‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 9 sur 178 · AREBTATIOH DIS AS9ASSI1IS · texte numérisé non relu

AREBTATIOH DIS AS9ASSI1IS

Ce meurtre étoit accompagné de circonstances si singolières qa'en un moment tout Paris en fut abreuvé, et quelque caché que se tinssent ceux qui Favoient commis, il avoit été impossible que plusieurs gens de leur connaissance et de la nôtre ne sussent quelque chose et de leur retour et du lieu de leur retraite. Si tôt donc que le coup eut éclaté, quelques personnes de nos amis qui ne pouvoient jeter leurs soupçons sur d'antres qu*eux, nous en tinrent avertir; et en même tems un de mes oncles accompagné d'un commissaire, d'un exempt et de quelques archers, se rendit à leur aubei^. Ils étoient justement sur le point de se sauver, et il y avoit des chevaux tout prêts pour eux à la porte. On se fait montrer leur chambre, et on les y trouve tout bottés et le manteau de campagne sur les épaules, quatre pistolets d*arcon étant même couchés sur la table. Comme on jugeoit bien que ce n*étoit pas d*armes de ce calibre qu'ils s* étoient servis, et qu'on aperçut une valise toute cadenassée dans un endroit de la chambre, on ne manqua pas de la visiter, et on y trouva les deux pistolets de poche qu*on se douta bien être ceux qui avoient fait le coup. On se saisit des prétendus voyageurs et de leurs bardes, et aussitôt on les mène en prison.

Le père de ces misérables, qui étoit avec eux quand on les prit, et dont on fit la faute de ne se pas saisir aussi bien que de ses fils, parce qu'on ne savoit pas, comme ma mère, qu'il étoit d'intelligence avec eux, fit ofBrir dès les premiers jours de la poursuite dix mille francs à ma mère en cas qu'elle en voulût désister; mais elle qui avoit un cœur d'héroïne, rejeta avec indignation une parole qu'elle ne pouvoit regarder que comme outrageante pour elle, et dit qu'elle n'étoit pas femme à vendre le sang de son mari. L'affaire fut donc poussée avec la dernière vigueur, et s'il ne se fût pas trouvé des Ames vénales parmi quelques-uns des principaux officiers de justice, qui dévoient nécessairement connaître d'un fait de cette nature, le jugement de mort des criminels n'auroit

BONNEAU^ PROCURBUR DU ROI^ TARBIBU^ LIEUTENANT CRIttlNEL. 9

pas traîné aussi longtemps qu'il fit; mais et le procureur du roi du Châtelet nommé Bonneau, et le lieutenant criminel Tardieu, cet homme tout singulier qui, aussi bien que sa femme de même caractère que lui (1), a diverti si longtemps tout Paris et les provinces, des burlesques effets de leur prodigieuse avarice; ces deux juges, dis-je, et quelques semblables, ne se trouvèrent pas à Tépreuvc de la tentation des présents, par lesquels on n'eut pas de peine à les corrompre ; Tardieu entre autres, à qui Fou avoit fait espérer une ample bourse, mit tout en œuvre pour se prévaloir d'un foible qui se rencontroit dans les témoignages. Il n'y avoit que deux petites filles qui eussent vu, l'une tirer le coup, et l'autre les criminels s'enfuir; cette dernière n' avoit pas plus de quatorze ans, et l'autre qui étoit la principale, à cause de cette vue du coup même, n'en avoit pas douze. Comme il s'agissoit principalement de cette vue du coup, dont une seule de ces deux petites filles pouvoit parler, les deux témoins proprement n'en faisoient qu'un. Un témoignage d'enfant, et un témoignage unique, ne sauroit faire tout au plus qu'une

(1) Boileau^ qui était leur voisin^ leur a^ dans sa dixième satire^ infligé des vers bien connus :

... Ce magistrat de hidense mémoire...

Il étoit plein d*etprit, de sens et de raiion.

Seulement pour Targent un peu trop de fotblesse

De ces Tertus en lui ravaloit la noblesse

Mais peutp-étre j*inTeute une fable frirole. Démens donc tout Paris, qui prenant la parole, Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu, Tout prêt à le prouver, te dira : Je Pai tu ; Vingt ans j'ai m ce couple, uni d*un même TÎce, A tous mes habitants montrer que TATarice Peut faire dans les biens trouTer la PauTretc, Et nons réduire à pis que la mendicité.

De son côté. Racine parait avoir eu en vue la dij^ne (épouse du lieutenant criminel, lorsqu'il a tracé le portrait de la pauvre Bahonnetie, qui

Aurait du buvetier emporté les serviettes Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Us furent tou^ les deux assassinés par dos voleurs, le 2i août ICCS^dans leur niaixon du quai des Orfèvres. fV. Hist. lit fer. fie Simes, par M. Nicolas, t. I, p. i78 et Bulletin de la Soc. de CHist. du Prolest. Franc, T. IV, p. 474.)

10 POURSmxk CONTRE LES ASSASSINS.

pi^ésomptioti ; mais cette présomption devint violente, parce cjùe pHï une direction toute particulière de la justice divine, nonobstant toutes les ruses de Tardieu, T homme du monde le plus habile ou à faire tomber en duplicité de paroles les prévenus qu'il vouloit perdre, ou à faire des planches de salut à ceux qu'il vouloit tirer d'affaire, jamais les deux petites filles ne se coupèrent dans leurs réponses, et elles reconnurent toujours les deux criminels, quoique vêtus d'autres habits que les leurs, parmi quelques gens supposés qu'on avoit au contraire revêtus de leurs propres habits. Ainsi, la fermeté de deUx enfants triompha de toutes les souplesses d'un vieux routier à qui rien n'échappoit ordinairement de tout ce qu'il avoit entrepris ; et l'on peut dire que deux petits témoins coupèrent k bourse au même juge qui avoit accoutumé d'envoyer au gibet les plus adroits filous des halles et du Pont-Neuf.

Oti vient de voir la manœuvre du lieutenant criminel ; voici celle du procureur du roi. Ma mère l'avoit été solliciter chez lui la surveiDe du jour qu'il devoit donner ses conclusions, et ce jour-là étant venu, elle se rendit au Châtelet, environnée de ses six enfants, dont deux étoient encore à la mamelle portés par leurs nourrices, l'aîné des deux n'ayant pas encore quinze mois, et l'autre n'en ayant qu'un et demi. Nous faisions une longue file, étant tous placés seloh nos rangrs dans le passage qui conduisoit à l'escalier par où les juges montoient au tribunal chacun selon son arrivée. Cela faisoit fendre les cœurs d'une multitude de monde, que l'incertitude du succès avoit attirée là sur le bruit qui s'étoit répandu qu'on pourroit bien sauver les criminels sous prétexte de leur catholicité, au lieu que nous, étant huguenots, ne méritions pas, selon les principes de cette sainte religion, qu'on nous fît justice, cti la même manière et pour la même raison qu'on se tient dispensé de nous garder la foi, car l'un de ces deux cas est fort parallèle à l'autre. La plupart des conseillers écoutèrent assez pai- ^iblemeût les deux mots de très humble supplication que ma

LEUR SUPPUCE. 11

lûête leur disoit à mesure qu^ils arrivoient. Mais lorsque le procureur du roi vint à passer, il lit fort Rembarrasse d*affidi*ëS pour éviter Toctroi de son audience. Êomme il n*étoit pas encore fort âgé, il arpenta fort vite les degrés deux â deux, aliii de ue rien entendre ; mais ma mère à qui plusieurs charitables personnes disoient en la poussant : « Suivez-le, madame, suivez-le, sans doute qu'il n'est pas bien intentionné pour vous ; » ma mère, dis-je, que toutes ces paroles encourageoient, monta deux ou trois marcher sur les pas de ce juge, et élevant sa voix avec cette assurance que la présomption d'un bon droit donne toujours : « Tu as beau courir, dit-elle, juge inique, je saurai bien t' arrêter ; car je m'en vais de ce pas porter mes plaintes à la reine, et c'est madame la duchesse de BouiUon qui me présentera ; son carrosse est tout prêt. » L'effet de ces paroles si animées fut, que dès au bout d'une heure les conclusions furent données telles que md mère les demàiidoît, et que les criminels furent en peu de temps mis sur la roue après avoir reçu chacun deux coups vifs. Le plus jeune des deux frètes, et qui, comtne le plus déterminé, avoit forcé son aîné à tirer le premief coup, le menaçant de lui éâsset la tète s'il y manquoit (comme en effet ceFa arriva, soit de dessein soit d*efit)i), demanda à manget* sur Téchâfaud, avala deux œufs frais et but un grand Verre de vin, après quoi on Itti cassa les os; et son frère, beaucoup moins résolu, eut le même sort ; celui-ci demanda pardon à Dieu, au toi et à la justice, et dit aussi haut qu'il put, que son plus grand regret étoît d^âvoir, par la promptitude de son crime, été cause, sans donté, de la damnation d'un hérétique, en lui étant le loisii* de penser à sa conversion. Admirable charité de ce rtialhetireux assassin! et qui est fort capable, comme on peut croire, de pei*suader un cœur élevé dans l'école de celui qui a dit si poâitivement : Tu ne tueras point.

A dire le vrai, il est fort apparent que c'étoit le confesseur qui assistoit ce malheureux au moment de son supplice, qtfi

li ENCORE LE PROCUREUR DU ROI

lui avoit inspiré cette componction chrétienne, j'entends chrétienne — « à la jésuite. »

Le père de ces misérables avoit fait tenir prête une voiture telle quelle pour enlever, lorsque Theure en seroit venue, ces deux cadavres disloqués. Je ne saurois dire s'il avoit eu le courage d'assister au supplice de ses fils; et si quelque raison étoit capable de me le faire croire, c'est qu'il est très certain qu'une petite heure après l'exécution, comme s'il eût voulu se faire revenir le cœur, il fut trouvé (par des gens qui avoient à lui rendre compte de quelque commission) dans un cabaret des plus fameux de Paris, la tête affublée d'une serviette, fort occupé à la déconfiture d'un grand plat de cerneaux, et ayant à ses côtés un carafon de vin de Bourgogne qui rafraîchissoit dans un seau plein de glace.

Je reviens au procureur du roi. Deux jours après qu'il eut rendu ses conclusions, ma mère l'alla remercier, comme les autres juges. D'abord qu'il la vit : « Eh bien. Madame, suis-je « encore un juge inique? — Non, Monsieur, lui dit-elle, et « j'en loue le Seigneur; mais permettez-moi de vous dire que « malheureusement vous en preniez le chemin, et que peut- « être m'avez-vous l'obligation de vous être tiré d'un si dan- « gereux pas. » Il eut la bouche close et cependant lui fit l'honneur de la reconduire jusqu'au carrosse qui l'avoit amenée.

Avant que de retourner à l'endroit où j'ai laissé mes études, il faut que j'achève tout ce qui regarde les démêlés de notre maison avec celle des Raccois, car c'est ainsi que s'appeloit cet homme indigne.

J'ai insinué ci-dessus qu'il s'entendoit avec ses fils, et qu'on eût dû se saisir de lui aussi bien que d'eux, y ayant de violentes présomptions de sa connivence à toute leur conduite. Ma mère cependant, qui, après cette faute commise par son frère (savoir de manquer sa prise), ne pouvoit plus recourir au remède, le poursuivit au moins, tant à l'égard des six mille livres volées que pour tous les frais du procès qui avoit suivi le meurtre

PROCES AVBC LA FAMILLE DES MEURTIUERS. 13

jusqu*à ceux du bourreau môme qui avoit expédié ses fils, ce qui mouta eucore à environ 4,000 francs. Le coquin trouva enfin un moyen de nous inquiéter, et de se dédommager en même temps d'une partie de ses pertes. Il se souvint d'avoir, quelque peu auparavant, retiré de mou père, qui Foccupoit pour lui dans tous ses procès, un certain papier par où quelqu'un lui paraissoit obligé pour quelque somme, et cela sur sa parole de le rendre dans peu de jours, ce qui néanmoins ne put être exécuté, parla mort inopinée de mon père, qui n' avoit pas même eu le loisir de coucher ce dépôt sur son registre, Baccois plaida donc contre ma mère à l'occasion de ce papier; le procès dura longtemps à cause de plusieurs circonstances équivoques, et ma mère cependant vint à mourir; cela prolongea encore l'affaire. Notre tuteur, à cause de son séjour en province, et à qui une charge qu'il avoit chez le roi, donnoit d'ailleurs le privilège des CommUtimus{\), fut encore cause de nouveaux délais; conclusion que j'étois déjà venu à l'âge de majorité, avant que cette affaire fut terminée, et notre tuteur nous ayant rendu compte, à la faveur des lettres d'émancipation que mes frères encore mineurs avoient obtenues, je me trouvai, en ma qualité d'alné de la famille, chargé du soin de vider d'affaires avec Raccois. Mes frères m'ayant assuré lent quote-part, j'entrai en partie de payement de la somme de 4,000 livres, à quoi, par jugement d'arbitres, nous avions été taxés; et, comme on éprouve souvent de la difficulté à trouver de l'argent tout prêt dans ses plus grands besoins, je me trouvai redevable envers notre partie d'un quart de cette somme, et je promis d'y satisfaire incessamment. Cet homme roide ne me laissa pas dans un fort

(1) Droit d'être jugé iwr tnl ou tel tribunal. — Dans les lettres patentes autorisant la création de TAcadéniiv) française^ on lit : « Et leur avons accordé et accordons le droit de Commiltimus de toutes leurs causes personnelles^ possessoires et hypothécaires, tant en demandant qu'en défendant, par-devant nos amez et féaux Conseillers, les Maisons ordinaires de notre Hôtel, ou les frens tenant les Requestes de notre Palais à Paris, à leur choix et option, tout ainsi qu'en jouissent les officiers, domestiques, et commensaux de notre Maison. (Pélisson, Hist. de r Académie Française.)

Page 1