LA CHARGE DE TRANSLATEUR DEVIENT VACANTE
Me Yoici an temps de ma dernière installation, dont voici rhistoire en peu de mots : Gomme Son Altesse monseigneur le prince d*Orange avoit eu la bonté de me permettre de l'avertir du premier poste compétent qui viendroit à vaquer, ainsi que je Tai dit ci-dessus, je pris, un peu avant Texpédition d'Angleterre, occasion de quelque occurrence de cette nature pour aller jEaire un tour à Loo (1), où toute la cour étoit alors, afin de rafraîchir à Son Altesse le souvenir de ses obligeantes promesses. M. Bentinck, qui fut depuis comte de Portland, m'obtint une audience particulière du prince, vers qui je fus introduit sur les sept heures du soir. Son Altesse étant seule auprès de son feu, et m' étant approché sur un signe qu'elle m'en fit : « Monseigneur, lui dis-je, il y a environ six ans que « Votre Altesse, en me procurant le poste dont je jouis encore « par sa grâce, me fit l'honneur de me dire qu'elle ne le faisoit « que par provision, et jusqu'à ce qu'il se présentât quelque « chose de plus proportionné aux bonnes intentions dont il lui
• plaisoit de m'honorer, et que j'eusse seulement le soin de lui « en donner avis. Une teUe occasion. Monseigneur, est comme
• toute prête, et la liberté avec laquelle je me présente ici n'est
• qu'un efiet d'obéissance aux ordres qu'il vous a plu de me < donner. Je ne crois pas que le sieur Yan der Meulen (2) aille « désormais bien loin, selon ce que tout le monde en dit. —
• Demain matin, me dit Son Altesse, Zuylem vous donnera une
• lettre de moi au Pensionnaire ; ayez soin de la retirer. » Le wor de Zuylem (3) me donna eu effet dès le lendemain la lettre de 8oQ Altesse^ que je montrai au sieur grefEer sitôt que je lii de retour à la Haye, et il m'offrit obligeamment de la livrer
0.' Maison royale (Uns le Veluwe on Vélau , au nord d\irnheim, et magrnifique- •■"< hâlie par le prince. [Note de fauteur.]
^} 0 œ tncnnit pas de cette attaqiie-là ; mais il avoit des rechutes fréquentei, ^ ^ nortelle ne tarda pas beaucoup. [Note de fauteur,]
0 H étoit fils de M. de Zaylichem, et lui aroit succédé en la charge de secrétaire ^ Pnoœ. [Soie de fa^deur.]
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lui-môme au pensiounairc son frère (1), qui mourut bientôt après, suYoir, eu décembre 1688. Dès le comuiencement da mois de février qui suivit, Van dcr Meulen (2) mourut luimême, et aussitôt je présentai une requête ù Leurs Hautes Puissances, par laquelle je leurs représentois que j^avois un droit reconnu légitime par le sieur Fagel même, leur greffier, qui ne manqucroit pas de leur témoigner que depuis plus de six ans toutes les lettres généralement que TËtat avoit eu occasion d* écrire aux puissances étrangères, tant en françois qu'en latin, et cela au nombre de plus de deux cents, étoient de ma composition ; qu'outre cette principale partie de la charge dont je les suppliois, et dont par tous ces ouvrages je me trouvois déjà en possession , j'avois de plus , dans des conjonctures de maladie ou d'absence du traducteur défunt, traduit un très grand nombre de résolutions d'une longueur considérable, et avois fait la correction de toutes les autres, ce qui pronvoit suffisamment que j'étois plus qu'en état de les faire tontes. Que pour toutes ces raisons j'espérois de l'équité de Leurs Hautes Puissances qu'elles auroient égard à la justice de mes prétentions et à la possession dont je me trouvois revêtu ; qu'elles ne se prévaudroicnt pas de ma qualité d'étranger, puisque j'étois plus que naturalisé par mes services, ni de la médiocrité de mon poste présent, pour m'en refuser un plus proportionné à l'état où je m'étois toujours vu avant mes malheurs, puisque an fond j'étois un homme gradué depuis trente ans, et avois acquis quelque nom parmi les gens de lettres ; qu'elles permettroient encore moins que mes services demeurassent sans récompense, n*ayant jamais rien porté dans mes déclarations de la composition de toutes les lettres susmentionnées; et, bien plus que
(1) Gaspard Fagel, nommé greffior des états généraux, K» 5 novembre 1670, accepta en 1672 remploi de grand pensionnaire; il mourut le 15 déC'.'mbrc 16M, et ont pour successeur en cotte charge le sieur Ten Hove, [Sote de Fauteur:-
(t) Gérard Van der Meulen, nommé on juin 1675, translati?ur d»*s états iréncraux; il avait remplacé dans a*s fonctions le célèbre iVbruham Wicquofort. v''"* chives de la Haye,)
DE ROIJ. 261
tout le reste, qu* elles auraient un sérieux égard à ce qu*un grand prince, avec qui elles étoieut si étroitement liées, leur avoit la-dessus marqué de ses désirs, et au témoignage que Son Altesse royale madame la princesse elle-même, sur le point de son départ, venoit tout fraîchement de leur faire rendre sur le même sujet, ayant envoyé exprès le sieur d^AUonne, son secrétaire, en parler au sieur greffier depuis deux jours. Qu'enfin j'espérois que Leurs Hautes Puissances seroient touchées du malheureux état où m'avoit réduit la persécution de France, si peu qui me restoit de bien m'ayant été confisqué depuis la dernière déclaration de guerre, et de la charge de cinq petits enfants qui ne sayoient presque encore prononcer d'autres termes que ceux de bénédiction et de prières à Dieu , auxquels je les instruisois pour la prospérité de Leurs Hautes Puissances.
Cette requête fut traversée dans la salle des états par un grand nombre d'autres de divers prétendants, dont même quelques-uns étoient d'un nom illustre (1), et quelques autres revêtus déjà d'autres charges très considérables dans l'Etat, et dont entre autres un des principaux (2) fut, fort peu de temps après, honoré d'un envoi extraordinaire dans une des premières cours de l'Europe. Tous ces concurrents si distingués (3) firent assez longtemps balancer le succès de ma requête , selon que quelques membres de l'assemblée se trouvoient prévenus et
(l) Le rieur N, Heinsius, par exemple, qui, après s'être allé consoler de sa ré-
jectkm à Bataria, mourut enfin à la Haye, le 1706. Voyez ci-après, page 267.
IXo^e dés rmtteur,] (I) M. de Vrybergen, coRseiller de la cour de Brabant, mort depuis, savoir le j U joUlet 17H, et cela à Londres. [Noie de raideur,]
n « M. Basnage de Beauval avait souhaité d'obtenir la charge d'interprète des [ éiau généraux; il s'adressa à M. Jurieu pour le prier d'employer son crédit en sa taveur, et toute la famille joignit ses sollicitations à colles de M. de Beauval. M. Jurin fit voir qu'il était engagé pour un autre, pour lequel S. A. S. monseigneur le prince d'Oraoge avait promis de s'intéresser. Cet autre était M. Rou, et il était ^qoe M. Jurieu avait agi pour lui depuis longtemps.
«M. Rou obtint effectivement cette charge au commencement de l'année 1689; ^ <le Beaoval et sa famille furent piqués contre M. Jurieu ; c'est au lecteur de dé- ^^ si c'était avec raison. » (Ghauffepié, article Jurieu, note G. G.)
262 LA PRINCESSE D'ORANGR
étoient sollicités par leurs parents et par leurs amis ; mais heureusement tous ceux qui étoient libres de ces sortes d* engagements et de préoccupations tinrent bon pour Féquité qui leur paraissoit être dans ma cause ; de sorte que nonobstant les tentatives de plusieurs pour faire en sorte que la princesse se déportât de ses sollicitations en ma faveur (1), jamais elle n'en voulut démordre ; et j*ai su par le marquis de Langey, qui 8*étoit obligemment offert à moi pour faire entendre toutes mes raisons à cette princesse, et à qui elle fit récit du petit combat qu'elle avoit eu à soutenir contre ceux de ces messieurs qui m'étoient le plus opposés, qu'elle leur avoit dit ceci en propres termes : « Avant , Messieurs , que de vous rien dire en faveur « du prétendent, contre qui vous me sollicitez, je me suis en* « quise de tout le particulier de cette affaire, et principalement « auprès de M. votre greflSer, que cette fonction regarde plus « que qui que ce soit. Il rend bon témoignage du suppliant, et « dit n'en connaître point d'autre qui lui soit si propre, l'ai, « outre cela, été assurée par lui qu'il avoit eu entre les mains « et livré lui-même à son frère le pensionnaire défunt une « lettre de M. le prince écrite au môme pensionnaire, par la- « quelle il lui recommandoit fort d'obtenir de votre assemblée « le poste en question au profit de celui pour qui je vous parle. « Ni M. le prince ni moi ne prétendons point, Messieurs, vous « faire la loi, puisque au contraire nous la recevrons toujours de « vous : vous êtes les maîtres ; M. le prince vous a seulement « marqué ses désirs par sa lettre, et moi je n'insiste présente- « ment auprès de vous que dans les mêmes vues ; c'est d'ail- « leurs la seule chose que je vous aie jamais demandée. Je pars « dans deux jours , comme vous savez , et apparemment nous •« ne nous reverrons plus ; c'est à vous de voir si vous êtes ré- « solus à me refuser. — Ah ! Madame, dirent alors ces mes-
(1) I^ princesse ayant su, par \h marquis de Langey, que le prince nravoit promis sa recommandation et son suffrage poiu* ce poste, elle se ût une affaire d'eml>ècher qu'il en eût le démenti. [Sott de rauteur.]
SOLUCITB IN SA FATBOR. 963
« Bieurs , en Toilà trop de beaucoup, et dès à présent Totre « Altesse royale peut compter que la charge est à elle , puis- « qu'il ne sera jamais dit qu'une si grande et si aimable prin-
• cesse ait reçu un refus de la part d'un Etat qui a pour elle « une si parfaite vénération. *•
Ces messieurs parloient si déterminément , quoi qu'ils ne fnsBent que trois (et peut-être même par simple permission de leurs collègues , et non pas par une députation formelle) ; ils parloient, difr-je, ainsi, parce qu'ils savoient la plus commune disposition de tout le corps, qui ne pouvoit être éludée qu'en cas que ces trois membres particuliers obtinssent de la princesse le désistement de sa poursuite. Ils retournèrent donc joindre leurs confrères et rendirent compte de tout ce qui s'étoit passé. Ainsi la chose dès l'heure fut résolue. Mais quoique ces messieurs eussent témoigné leur entière résignation à la princesse, ils ne laissèrent pas de s'en dédonnnager, du moins au préjudice du sieur Fagel, du suffirage de qui Son Altesse royale s'étoit si fort prévalue; et ils voulurent lui en faire une grosse affaire dans l'assemblée. Ils s'échauffèrent et réchauffèrent; car il se sentoit bien fondé, la charge, à proprement parler, relevant de lui seul. Il sortit en soutenant toujours ses droits, mais pûle comme son rabat , à cause de la dispute qu'il avoit eue et qui faisoit peine à sa douceur et à sa bénignité naturelles; et me touchant dans la main : « Je viens, me dit-il, « d'avoir de grosses paroles à votre occasion; mais je n'ai rien
• à me reprocher, d'autant plus que tous les impartiaux de l'as- «semblée ne vous étoicnt pas contraires comme les trois (1) ■ qui s'étoient engagés de parole en faveur d'autres, de quoi > ils eussent bien voulu n'avoir pas le démenti ; cependant, je - ne laisse pas d'être en peine : il n'y a pas encore une heure « que je croyois votre affaire faite, mais présentement je ne sais
(1) Bentinck, président, Haersolte et (^er/oettur^ présidents lors de la ré^mption, [Hde dé rmuieur.]