ARISTON ET EUGÈNE
Dialogrie i\),
Aeiston. — CVst nouveauté que de vous voir. Quel bon vent vous amène ? Ne vous êtes-vous point égaré en venant ici, et avez-vous bien pu trouver le chemin de cette maison?
Eugène. •— Je répondrai à votre surprise par une autre. D'où vient, s'il vous platt, toute £ette légende d'interrogations chagrines? Je lis dans votre pensée; la rareté de mes visites vous tient au cœur. Mais, quoique je n'ignore pas les petits devoirs auxquels notre amitié m'oblige, croyez-vous, de votre côté, que je sois sans affaires ?
Ariston. — Je ne doute nullement qu'un homme comme vous n'en ait toujours de fort considérables; mais encore, oseroit-on vous demander quelles sont celles qui vous ont lant occupé ?
EiGÈNR. — Mille tracas domestiques : notre deuil , l'équipage de mon petit homme, les lettres que nous avons eues à écrire, toutes les visites qu'il nous a fallu rendre, et plusieurs autres de cette nature-là.
AaisTu.N. — Je reprends mes esprits. A vous entendre d'abord, je croyois que vous aviez les plus difficiles affaires du monde dans la tête, et qu'il ne s'agissoit pas de moins que de traiter en grand volume l'histoire miraculeuse du roi d'Angleterre, ou de faire le dénombrement des vertus de son Illustre épouse.
El'uîlnr. — Vous parlez bien à votre aise; mais vous, qui regardez aux autres de si près, pensez-vous qu'il n'y ait rien à vous dire? et, sans aller plus loin, croyez-vous que je n'aie pas sur moi de quoi vous payer en même monnaie , et que vous ne puissiez trouver, dans ce paquet que j'ai à vous rendre, des reproches aussi forts du moins que tous ceux que vous me venez de faire P Tenez, connaissez- vous bien cette écriture?
AmsTo.N. — Ah! certes, ne fût-ce qu'en faveur de ce passeport, je vous pardonne tout. II ne me pouvoit guère rien arriver de plus agréable qu'une lettre du cher Criton; et quand j'aurois une véritable querelle avec vous, je eouperois broche à toute dispute pour en venir plus promptement au plaisir
(i) Nous rappellerons que cette manière d'écrire sous forme de dialogrue a été •juvent employ<*e vers la fin du dix-septième siècle ; c'est ainsi que le père BouhiMirs adopta pour un de s<»s ouvrajçes ( les Entretiens cTArvtte et d'Eugène) le titre m«''me dont se sert ici notre auteur. On connaît les Conversations de mademoiselle de Scudéry^ celles d(> labbé de Bellegarde, la Réponse aux Lettres protinciales (lu sieur de Montait e, ou Entretiens de Cléandre et d'EwIoxe (Bruxelles, t6»7, iii-8*, par le père Dani«^l) ; les Entretiens sur les sciences, etc. (Lyon, 168A, io-li) ; V Esprit de cour ou les Conversations galantes, dédiées au roy, par René Barry, ainsi que le Nouveau Journal de conversations, oii les plus belles matières dutemps simt agitées de paii et (F autre, par le même (Paris, 1675, in-i«),etc.,etc
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que je me propose dans la lecture de ce que vous m'apportez; Je m'assure même que vous ne serez pas fâché d'en avoir votre part, et ne prendrez pas pour une incivilité si je lève ce cachet en votre présence?
Aeiston. — Bien loin de cela, je vous le demande comme une gr^; et, pour continuer dans votre pensée, cela sera de ma part regardé comme le sceau de notre paix.
[.Tristan lit sa lettre y puis reprend ainsi :]
Si vous ne m'avez point fait la supercherie d'ouvrir cette lettre avant que de me la rendre, vous avez un vrai esprit de python; car voilà justement, comme vous m'en aviez menacé, un procès dans toutes les formes.
Eugène. — 11 n'étoit pas besoin de recourir à l'oracle pour faire uoe pareille prophétie. Ne vous ai-je pas déjà dit, il y a plus d'un mois, qu'on étolt fort scandalisé de votre silence, et qu'on se plaignoit hautement de ce que vous n'aviez point encore répondu à une grande lettre qu'on prétend de voiis avoir écrite? Je crois bien, comme vous me l'avez dit, que vous ne l'avez pas reçue; mais enfln, puisque on vous l'a fait dire, cela ne méritoil-ll pas un bien petit mot de remerclment; et quand tout cela ne seroit pas, entre amis, se tient-on si fort sur le qui-vive?
Ariston. ^ Si je ne me sers pas de l'excuse légitime dont vous-même me fournissez l'idée, c'est que j'ai des raisons bien plus solides à vous donner de mon silence; et pour sortir de toute la petite chicane que nous nous venons de faire, sachez, notre cher, que Griton, eu nous quittant, a emporté toute ma belle humeur et mon esprit, qu'il m'a laissé dans une consternation dont Je ne suis pas encore bien revenu, et que, d'ailleurs, j'ai une grande honte que, faute d'occasion ou de moyens, il ne me soit pas encore arrivé de répondre à toutes les marques réelles que j'ai eues de son amitié, autrement que par de vaines paroles,
Sans jamais rendre^ avoir toujours sa poche Des biens d'autrui pleine depuis le fonds.
C'est faire comme la cloche.
Couverte et mise en haut, mais qui vous pave en sons.
Eugène. — Si de pareilles raisons sont recevables, il n'y a rien à quoi Ton ne puisse trouver des excuses ; en un mot, voilà le refuge universel de tous les négligents. La plupart des amis sont comme les miroirs, qui ne conservent les images que de ce qui se lient devant eux; ou, pour me senir d'une de vos pensées, ils ne regardent les gens qu'en perspective, et ( à leur égard) :
Dès qu'un objet s'éloigne de la vu»*.
Tout aussitôt il diminue.
Ariston. — J'appréhendois, pour le compte de mes amis paresseux, une appli<'alion un peu plus forte, et il me sembloit déjà seniir quelque o^lciir de melon.
EiT.KNK. — O»'**ntendez-vous jKir-lii? Songez-vous que nous sommes
d\\rision et d*£ugène. 285
UiUôl à la \\n de décembre, et qu'il n'y a plus que de la neige à cueillir sur nos couches I'
AaisTON. — Mais vous-même, ne vous souvenez-vous plus de v^ quatrain que je vous cbantois il y a quelque temps :
Il en est^ cher Eugène^ Des vrais amis ainsi que du melon^ On en éprouve une douzaine^ Avant que d'en trouver un bon (1).
Eugène. — Chansons que tout cela. Si vous n'avez rien de meilleur à me dire. Je ne vois pas une si grande apparence que vous pensez à notre réconciliation ; ainsi , je vois bien que c'est à moi à en chercher Texpédient. En voici un que j'imagine. Laissons là, si vous m'en croyez, vous les justifications, moi les censures; et, sans discontinuer l'entretien que nous avons commence au sujet d'un si parfait ami, prenez votre épée , et allons décoiffer quelque part une bouteille à sa santé.
Ajuston. — Il n'est pas nécessaire d'aller chercher un autre champ de iiataille pour répondre à votre défi. Encore que je ne puisse pas dire, comme le gras chanoine du Lutrin^ que
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque^
il y a derrière ce gros in-folio que vous voyez une pucelle qui, si je ne me trompe, vaut bien la peine qu'on la courtise; je puis même vous dire qu'elle son de très bon lieu, et ce n'est pas un préjugé fort désavantageux pour son honneur que d'être venue jusqu'ici aussi pure et entière qu'elle est encore au sortir d'un magnifique sérail.
Eugène. — Quel apologue me contez-vous là ? Tout ce que vous dites est un mystère pour moi.
AiisTotf . — Si ceci vous semble une énigme, j'en serai bientôt l'CEdipe. Vous n'ignorez pas, sans doute, que le roi a sacrifié toutes ses provisions de cave pour être bues ici à sa santé, et que Sa Majesté a donné ordre qu'on en fit une espèce de libéralité publique. U est tombé chez moi quelques légères gouUes de cette abondante pluie, et l'obligeant Acis m'a ménagé trois
(i) Saint-Amant^ dans sa pièce du Melon, veut qu'il soit
AuMÎ bon qnMl a beUe monture, Et qtt*on ne trouTe point en lai Le défaut dei geni d*aajourd*hm...
{(JEuvres complètes de Saint-Amant, éd, Ch.-L. Livet^ coll. Jannct, Paris^ i855> U I, p. 199.)
Mais notre auteur cite plutôt ici ce quatrain connu:
Lef amis de IHienre prétente Ont le naturel du melon t U faut en épronver cinquante Avant d>n rencontrer nu bon*