mes enfants (1) la complaisance
(1) J'avois prié mon père, par lettre, de ne pas abandonner le dessein qu'il m'a^ voit marqué de mettre par écrit une histoire de sa vie. ¥. page 16. [Note du fils ii raideur.]
2 NAISSANCE DE l'aCTEUR. SON ENFANCE.
dont je parle, si je ne me flattois de la pensée, que quelques leçons qu'ils pourront tirer tous des circonstances de plusieurs singularités qui me sont arrivées, ne leur seront pas inutiles en ce qui est de leur propre conduite,
Je dirai entre aytre^ obp^§ îiuf eet prticle avant que d'aller plus loin, que comme Dieu m'a fait la grâce, dès ma plus tendre jeunesse, de tourner mes yeux et mon cœur vers lui dans tout ce qui m'est jamais arrivé de plus intéressant, selon ma portée, en un mot, de me donner sa crainte, suivant cette belle leœn du iage, dont il me souvient qu'une dos meilleures amies de ma mère (Madame Mutel) orna un jour la première feuille de certaines tablettes qu'uuQ tautc m'a voit depuis peu données pour étrequps , ^\ sur lesquelles , çomiQ^ un enfont que j'étois alors, je griffonnois quelques bagatelles en sa présence : « Crains Dieu, écrivit cette dame sur cette feuille , et garde ses commandements, carc*est ta te tout de Vhomme >» (Eccl. XII, 13); et un peu plus bas cet autre passage parallèle du môme auteur : « La crainte du Seigneur est te chef de toute science « (Prov. I, 7). Ces quatre ou cinq mots de cette illustre amie de notre maison firent dès lors une si forte impression sur mon esprit , qu'ils n'en sont jamais sortis depuis cela. Et comme je me suis toujours bien trouvé de la conservation de ces heureux sentiments , je commence , mes très chers enfants , par la forte recommandation que je vous fais de garder les préceptes que de fois à autre vous trouverez répandus dans ce petit ouvrage, Je vous le dédie, espérant que ces légers endroits de piété n^ seront, ni par vous, ni par qui que ce soit, à qui il vous pourroit arriver de communiquer ceci, imputés à aucqn esprit de pharisaïsme, puisque ce seroit un attentat trop criminel que d'e^l^pliquer §i peu charitablement les leçons iunoceutes dont un père qui a le cljristiauisme à cœur ne doit jamais se dispenser. Ses enfants sont comme de jeunes plantes sur les tendres écûTcei de qui il ne sauroit grave? trop avaut co qu'il y a de plus important & l^ur culture.
SES PREIXIÈRES ETUDIS. 3
fe qaquis le 10 juillet 1638 (1), et j'étois.
Quand je sortis du corps, Dont Dieu me mil dehors,
si flnet, et donnant ai peu d* espérance de pouvoir aller jus* qu'au baptême, que j*ai souTent oui dire à ma nourrice et à nos domestiques, mais par manière de divertissement, que peu s'en fallut qu'on ne délibérât s'il ne me falloit point mettre dans une bouteille, comme cela se pratique quelquefois à Fendroit des avortons.
Quoique les cinq premières années de mon enfance fussent fort délicates , on ne perdit point de temps néanmoins & tout ce qui regardoit mon instruction , et nonobstant ce que je dirai bientôt du peu de compte que je faisois moi^néme de mes talents et de mon esprit ( dont et père et mère me feisoient la grâce de juger bien plus avantageusement que moi), il est certain que j'appris si aisément et si promptement à lire, qu'à quatre ans j'étois en état de faire, à Tissue du souper, la lecture du chapitre par où l'on commençoit les dévotions ordinaires du •oir, desquelles on étoit fort soigneux au logis ; et qu'en ce qui regarde l'écriture j'avois la main si souple et les doigts si dispos, que, si Ton n'eût pas eu en vue de me pousser aux études, on n'eût pas espéré moins que de faire de moi un maître écrivain parfait. Ces heureux et si prompts avancements firent que dès Tàge de cinq ans, et lorsque j'étois encore « à la bavette, » c'est-à-dire n'ayant pas encore cette longue robe à collet qui précédoit alors l'habiUement à haut de chausses, je fus, sous la guide d'une servante, qui me menoit et ramenoit soir et matin, envoyé au collège (o'étoit celui d'Harcourt), où j'étois seul
(1) n fat baptisé huit jours après au temple de Charenton^ ainsi que la prouva l'acte suivant :
«r Du XVIU de juiUct 1638, a été baptisé par M. Lefaucheur, Jean Rou, fils de Jacques Rou et d'IsabeUe {sic) Toutin, présenté au saint Baptême par noble homme U' Jean Morin^ sieur de Montbrun^ et dame Isabelle Morault, femme du sieur J«an Toutin. » (Rcg. in-4* des Baptêmes faits dans le temple de Charenton, d^ lOftmbre iC83 à février 1699^ au Greffe du Tribunal eiv >lde la Seine )
accoutré dtt la maDiére qoe je ^ieris de dire, en sorte que c'ét/iit apmmt: une esf>ece de nouveau phénomène en ce lieu-là^ et qui n'y avoit jamais f>aru. Ici cessent ces avantigenses dispohitions que je viens d'alléguer, et dont je paroitrois peut-être a meH lecteurs n*avoir que fait un trop grand étalage, mais dont on perdra hientiît la pensée, puisque dans la suite de ces Mémoires je [>encberai beaucoup plus ingénument vers FaTen de mes défauts qu*â Taffectation d'aucune vanterie.
Je dis donc, qu*à ce commencement de mes études, je fus Utilement rebuté de leur poursuite par le peu de facilité que je trouvois en moi à y comprendre la moindre chose, vu cette bar- Imre méthode d'enseigner un enfant par des paroles et des régies qu'il n'entend point, que je priai plusieurs fois mon père et ma mère à chaudes larmes de me dispenser de tant de supplices. Ces affreux Singulariter nominativo de mes premières déclinaisons, ces Indicativo modo, Tempore prxsenti de mon Donat, ces Omnc vira xoli de mon Despautère, étaient pour moi autant de spectres ou de monstres que j'abhorrois si fort, que ma mère, qui avoit pour moi des complaisances que j'admire (encore quand j'y songe , se donnoit la peine, pour me donner (M)urage , d'apprendre elle-même toutes mes leçons de compagnie avec moi, me promettant mille bonbons, comme on parle, vu cas que je fusse le premier à venir à bout de notre innocente tAche. Vax me ressouvenant longtemps depuis de cette p(*tite adresse d'émulation, il m'est souvent arrivé de la comparer ou à celle d'Arrie, la femme de Pœtus, qui, pour mieux disposer sou timide mari à la mort qu*il ne pouvoit éviter, lui disoit , en lui présentant le poignard dont à ses yeux elle se venoit de percer le sein : « Tiens, mon cher, je Vassure qu*H ne m*a point fait de mal » (Dion Cassius, liv. 60) ; ou à celle de ce soldat de la Matrone d'Ephèse, qui, pour ôter à cette espèce de prude l'envie qu'elle ténioignoit avoir de se laisser mourir de faim, lui disoit (en procédant le premier à l'expédition d'un plat destiné à son repas du soir , mais cela avec tant