DIALOGUE
OU quatre bouteilles, dont voici la dernière : je ne la saurois vider dans une plus agréable occasion, et puisque je vous Tai indiquée d*abord sous lldée d'une donzelle, vous voulez bien que nous fassions ici les funérailles de sa virginité? Holàl petit garçon, rince-nous deux verres, et m'apporte Ici cette langue et ce chanteau de Roquefort qui sont au fond de la cave. Tenez, notre cher, prenez-moi ce bouillon ; s'il vous empoisonne, je ne vous san> vrai pas de beaucoup ; allons ,
Sans tarder il nous faut boire A celui qui; si souvent^ Nous fît dlieurcusc mémoire Chanter et trinquer d*antant.
Evoàm*— Il n'y a rien de plus raisonnable; car je vous jure que c'est m galani homme, et si Thenreux temps de nos petites fêtes passées reveooil encore, elles devroient toutes se célébrer en son honneur. Mais je crains fort que nous ne revoyions plus de ces pâtés si friands que nous ne connolssions, pour le dire ainsi, que par son moyen, et que tant de perdrix dodues ne soient des oiseaux k jamais envolés pour nous.
Aeiston. — Ne songeons plus au passé ni à ce qui est de nos Intérêts propres; réjouissons-nous seulement de ce que nous n'avons perdu notre excellent ami que pour son bien et pour l'établissement de sa fortune, dont nous devons souhaiter de plus en plus l'augmentation; ou, afin de remonter plus haut, songeons que, s'il nous a été enlevé, ce n'a été que par le tourbillon du plus miraculeux événement qui se soit jamais vu dans le monde, et pour la glorieuse exaltation d'un prince et d'une princesse qui font aujourd'hui le bonheur et l'admiration de l'Europe, comme ils sont l'ornement et la gloire de leur siècle.
EuGisNE. — Puisque insensiblement vous avez élevé la simplirité de notre conversation jusqu'à la majesté du trône, il est bien raisonnable que nous saluions la sanlé des augustes tètes qui le remplissent avec tant d'éclat.
Aristoi*. — Si je vous dédis, que ce soit là mon dernier verre. Allons, pavillon bas!
Buvons à cp couple royal Qui de Minerve et Mars les merveilles rassemble;
Que béni soit leur lien conjugal!
Que d'eux naisse bientôt quelqu'un qui leur ressemble !
Ei'GK.NK. — Vous voilà dans votre élément, car j'ai toujours remarqué que vous n'êtes pas plus aise que quand on vous donne matière à célébrer les vertus ù\x grand Guillaume vi ûv V incomparable Marie. Je ne sais si je me trompe, mais je p^^erois bien qu'un homme à qui la plume démange si furl n'est pas sans av(»ir dcjà quelque ouvrage sur le métit r à l'honneur de personnes si accomplies. Dites-moi tout de bon, ne pensez-vous point à laisser quelque monument de votre zèle, aussi bien que de votre admiratloo, pour ne rien dire des engagements particuliers de votre reconnaissance?
d'ariston ex d'bugène. 387
AftiSTON.— Raillez- vous de ma plume tant qu'il vous plaira ; mais croyez que, si je me sentois les ailes assez fortes, je ne voudrois pas prendre un moindre vol ; qu'ainsi ce sera plus manque d'esprit que manque de cœur, si Je ne fais rien paraître, et que mes écrits, s'il ne tenoil qu'à l'ardeur de ma passion ,
Des plus fameux auteurs de Grèce et d*Italic Surpasseroient autant les éloges plus hauts^ Que s'élève le prix de Guillaume et Marie Au-dessus de celui des plus grands des héros.
EuGJLNB. — Ce que vous dites là est assez juste ; mais ce n'est pourtant pas me répondre, et cela seroit bon si je ne me souvenois pas d'un certain jour que je vous surpris le pinceau, pour ainsi dire, à la main, et l'esprit fort attaché sur l'un des deux grands objets dont nous parlons; croyezvous donc que j'aie oublié cette première stance d'une ode dans laquelle vous entrepreniez de faire le portrait de la reine ?
Fidèle et chaste Renommée, Endosse Tailc, prends le cor, Chante à la coiu*, sonne à Tannée, Qu'on va revoir le siècle d'or; Répands de l'illustre Marie Tout ce que l'univers publie, Et fais connaître à nos neveux Que son mérite et que sa gloire Ont de la Fable et de l'Histoire Terni l'éclat le plus pompeux.
ilmsTON. — Quelles idées me rappelez-vous là? L'ouvrage dont vous ptriei n'est qu'un avorton, duquel on peut dire aussi bien que de celui du (ameux sonnet, mais à un tout autre égard ,
Qu'il mourut avant que de naître ;
ceque j'avois commencé de cette pièce ne me satisfit point moi-même, et de plus vous avez peutrétre su par quelle singulière aventure j'abandonnai tout ce dessein.
Eugène. — Je ne me souviens point d'en avoir jamais ouï parler, et vous m'obligerez de me l'apprendre.
Abisto.n. —Je vous avouerai, puisqu'il le faut, qu'ayant été toute ma vie passionné pour les vertus extraordinaires, je n'eus pas plus tôt, à mon arrivée dans ces provinces, connu toutes celles du prince et de la princesse^ que je me mis en tête d'en faire une espèce de peinture ; et, comme ia prooeiuide fournit à la rêverie une plus grande abondance de pensées que toute autre sorte d'état, je pris un jour le chemin de cette charmante maison du Bois, dont les nouveaux embellissements, s'ils n'avoient pas été à nos yeux «gem*fs de la propre main des Gràcps, seroient capables de la faire passer en notre esprit pour uu pur enchantement des fées. La solitude du lieu, la
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forte applcation de mon esprit, le petit exercice que j'avois fait pour arriver jusque-là, le gazouillement de quelques oiseaux qui se disputoient le prix à quelques pas de moi, tout cela, dis-je, m'assoupit insensiblement comme je repassois quelques stances qui êtoient déjà fort avancées. J'avoisdéjà parcouru la majesté du port de cette princesse, la richesse de sa taille, cet air aisé, quoique grand, qui accompagne toutes ses actions; et, comme il faisoit alors un des plus beaux jours du monde, et que le soleil jetoit dans ce moment-là un feu extraordinaire, je m'abandonnois avec plaisir à la contemplation de ce bel astre, comme pour puiser dans la source même de ses rayons quelques traits vifs qui pussent se rapporter mieux à ceux de Tédatante beauté que j'avois en vue; en un mot, j'avois déjà représenté l'extérieur de sa personne, et allois entrer dans le détail des trésors de son âme et de son esprit : sa pureté, sa modestie, sa candeur, sa charité, et géoéralement toutes ses autres perfections, lorsque, en étant comme englouti, insensiblement la profondeur de ma méditation me jeta, comme je vous ai marqué, dans celle d'un véritable sommeil ; et, à peine Morphée eut-il versé sur moi le premier de ses pavots, que, l'imagination prévenue des agréments du lieu que j'avois choisi pour ma retraite, il se Ht tout d'un coup une espèce d'enchantement en mon esprit. Une petite éminence au pied de laquelle je m'étois assis, sur le bord du canal qui environne ce beau pavillon dont je vous ai parié, me fut d'abord un Hélicon, le canal lui-même un Permesse; une pauvre rosse cadenassée, que j'avois vue brouter l'herbe 11 n'y avoit qu'un moment, me parut un Pégase avec ses ailes ; en un mot, je me vis transporté sur les terres d'Apollon : ce dieu lui-même s'apparut à moi, et . me trouvant des tablettes à la main, me demanda, comme par une espèce de droit seigneurial, le sujet de ma rêverie. Je ne lui en lis pas de mystère; mais lui aussitôt, me regardant avec un air d'indignation et de mépris : « Téméraire! • me dit-il,
Quelle audace est la tienne, De toucher aux attraits d'uno divinité?
I^sse à Glio ton entreprise vaine, Et te repens de ta témérité.
Conclusion, qu'il me fit connaître que ce n'étoit point à un mortel comme moi à entamer les éloges de la reine; que lui-même, tout Apollon qu'il étoit, n'étoit point un trop habile peintre pour travailler à un tableau de cette importance-là, qu'il prenoit donc sur lui le soin de cette entreprise; et, m'cmportant mes tablettes, il disparut de devant moi, me laissant dans une telle surprise, que m'en étant réveillé, je reconnus à la vérité l'erreur de mon songe ; mais je demeurai néanmoins si convaincu de la témérité de mon dessein, que je résolus fortement de ne penser pas davantage ni au portrait de la princesse, ni à la célébration de ses vertus, mais de me contenter d'en être toute ma vie l'admirateur.
i/ariston et u'kl'gène. 289
Les vertus de Marie S'éplucheroient en vain ; Si de les parcourir quelqu'un avoit envie^ 11 en aurait jusqu'à demain.
£i'G£.\E.— Voilà des sentiments aussi dignes de vous que des deux grands objets qui vous les inspirent, et c'est dommage que le marquis de la Muce, de qui je vous entends tous les jours dire tant de bien, et pour son propre mérite, et principalement à cause du zèle dont vous dites qu'il est pénétré pour son illustre reine, n*est témoin présentement de ce qui se passe entre nous, il trouveroit bien moyen d*en faire un grand plat à cette charmante princesse ; car, quoiqu'elle ail encore cette vertu, entre mille autres, de n'être point du tout avide d'encens, il y a toujours quelque innocente satisfaction à se voir bénir d'un chacun.
AmisTON. — Je vous avouerai, puisque le nom de ce gentilhomme, dont, pour le dire en (tassant, vous voulez bien que je vous porte la santé, vous est tenu si à propos dans l'esprit, que j'ai été tente cent fois de lui écrire, tant pour lui marquer en particulier combien je l'honore, que pour le supplier de trouver une occasion naturelle de représenter à Leurs Majestés la mortification où je suis de ne pouvoir regarder que comme une témérité trop audacieuse la pensée de leur faire connaître que mon cœur est pénétré de la plus vive et de la plus humble reconnuissance, et que, après ce que je dois à Dieu, je ne pense rien qu'à ce que je leur dois.
ErcÈNE.— Cette pensée est fort innocente, et je ne doute pas que si vous en touchiez deux mots à Criton dans la lettre que je veux bien me promettre (|uc vous lui écrirez, ce seigneur venant à le savoir, comme sans doute Crifon ne manqueroit pas de le lui dire, il ne vous rendit ce bon office avec joie. Dans cette pensée, je consens de bon cœur à vous faire raison de sa santé.
Abu»to>'. — Vous ne sauriez m'obliger davantage. Allons, vivat !
Qu'à rhonneur de La Mixe^ Sans qu'il en reste rien.
Ce rouge bord se suce ; Il le mérite bien.
ErcÈNB. — Tout cela est le plus joli du monde, mais, ne vous en depbtse, il me semble que voilà tantôt bien suœ.
Aaiston. — Franchement, vous ne vous en avisez pas mal à propos; car je m*a|)erçois qu'insensiblement nous avons enfin mis notre belle à la raison, et que la voilà à i>eu près dans l'état que nous nous étions proposé.
tvQksE. — Cette petite défaillance ne s'accorde pas mal avec le dessein que favois déjà formé depuis quelques moments de vous laisser en repos; il se fait tard, et je serois bien aisc^ (luc le peu qui vous pourra rester de cette soirée fût employé par vous à dresser un petit narré de tout tx que nous venons de dire; car, si vous m'en croyez, voilà une occasion fort na-
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turelle de mettre fin, sans trop de fatigue, à votre long silence, puisque, si vous voulez seulement donner quelque ordre k toute cette conversation, Je vous garantis que Criton vous tiendra quitte de toute autre lettre.
Ariston. — Ne pensez pas vous moquer, Je roulois déjà ce projet dans mon esprit; et, sans aller plus loin, je me contenterai dès à présent de griffonner par avance, en guise d'enveloppe, ce petit mot de superscriptioD «( d'envoi :
A Criton, le fidèle^ Dont est de tout son cœur, Ariiton^ plein de zèle^ Très humble serviteur.
Je ne cherchai point d'autre finesse pour le succès, tel quel, de cette lettre, en ce qui regardoit Thonneur d*étre vue de k reine que de renvoyer tout droit à celui à qui, dans le fond, elle étoit écrite, laissante sa discrétion d*en user conune il jugeroit à propos, et de prendre ses mesures, son temps et ses introducteurs ou médiateurs, puisque, quant à lui, il ne pouToit pas aller de plain-pied jusqu'au dais ; et Ton peut croire que les choses étant dans cette situation je n'étois pas sans impatience de recevoir des nouvelles. Cependant je ne saurois dire, sans douleur pour mon ami, par quel accident le coup manqua; mais enfin il manqua, et, comme je ne sa vois rien du véritable dénoûment, je me mis dans Tesprit que peut-être Criton, en voulant prendre langue, se scroit adressé à de ces sortes d'esprits qui n'entendent rien au secret de savoir rire à propos. Dans cette incertitude, étant un jour eu visite chez M. d'Ablancourt, à
(1) s. B. Sur iQJusqi/à demain (de la page «89].— Ojftsqi^à demain n^est puà lu lettre, mais dans un sens figuré, pour dire in œternum. Il en auroit jusqu'à dt' r/miVi, c'cst-à-ilirc i7 n* auroit jamais fait. Demain ne veut pas dire seulement l'espace d'un jour à l'autre, il veut dire un long avenir; on dit par exemple : le demain des prisonniers, pour din* un jour qui t*^t longtemps à venir, [Wirce que i» prisonniers croient s<;rtir de jour en jour. .VjouUv. que sans cette raison, Topposition précédente des termes éptuchn- et parcourir suftit pour donner un sens raisonnable au demain, pris m^me à la l(>ttre ; i>arce qiie pour éplucher quelque cho« ad amfLîsim, il faut un long tnnps, au lieu que pour ne Taire que parcourir, ceAiwlire passer légèrement les geua: de^sut, il sufllt d'un temps fort court. [Soie de Couleur, i
DERISION ET d'eUGÈNE. 291
qui je ne m'étois pas fait fête de communiquer mon dialogue, je ne pus m' empêcher, par une occasion qui s'en présenta, de lui dire la petite inquiétude où je me trou vois; et sur le désir qu il me témoigna de voir cette pièce qu'à cause de la nouveauté j'a- Tois encore sur moi, nous nous mimes à la lire ensemble : « Vous avez fort grand tort, me dit M. d'Ablancourt après notre lecture faite, de ne vous être pas adressé à moi; vous m'eussiez, en mon particulier , obligé sensiblement en me fournissant cette innocente occasion de faire plaisir à la reine, qui, comme j'en suis sûr, en auroit eu un très grand à voir une aussi jolie pièce que celle-là; et pour ce qui vous regarde, vous avez perdu un moyen naturel et immanquable de renouveler à cette grande princesse, d'une manière qui vous eût fait honneur, le souvenir de votre personne et de vos intérêts. Si ce que vous soupçonnez de la crainte de certaines personnes consultées, que cette pièce ne fût pas bien reçue, est téritable, ce que je ne crois pas, j'ose vous dire que ces gens-là n'y entendent rien ; je connois la reine tout autrement qu'eux ; encore une fois, elle auroit été ravie de voir cela. » Enfin, au bout de quelque temps, j'appris que mon ami, par une banqueroute qui lui étoit survenue et qui avoit mis toutes ses affaires dans le dernier désordre, avoit eu à songer à bien d'autres choses qu'à des matières qui n'étoient que pour rire, et que, si j'avois à lui envoyer des lettres, il les falloit tourner sur le pied de complaintes. Mon ami fut longtemps dans une réduction qui n'a jamais eu de retour, et après bien de la langueur, tant de corps que d'esprit, je n'appris sa délivrance que par sa fliort, qui apparemment le mit en possesion des véritables et étemelles félicités, puisque la probité, dans laquelle 11 a toujours vécu, ne me permet pas de douter qu'il ne fût mort de la mort des justes ; et je finis par là cet article.
Ha nouvelle promotion ayant été sue de toutes les personnes qui s'intéressoient en moi, il y en eut peu qui tic m'en témoignassent leur joie, et M. le duc de Montausicr entre autres me