LE GREFFIER FAGEL s'iNTiSnBSSI
« plus qu'en dire. Tournez-vous du côté du bon Dieu; il n'y a « que lui qui vous puisse aider, vu racharnement que je re- « marque en quelques-uns qui prétendent s'attirer le soffirage « du prince de Frise. » M. le greffier m'embrassa sur ces paroles, et, pour ne rien dire de plus, il me parut fort attendri.
Je m'en retournai chez moi dans un état que je ne saorois décrire ; car je croyois tout perdu. Il étoit plus d'une heur« après-midi quand j'arrivai à la maison, où l'on m'attendoit poift dîner; mais j'en avois aussi peu d'envie que de m'aller noye^ Je me jetai dans mon fauteuil, au coin du feu^ et m'enfonçai ^ tête entre les deux mains sur mes deux genoux, après néai moins les avoir d'abord jetés à terre pour me résigner à la v^« lonté et à la conduite du Seigneur, et lui disant dans mo angoisse :
Mon âme en tes mains je viens rendre, 0 mon Dieu ! car Je suis Tout accablé d'ennuis.
Puis, faisant réflexion sur cet acharnement dont je me voyois accueilli par ceux qui m'étoicnt contraires, et m' appliquant quelques autres endroits du même psaume dont j'en viens d'alléguer un : Je m'entends, disois-je,
Je m'entends blâmer à outrance ;
Ma personne est de crainte
De toutes parts étreinte.
Car tout leur conseil délibère,
Et fait tout son effort
Pour me mettre à la mort.
Mais, Seigneur Dieu, en toi j'espère,
Mon cœur dit en soi-même :
Tu es mon Dieu suprême.
Ma femme , qui me voyoit dans cet abattement, ne m'osoi^ rien dire, d'autant plus qu'elle entroit pour son compte mémc dans toutes mes peines. Cependant, elle en fut un peu soulagée par une visite que le prenii(îr clerc du grelTe (le sieur Cunes^
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nous Tint faire, et qui lui dit en particulier qu'elle ne s'afflige&t points! fort; que mon affaire n'étoit pas si désespérée qu'on me Tavoit fait entendre ; mais qu'il ne m'en falloit rien dire, parce que jusqu'à la résomption du lendemain il n'y avoit pas si fort à compter sur le succès, qu*il ne pût encore arriver du changement à la résolution qu'on avoit prise en ma faveur; et que jusque-là , si l'on me donnoit trop d'espérance, un revers qui n'étoit pas tout à fait impossible seroit capable de me jeter dans une désolation bien pire ; qu'ainsi il étoit à propos de me laisser dévorer mon chagrin, après quoi mon esprit n'en seroit que plus tranquille.
Je demeurai donc dans ce triste état jusqu'à huit heures du soir, qu'un valet de M. le greffier me vint dire que son maître sonhaitoit de me parler. Je me rendis chez lui tout aussitôt, et arrivai comme il étoit à table pour souper ; il vint à moi la serviette sous le braS; et me dit qu'il étoit encore incertain de mon sort, mais qu'il avoit un avis à me donner, qui étoit que le sieur Gerlndus , président du lendemain , étoit intéressé par nne affaire qui le regardoit de près et dont le succès dépendoit entièrement de la princesse , à ne la pas désobliger; qu'il me eonseilloit de l'aller voir le lendemain avant l'heure du prêche et qu'en lui demandant humblement son suffrage je lui fisse adroitement entendre que, s'il m' étoit favorable, madame la princesse ne lui en sauroit pas mauvais gré; et que, comme j^espérois d'avoir l'honneur de lui parler sur le soir pour lui rendre compte de ce que j'aurois avancé dans la journée, je ne Qumquerois pas de rendre témoignage auprès de Son Altesse du bon visage et de l'accueil favorable dont il lui plaisoit de ïû'honorer. Ce fut l'obligeant conseil qu'il plut à ce généreux patron de me donner et que je lui promis de suivre; après quoi, continuant de me parler : « Avez-vous, me dit-il, quelque accès Wprèsdu prince de Frise? c'est encore une ressource ; il aura, comme il doit, tout obsédé qu'il est et prévenu par vos con- ^ires, de grands égards pour les désirs de madame la prin-
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cesse ; tâchez encore de le voir ayant midi ; si on loi fidt bieii entendre le risque où il s'exposera en résistant trop an penchant de Son Altesse royale, on l'arrêtera tout conrt (1). Je ne TOUS saurois rien dire de meilleur; cependant prenez courage et ne tous affligez point trop, il n'y a encore rien de désespéré; je TOUS laisse là-dessus et prie Dieu de tout mon cœur de nous Touloir aider. » Ce furent les douces paroles sur lesquelles H. le greffier melaissa.
Je passai la nuit aTec assez d'inquiétude, à cause des tentatiyes que j'aTois à faire le lendemain. La première de mes Tisites fut auprès du président GerlaciuSy qui entroit en semaine ce jour-là (c'était le dimanche 13 féTrier 1689). Il m'écouta assez faTorablement à cause du tour que, sans faire semblant d'y toucher, je donnai au petit compliment que je lui faisois ; et après l'ayoir quitté je me rendis' à l'Eglise, où j'aToue, à la honte de ma fragilité, que je n'y fis pas grand profit ; n'ayant fait, tout au plus, qu'élcTcr incessamment mon cœur à Dieu pour implorer son assistance dans un si grand besoin. An sortir du prêche je joignis le marquis de Langey, selon que nous en étions couTenns la Teille, et nous allâmes ensemble chez le prince de Frise, dans l'antichambre duquel étant entrés, mou étonnement ne fût pas petit d'y trouTcr le député Haersolte qui m'étoit si contraire, s' entretenant en particulier ayec l'agent Roseboom, appuyés tous deux contre les fenêtres; car j'appréhendai fort que ce membre de l'assemblée ne fût là pour tra- TaiUer contre moi. Cependant, ces messieurs nous ayant aperçus, l'agent s'aTauça Tcrs moi d'un Tisagc fort ouTcrt, et me félicita de ma promotion. « Monsieur, lui dis-je, oserois-je tous demander si c'est que tous touIcz diTertir M. Haersolte à mes dépens; car il ne me cacha point à moi-même lorsque je me
(1) C'étoit le marquis de Langey qui devoit faire entendre cet endroit délicat au prince, dont il avoit l'oreille, et qui devoit »>tre mon introducteur aupr^ tle SiHI Altesse. [Soie île V auteur.]
IL APPREND SA IfOItlNATION. S6T
donnai Thonneur, il y a deux jours, de lui aller demander son suffirage, qu'il étoit hors d'état de me l'accorder, ayant déjà donné sa parole à M. Heinsius; et pour ce qui vous regarde en particulier, Monsieur, vous savez encore mieux que moi que mon affaire est toute désespérée. — Monsieur, me répliquat-il, je n'en juge pas de même, et M. Haersolte dont vous parlez, peut, s'il veut, vous en dire autant que moi. » Je remerciai cependant le sieur Boseboom à telle fin que de raison ; et comme nous en étions là, le gentilhomme du prince, qui nous avoit fait entrer, le marquis de Langey et moi, nous vint dire que le prince dîneroit en ville et qu'il nous étoit inutile d'attendre davantage. Kous nous séparâmes tous là-dessus, et moi ayant pris congé du marquis, dont l'auberge étoit à deux pas de là, il me vint dans l'esprit de passer par la cour afin de voir si M. le greffier , qui devoit être allé faire un tour à son bureau au sortir de l'Eglise pour travailler à la résomption dont j'ai parlé, n'y seroit point encore, et en effet, heureusement je l'y trouvai; ce fut là que je trouvai mon vrai baume de Galaad, et le parfait dénoùment de toutes les intrigues qui m'étoient contraires. D'abord que M. le greffier me vit, il m'aborda d'un air gai et me tendant obligeamment le bras. « C'est, me dit-il, la main d'association que je vous donne, et (je vous proteste) avec une très grande joie ; dites surtout à madame Rou que je prends grande part à la sienne, comme je tâchai hier de lui en donner des marques secrètes par l'envoi que je lui fis du sieur Gunes. » — ie remarquai fort bien, pour le dire en passant, la délicatesse de l'obligeant tour que prenoit là M. le greffier, à faire entrer ainsi tout exprès dans la pièce comme par machine, ma femme, dont hors cela il ne s'agissoit ni près ni loin, uniquement pour me chatouiller de la petite réflexion sur les différences titulaires de mes deux postes, le précédent et celui-ci.
H. le greffier ajouta à tout ce qu'il venoit de me dire d'obligeant, qu'il avoit expressément recommandé au premier clerc de me faire expédier au plus vite mon acte d'installa-
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tion (1), afin de me le pouvoir lui-môme livrer dès le lendemain. Ainsi je m'en retournai chez moi dans un état bien différent de celui ou je m'étois vu la veille (2), ce qui me fit aussitôt songer à cet endroit du psaume XXX, 5 :
Ainsi très souvent il avient Que deuil au soir chez nous se tient»
Puis, sitôt que le jour se montre, Matière de joie on rencontre.
Et c'est aussi pourquoi me tournant comme j'avois fait vers Celui à la volonté de qui je me résignois, mais par des élans d'une toute autre nature, je lui dis avec la joie d'un esprit affranchi et tout soulagé :
Enfln, mon Dieu, tu me remets De deuil en joie, et me revêts Au lieu d'un sac, de plaisir vrai.
Dont sans fin ton lot chanterai, Partout publiant ta puissance.
Seigneur Dieu de ma délivrance.
C'est ici que doit être placée une réflexion qu'il y a longtemps que j'ai en vue, parce que depuis le premier moment de sa conception jamais elle n'est sortie de ma mémoire; réflexion aussi d'une telle importance qu'il n'y a personne qui ne se la doive appliquer en propre, mais que vous en particulier, mes chers enfants, ne sauriez jamais graver assez profondément dans votre cœur : c'est que, de ma propre expérience, et une expé-
(1) Voici les noms des députés qui composoient l'assemblée des états frénéraux lors de mon installation^ savoir le samedi 12 fiWrier 1689:
Henri Bentinck^ président lors de la résolution d'installation ; — Berjçestein : — barou d'Ueeckeren ; — Hinlope; — Wynbergen ; — Groenendyck ; — Oosthuysen ; — Cuper ; — Haersolle; — Van Els; — Gerlasius, président lors du st^nnent prétt^, savoir le 16 fé\Tier 1689. [Note de t auteur,]
(2) Voici ce que Bayle écrivait à Rou, au siget de sa nouvelle promotion:
« D^s hier au soir, mon très cher Monsieur, j'aurois eu l'honneur de vous écrire, pour vous témoijçner ma joie de ce qu'on vous a accordé si justement la chargt* dont on m'avoit parlé chez M. Jurieu le jour précédent, et pour vous assurer de l'intrrêt intime que je prends à cette justice qu'on a rendue ù votre mériU», si h mauvais temps ne mVftt empêché do fpvenir ass«»z t<M au loiris, ayant ét«^ àiuor X un quart d«' lieue tl ici. {Ià'Wto du 24 févri'T li;89.)