‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 84 sur 178 · DISSERTATION · texte numérisé non relu

DISSERTATION

Passerai, dont les vers couLEirr comme ambroisie.

Si tu vis de ton temps nattre la poésie^

Je puis dire, à ta mort, l'avoir vue au tombeau.

Régnier, tout de même, a dit depuis : une liqueur ambrosienne ; voyez son

Ut de la cour, p. m. 179 de ses poésies, vers M. Et M. Du MouIId, clii-

noine de Cantorbéry, avoit dit autrefois, dans sa Magdelon endormie^

stance pénultième :

Je srçAi donc l'ambroisie

De sa bouche cramoisie,

Que je pressai bellement, etc.

Tout cela, Monsieur, est si vrai, qu'il y a encore je ne sais quel vin, lequel croft Je ne me souviens plus où, que, par excellence, on appelle de Yaah hrosie; ou, si cette expression n'est point affectée à aucun vin particulier, toujours est-il vrai qu'elle règne entre les marchands pour exalter la délicatesse des vins exquis, et trois, que depuis ceci commencé j'ai rencontrés par hasard ce matin dans les rues et consultés tout exprès, en profitant de l'occasion, pour voir si je ne me trompois point, m'ont assuré qu'il n'y avoit rien de plus usité parmi eux ; et ce sont eux aussi qui m'ont remis en némoire que le vin et le vignoble dont je ne me souvenois plus sont ceux et Crète, aujourd'hui Candie, suivant ce couplet de chanson fait à l'occasioi de la guerre où enfin l'Ile et la ville furent enlevées aux chrétiens par les

Turcs:

Allons en Candie,

Allons, nous y boirons du vin Muscat, Du plus fin et plus délicat.

Nous y boirons dp V ambroisie.

Je crois, pour moi, que ces messieurs, dont la bibliothèque n'est qu'en tonneaux et en barils, et qui savent bien mieux boire que lire, n'ont fait cela que par quiproquo^ et qu'ils se sont laissé tromper par le voisinage i^ambrosie à ambre, à cause que cette dernière expression est assez propre à désigner l'embaumant parfum d'une précieuse liqueur. Remarquez s'il vous plait, eo passant, que c'est pour cette distinction que j'avois ci-devant écrit AMaaoïsni, et non pas ambrosie, parce que la première de ces deux orthographes a uniquement rapport à notre usurpation française, au lieu que l'autre est purement grecque et latine, et je ne voulois viser ni à latin ni à grec.

Voilà, mon cher Monsieur, ce que j'avois à dire sur votre remarque, et je puis, à cette heure, vous protester que je ne l'ai fait uniquement que pov vous divertir, et pour me divertir mol-mîme ; car, à parler dans un grand sérieux, je serois très fâché si je vous avois donné, ni à M. Gousset, lieu de soupçonner le moins du monde que je fusse de ces esprits jaloux de toat ce qu'ils font, auxquels c'est auUmt que renouer un bras ou une jambe, que de transposer la moindre syllabe de leurs écrits, ou qui croient qu'on rogn^ quelque chose de leur taille , lorsqu'on ne fait que leur rafraîchir les cheveux et les ongles. Assurément, Monsieur, vous prendriez vous-même ter-

SUR l'ambroisie. 890

riblemeot le change, et me feriez à moi une grande injustice, si vous aviez une telle opinion de mon humeur et de mon esprit; intwcuU ludimus verbis. Je cherche partout à me chatouiller pour me faire rire; je suis même ravi quand on me pince, aûn d'avoir lieu de me dégourdir dans mon oisiveté, puisque, sans cela, je tomberois en léthargie : taillez donc et rognez, coupez même bras et jambes, je ne m'en porterai que mieux, et je bénirai encore la main qui aura appliqué jusqu'au fer et au feu, puisque je serai persuadé qu'elle ne l'aura fait que pour ma santé et pour mon bien (1). Je suis, etc. R.

Environ le temps où je me trouve (car je ne puis dater plus précisément l'affaire dont je vais parler), un prosélyte qui s'étoit insinué dans les bonnes grâces de M. du Vivier, et qui, dénué, par son refuge vers nous, de tous moyens de subsistance, cherchoit à s'occuper utilement et d'une manière honnête sans être h charge à personne, fut proposé au comte et à la comtesse de Frise, pour être gouverneur de leur fils aine, Sa personne et ses manières ne déplurent pas ; mais, comme on étoit bien aise de ne s'engager pas avec lui légèrement, on requit de lui un petit plan par écrit de la manière dont il prétendoit se conduire en cet emploi. Il promit d'y travailler, et demanda quelques jours de temps. Comme la proposition l'avoit un peu plus embarrassé qu'il n'avoit osé le faire paraître, il eut aussitôt recours à son bon patron, je veux dire à M. du Yivier (2), et il lai avoua qu'il ne savoit pas bien comment exécuter ce qu'on avoit exigé de lui ; qu'ainsi , il le supplioit de lui vouloir luimême dresser ce plan, afin que du moins il fût mieux en état de le remplir. Soit que M. du Vivier, à qui son ministère emportoit assez de temps, ne pût pas s'engager à ce travail, soit que, comme il le dit pour excuse à celui qui lui faisoit cette prière, il ne sût pas bien lui-même comment y satisfaire,

(1) Dans une de ses lettres, Bayle féUcite Rou de cette dinertation, qu'il qualifie de nvante et pleine d'esprit ; il ajoute : « Je garderai cet ouvrage d'autant plus préckmement que ce sera un jour une pièce-anecdote^ que les curieux chercheront pour asMrtir lliiMoire clos différends littéraires de toutes ses dépendances.» (Lettre de Ba^le k Rou, du il septembre 1690, dans ses Œuvres diverses.)

(S) Il était un des ministres de l'Eglise française de la Haye.

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